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Full text of "Les petits Bollandistes : vies des saints de l'Ancien et du Nouveau Testament, des martyrs, des pères, des auteurs sacrés et ecclésiastiques ..., notices sur les congrégations et les ordres religieux, histoire des reliques, des pèlerinages, des dévotions polulaires, ..."

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Donated by 
The Redemptorists of 
the Toronto Province 

from the Library Collection of 
Holy Redeemer Collège, Windsor 



University of 
St. Michael's Collège, Toronto 






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mYHEDEEMER LIBRA^^INDSOR 




LES PETITS BOLLANDISTES 



VIES DES SAINTS 



TOME DEUXIEME 




Cet Ouvrage, aussi bien pour le pla» d'après lequel il est conçu que pour 
les matières qu'il contient, et gui sont le repliât des recherches de F Auteur, est 
la propriété de l'Editeur qui, ayant rempli les formalités légales, poursuivra 
toute contrefaçon, sous quelque forme qu'elle se produise. L'Editeur se réserve 
également le droit de reproduction et dp traduction. 



LES G.«f 

PETITS BOLLANDISTES ' ''^ 

VIES DES SAINTS 

de l'Ancien et du Nouveau Testament 

des Martyrs, des Pères, des Auteurs sacrés et ecclésiastiques 

DES VÉNÉRABLES ET AUTRES PERSONNES MORTES EN ODEUR DE SAINTETÉ 

NOTICES SUR LES CONGRÉGATIO^NS ET LES ORDRES RELIGIEUX 

INiloire des Reliques, des Pclerinag'es, des DcvolioDS populaires, des Monuments dus à la piété 
depuis le cominenceraeDt du monde jusqu'aujourd'hui 

D'APRÈS LE PÈRE GIRY 

dont le travail, poar les Vies qu'il a traitées, forme le fond de cet oarrage 
LES GRANDS BOLLANDISTES QUI ONT ÉTÉ DE NOUVEAU INTÉGRALEMENT ANALYSÉS 

SURIUS. R1BADEH£IRA, GOD€SCARD, BAILLET. LES HAGIOLOGIES ET LES PROPRES DE CHAQUE DIOCÈSE 

tant de France que de l'Etranger 
ET LES TRAVAUX, SOIT ARCHÉOLOGIQUES, SOIT HAGlOGRAPHlQtlES, LES PLUS RÉCENTS 

Arec rbistoire de Notre-Seigneur Jésus-Christ et delà Sainte Vierge, des DiscQtirs sur les Mystères et les Fctcs 

une Année clue'tienne 

le martyrologe romain, les martyrologes frtinç;iis et les martyrologes do tous les Ordres religieux 

une Table alphabétique de tous les Saints connus, une autre selon l'ordre clironolou'ique 

une autre de toutes les Matières répandues dans l'Ouvrage, destinée aux Catéchistes, aux Prédicateurs, etc. 

F»ar* IMsr r>aul OXJÉRIIV 

GAïiSZER DB SA SAINTETÉ LÉON XHI 



SEPTIÈME ÉDITION, REVUE, CORRIGÉE ET CONSIDÉRABLEMENT AUGilENTÉE 

(Huitième tirage) 



TOME DEUXIEME 

DU 37 JANVIER AU 23 FÉVRIEB 




PARIS 

BLOUD ET BARRAL, LIBRAIRES-ÉDITEURS 

4, RUB MADAME, ET KUE DB KBNNSS, 59 

1SS8 O^y 

HôLY REDEEUER LIBRAf^WINDSOR 



Digiti^étl, Dy thë IrTtçrnet Archive 
in 20'^T vvrth funding from 

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Uj*xe^s ity . qp'Jo ronto 



http://www.archive.org/details/lespetitsbolland02gu 



VIES DES SAINTS 



XXVir JODR DE JANYIER 



MARTYROLOGE ROMAIN. 

A Constantinople, saint Jean, évêque, à qui son admirable éloquence fit donner le snrnom de 
Cbhysostome. Ce grand Saint soutint beaucoup la religion chrétienne par sa parole et ses 
exemples ; et, après de grands travaui, finit sa vie dans l'exil. Son saint corps, transféré en ce 
jour, sous Théodose le Jeune, à Constantinople, et plus tard de cette ville à K/tne, a été déposé 
dans la basilique du Prince des Apôtres. 407. — A Sora, saint Julien, martyr, qui, ayant été arrêté 
dans la persécution d'Antonin, eut la tète tranchée, parce qu'un temple d'idoles était tombé pen- 
dant qu'on lui donnait la question, et remporta ainsi la couronne du martjTe. n» s. — En Afrique, 
saint Avite, martyr, m" s. — Encore en Afrique, les saints martyrs Dace, Réâtre et leurs compa- 
gnons, qui souffrirent dans la persécution des Vandales. — De plus, saint Datif, saint Julien, saint 
Vincent et vingt-sept autres martyrs. — A Rome, saint Vitalien, pape. 671. — Au Mans, la 
sépulture de saint Jclien, premier évêque de cette ville, que saint Pierre y envoya prêcher l'Evan- 
gile. — Au monastère de La Val-Benois, saint Maure ou Maire, abbé. Vers 535. — A Brescia, 
sainte Angèle de Mérici, vierge, institutrice de l'Ordre des Ursulines, dont le principal emploi 
est de diriger les jeunes filles dans les voies du Seigneur. Pie VU a permis de célébrer sa fête 
le 31 mail. 1540, 

MARTYROLOGB DE FRANCE, REVO ET ACGMENTÉ. 

De plus, au diocèse de Nice, sainte Dévote, vierge et martyre, qui souffrit sons Dioctétien ; 
elle est patronne de l'ile de Corse, sa patrie, et de Monaco, où son corps fut enterré. — A Bor- 
deaux, le dernier dimanche de janvier, la fête du très-doux sainl Véry, dont le corps fut extrait 
du cimetière de Saint-Cyriaque à Rome, le 27 janvier 1833, et dont la translation solennelle dans 
l'église collégiale de Saint-Seurin de Bordeaux eut lieu le 5 novembre 1S40. — A Thérouanne, 
saint Jean de Varneton, évêque de ce siège. 1130. — A Chalon-sur-Saône, saint Len -, évêque 
et confesseur. Vers 610. — A Saint-Michel, près de Tonnerre, saint Thierrt II, évêque d'Or- 
léans. 11 mourut en ce lieu pendant qu'il allait à Rome. 1022. — A Chartres, saint Gilduin, cba- 
nome de Dol en Bretagne, qui, ayant été élu évêque, refusa constamment cette dignité et obtint 
enfin du Pape de n'être pas consacré. 1077. — Au monastère de Bagnoles, près de Girone, en 
Catalogne, saint Eméré, confesseur, qui passa de France en ce lieu, et fonda ce monastère. Son 
corps est en l'église paroissiale de Saint-Estève de Guialbes. viii» s. — En un village voisin, 
sainte Candide, sa mère. 798. — En Basse-Normandie, saint Sulpice de Baye, solitaire, dont le 
corps est honoré à Saint-Ghislain, en Hainaut, où l'abbé Simon l'apporta au retour d'un pèlerinage 
qu'il avait fait au mont Saint-Michel. — A Auray, en Bretagne, saint Gulstan ou Goustan, frère \n 
de l'abbaye de Rhuys. Ses reliques sont à Rhuys et à Saint-Gildas-d'Auray. xi» s. 

1. Voir aa 31 mai. — 2. Voyez la Légende dt laint Lev, le 19 tirAet. 

Vies des Saints. — Tome II. 1 



27lAimEB. 



MARTYROLOGES DES ORDRES RELIGIEUX. 

Mnrtyrologe de VOrdie de Saint-Basile. — A Constantinople, saint Jean, évêqne et docteur 
d« l'Eglise ', de l'Ordre de Saint-Basile, etc., comme ci-dessus au Martyrologe romain. 

ADDITIONS FAITES d'aPRÈS LES BOLUVNDISTES ET AUTRES HAGIOGRAPHES. 

En Afrique, outre les saints martyrs mentionnés d'après le Martyrologe romain, les saints Donat, 
Missnrien, Publie, Victor, Quinctille, Publien, Feste, Félix, Bonose, Processe, Vénerie, Marine, 
Fortunée, Técusse, Coddite, Seconde, Epictule, Rogat, Prime, Aurèle, lîilaire, Perpétue, Julienne, 
Lnce, Honoré, Matrose, Célien, Sature, Second, Fortuné, et cinquante-sis autres, martyrs ; la pins 
grande partie au m» siècle. — En Syrie, saint Pierre l'Egyptien, anachorète ; il liabila la montagne 
qui dominait la ville d'Anlioclie. Vers l'an 400. — En Judée, saint Domitien, moine et diacre; 
disciple et compagnon de saint Euttayme dans la solitude, il instruisit à son tour saint Sabas dans 
la science de la vie ascétique. 473. — Eu Bavière, saint Gameleebt, qui fut curé de la paroisse de 
Michelsbuch, sa patrie. Fin du vm' siècle. 



SAINT JEM GHUYSOSTOME, 

PATRIAECHE DE CONSTAiYTINOPLE ET DOCTEUR DE L'ÉGLISE 



344-407. — Papes : saint Joies 1°'; saint Innocent 1°'. — Empereurs : Constance II et Constant; 

Arcadius. 



D avait pris pour devise ces paroles de saint Paul : 
Soit que vons mandez, soit que vous buviez, on 
que vous fassiez autre cbose, faites tout pour la 
gloire de Dieu. 

Et encore : Ce qui ne peut être fait pour Dieu, il us 
faut pas le faire. 

Dans la Joie comme dans la douleur, il répétait : Dieu 
soit loué pour toutes choses ! que le nom du Sei- 
gneur soit béni h Jamais I 

Saint Jean, surnommé Guysostome ', c'est-à-dire Bouche d'or, à cause 
de la force et de la beauté de son éloquence, naquit à Antioche vers l'an 
344. Son père, nommé Second, d'une naissance illustre, était maître de la 
cavalerie ou premier commandant des troupes de l'empire en Orient. Sa 
mère, Anthuse, ne le cédait en rien à son mari, ni pour la grandeur de la 
naissance, ni pour la piété et la vertu. Devenue veuve à vingt ans, elle ne 
voulut point passer à de secondes noces; elle se chargea elle-même de faire 
l'éducation chrétienne de ses deux enfants '. Jamais femme ne fut plus 

1. iwctenr de l'Eglise est un titre que l'Eglise seule confère ; les conditions pour l'obtenir sont : la 
salntcK:, la science, l'importance des écrits et la parfaite pureté do la doctrine. Ce titre est d'autant plus 
honorable, qu'il est jusqu'ici réservé au petit nombre de dix-huit personnaj ^s, qui sont : saint Athanasc, 
saint Basile, saint Clirysostome, saint Gré^-oirc de Xnzianze, pour les PÈrcs grecs ; pour les Latins anciens, 
saint Ambrolse, saint Augustin, saint On'goire et saint JérOrae ; et pour les modernes, saint Tlion.as 
d Aquin, saint Donaventure, saint Anselme, saint Isidore de Scvillc, saint ricne Chrysoloïue saint Léon 
le Grand, saint Pierre bamien, saint Bernard, saint Ililaire de Poitiers et saint Alphonse de Lignorl. 

2. Ce surnom lui fut donné peu de temps après sa mort, puisque no'js le trouvons dans les écrits d« 
•aint Ephrem dAntloche, de Théodorct et de Cas.siodorc. 

3. Saint Cbrj-sostome avait une sœur aînée dont on ne sait pas le nom. 



SAINT JEAN CHRYSOSTOME, DOCTEUR DE L EGLISE. 3 

digne du nom de mère. Les païens eux-mêmes ne pouvaient se lasser d'ad- 
mirer ses vertus; et l'on entendit un sophiste célèbre s'écrier en parlant 
d'elle : « Quelles merveilleuses femmes se trouvent parmi ces chrétiens I » 
Sorti de l'enfance, Jean étudia les belles-lettres et l'éloquence sous les 
maîtres les plus illustres de ce temps; il unit par les égaler et les surpasser 
bientôt. Libanius, le plus célèbre orateur de son siècle, voulant un jour 
donner une idée de la merveilleuse capacité de son disciple, lut dans une 
assemblée de connaisseurs une déclamation que Jean avait composée à la 
louange des empereurs lors de son début dans le barreau (369). Cette lec- 
ture fut écoutée avec les plus grands applaudissements et avec ces transports 
qui sont le langage de l'admiration. « Heureux l'orateur tel que toi, qui 
sait louer ainsi » , disait Libanius. « Heureux les princes qui trouvent de tels 
orateurs pour panégyristes ! » Le sophiste païen avait rendu à notre Saint 
ce glorieux témoignage qu'il surpassait tous les orateurs de son temps. En 
effet, à son lit de mort, Libanius, interrogé par ses disciples qui lui deman- 
daient : « Quel sera votre successeur ? n avait répondu : « Je vous propo- 
serais Jean si les chrétiens ne nous l'eussent ravi ». Notre Saint étudia la 
philosophie avec le même succès que l'éloquence sous Andragathius. Il ne 
quitta l'école que pour entrer au barreau qui était l'indispensable prépara- 
tion à toutes les fonctions publiques. 

Absorbé par les occupations de sa nouvelle position et livré avec ardeur 
à la poursuite de la gloire et des plaisirs, comme il le dit lui-même, Jean 
Chrysostome, arrivé à sa vingt-cinquième année, n'était encore ni catéchu- 
mène, ni chrétien. Jouissant de ses premiers succès, il songeait à s'en pré- 
parer de nouveaux dans la carrière qui s'ouvrait devant lui sous d'heureux 
auspices. Il délaissait Basile, un fidèle ami de sa jeunesse, devenu chrétien 
fervent. Mais celui-ci ne l'abandonnait pas. De condition égale, ils avaient 
suivi les mêmes cours, avaient eu les mêmes maîtres, la même passion pour 
les belles-lettres et l'étude, la même soif d'avancement et de progrès, le 
même amour pour une profession brillante et un noble état de vie. « Mais», 
dit notre Saint, «vint un jour où Basile, ce bienheureux serviteur de Jésus- 
Christ, résolut d'embrasser la vraie philosophie de l'Evangile, la vie monas- 
tique. Alors l'équilibre fut complètement rompu entre nous deux. Le pla- 
teau de sa balance s'élevait léger vers le ciel, le plateau de la mienne, tout 
chargé des passions mondaines et des ardeurs de la jeunesse, retombait 
lourdement vers la terre. Cependant, comme Basile était bon par excellence 
et que son affection pour moi ne connaissait pas de bornes, il s'obstina à 
rester mon ami ». Telle était la lutte entre les attraits de la grâce et les 
charmes de la gloire" mondaine. Peu à peu néanmoins, le plateau supérieur 
de la balance attira celui qui s'inclinait vers la terre. Jean Chrysostome 
subit l'influence de son vertueux ami ; il prêta l'oreille à ses tendres exhor- 
tations ; il commença à goûter les charmes de la doctrine évangélique; il 
l'étudia et se fit chrétien. Ce fut le saint pontife Mélèce, évêque d'Antioche, 
qui lui conféra le sacrement de baptême (370). « Depuis ce jour », ditPalla- 
dius, «je défie qui que ce soit de prouver que Jean Chrysostome ait prononcé 
une parole de blasphème, de médisance ou de mensonge, se soit livré à un 
seul mouvement de colère, ou ait souffert qu'on tînt devant lui, même sous 
forme de plaisanterie , des propos injurieux contre le prochain ». 

« Quand Basile me vit chrétien n , 'dit saint Jean, « ses vœux parurent satis- 
faits, comme après un long et laborieux enfantement. Il ne me quittait plus 
un seul instant. H m'exhortait à quitter la maison paternelle, résolu de son 
côté à en faire autant, afin de vivre ensemble de la vie commune sous la 



4 27 JANVIER. 

même toit. Il finit par me persuader. Notre projet allait aboutir; mais les 
touchantes instances de ma mère m'empêchèrent de donner cette joie à mon 
ami, ou plutôt me privèrent du bonheur qu'il voulait me procurer. Ma 
mère avait soupçonné quelque chose de noire résolution. Elle me prit par 
la main, me conduisit dans son appartement, ot m'ayant fait asseoir près 
du lit où elle m'avait donné le jour, elle se mit à pleurer. Puis, en sanglo- 
tant, elle me dit des choses plus attendrissantes encore que ses larmes. Mon 
fils, disait-elle, je n'ai joui que bien peu de temps de l'appui que me don- 
nait votre père. Dieu me l'a enlevé au moment où je vous mettais au monde. 
Sa mort prématurée vous laissait orphelin, et moi veuve. J'avais à peine vingt 
ans. Ce qu'une jeune femme de cet âge, sans expérience des allaires, sans 
appui dans le monde, livrée à elle-même et à la faiblesse de son sexe, doit 
aQ'ronter de tempêtes et dévorer de chagrins, celles-là seules peuvent le 
comprendre qui en ont fait la triste expérience. Ma seule consolation parmi 
ces misères inexprimables était, ô mon fils, de vous voir sans cesse et de 
contempler dans vos traits l'image de votre père qui n'est plus. J'ai pris 
peine à conserver le bien qu'il m'a laissé, je l'ai même augmenté de beau- 
coup, pour vous élever en l'état où je vous vois aujourd'hui par la grâce de 
Dieu. Ce que je ne vous dis point, mon fils, pour vous reprocher les obliga- 
tions que vous avez envers moi, mais seulement afin de vous persuader de 
ne pas me laisser veuve une seconde fois; c'est la seule grâce que je vous 
demande; ne ranimez pas une douleur assoupie; attendez au moins le jour 
de ma mort. Peut-être ne tardera-t-il guère ! Ceux qui sont jeunes peuvent 
espérer de vieillir; mais, à mon âge, on n'attend que la mort. Quand vous 
m'aurez fermé les yeux, quand vous m'aurez rendu les devoirs d'un bon 
fils, vous pourrez choisir alors telle façon de vivre qu'il vous plaira, personne 
ne vous en empêchera. Mais pendant que je respire encore, supportez ma 
présence et ne vous ennuyez pas de vivre avec moi ; ne causez point une 
douleur si sensible à votre mère, à une mère qui ne l'a point mérité et qui 
ne vous a jamais donné le moindre déplaisir ». — Jean, vaincu par les 
larmes et les supplications de sa mère, ne quitta point sa ville natale ; il resta 
sous le toit maternel et accepta du bienheureux pontife Mélèce l'ordre de 
lecteur qui l'attachait au clergé séculier d'Anlioche. Son ami Basile lui 
reprochait de s'éloigner plus que jamais par là de la vie monastique; Chry- 
sostome lui répondait que dans le monde il avait plus souvent l'occasion de 
s'exercer à la vertu que dans la solitude, et que s'il avait à choisir entre 
l'administration d'une église et la vie monastique, par goût, par volonté et 
non par orgueil, il préférerait la première. Le prêtre a l'occasion de prati- 
quer à chaque instant la douceur, l'humilité, la circonspection, au milieu 
des difficultés de son ministère; mais le solitaire n'a personne pour l'applau- 
dir ou pour l'outrager, il n'a ni homme, ni choses à administrer, et par 
conséquent, il n'a jamais l'occasion de mettre à l'épreuve sa modestie, sa 
mansuétude, sa prudence. 

Devenu clerc de l'église d'Antioche, Chrysostome renonça complètement 
aux vanités du siècle et à cette gloire mondaine qu'il avait poursuivie jus- 
qu'alors. On ne le voyait plus paraître qu'avec une tunique fort pauvre. Il 
employait la plus grande partie de son temps à la prière, à la méditation et 
à l'étude de l'Ecriture sainte. Il jeûnait tous les jours et prenait sur le plan- 
cher de sa chambre le peu de sommeil qu'il accordait à son corps après de 
longues veilles. Enfin, il employa tous les exercices propres à détruire l'em- 
pire des passions. La vaine gloire lui suscita bien des combats; mais il ter- 
rassa cet ennemi par la pratique des liumihations volontaires. Vivant dans 



SAKT JE.VN CHRTSOSTOME, DOCTEUB DE L'ÉGLISE. Ç 

la société de l'évêque , il l'aidait dans ses travaux et lui servait de secrétaire 
comme ceux de son ordre. La fonction des lecteurs ne consistait pas seule- 
ment à lire en public, pendant l'ofDce divin, le texte sacré; on leur confiait 
aussi la garde des saints livres, qui, dans les temps de persécution, ouvrait 
aux lecteurs le glorieux chemin du mart5Te, comme aussi l'école des caté- 
chumènes souvent dirigée par des hommes éminents. Jean s'acquitta de ces 
fonctions en vrai serviteur de Jésus-Christ et de son Eglise. A une grande 
douceur il joignait une aimable modestie, une tendre et compatissante cha- 
rité pour le prochain, et une conduite si pleine de sagesse, qu'on ne pouvait 
le connaître sans l'aimer. Il demeura trois ans (S'O-STS) dans la société 
assidue du bienheureux confesseur Mélèce, lequel, épris d'amour pour la 
beauté d'un tel génie et d'un si grand cœur, prévoyait dans un esprit pro- 
phétique les glorieuses et saintes destinées de ce pieux lévite, et formait 
avec une tendresse particulière et un sentiment de prédilection la jeunesse 
de Chrysostome. 

L'empereur Valens, attaché à l'hérésie d'Arius, persécutait les catholi- 
ques ; l'évêque Mélèce fut traîné en exil et les fidèles conduits au martyre 
ou contraints d'aller chaque dim.anche assister aux saints mystères dans les 
campagnes isolées (372). Jean Chrysostome demeura avec le prêtre Flavien 
qui remplaçait le pasteur près des ouailles abandonnées, consolant les 
affligés, encourageant ceux qui marchaient dans la vérité, employant son 
ardeur, sa charité et son zèle à préserver de l'erreur les fidèles confiés à ses 
soins. Toujours en relation avec son saint ami Basile, il gagna à Jésus-Christ 
de nouveaux disciples, qui avaient été comme lui élèves de Libanius, tels 
que Maxime, devenu depuis évêque de Séleucie, et Théodore, évêque de 
Mopsueste. Ce dernier, après y avoir réUéchi longtemps, se détermina à 
embrasser la vie monastique. Mais il ne persévéra point dans sa première 
ferveur et rentra peu de temps après dans le siècle. Jean lui adressa alors 
une lettre qu'on eût pu croire dictée par un ange. En la lisant, Théodore 
sentit son âme comme percée par les flèches du repentir. 11 abandonna sou- 
dain sa fortune et ses espérances terrestres, et courut se jeter dans les bras 
de notre Saint. 

Jean avait passé plus de quatre années dans l'église d'.\ntioche et il en 
avait trente (370-374). Tout à coup, dit-il, le bruit se répandit dans la ville 
qu'on nous cherchait, Basile et moi, pour nous élever tous deux à la dignité 
épiscopale. Effrayé et tremblant à cette nouvelle, il ne pouvait s'expliquer 
que les regards du clergé et du peuple se fussent tournés vers lui ; plus il se 
considérait, plus il se trouvait indigne d'un tel honneur. Il décida avec son 
ami qu'ils ne feraient rien l'un sans l'autre. « Basile » , dit Chrysostome, « était 
prêt à suivre le parti que je prendrais moi-même, c'est-à-dire à fuir ou à 
céder selon que je le jugerais à propos. De mon côté, je réfléchissais sérieu- 
sement aux qualités éminentes de Basile, je considérais devant Dieu que 
j'allais faire un tort immense à l'Eglise, en privant le troupeau de Jésus- 
Christ d'un pasteur si admirable et si bien fait pour le gouverner. Alors, 
pour la première fois de ma vie, je dissimulai ma pensée à ce saint ami, 
habitué depuis si longtemps à lire jusqu'au fond de mon cœur. Je lui 
répondis que rien ne pressait encore, que nous aurions le temps d'y réfléchir 
et de nous déterminer au moment opportun. Enfin, je lui fis entendre que, 
le cas échéant, je serais absolument du même avis que lui. Quelques jours 
après, l'évêque qui nous devait imposer les mains arriva à Antioche, et je 
me cachai si bien qu'on ne me trouva pas. Basile, ignorant ma fuite, demeu- 
rait en repos. On vint l'appeler dans sa maison, sous prétexte d'une affaire 



6 27 JANYIEK. 

quelconque à traiter. Il sortit sans défiance : on s'empara de lui, on l'en- 
traîna à l'église et on le conduisit aux genoux du pontife consécrateur. Il 
résistait, il voulait protester. Les assistants lui dirent : Eh quoi ! vous vous 
montrez si opiniâtre et si rebelle, quand votre ami, Chrysostome, dont la 
répugnance pour l'épiscopat était si connue, s'est soumis avec une docilité 
parfaite au jugement des Pères? — Ces paroles désarmèrent Basile. 11 courba 
les épaules et se laissa imposer le fardeau redoutable, persuadé que j'en avais 
déjà fait autant. Mais, après sa consécration, quand il sut que j'avais pris la 
fuite, il me vint trouver dans ma retraite. Son visage reflétait l'abattement 
et la consternation de ton ûme. Il s'assit à mes côtés, et essaya de me racon- 
ter la violence dont il venait d'être l'objet. Les larmes éloufTaient sa voix, la 
parole expirait sur ses lèvres, sa poitrine éclatait en sanglots. Quant à moi, 
triomphant du succès de mon stratagème, je me mis franchement à rire, et 
l'entourant de mes deux bras, je voulus l'embrasser. Mon éclat de rire lui fit 
comprendre que je l'avais trompé; il me repoussa, et, du ton le plus indi- 
gné, m'adressa d'amers reproches' ». Ce fut alors que s'établit entre les 
deux amis ce dialogue immortel qui forme le traité //'<? Sacerdodo, le plus 
beau peut-être des ouvrages de Chrysostome qui a laissé tant d'autres chefs- 
d'œuvre. Nulle part tant d'élévation ne fut unie à tant de charme et de 
grâce *. Sous l'influence de cette éloquence pleine de douceur et d'onction, 
le courroux de Basile se dissipa peu à peu, sans que son émotion fût moins 
vive. Car, à la fin de cette conversation, il fondit de nouveau en pleurs. 
« Par la charité de Jésus-Christ notre Dieu » , dit-il à Chrysostome, « s'il te reste 
encore quelque vestige de la tendresse d'autrefois, par pitié pour l'état où 
je suis, je t'en conjure, tends-moi la main, aide-moi de ta parole et de ton 
exemple. Jure-moi de ne plus me quitter ; vivons ensemble plus étroitement 
nnis que jamais ». — Jean lui répondit avec un aireclueux sourire : « De 
quel secours te serai-je, parmi cette foule immense d'occupations et de 
devoirs qui vont t'absorber désormais ? Cependant , ô mon bien-aimé, 
puisque tu attaches quelque prix à mon dévouement, prends courage. Tous 
les instants dont tu pourras disposer, après les travaux d'un grand ministère, 
je les passerai près de toi : je te soutiendrai de mes consolations. Ma ten- 
dresse ne te fera jamais défaut». — oA ces mots», poursuit Chrysostome, «il 
se leva, le visage inondé de pleurs. Je le serrai sur ma poitrine et le baisai au 
front. Puis l'accompagnant, je l'exhortai à porter avec courage la dignité 
qui lui était imposée. Oui, lui dis-jc, j'ai pleine confiance en la miséricorde 
de Jésus-Christ. C'est lui-môme qui t'a appelé à la conduite de son troupeau. 
En récompense de ton saint ministère, tu jouiras d'un assez grand crédit 
auprès de lui pour me sauver moi-môme, m'obtenir une sentence favorable 
au jour solennel de sa justice, et ra'introduire avec toi dans les tabernacles 
éternels ' ». 

Basile était donc devenu évoque de Raphanée, petite ville située à quel- 
ques lieues d'Antioche. On ne sait pas le nom de la cité qui avait élu Chry- 
sostome pour son premier pasteur. Le fugitif, craignant de se voir à son tour 
enlevé de vive force comme Basile, alla se réfugier dans l'asile inviolable 
d'un monastère. Sa mère, la pieuse Anthuse, venait de mourir. Rien ne le 
retenait plus à Antioche. Le vénérable Mélèce était toujours en exil. Cepen- 
dant Chrysostome éprouvait une immense angoisse à la pensée d'aller se 
confiner dans la solitude. D'une santé, d'une complexion assez délicate, il 
se demandait comment il pourrait se procurer tout ce qui lui était néces- 

1. Chrysostora., De Sacerdol., llb. i, cap. 6. — 2. M. Martin d'Agde, Hist. de S. Joan. ChrysOil., p. M. 
a. Z/c Sacerdol., lit), ti. 



SADîT JEiN CERYSOSTOME, DOCTEUR DE L EGLISE. 7 

saire, et se réduire au pain et aux légumes que mangeaient les moines, et 
aux humiliantes fonctions dont ils s'occupaient. Enfin, quand, pour se déro- 
ber à l'épiscopat, il eut pris cette grande détermination, il quitta la ville 
qui l'avait vu naître, où il avait enseveli sa pieuse mère et où il laissait tant 
d'amis, et alla frapper à la porte d'un des monastères du mont Casius *. Il y 
fut admis en qualité de cénobite. Dès le premier soir, à la fin du repas pris 
en commun, son âme nageait dans l'allégresse, quand il entendit les frères 
réciter ladmirable prière d'actions de grâces qu'il nous a conservée dans 
ses œuvres ^. S'élevant bientôt au-dessus des cris de la nature, il méprisa sa 
délicatesse et ses répugnances, et alla se ranger sous la conduite d'un vieil- 
lard syrien qui pratiquait de grandes austérités. Il lui fut soumis comme un 
disciple parfaitement docile et se rendit son imitateur en pratiquant toutes 
sortes de vertus. Il apprit alors par une heureuse expérience, que les idées 
que l'on se forme quelquefois de la vie pénitente, ne sont rien moins que 
justes. Il trouvait, dans la société des hôtes illustres du mont Casius, un 
charme et une douceur qui le ravissaient. Chrysostome en vint à aimer de 
toute la puissance de son grand cœur cette vie cénobitique qui l'avait d'abord 
eflxayé et dont il goûta pour la première fois les charmes à Tâge de trente 

1. Le Liban et l'anti-Lîbaa, dit H. Martin d'Â^e; rAmanns, qui sépare la Syrie de la Cîlîcie; le 
Casius, qui domine Antioche du côîë da Midi et que les anciens appellent aussi le mont du Soleil, parce 
le grand astre, d'après eux, y était visible trois heures avant de se montrer à l'iiorizoa de la plaine; le 
Teîmissus. dont les bras allongés, couverts de lauriers, de myi-tes, de terébînthes. encei^naient de lear 
vaste croissant une plaine superbe où de nombreuses villas et une admirable végétation rivalisaient de 
spicadeur et de luxe: tout cela était couvert de monastl-i'es et de cellales, et, suivant Texpression de 
Théotioret, émaillé, comme une prairie, de fieurs célestes {Sist. de saint Jean Chrysostome, p. 53, 54). Ce 
point de la Syrie était devenu une seconde Thébaïde. 

2. Voici cette prière : « Béni soie le Diea qui a pris soin de moi dbs ma jeunesse, et qui donne à tonte 
chair sa nourriture ! Seigneur, abreuvez-nous au torrent de vos délices, et qn'aînsi fortîÊés par votre 
grâce, nous abondions en œuvres de sainteté, en Jésus-Christ Notre-Seigneur. A lui la gloire, llionnear 
et l'empire dans les siècles des siècles. Gloire à vous, ô Tout-Puissant \ Gloire à vous, ô Saint ! Gloire à 
TOUS, Roi des rois, qui nous donnez notre pain de chaque jour dans une joie pure! Donnez-nous anssl 
votre Esprit vivifiant, afin que nous soyons agréables a vos yens, et que nous n'ayons imint à rougir devant 
le tribunal où vous viendrez rendre à chacun selon ses œuvres ». Cet hymne d'actions de grâces avait £ait 
une si profonde impression sur l'âme de Chrysostome, que plus tard il l'apprenait à ses auditeurs de 
ConstOQtinople, et leur recommaadait de le réciter eux-mêmes, dans leurs demeures, après le repas. 

Les solitaires dn mont Casius se levaient au premier chant du coq ou a minuit; c'était leur supérieur 
qni se chargeait du soin de les éveiller a cette heare. Après la récitation des hymnes et des psaumes, ou 
de Matines e: de Laudes, chacun s'occupait dans sa cellule à lire l'Ecriture sainte et quelquefois a copier 
des livres. Ils allaient tous ensemble dire à l'église Tierce, Seste, None et Vêpres, puis ils retournaient en 
silence a leurs cellules. Jamais U ne leur était permis de parler entre eus, même sous prétexte de délas- 
sement : toute leur conversation était avec Diea. avec les prophètes et les apôti-es, dont ils méditaient les 
divins écrits. Leur nourriture consistait en un peu de pain et de sel; quelques-uns y ajoutaient de l*huile, 
et les infirmes un peu d'herbes et de légumes. Le repas fini, ils prenaient quelques moments de repos, 
selon la coutume des Orientaux, et retournaient ensuite "a leurs exercices ordinaires. Le travail des mains 
emportait une partie considérable de leur temps; mais ils avaient soin de s'attacher a celui où. la vanité 
ne pouvait se glisser et qui était le plus propre à les entretenir dans l'humilité. Ils faisaient des paniers 
et des cUices. la'i;our3icnt la terre, coupaient le bois, apprêtaient a manger, et lavaient les pieds des 
hôtes, qu'ils servaient ensuite avec une grande charité, sans examiner s'ils étaient riches ou pauvres. Ds 
n'avaient d'autre lit qu'une natte étendue sur la terre. Leurs vêtements étaient faits de poil de chèvre et 
de chameau, ou de peaux si grossièrement travaillées que les plus misérables mendiants n'auraient pas 
voulu s'en couvrir. On eo trouvait pourtant parmi eux qui étaient nés au sein de l'opulence et qui avaient 
^té délicatement élevés. Ils ne portaient point de chaussure, ne possédaient rien en propre, et mettaient 
6n commun ce qui était destiné aux besoins indispensables de la nature. Il est vrai qu'ils recueillaient la 
■accession de leurs parents : mais ce n'était que pour la distribuer aux pauvres. Tout ce qu'Us pouvaient 
épargner du produit de leur travail était encore employé au même usage^ Us n'avaient tous qu'on cœur et 
qu'une âme. On n'entendait jamais parmi eux les termes de mien et de tien, qui brisent si souvent les 
liens de la charité, n régnait dans leurs cellules une paix inaltérable et une joie pure que l'on cherche- 
rait en vain dans la plus grande fortune du monde. Ces anachorètes terminaient la prière du soir par de 
sérieuses rédexions su le jui^ement dernier, afin de s'exciter à la vigilance chrétienne et de se préparer 
de plus en plus au compte rigoureux que nous rendrons tous au Seigneur. Saint Chrj'sostome retint tou- 
]otus cette pratique, dont l'expérience lui avait démontré l'utilité; et U la recommande fortement dans 
•es ouvrages, ainsi que celle de l'examen du soir. Outre les solitaires dont nous venons de parler, il y en 
avait encore d'antres, sur les montagnes, qui menaient la vie érémitique. Ils couchaient sur la cendre, 
portaient de rades cilices. et s'eafenaaJeiit dans des cavernes profondes, où ils pratiquaient tout ce que U 
pénitence a de plas aoat^o. 



s 27 JANVIER. 

et un ans. Obligé de la défendre contre les lois tyranniques de l'empereur 
Valens, il le fit avec ce zèle et ce talent que nous avons à admirer dans 
toutes ses œuvres. Mais bientôt la paix fut rendue à l'Eglise par la mort du 
persécuteur (378), et l'avènement de Théodose. Les cénobites choisirent 
alors Chrysoslome pour leur supérieur ; mais celui-ci ne voulait pas plus 
des honneurs du monastère que de ceux de l'épiscopat ; il résolut d'entrer 
plus avant dans le désert, afin de vivre dans une plus complote solitude et 
de n'être connu que des Anges <ît de Dieu, auquel seul il voulait plaire; il 
se retira cette fois dans une caverne du mont Casius et y vécut comme 
vivaient Arsène, Macaire ou Sérapion dans les Thébaïdes. Chaque jour, un 
frère du couvent voisin lui apportait un pain pour sa nourriture. Chaque 
dimanche, le reclus venait avec les autres cénobites s'asseoir à la table 
eucharistique. C'était là le seul commerce qu'il eût avec les hommes. Ce fut 
dans cette grotte qu'il apprit par cœur le texte entier des Ecritures. La 
plupart du temps, il ne s'accordait môme pas une minute de sommeil. Mais, 
incapable de supporter ce genre de vie et ces veilles ininterrompues, il fut 
pris d'une maladie d'estomac, et le froid lui causa un rhumatisme sur les 
reins; il fut obligé, après deux ans de sa vie d'ermite, de retournera 
Antioche. C'était un effet de la providence du Sauveur qui, pour le bien de 
l'Eglise, ménageait dans son serviteur cette faiblesse organique et cette 
impuissance à supporter les rudes privations des ascètes. Dieu le forçait 
ainsi à renoncer à la solitude des cellules. 

De retour à Antioche, il fut ordonné diacre par Mélèce et servit en cette 
qualité le pieux évoque pendant cinq ans (380-383). Son éloquence et ses 
hautes vertus jetèrent un éclat incomparable durant cette période. Les 
multitudes se pressaient pour l'entendre, et, charmées de la douceur de sa 
parole, le voulaient voir élever au sacerdoce. L'évêque Flavien lui imposa 
donc les mains et l'ordonna prêtre (386). 

Antioche était une ville de plaisir et de dissolution ; on le voit en parti- 
culier par les discours de saint Chrysostome. Sur une population de deux 
cent mille âmes, les chrétiens formaient un peu plus de la moitié. Ils 
applaudissaient à l'éloquence de Chrysostome, mais n'en devenaient pas 
beaucoup meilleurs. Plusieurs n'avaient jamais vu l'église; d'autres quit- 
taient les assemblées saintes pour aller au théâtre voir des prostituées, don- 
nant les représentations les plus obscènes. Le 26 février 387 changea la ville 
tout d'un coup. A l'annonce d'unnouvel impôt, il y eut une sédition terrible 
parmi le peuple. On insulta le nom de l'empereur Théodose, on déchira ses 
portraits, on renversa ses statues, celle de son père, de sa femme, de ses 
enfants, on les mit en pièces et on en traîna les débris par les rues. Tout cela 
fut l'affaire d'une matinée. L'émeute avait commencé au point du jour, à 
midi tout était calme. Mais ce calme n'avait rien que de sombre et de lugu- 
bre. L'empereur Théodose était bon, mais terrible dans ses premiers mou- 
vements ; on trembla bientôt qu'il ne ruinât la ville de fond en comble. On 
pouvait reprocher aux magistrats de n'avoir rien fait pour empêcher le 
crime ; ils se montrèrent d'autant plus implacables. Antioche n'était plus la 
même ville; on ne voyait plusdejeux, plus de festins, de débauches, de 
chansons et de danses lascives, de divertissements tumultueux ; on n'y 
entendait plus que des prières et le chant des psaumes. Le théâtre était 
abandonné : on passait les journées entières dans l'église, où les cœurs les 
plus agités se reposent dans le sein de Dieu même. Toute la ville semblait 
devenue un monastère. 

Le peuple s'adressa à l'évêque Flavien, afin qu'il intercédât pour lui. 11 



SADÎT JE.\^ CHETSOSTOJIE, DOCTEtm DE l'ÉGLISE. 9 

partit en effet pour Constantinople, afin de fléchir la colère de l'empereur et 
obtenir le pardon d'Antioche. En attendant, le prêtre Qirysostome continua 
de prôchcr au peuple, dont il sut calmer les craintes et essuj-er les larmes, 
et c'est i\ lui principalement qu'on dut la tranquillité où la ville se maintint 
au milieu des diverses alarmes qui survinrent. 11 prononça dans cet inter- 
valle vingt discours, comparables à tout ce qu'Athènes et Rome ont produit 
de plus éloquent. L'art en est merveilleux. Incertain du parti que voudra 
prendre Théodose, il mêle ensemble l'espérance du pardon et le mépris de 
la mort, et dispose ses auditeurs à recevoir avec soumission et sans trouble 
les ordres de la Providence. Il entre toujours avec tendresse dans les senti- 
ments de ses concitoyens ; mais il les relève et les fortifie. Jamais il ne les 
arrête trop longtemps sur la vue de leurs malheurs ; bientôt il les transporte 
de la terre au ciel. Pour les distraire de la crainte présente, il leur en 
inspire une autre plus vive ; il les occupe du souvenir de leurs vices, les 
presse de s'en corriger, en particulier du blasphème, et leur montre le bras 
de Dieu levé sur leurs têtes, et infiniment plus redoutable que celui du 
prince. 

Dans cette calamité, le peuple d'Antioche vit arriver des consolateurs 
inattendus. Ce n'étaient pas les philosophes païens ; ils s'étaient enfuis dès 
le premier moment, pour n'être pas enveloppés dans la ruine commune. 
C'étaient les anachorètes des montagnes voisines ; ils entrèrent alors dans la 
ville, afin d'obtenir le pardon du peuple, ou bien de mourir avec lui. Ils 
intercédèrent auprès des magistrats, et, avec les prêtres et les évoques, 
s'opposèrent aux exécutions, jusqu'à ce qu'on eût reçu la réponse de l'em- 
pereur. Cette réponse arriva enfin : Théodose, pour l'amour de Dieu et à la 
prière de l'évêque, pardonnait à la ville entière. 

Jean passa douze années à Antioche (386-398) : il s'y montra le modèle 
des vrais serviteurs de Dieu et la règle vivante du clergé. Toutes les âmes 
s'élançaient à sa suite dans la pratique de la vertu et dans la route de la foi. 
Lui-même il donnait l'exemple d'une vie divine dans un corps mortel, et sa 
vue seule enflammait d'ardeur pour la perfection. On eût dit que sa parole, 
qui ravissait pourtant tous les cœurs, était sans apprêt et sans art. Il exposait 
les saintes Ecritures avec une simplicité touchante, uniquement préoccupé 
de la vérité, jamais de l'effet. Il reprenait, avec une indépendance et une 
vigueur intrépides, les pécheurs publics. Une injustice faite à autrui semblait 
devenir la sienne propre. Par ce côté, Jean avait mérité toutes les sympa- 
thies de la multitude. Mais il se faisait aussi des inimitiés terribles parmi des 
personnes riches et puissantes dont il flétrissait l'oppression et les désordres. 
Cependant la renommée de son éloquence et de ses vertus avait dépassé les 
bornes de sa patrie. 11 n'était pas une contrée de l'empire romain qui ne 
retentit de la gloire de Jean Ghrysostome. Lors donc qu'à Constantinople, 
le chambellan impérial Eutrope eût prononcé son nom dans l'assemblée 
réunie pour choisir un successeur au patriarche Nectaire, mort le 27 sep- 
tembre 397, clergé et peuple, d'une seule voix, l'acclamèrent. L'empereur 
Arcadius approuva ce choix et envoya chercher le nouvel élu. Les messa- 
gers impériaux s'adressèrent d'abord au comte d'Orient, Astérius, et lui 
confièrent l'objet de leur mission. Celui-ci usa de surprise ; il invita Chry- 
sostome à l'accompagner comme pour une promenade ; l'homme de Dieu 
y consentit. Bientôt on arriva à Parga, où attendaient les officiers impériaux 
qui emmenèrent le Saint à Constantinople. Ces précautions n'étaient pas 
inutiles; car jamais, sans cela, le peuple d'Antioche n'eût consenti au dé- 
part de Chrysostome, que tous regardaient comme la gloire, le trésor et le 



10 27 JAIfYIER. 

bonheur de leur église. Cependant cette élection déplaisait au patriarche 
d'Alexandrie, Théophile, qui aurait voulu, on ne sait trop pour quel motif, 
metiie sui- le siège vacant un de ses prùtres, nommé Isidore, liais il céda 
devant l'influence d'Eutrope, qui lui signifia d'avoir à se ranger de l'avis de 
ses collègues, ou à faire connaître publiquement les griefs qu'il pouvait 
avoir contre l'élu du clergé, du peuple et de l'Orient tout entier. Théophile 
n'insista pas davantage : accompagné d'un grand nombre d'évêques, il sacra 
lui-môme Jean Chrysostome au milieu de l'allégresse universelle (26 fé- 
vrier 398). 

Dos la première entrevue qu'il eut avec l'empereur et l'impératrice, 
Jean Chrysostome leur parla de péniteuce ; il leur donna des avis sérieux 
sur les désordres qui régnaient dans une cour où les femmes et les eunu- 
ques semblaient être les maîtres. « A peine assis sur la chaire épiscopale», 
dit Sozoméne, « il consacra tousses soins à la réforme du clergé de Byzance. 

11 s'informait de la conduite de chacun de ses prêtres, les reprenant, les 
corrigeant, quelquefois même les chassant de l'église. Le zèle qu'il avait 
toujours montré contre les désordres et le vice s'accrut encore, depuis sa 
promotion à l'épiscopat. Son ardeur pour le bien, l'indépendance de son 
langage, l'indignation qu'excitait dans son âme le spectacle des mœurs 
dégénérées de son temps, parurent plus vives à Constantinople qu'elles ne 
l'avaient été à Antioche. Il convertissait des multitudes de païens et d'héré- 
tiques. On affluait autour de lui sans vouloir le quitter : les fidèles, pour 
profiter de ses instructions ; les autres, dans l'espoir de le prendre en dé- 
faut. Mais Chrysostome les séduisait les uns et les autres par le charme de 
ses mœurs et de sa parole ; il les conquérait tous à la foi véritable. Le peu- 
ple était avide de ses instructions et ne pouvait s'en rassasier. L'empresse- 
ment était tel qu'on s'étouffait au pied de la chaire épiscopale, se portant 
les uns sur les autres au risque de s'écraser pour mieux l'entendre. Jean 
Chrysostome fut obligé de renoncer à un usage suivi jusque-là par ses pré- 
décesseurs de parler du haut de leur trône. Il se plaçait sur l'ambon destiné 
aux lecteurs, et de là, dominant la foule, ses discours arrivaient plus faci- 
lement à ses milliers d'auditeurs. La chrétienté de Constantinople était donc 
dans l'état le plus florissant : elle croissait chaque jour en fruits de grâce 
et de salut. La cité tout entière était devenue un vaste théâtre de piété et 
de vertus. Les âmes s'élevaient dans la chasteté au chant des hymnes sain- 
tes. On voyait de jeunes hommes, déjeunes femmes jusque-là passionnés 
pour l'hippodrome et les spectacles, se presser au bercail de Jésus-Christ, 
séduits comme irrésistiblement par la voix du bon pasteur. 

Dès que le nouvel évoque eut parlé dans son église, il s'établit entre lui 
et son peuple une aU'ection réciproque. « Je ne vous ai parlé qu'une fois 
encore », dit-il dans son deuxième discours, « et déjà je vous aime comme si 
j'avais été élevé au milieu de vous depuis mon enfance ; déjà je vous suis uni 
par les liens de la charité comme s'il m'avait été donné depuis longtemps 
de jouir des douceurs de votre intimité ; non que j'aie un cœur trop prompt 
aux affections, mais c'est que vous êtes aimables au-dessus de tout. Car qui 
n'admirerait votre zèle de feu, votre charité sans feinte, votre attachement 
pour vos maîtres dans la doctrine, l'union qui règne entre vous, choses qui 
suffiraient pour vous concilier une âme de pierre? C'est pourquoi nous ne 
vous aimons pas moins que cette église où nous sommes né, où nous avons 
été élevé et instruit. Celle-ci est la sœur de celle-là, et vous prouvez leur 
parenté par vos œuvres. Si l'autre est plus ancienne pour le temps, celle-ci 
est plus fervente dans la foi; là il y a une assemblée plus nombreuse, un 



SAE<T JEAN CHRYSOSTOHE, DOCTEUR DE L'ÉGUSE. H 

théâtre plus célèbre ; mais on aperçoit ici plus de constance et de courage. 
Je vois ici les loups rôder autour des brebis; mais le bercail ne diminue 
pas ». Ces loups étaient les diverses espèces d'hérétiques et surtout les 
Ariens et les Novatiens encore en grand nombre à Gonstantinople ; il y avait 
aussi beaucoup de païens. 

Ce qui formait entre l'évêque et son peuple ces liens d'une union en 
quelque sorte indissoluble, c'est que Chrysostome portait dans son cœur, 
en faveur des âmes confiées à ses soins, d'inépuisables trésors d'aifection. Il 
n'eût pas reçu du ciel le génie de la parole, que la sienne n'eût pas été 
moins puissante. Il était éloquent, parce qu'il était saint et qu'il aimait 
comme savent aimer les saints. Quelquefois, pour rendre l'auditoire plus 
attentif, il l'interrogeait ou menaçait de l'interroger. Selon ses propres 
paroles, son troupeau était sa famille ; il lui tenait lieu de tout ici-bas, et 
jamais père ne fut absorbé par l'intérêt et l'affection de ses enfants, autant 
qu'il l'était par l'intérêt et le salut de ces âmes aimées et bénies qu'il avait à 
gouverner dans les voies de Dieu. Sa pensée, ses sollicitudes, son cœur, tout 
était là. Constatait-il un progrès moral, la défaite d'un vice et d'un préjugé, 
avait-il réussi à ramener une âme, une seule, au devoir et à Dieu, sa joie 
s'épanchait publiquement en douces effusions dans le sein de son auditoire, 
il était heureux. «L'empereur», disait-il, «est moins satisfait de sa puis- 
sance que moi de vos vertus. Il reviendrait de l'armée vainqueur de ses 
ennemis, portant au-dessus de son diadème les couronnes symboliques de la 
victoire, il aurait moins de joie de ses triomphes que j'en ai de vos progrès». 
Mais rien n'égalait la tristesse du pasteur quand il apprenait la chute d'une 
brebis. Il croyait son salut attaché à celui des autres, et se reprochait leurs 
égarements comme sa propre faute, comme s'il eût été coupable des péchés 
de tous. « Je voudrais qu'il me fût possible », disait-il, « de vous mettre mon 
cœur sous les yeux... Rien ne m'est plus cher que vous, pas môme la 
lumière, car je voudrais devenir aveugle, si je pouvais, à ce prix, convertir 
vos âmes. Oui, votre salut m'est plus précieux que la vue du jour. A quoi me 
serviraient, en effet, les rayons du soleil, si la douleur que vous me causez 
couvre mes yeux de ténèbres? La lumière plaît quand elle vient en compa- 
gnie de la joie; à l'âme affligée elle est importune... Or, si quelqu'un de 
vous vient à pécher, c'est une douleur qui me poursuit jusque dans le som- 
meil. Quelle espérance puis-je nourrir en vous voyant ne pas faire un pas 
dans la vertu ? Mais quel chagrin pourrais-je éprouver si vous vous condui- 
siez dignement? Je me sens soulevé comme sur des ailes quand on me dit 
quelque bien de vous. Comblez ma joie. Je n'ai qu'un désir, votre avance- 
ment. Ce en quoi je l'emporte sur tout le monde, c'est que je vous aime et 
que je vous tiens tous embrassés dans mon cœur. Vous êtes tout pour moi : 
père, mère, frères, enfants. Ne croyez pas que les paroles sévères que je 
vous adresse quelquefois partent d'un sentiment de courroux : je ne vous 
avertis, je ne vous gronde que pour vous rendre meilleurs... Ainsi ne m'en 
veuillez pas et faisons tout pour la gloire de Dieu ». 

Jamais l'amour des âmes ne s'est plus tendrement révélé ; jamais la 
charité n'a tenu un plus noble langage. Ce que ce grand apôtre enseignait 
si bien, aux applaudissements de tout son peuple, il ne pouvait oublier de le 
pratiquer lui-même. Il pensait avec raison que sa dignité d'évêque n'était 
qu'un engagement plus étroit d'être saint ; que le talent le plus nécessaire 
au gouvernement des âmes est la sainteté ; que l'être privilégié, qui a reçu 
d'en haut la sublime mission de conduire ses frères au bonheur éternel, doit 
expliquer l'Evangile bien plus par ses œuvres que par sa parole, en offrir 



12 27 JAKTIER. 

dans sa personne le vivant résumé, en reproduire si bien l'esprit que sa seule 
apparition au milieu des hommes soit une révélation aux yeux et aux cœurs 
de la présence intime et permanente de Jésus-Christ dans son Eglise. Quand 
il avait employé le jour aux œuvres de charité, il passait une grande partie 
de la nuit à l'élude des saints livres qu'il avait déjà profondément médités 
dans les six années de sa solitude. Il aimait surtout à lire saint Paul. Il 
exprimait si souvent et si haut son admiration pour lui, il l'expliquait si 
parfaitement, que l'opinion s'était accréditée dans le peuple que Paul visitait 
souvent sous une forme visible son éloquent commentateur et lui découvrait 
le sens caché de ses écrits, l'un dictant, l'autre écrivant. Le prêtre Proclus, 
qui fut le secrétaire de Jean et plus tard son successeur, prétendait l'avoir 
vu plusieurs fois prêtant l'oreille à un personnage mystérieux qu'il reconnut 
pour saint Paul. 

Une vie si occupée , si remplie, semblait demander une santé robuste ; 
mais Jean n'était point d'un tempérament à toute épreuve. D'un état ma- 
ladif permanent, il n'en avait pas plus d'indulgence pour lui-môme et trai- 
tait son corps sans trop de ménagement. Son sommeil était court, de trois 
ou quatre heures chaque nuit. 11 ne mangeait qu'une fois par jour vers le 
soir ; encore regrettait-il les quelques minutes accordées à cet unique repas 
qu'il oubliait parfois de y 'endre. Tout mets un peu soigné était proscrit de 
sa table. 11 ne buvait que de l'eau, à laquelle, pendant les grandes chaleurs, 
il ajoutait quelques gouttes d'un vin médicinal où l'on avait macéré des 
roses. On eût dit que le besoin de manger l'humiliait ; il eût voulu s'y sous- 
traire, comme si l'invisible aliment de la contemplation eût suffi à nourrir 
son corps aussi bien que son âme. Cette aversion de la table, effet de sa 
constitution délicate et d'une extrême frugalité, l'avait déterminé à manger 
toujours seul et à ne se trouver jamais aux festins auxquels il était prié. II 
garda toujours cette manière de vivre, sans avoir égard aux calomnies des 
personnes qui s'en scandalisaient, et conserva toute sa vie cette sainte avarice 
de son temps et du bien des pauvres, sans néanmoins méconnaître les de- 
voirs de l'hospitalité vis-à-vis de ceux qui le venaient voir. 

Persuadé que les biens de l'Eglise sont le patrimoine de ceux qui s? 
trouvent dans la nécessité, il retrancha tout le luxe et les dépenses dont ses 
prédécesseurs avaient cru devoir parer la maison du pontife pour aug- 
menter le revenu des hôpitaux. 11 n'eut dans son cabinet qu'un seul tableau, 
le portrait de saint Paul devant lequel il travaillait. L'esprit élevé de Chry- 
sostome, son cœur aux nobles dévouements répugnaient aux détails maté- 
riels de l'administration ; ses autres occupations l'en détournaient aussi. Il 
s'en remit à un économe du temporel de son diocèse. Tout fut soumis à une 
active surveillance et à de sévères réformes. Constantinople n'avait consacré 
que trois édifices à la pitié publique : un pour les malades, un autre pour les 
pauvres passants et un troisième pour les orphelins. Mais ces trois hôpitaux 
ne suffisaient pas pour une ville où l'on comptait au moins cinquante mille 
indigents. 

Chrysostome multiplia les asiles du malheur, asiles qui se firent remar- 
quer entre les autres par une organisation plus parfaite et une charité plus 
délicate. Non content de ces maisons destinées à la charité publique, le saint 
évoque engageait à former dans chaque maison riche un petit hospice, c'est- 
à-dire une chambre consacrée aux malheureux, asile voilé, où la pauvreté 
timide et honteuse pourrait s'abriter sans être obligée de déclarer son abais- 
sement et son désespoir devant la cité tout entière. Mais celte divine vertu 
de la charité lui fit encore porter ses vues beaucoup plus loin ; il voulait 



SAIKT JEAN CHRYSOSTOME, DOCTEUR DE t'ÉGLISE. 13 

refaire à Constantinople ce que les Apôtres avaient fait à Jérusalem ; et si 
son épiscopat eût été plus paisible et de plus longue durée, le projet qu'il 
avait formé de nourrir tous les pauvres en commun eût été quelque chose 
de plus qu'une belle et noble idée. Les persécutions et l'exil emportèrent 
les pensées et la vie de Chrysostome. 

A l'époque où ce saint évoque arriva à Constantinople, la ville était par- 
tagée en plusieurs partis religieux, dont les principaux étaient: celui des 
païens qui tentèrent alors les plus grands efforts pour relever l'idolâtrie ; 
celui des Novaliens, dont l'évêque titulaire, Sisinnius, trônait sur sa chaire 
pontificale et se prétendait le seul évoque légitime de Byzance ; celui des 
Ariens qui n'avaient plusd'évôque, il est vrai, mais dont la puissance et le 
nombre s'étaient accrus par l'invasion des Goths dans toutes les charges et 
les principales dignités de l'empire. Jean Chrysostome avait à porter, d'une 
main ferme et intrépide, le drapeau de la vraie foi. Il fallait prêcher le nom 
de Jésus-Christ aux païens, la vérita'ole doctrine aux hérétiques, résister aux 
attaques des uns et des autres, et enfin préserver le troupeau fidèle du 
double danger de la séduction et de l'erreur. Dans cette œuvre, Chrysostome 
n'était pas aidé autant qu'il pouvait l'attendre de la part de son clergé dont 
beaucoup des membres étaient aussi déréglés que certains personnages de 
la cour et du peuple. Le relâchement et la mondanité avaient pénétré dans 
le sanctuaire. Beaucoup des prêtres ne travaillaient que pour s'enrichir 
dans le ministère sacré ; d'autres aimaient la bonne chère et fréquentaient 
trop la table des grands. Mais l'abus qui le révoltait le plus et qu'il eut plus 
de peine à déraciner fut celui des sœurs adoptivcs, contre lequel les conciles 
eux-mêmes furent plusieurs fois impuissants. Sous prétexte d'assister les 
vierges chrétiennes et de les défendre contre la violence ou la rapacité des 
hommes puissants, les prêtres les logeaient avec eux sous le môme toit et 
recevaient d'elles ces mille soins qui leur assuraient, disaient-ils, une plus 
grande liberté de servir Dieu. Notre Saint composa, contre ce désordre, 
deux livres qui nous restent encore aujourd'hui ; il y reprend avec beaucoup 
de piété et d'éloquence ces amitiés indiscrètes et scandaleuses même pour 
les païens. 

11 y avait à Constantinople un collège de vierges et de veuves dont Chry- 
sostome entreprit aussi la réforme avec ce mélange de prudence et de force 
qui caractérisa toujours son ministère. Un grand nombre de ces pieuses 
femmes, issues des plus nobles familles, consolèrent la vie et ajoutèrent à la 
gloire de notre Saint. Une d'entre elles surtout, sainte Olympiade, occupa 
toujours et mérita le premier rang. Nièce de la femme d'Arsace, roi d'Ar- 
ménie, célèbre pour sa beauté et sa vertu, elle avait été élevée par la sœur 
de saint Amphiloque, et saint Grégoire do Nazianze avait complété son 
instruction. Ayant perdu, h l'âge de vingt ans, son mari, Nébridius, préfet 
de Byzance, elle garda la viduité chrétienne. Maîtresse d'une immense for- 
tune, elle l'administra en qualité d'économe des pauvres. Quand saint 
Chrysostome succéda à Nectaire, Olympiade avait cinquante ans ; il y 
en avait trente qu'elle vivait de pain, de légumes et d'eau, passant les jour- 
nées à soulager toutes les douleurs et toutes les misères spirituelles et corpo- 
relles. Le fleuve de sa charité, dit saint Jean, avait répandu ses flots sur tous 
les rivages de l'univers. Ce fut Olympiade qui pourvut aux frais des missions 
envoyées par Chrysostome en Phénicie, en Syrie, chez les Goths et chez les 
Scythes. Par elle, l'évêque de Constantinople rétablit dans l'ordre des diaco- 
nesses la régularité de vie et la sainteté primitive de l'institution ; par elle 
aussi, il fonda dans sa ville épiscopale beaucoup d'établissements de bienfai- 



14 27 JANVIER. 

sance pour les malades, les vieillards et les orphelins. « Telle fut », ajoute 
Pallade, « cette héroïne de la foi chrétienne. C'est ajuste titre que son nom 
est inscrit parmi ceux des confesseurs et des martyrs. Elle est morte dans 
les souffrances, mais elle triomphe avec les élus dansun bonheur innllérable'». 

Le pieux pontife profila de l'amour de son peuple pour recommander et 
populariser le chant sacré. Voici à quelle occasion. Les Arien.s, auxquels 
Théodose avait enlevé les églises de la ville, tenaient leurs assemblées hors 
des murs. Gaïnas, golh d'origine, de simple soldat parvenu par sa bravoure 
à la tête des armées d'Orient, était arien comme ceux de sa nation ; il favo- 
risait donc le parti de cette hérésie. Dans un but plutôt politique que reli- 
gieux, il osa demandera l'empereur Arcadius une église dans Gonstantinople, 
où ses coreligionnaires pussent s'assembler librement. Arcadius n'osant 
prendre sur lui de le refuser, promit à Gaïnas de réfléchir à sa demande ; il 
consulta le saint patriarche qui se chargea de faire la réponse dans une 
assemblée convoquée à cet effet. Après avoir dit à Gainas que les temples 
catholiques étaient ouverts à tous ceux qui voulaient y venir prier, il lui 
représenta que ses services avaient été assez récompensés par les honneurs 
dont on l'avait comblé et par tout ce que l'empire avait fait pour lui. L'ar- 
chevêque lut alors l'édit de Théodose qui prohibait l'exercice public de 
l'Arianisme dans l'intérieur des villes. Puis se tournant vers Arcadius, il 
ajouta : « Prince, vous êtes le dépositaire des lois. Dieu vous a constitué 
pour veiller à leur exécution. Il vaudrait mieux descendre du trône que de 
livrer la maison de Dieu à ses ennemis et de trahir la justice, la religion et 
la vérité ». 

La cour applaudit et donna raison à l'archevêque. Gainasse retira, l'âme 
ulcérée, bien résolu à prendre sa revanche ; les Ariens lui promirent leur 
concours. La veille des dimanches et fêtes, ils s'attroupaient au milieu de 
la nuit sous les portiques des palais, et, se groupant en chœur, chantaient 
les hymnes de leur secte en y ajoutant des expressions injurieuses pour les 
catholiques. A l'aube du jour, ils se mettaient en marche, parcourant les 
rues de la ville et répétant ce refrain d'un de leurs cantiques : Oh sonl-ils 
ceux qui pré tendent que trois ne [ont qu'un ? Chrysostome, craignant l'impres- 
sion que pouvaient faire, sur l'esprit mobile des Byzantins, ces chants héré- 
tiques, dont la mélodie simple et gracieuse devint bientôt populaire, essaya 
de leur opposer des hymnes catholiques au Verbe incréé. Il y réussit. Le 
matin des dimanches et des fûtes, les orthodoxes se rendaient procession- 
nellement à la basilique où la station (office solennel) devait avoir lieu. 
Chemin faisant, ils chantaient les hymnes composées par Chrysostome. L'im- 
pératrice et toute la cour, en haine de Gaïnas, favorisèrent ces manifestations 
imposantes. On portait des croix d'argent précédées de torches allumées. 
Un chambellan de l'impératrice dirigeait les chœurs. Dans cette lutte de 
psalmodie, la victoire demeura aux catholiques. Mais les Ariens, vaincus sur 
ce terrain pacifique, eurent recours à leurs violences habituelles. Ils se 
jetèrent un jour sur la procession des orthodoxes et tuèrent plusieurs per- 
sonnes. Arcadius crut devoir intervenir et supprima les processions des 
hérétiques. Les orthodoxes, restés en possession de leur liberté, conti- 
nuèrent à cultiver, avec un -zèle heureux, le chant sacré popularisé par 
Chrysostome et devenu pour lui un auxiliaire précieux de son apostolat. 

Avec l'amour du chant sacré, le pieux pontife inspira à son peuple celui 
de la prière ; on vit revivre à Gonstantinople les veilles saintes de la primitive 
Eglise. La prière est le canal des grâces, c'est un moyen efficace de purifier 

1. L'^slUc c(nibre la mémoire de sainte 0}ym^l»ôe le 17 décembre. 



SAINT JEAN CHIITS0ST05IE, DOCTEFR DE L'ÉGUSE. 15 

les alTections de l'âme et de mener une vie angélique dans un corps mortel. 
L'évèque insistait sur la nécessité de ce saint exercice et sur la manière de 
s'en acquitter dignement. Il exhortait les laïques mêmes à se lever durant la 
nuit, afm d'assister à l'office avec le clergé. « La nuit », dit-il, n n'est pas 
faite pour la passer tout entière dans le sommeil et le repos ; les artisans, les 
négociants, les marchands en sont une preuve. L'Eglise de Dieu se lève au 
milieu de la nuit. Lève-toi aussi et contemple le chœur des astres, ce silence 
profond, ce calme immense ; la distraction, la frivolité ne s'emparent plus 
alors de ton âme, car tant de choses imposantes la saisissent et la tiennent 
attentive, .\dmire la providence de ton Maître. Pendant la nuit l'âme est 
plus pure, plus légère, elle s'élève plus haut avec moins d'efforts; les 
ténèbres mêmes et ce grand silence la disposent à la componction. Si tu 
contemples le ciel parsemé d'étoiles qui ressemblent à des yeux ouverts sur 
nous, la pensée du Créateur te viendra de suite à l'esprit et te pénétrera 
d'une joie parfaite. Si tu songes à tous ces hommes qui pendant le jour 
crient, s'amusent, dansent, s'abandonnent à la colère, à l'injustice, à la 
cupidité, commettent mille péchés, et qui maintenant endormis sont absolu- 
ment semblables à des morts, tu condamneras l'arrogance humaine. Le 
sommeil est venu et il a démontré ce que nous sommes ; le sommeil 
est l'image de la mort, l'image du néant. Regarde dans les rues : tu n'en- 
tends pas une voix. Regarde dans la maison, tu les vois tous gisants comme 
dans le sépulcre. Est-ce que tout cela n'est pas propre à éveiller l'âme, à 
nous faire songer à l'heure suprême ? Je m'adresse aux femmes et aux 
hommes. Fléchissez le genou, gémissez devant Dieu, demandez-lui qu'il 
vous soit propice. Il se laisse toucher plutôt par les prières de la nuit, quand 
vous donnez à la pénitence le temps du repos ». 

Quant aux femmes qui ne pouvaient aisément aller à l'église pendant la 
nuit, il leur recommandait d'interrompre pour quelques moments le som- 
meil de leurs enfants, afin qu'ils élevassent leur cœur à Dieu par une courte 
prière, qu'ils contractassent insensiblement l'habitude de veiller, et que les 
maisons de chrétiens devinssent autant d'églises. Mais Chrysostome ne s'ex- 
prime jamais avec plus de force et d'onction que quand il parle de l'amour 
infini que Jésus-C3irist nous témoigne dans l'Eucharistie et qu'il exhorte les 
fidèles à s'approcher fréquemment de cet auguste Sacrement. Au reste, on 
ne doit point être surpris de cette effusion de cœur pour la divine Eucha- 
ristie ; une foi vive en était le principe. Nous apprenons de saint Nil que 
notre Bienheureux eut plusieurs fois le bonheur de voir une multitude 
d'anges environner l'autel pendant la célébration des saints mystères et à la 
communion du peuple. Le Saint lui-même donne comme un fait certain la 
présence des esprits célestes dans ces précieux moments ; ce qu'il confirme 
par les visions de plusieurs solitaires. 

Un prodige que nous allons raconter ne servit pas peu à confirmer les 
catholiques dans leur foi. Deux époux attachés à la secte des Macédoniens, 
vivaient alors à Gonstantinople. Le mari, ayant entendu exposer par Chry- 
sostome la doctrine catholique, se convertit et abjura son erreur. Dès lors 
il entreprit de ramener l'esprit de sa femme à la vraie foi ; mais toutes ses 
exhortations furent inutiles. Un jour enfin il lui dit : Consens à ma prière, ou 
bien je cesserai tous rapports avec toi. — Cette menace fit son effet. La 
femme se prêta en apparence à ce qu'on demandait d'elle et, le jour où elle 
devait communier, elle se rendit à l'église avec les catholiques. Au lieu de 
porter à sa bouche le pain eucharistique, elle inclina profondément la tête 
sous son voile comme pour adorer Kotre-Seigneur et glissa le sacrement à 



J6 27 JANVIER. 

une servante qu'elle avait avertie et qui se tenait aux côtés de sa maîtresse. 
Rien ne fut remarqué par les assistants. De retour dans sa maison, la femme 
voulut consommer son crime et manger les espèces sacramentelles comme 
un pain ordinaire. Elle les porta à sa bouche et y imprima ses dents. Ce 
n'était plus du pain, mais une véritable pétrification dure et résistante 
comme la pierre. Epouvantée de ce prodige, la femme courut au bienheu- 
reux évoque, se frappant la poitrine, confessant sa faute au milieu d'un 
torrent de larmes et implorant son pardon. En même temps elle montrait 
le pain pétrifié où l'empreinte de ses dents était marquée. Chrysostome 
l'admit à la pénitence. Depuis lors cette femme est restée une catholique 
fervente. C'est un historien contemporain et vivant à Constantinople qui 
nous raconte ce miracle, en ajoutant que l'on conservait dans l'église de 
cette ville le pain eucharistique pétriQé. 

Vers l'an 400, un tremblement de terre épouvantable renversa un tiers 
de la capitale de l'Orient. La mer violemment soulevée inonda le faubourg 
dit de Chalcédoine et les quartiers bas de la cité, pendant que la flamme 
dévorait les édifices bâtis sur les hauteurs. Des misérables, comme il s'en 
trouve toujours dans les calamités publiques, profitèrent de la désolation 
universelle pour s'enrichir de la ruine de tous. La ville entière avait fui. 
Seul, dans la panique universelle, le pasteur était resté debout à son poste. 
11 rétablit l'ordre et força les ravisseurs à rougir de leur lâcheté et à rendre 
les trésors qu'ils avaient volés. Le grand évêque se constitua le gardien de 
ces dépouilles et les rendit avec ses consolations au peuple de Constan- 
tinople, quand il revint prendre possession de la ville. Un mois après ce 
désastre, un nouveau cirque était inauguré au milieu d'un concours 
immense et aux applaudissements frénétiques d'un peuple inconstant et 
léger, trop tôt oublieux de ses maux. Le Pontife en eut l'âme percée de 
douleur.» Trente jours sont à peine écoulés depuis nos malheurs k, s'é- 
criait-il, <i depuis cette épouvantable catastrophe, et vous voilà revenus à vos 
folies! Comment vous excuser? Gomment vous pardonner?... Je suis 
désolé que rien ne vous corrige, ni l'expérience du présent, ni la crainte 
de l'avenir... » Chrysostome préparait d'autres fêtes plus dignes de sa foi 
et de sa piété. Les saints martyrs Sisinniiis, Alexandre et Martyrius, mis à 
mort en Italie (29 mai 397) par les païens de Trente, étaient tous trois origi- 
naires de Cappadoce. Chrysostome avait réclame pour l'Asie les reliques de 
ces héroïques enfants de l'Asie. Saint Vigile, évêque de Trente, écrivit au 
grand docteur qu'il partagerait ce trésor avec lui. On déploya pour la trans- 
lation solennelle de ces reliques une magnificence incroyable. A leur débar- 
quement elles furent déposées dans un oratoire de Saint-Thomas, au bourg 
de Drypia sur la Propontide, à neuf milles de Constantinople. La nuit sui- 
vante, une procession aux flambeaux sortit de Byzance, en chantant des 
hymnes sacrées. A gauche de l'archevêque, l'impératrice Eudoxie sans 
escorte, sans diadème, marchait modestement, suivie de tout un peuple. 
Chrj-sostome, prenant la parole, fit éclater sa joie et ses espérances, tour à 
tour glorifiant l'Eglise et les Saints, et remerciant le peuple et l'impératrice 
du zèle qu'ils avaient montré. Quelques jours après, une solennité du môme 
genre avait lieu pour la translation des reliques de saint Phocas, humble 
jardinier de Sinope, qui pendant soixante ans avait renouvelé les merveilles 
de charité, de dévouement et de mortification des plus illustres solitaires. 

11 était tombé depuis plusieurs jours une si grande pluie, que l'on com- 
mençait à désespérer pour la moisson prochaine. On était au mercredi de la 
semaine, 6 avril 399. Le peuple consterné se voyait déjà en proie aux hor- 



SAINT JEAN CnRYSOSTOME, DOCTEUR DE l'ÉGUSE. 17 

reurs de la famine. Le saint archevêque ordonna une procession à l'église 
de Saint-Pierre et Saint-Paul de l'autre côté du Bosphore pour remercier 
Dieu de la cessation du fléau. Il semblait au pasteur indulgent que ce 
peuple, si pieusement ému, était revenu pour longtemps aux choses 
sérieuses et à ses devoirs. Mais, dès le lendemain, jour du Vendredi Saint, 
des courses avaient lieu à l'hippodrome , sans que l'on s'inquiétât du deuil 
de l'Eglise ni du grand anniversaire qui l'occupait. Pour comble de scan- 
dale, le samedi, la foule encourageait de ses frénétiques applaudissements 
les représentations les plus obscènes. L'indignation du saint archevêque 
éclata le jour de Pâques. « Après tant de discours», s'écria-t-il, « après de si 
graves enseignements, plusieurs nous ont quittés pour aller voir courir des 
chevaux. Ils ont fait rire, ou plutôt ils ont attristé la cité tout entière par 
leur dissipation et leurs cris. Je les ai entendus du fond de ma demeure, et 
j'en étais humilié... Ils n'ont pas même respecté le jour oti furent 
accomplis les mystères de notre salut... Comment désormais apaiser le 
courroux céleste? Il n'y a pas encore trois jours, quand cette grande pluie, 
entraînant tout, enlevait le pain de la bouche du laboureur, vous avez 
recouru aux supplications, aux processions ; la ville s'est portée au temple 
des Apôtres, elle a traversé les flots, cherchant partout des médiateurs 
auprès de Dieu. Et à peine quelques heures se sont écoulées, vous oubliez 
votre terreur, votre reconnaissance, vous poussez des cris indignes, vous 
déshonorez votre âme... Ce n'était point assez d'avoir agi de la sorte un 
jour ; le lendemain, sans donner de relâche à votre malice, vous courez au 
théâtre, c'est-à-dire à un abîme plus affreux ! Là, les jeunes gens viennent 
perdre leur jeunesse, les vieillards déshonorer leurs cheveux blancs. Là, des 
fils sont conduits par leurs pères, bourreaux plutôt que pères. — Quel mal 
y a-t-il ? dites-vous. — Voilà ce qui m'afflige le plus : c'est que malades 
comme vous l'êtes, vous ne vous doutez pas de votre état ! Vous sortez de 
là pleins d'adultères, et vous demandez quel mal il y a... » Puis Chrysos- 
tome retrace avec sa sainte éloquence l'immoralité du théâtre et les funestes 
ravages qu'il exerce dans les familles. Il déplore la perte des âmes, et fait à 
son peuple de salutaires menaces. « Ainsi, je le proclame à haute voix, si 
quelqu'un, après ce que je viens de dire, retourne à cette peste du théâtre, 
je lui interdirai l'enceinte sacrée, je lui refuserai les saints mystères... » 
Les paroles si pleines de charité du saint orateur firent impression sur ce 
peuple frivole, mais bon, qui ne voulait ni l'affliger, ni être privé de l'en- 
tendre. 

Ce que nous avons à dire delà conduite du saint archevêque touchant la 
chute d'Eutrope, exige que nous reprenions les choses d'un peu plus haut. 
Le vieil eunuque Eutrope, quoique esclave d'origine, avait réussi, par son 
audace et son hypocrisie, à s'insinuer dans les bonnes grâces de Théodose 
le Grand et d'Arcadius ; le premier le fit grand chambellan. En 393, il suc- 
céda au traître Rulin dans la charge de premier ministre et fut même, 
quelque temps après, élevé à la dignité de consul. Il devint si puissant qu'on 
lui éleva des statues d'or dans plusieurs endroits de Constantinople. Mais 
son orgueil, son ambition, son avarice, le rendirent bientôt plus odieux que 
son prédécesseur. Fermant l'oreille aux avis de saint Jean Chrysostome, il 
n'écoutait que ses flatteurs. Quoique l'empire retentît partout de cris 
d'indignation contre lui, il ne les entendit point ; mais parmi ses nombreux 
ennemis, deux étaient redoutables : Gainas, commandant des Goths attachés 
au service de l'empire, et l'impératrice Eudoxie. Cette princesse, ayant reçu 
de l'insolent ministre un nouvel outrage, ne put retenir sa haine : elle court 
Vies des Saints. — Tome D, S 



18 27 JANVIER. 

chez l'empereur avec ses deux enfants dans les bras, et demande justice 
contre Eutrope. Arcadlus, qui ne savait pas mieux garder ses ministres que 
les choisir, donna des ordres pour l'exil d'Eutrope et pour la conQscation de 
tous ses biens. Ce malheureux vit en un instant s'éloigner tous ses faux 
amis avec sa fortune. .\handonné, sans ressources, il se réfugia dans une 
église, cherchant auprès des autels un asile qu'il avait si souvent violé. 
Cependant toute la ville, toute l'armée demandaient sa mort. L'église fut 
investie par des soldats dont les yeux élincelaient de fureur ; l'autorité de 
l'empereur n'eût pas sufû pour les arrêter sans les remontrances du saint 
archevêque. Le lendemain, le peuple accourut en foule à l'église pour 
contempler à son tour avec des yeux terribles celui qui, deux jours aupara- 
vant, faisait de son regard trembler l'univers ; il tenait l'autel embrassé, il 
grinçait des dents ; tous ses membres tremblaient agités par l'effroi. C'était 
le jour du dimanche. Jean Chrysostome parut à l'ambon pour y faire l'ho- 
mélie, selon sa coutume. Commençant par ces paroles: Vanité des vanités, 
tout n'est que vanité, il peignit, de la manière la plus touchante et la plus 
vive, le faux éclat, le vide, le néant des honneurs du monde ; il sut repro- 
cher au peuple ses basses adulations et sa déplorable mobilité, tout en 
désarmant sa colère. Bientôt la pitié succéda à l'ardeur de la vengeance ; le 
saint orateur avait attendri les cœurs et calmé les transports de l'indigna- 
tion ; les larmes coulaient des yeux. En sortant de la basilique des Apôtres, 
évêque et peuple se rendirent au palais et obtinrent d'Arcadius la grâce du 
ministre déchu qui resta néanmoins dans son asile sacré. Mais s'ennuyant de 
cette espèce de captivité, il voulut s'enfuir, et Eudoxie lui fit trancher la 
tête (17 janvier 399). 

Après la mort d'Eutrope, ce fut l'impératrice Eudoxie qui succéda au 
pouvoir tyrannique de l'ennuque. Gainas en fut jaloux. Rassemblant ses bar- 
bares, il marcha sur Constantinople, prêt à la traiter en ennemi si on ne lui 
livrait le comte Jean, favori de l'impératrice, Saturninus, homme consulaire 
et sénateur et le consul Aurélien. Un seul homme parut propre à lutter 
contre la barbarie de Gainas, c'était l'archevêque. L'impératrice le supplia 
d'aller trouver le chef des Goths. « Votre éloquence triomphera de ce cœur 
farouche», lui dit-elle. «lia beau Être arien, vous êtes unsaint et nul ne résiste 
à l'accent de votre vertu ». Jean Chrysostome se dévoua et partit avec les 
trois victimes désignées à la mort. Quand ils se présentèrent à Gainas, celui- 
ci, à cheval, passait une revue de ses troupes. Jetant un regard irrité sur les 
trois proscrits, il donna l'ordre de les décapiter sur-le-champ. Mais Chry- 
sostome prit la parole. Il s'exprima avec une telle véhémence que le barbare 
se sentit ému. Gainas commua la peine de mort en un exil perpétuel. Les 
trois sénateurs ne rentrèrent à Constantinople qu'après la fin tragique de 
Gainas. La cour sut presque mauvais gré à Chrysostome du service qu'il 
venait de lui rendre. Il ne s'en émut pas plus que de raison. Le dimanche 
suivant, rendant compte à son peuple de l'absence qu'il venait de faire, il 
'lisait : » J'ai dû me séparer de vous pour quelques jours. Je suis allé con- 
jurer des orages et tendre la main à des naufragés sur le bord de l'abîme. Je 
suis le père commun de tous ; il me faut veiller au salut non-seulement de 
ceux qui soc' encore debout, mais de ceux qui tombent; suivre de l'œil tous 
les navirt^b mncés sur l'océan du monde, pour aider ceux que pousse un vent 
favorable, pour arracher aux écueils ceux que bat la tempête. C'est pour 
cela que je vous ai quittés, ces jours derniers. J'ai multiplié les prières, les 
remontrances, les supplications, afin d'arracher d'illustres victimes à la mort. 
Et maintenant, me voici au milieu de vous, dans cette paisible enceinte. Ici 



SADJT JEiN CHRYSOSTOME, DOCTEUR DE l'ÉGLISE. 19 

tout est calme, et votre barque semble glisser sur une mer tranquille. Son- 
gez-y pourtant. Rien n'est stable pour personne dans les choses humaines. 
Pas d'odilice si solide qui ne puisse à son tour être ébranlé. Ai-je besoin de 
TOUS rappeler ces choses ? Jetez un regard sur le monde. Partout confusion 
et tumulte, partout écueils et précipices, récifs cachés sous la vague ; par- 
tout la terreur, les périls, les soupçons, les terreurs, les angoisses. La guerre 
civile est partout, non pas ouverte, mais voilée. Sous la peau des brebis se 
cachent des loups cruels. Les ennemis déclarés sont moins à craindre que 
les amis. Ceux qui vous adulaient hier et vous baisaient la main sont aujour- 
d'hui vos adversaires les plus terribles. Hier, ils vous remerciaient d'un bien- 
fait, aujourd'hui ils vous en font un crime ' ! » 

Cependant Gainas, enhardi par la faiblesse de l'empereur, devenait de 
jour en jour plus insolent. Ses prétentions ne connaissaient plus de bornes. 
Il demanda pour ses troupes des sommes exorbitantes. Ghrysostome fut 
obligé de donner les vases d'or et d'argent des églises de Constantinople, dans 
l'espoir, par ce moj'en, de sauver la ville des horreurs du pillage. Gainas vou- 
lut encore pour lui lestitresdeconsuletdegénéralissimedel'empire d'Orient. 
Le barbare, comme tous les Goths convertis au christianisme, était arien; ce 
l'ut alors qu'il demanda une église pour ses coreligionnaires, comme nous 
l'avons raconté plus haut. Ghrysostome osa la lui refuser. Le tyran jeta le 
uasque et fixa un jour à ses légions de Goths pour le pillage de Constanti- 
nople. Ses ordres furent mal exécutés, on s'aperçut de son dessein pendant 
qu'il était sorti de la ville avec une partie de son armée. Plus de sept mille 
barbares furent massacrés par les habitants (12 juillet -400). Gainas ne déses- 
péra point. Il alla réunir une nouvelle armée et revint vers Constantinople. 
La terreur qu'il inspirait était telle que nul ne voulut se charger d'une mis- 
sion près de lui. L'impératrice ne rencontrant partout que des cœurs lâches 
et tremblants, manda l'archevêque et lui proposa cette ambassade. Ghry- 
sostome, oubliant qu'il y avait plus de danger pour lui que pour tout autre 
à cause de sa lutte précédente contre Gainas, accepta héroïquement et par- 
tit aussitôt pour la Thrace. On vit alors une fois de plus, dit Théodoret, au- 
quel nous empruntons ce récit, quelle est la puissance de la vertu et com- 
ment elle subjugue ses plus violents ennemis. Gainas, apprenant l'arrivée 
d'un tel ambassadeur, ému de sa piété autant que de son courage, vint à sa 
rencontre à une grande distance de sa tente, et, prenant la main droite du 
pontife, l'appliqua sur ses yeux; puis il lui présenta un siège et fit prosterner 
ses deux enfants aux genoux sacrés de l'homme de Dieu. Ghrysostome réus- 
sit à retarder de quelques semaines l'invasion de la capitale de l'Orient qui 
profita de ce délai pour assembler ses forces et les confier à Fravita. Celui-ci 
remporta une victoire complète sur Gainas, le 3 jan%'ier 401 ; le vaincu alla 
mourir chez les Huns, sur un autre champ de bataille. 

L'année précédente (mai 400), plusieurs évêques de la province d'Asie 
vinrent à Constantinople pour dliférentes affaires relatives à leurs diocèses, 
et y séjournèrent quelque temps. Un synode fut tenu où Antonin, évêque 
d'Ephèse, fut accusé de plusieurs crimes, en autres, de simonie. Les chefs 
d'accusation étant très-graves, on ne pouvait prendre trop de précautions 
pour s'informer exactement des faits. Chrysostomeoffrit alorsd'aller à Ephèse 
pour recueillir juridiquement les témoignages; l'archevêque fut retenu dans 
sa ville épiscopale par les événements dont nous avons parlé plus haut, et 
trois autres évêques le remplacèrent. Pendant ce temps, Antonin d'Ephèse 
était mort. Ghrysostome céda aux instances du clergé et du peuple de cette 

1. s. Joaa. Ctajsost., l/oKHia de Saturiti.io et Aureliano; l'air, ipœc., t. ui, col. 415. 



20 27 JANVIER. 

^ille ; il partit sans avoir égard ni à la rigueur de la saison, ni au mauvais 
étal de sa santé. Soixante-dix évêques étaient réunis. Six évêques ordonnés par 
le métropolitain simoniaque d'Ephèse furent déposés par le conseil et rem- 
placés par des clercs dont la vie et la doctrine étaient irréprochables. 

Le vo)'age de saint Chrysostome avait duré cent jours, car le peuple de 
Byzance comptait par jour et par heure l'absence de son pasteur bien- 
aimé. « En effet, l'un venait l'appeler pour secourir une misère urgente», 
dit Théodoret; « un autre lui demandait sa protection pour faire triompher 
le bon droit devant les tribunaux. Aux affamés, il distribuait des vivres; il 
revêtait la nudité des indigents; il allait implorer près des riches les secours 
qu'il partageait entre les pauvres. Tous les affligés le voulaient pour conso- 
lateur. Les prisonniers lui remettaientleurs mémoires justilicatifs et le cons- 
tituaient leur avocat d'ofûce. Pas un malade pour lequel on n'implorât la 
faveur de sa visite. L'étranger sans asile lui demandait l'hospitalité; le 
débiteur poursuivi par un créancier impitoyable s'adressait à sa bourse 
toujours vidée par l'aumône et toujours remplie par la charité des fidèles. 
Arbitre des querelles domestiques, pacificateur de toutes les dissensions 
civiles, on le voulait partout pour juge. Les esclaves menacés par la rigueur 
d'un maître impitoyable se réfugiaient près de lui ; il parlait aux maîtres le 
langage de la charité évangélique et obtenait, d'un côté la soumission, de 
l'autre l'indulgence. Les pauvres veuves, les orphelins dans la détresse l'en- 
touraient en criant : Père, ayez pitié de nous! Oui, vraiment, il était père 
dans toute l'étendue du mot. Il acceptait toutes les charges, il remplissait 
tous les devoirs si variés, si multiples de cette infatigable paternité «. 

Au retour de Chrysostome, il y eut une explosion d'enthousiasme qui se 
produisit par les démonstrations les plus touchantes. Quand il reparut à 
î'ambon de la basilique des Apôtres, la foule immense éclata en applaudis- 
sements prolongés. Emu de cet accueil si profondément sympathique, Chry- 
sostome parla en ces termes : « Aux pieds du Sinaï, après quarante jours 
seulement d'absence. Moïse, ce grand serviteur de Dieu, le chef des pro- 
phètes, l'homme incomparable, retrouva son peuple en pleine révolte et 
occupé à se forger des idoles. Je reviens, moi aussi, non point après qua- 
rante, mais après plus de cent jours d'absence, et je vous retrouve fidèles à 
Dieu et à sa loi sainte. Est-ce donc que j'aurais la folie de me comparer à 
Moïse? Non, mais il m'est permis de dire que mon peuple vaut mieux que 
le peuple juif. Le législateur des Hébreux, en descendant de la montagne, 
n'avait sur les lèvres que des paroles de reproche et de blâme, et moi j'ar- 
rive pour distribuer des éloges à la vertu, des couronnes à la persévérance! 
Comment vous exprimer la joie qui déborde de mon cœur? J'en appelle à 
vous-mêmes, vous que je vois si heureux de mon retour. Ce que vous éprou- 
vez individuellement, je le ressens multiplié par le nombre des milliers de fils 
qui m'acclament. Vous êtes resté bien longtemps séparé de nous ! me disent 
tous les yeux et tous les cœurs. — Mes bien-aimés, je vous dois compte de 
mon retard, je vous dois compte des heures de cette séparation. Si vous 
envoyez quelque part votre serviteur et qu'il tarde à revenir, vous en deman- 
dez la raison. Or, je, suis votre serviteur, je suis votre esclave. Vous m'avez 
acheté, non à prix d'argent, mais par votre tendresse, cette monnaie des 
âmes. Et je me plais à ma servitude, je souhaite n'en être affranchi jamais : 
je la trouve plus belle que la liberté. Qui donc ne serait heureux de vous 
servir, de servir des amis tels que vous? Mon cœur eût-il été de pierre, vous 
l'auriez attendri et imprégné de dévouement et d'amour. Hier en rentrant 
au milieu de vous parmi ces acclamations qui moulaient jusqu'au ciel, au 



SAINT JEAN CHRYSOSTOltE, DOGTEUK DE L'ÉGUSE. 2! 

milieu de cette cité transformée en un temple à l'approche de son pasteur, 
j'ai retrouvé un paradis de délices mille fois plus doux à mon âme que l'an- 
tique Eden. Dieu était glorifié, l'hérésie confondue, l'Eglise couronnée! 
C'est une grande joie pour une mère que la joie de ses fils ; c'est une vive allé- 
gresse pour le pasteur que l'allégresse de son troupeau. — Mais vous trou- 
vez encore d'autres sujets de plainte. Vous me dites : Un grand nombre de 
catéchumènes ont été baptisés durant votre absence, et ce n'est pas votre 
main qui a fait couler sur leur front l'eau régénératrice ! — Mes bien-aimés, 
ne parlez point ainsi. Est-ce que la grâce sacramentelle a souffert la moindre 
diminution? Si je ne fus point présent à leur baptême, Jésus-Christ y était. 
Est-ce donc l'homme qui baptise? L'homme tend la main, c'est Dieu qui la 
dirige. Quand vous avez obtenu pour un bienfait quelconque un diplôme 
impérial, est-ce que vous cherchez à savoir de quelle plume, de quelle encre, 
de quelle qualité de parchemin l'empereur s'est servi en î^pposant sa signa- 
ture? Non. L'empereur a signé ; c'est tout. Eh bien! daus le baptême, le 
parchemin c'est la conscience, la plume c'est la langue du prêtre, la signa- 
ture c'est la grâce du Saint-Esprit, grâce invisible mais toute-puissante, dont 
l'évoque et le prêtre sont les instruments, non la source. Arrière donc ces 
vaines récriminations ! Me voici tout entier au bonheur de vous revoir. En 
partant pour l'Asie, j'avais imploré le secours de vos prières, aujourd'hui je 
le demande encore. Vos prières m'ont accompagné pendant la tempête; elles 
ont protégé le navire et nous ont guidés au port. De mon côté, jamais un 
seul instant ma pensée ne s'est séparée de vous. Avec vous je mis le pied 
dans la barque, avec vous j'abordai sur la rive. A travers les plaines silencieuses, 
parmi le tumulte des cités, j'étais avec vous. Telle est la puissance de la cha- 
rité, de l'amour chrétien. Aucune entrave ne saurait captiver son essor. 
Même sur les flots je vous voyais, j'assistais à vos assemblées, j'étais debout 
à l'autel, j'offrais vos soupirs et vos vœux. Seigneur, disais-je, conservez 
l'église que vous m'avez donnée ! — Il m'a exaucé, le Dieu des miséricordes. 
Votre affluence en ce moment en est la preuve. Je retrouve ma vigne flo- 
rissante, les ronces et les épines ne se montrent nulle part. Le loup dévo- 
rant n'a point troublé le repos du bercail, ou du moins, s'il l'a tenté, ses 
efforts ont été impuissants. Je le savais même avant mon retour. Au fond de 
l'Asie , les voyageurs qui revenaient d'ici me l'apprenaient. Ils me disaient : 
Vous avez enflammé la cité de Constantinople tout entière : elle brûle d'a- 
mour pour vous ! — Ainsi, mes bien-aimés, le temps qui use toutes les affec- 
tions ne fait que raviver celle que vous voulez bien me porter. Puis donc 
qu'en mon absence vous m'en avez donné tant de gages, j'ai lieu d'espérer 
que vous me la conserverez maintenant que je suis au milieu de vous. Votre 
amour est après Dieu mon unique trésor. Voilà pourquoi je réclame vos 
prières. Elles sont pour moi un rempart et une forteresse inexpugnable *». 

Nous avons voulu ne rien ôter à cette paternelle effusion ; elle montre 
sous son vrai jour la tendre charité qui existait entre le pasteur et le trou- 
peau. Du reste, c'est ici son dernier chant de joie. Il ne restait plus à notre 
Saint qu'à glorifier Dieu par ses souffrances ; et pour peu que nous exami- 
nions les choses avec les yeux de la foi, il nous paraîtra plus grand dans les 
persécutions qu'il eut à essuyer, que dans toutes les autres circonstames de 
sa vie. Voyons-le donc victime des passions de ses ennemis. 

Le premier qui se déclara ouvertement contre lui fut Sévérien, évêque 
de Cabales en SjTie. Son procédé renfermait d'autant plus d'indignité, que 
c'était à lui que Chrysostome avait confié le soin de son église dvTant son 

1. s. Joan. Chrjsost., De regressu ex Asia;Patr. grcsc, t. lu, col. 421-42S, passim. 



22 27 JANVIER. 

•voyage à Eph6sc. Ce prélat, qui s'était acquis une certaine célébrité par so9 
prédications, avait trouvé le moyen de se rendre agréable i\ l'impératrice 
Eudoxie et à tous ceux que blessait la parole chrétienne de saint Jean. 11 
mit tout en œuvre pour supplanter celui-ci dans l'esprit du peuple et se sub- 
stituer lui-même au légitime pasteur dont il tenait la place. Mais l'arrivée 
du saint archevêque et les paroles que nous avons rapportées un peu plus 
haut curent bientôt effacé les impressions qu'avaient pu faire les discours 
de Sévérien qui fut contraint de sortir ignominieusement de la capitale. Jean 
oublia tous les torts de l'évêque de Cabales et, dans un beau discours sur la 
paix et l'obéissance que Jésus-Christ est venu apporter sur la terre, il pria soa 
peuple de lui pardonner. 

Notre Saint avait un autre ennemi dans la personne de Théophile, 
patriarche d'Alexandrie. Si l'on résume les diverses appréciations dont cet 
évèque fut l'objet, il faut dire qu'il était orgueilleux, emporté, plein de ran- 
cune, mobile et opiniâtre à la fois, ami du bruit et de l'éclat, et de l'or peut- 
être encore plus que de l'éclat. Ces vices souillèrent le zèle qu'il montra 
pour l'intégrité de la foi et l'abolition des temples païens en Egypte, et ter- 
nirent l'éclat des vertus qu'il pouvait avoir d'ailleurs. Il avait chassé de leur 
solitude les quatre principaux chefs des monastères de Nitrie, Dioscore, 
Ammonius, Eusèbe et Euthyme, vieillards vénérables, frères selon la nature 
et selon la grâce, et qu'on appelait les Grands-Frères à cause de leur taille 
majestueuse. Ces abbés avaient reçu dans leurs monastères un saint prêtre 
d'Alexandrie, nommé Isidore, injustement persécuté par son patriarche. Ils 
attirèrent sur eux et sur tous leurs moines les colères de Théophile. Obligés 
de s'enfuir, ils se réfugièrent à Constantinoplo et demandèrent la protec- 
tion de saint Chrysostome qui les admit à la communion, après toutefois 
qu'il eut fait juridiquement leur apologie. Théophile en fut vivement piqué 
et résolut de s'en venger. L'occasion ne tarda pas à se présenter. 

Mais comme l'impératrice Eudoxie fut le mobile secret de tous les com- 
plots qui se tramèrent contre notre Saint, il faut au moins donner une idée 
de son caractère. Cette princesse, depuis la chute d'Eutrope, gouvernait 
despotiquement son mari et l'empire. Elle était, au rapport de l'historien 
Zozinie, d'une avarice insatiable ; ses injusticeset ses rapines ne connaissaient 
point de bornes. Elle avait rempli la cour de délateurs qui s'emparaient, à 
son profit, du bien des riches après leur mort, au préjudice des enfants ou 
des autres héritiers légitimes. Le saint pasteur gémissait sur tous ces abus, 
et personne n'ignorait quelle était sa façon de penser. Plusieurs fois il avait 
pris hautement la défense de ceux que poursuivaient les concussions de 
l'impératrice. Un gouverneur d'Egypte, nommé Paulace, devait cinq cents 
écus d'or à la veuve Callitrope, qui le poursuivit en justice. Eudoxie se posa 
en médiatrice et tira du mauvais débiteur cent écus sur lesquels trente-six 
seulement furent remis à la veuve. Celle-ci recourut à Chrysostome dont 
les démarches pieusement obstinées mirent l'avare princesse hors d'elle- 
même. Paulace fut retenu jusqu'à l'acquittement de toute sa dette. 

L'impératrice, prenant cela pour un affront, envoya des soldats délivrer 
de force celui que l'on avait mis en justice; mais comme ces hommes 
d'armes se mettaient en état d'exécuter ce mandat, ils aperçurent des anges 
qui les menaçaient, l'épée à la main. Ils renoncèrent à leur entreprise. Et 
cependant le charitable pontife était obligé de revenir chaque jour à la 
charge pour délivrer de nouvelles victimes. Un riche patricien, nommé ThéO- 
doric, voyant la cour acharnée à lui disputer sa fortune, invoqua l'appui du 
pasteur que les prières des opprimés ne trouvaient jamais insensible, mai» 



SAINT JEAN CHRYSOSTOME, DOCTEUR DE l'ÉGLISE. 23 

qu\ cette fois ne put sauver !e malheureux dont la perte était jurée, qu'en 
lui conseillanl de distribuer aux hospices tous ses biens. «Pratiquez », lui 
dit-il, « le conseil de l'Evangile; donnez vos biens aux pauvres et amassez un 
trésor dans le ciel, et personne ne vous le pourra ôter ». L'avis fut suivi. 
Eudoxie, frustrée de sa proie, s'emporta jusqu'à accuser le noble et saint 
prélat d'avoir abusé de la confiance du patricien et de s'être emparé de se? 
richesses sous prétexte de charité. 

Une autre veuve avait perdu son mari, nommé Théognoste, pieux et 
fidèle catholique de la cour de l'empereur, mais qui, par l'envie d'un 
arien. Gains, avait été accusé et banni injustement. La sentence portait 
confiscation des biens de la victime et comprenait sa femme et ses enfants 
dans le décret d'exil. Il mourut en se rendant au lieu du bannissement. Sa 
veuve revint à Gonstantinople et implora le secours de saint Chrysostome. 
Véritable imitateur de Jésus-Christ, miséricordieux comme son maître, 
l'archevêque accueilht cette infortunée et lui prodigua les consolations 
d'une paternelle tendresse. Il chercha à la faire rentrer dans une partie de 
sa fortune; mais, comme si le démon eût lutté de malice avec la bonté du 
grand archevêque, la cour ne répondit àla demande du pasteur que par une 
injustice nouvelle. La veuve de Théognoste possédait une vigne près de 
Gonstantinople; dans une de ses promenades l'impératrice entra dans cette 
•vigne, elle en trouva le site délicieux et voulut la posséder. Alléguant une 
loi en vertu de laquelle il suffisait aux princes de mettre le pied sur une 
terre ou d'en goûter les fruits pour que cette terre leur appartînt, moyen- 
nant indemnité au propriétaire, Eudoxie cueillit une grappe et déclara que 
la vigne faisait partie de son domaine. Le noble pontife fit parvenir à l'im- 
pératrice les supplications les plus touchantes, faisant appel à la clémence, 
non à la loi. Il lui écrivit plusieurs lettres dont l'une est arrivée jusqu'à 
nous. « Je le sais » , disait-il, « vous êtes la loi vivante par cela seul que vous 
exercez l'autorité impériale. Mais à côté de votre pouvoir qui vous permet 
tout, il y a la conscience qui vous avertit intérieurement et vous fait dis- 
cerner le juste de l'injuste. Je vous en supplie donc, ne donnez pas aux 
méchants un prétexte à des comparaisons odieuses. Ils citeront l'histoire 
de Jézabel et de la vigne de Naboth. Ils trouveront dans l'Ancien Testament 
des allusions pleines pour vous d'outrages et d'injures ». Plus le médecin 
spirituel multipliait la douceur et les exhortations, plus cette femme s'a- 
charnait dans son ressentiment. Elle interdit à Ghrysostome l'entrée du 
palais; et toute la ville fut remplie des éclats de sa colère. « Or, la fête de 
l'Exaltation de la Sainte-Croix étant venue, après que l'empereur Arcadius 
et sa suite eurent pris place dans la basilique au milieu du peuple fidèle, 
Ghrysostome monta en chaire selon sa coutume et parla sur la solennité du 
jour avec une éloquence et une onction admirables. Quand il eut terminé 
son homélie, l'impératrice entourée de ses gardes d'honneur et des oificiers 
du palais arriva au seuil de l'église. Mais Ghrysostome en avait fait fermer 
les portes, avec défense de les ouvrir sous aucun prétexte à Eudoxie. Il me 
serait impossible de décrire la rage dont cette femme fut alors saisie. Elle 
vomdt un torrent d'injures contre le saint archevêque, ou plutôt contre Dieu 
même dont il était le fidèle et courageux ministre. Enfin elle ordonna aux 
soldats de briser à coups de hache la porte de la basilique. L'un d'entre eux 
s'élança le premier; il levait déjà le bras, mais à ce moment, frappé d'une 
paralysie soudaine, le bras sacrilège demeura immobile et le malheureux 
poussa un cri de douleur. Cet événement extraordinaire jeta le trouble dans 
l'imagination de l'impératrice. Elle reprit sur-le-champ la route du palais. 



24 27 JANVIEB. 

Quant au malheureux soldat dont la main était desséchée, il attendit que 
les saints mystères fussent célébrés, et courut se jeter aux pieds de Ghrysos- 
tome, le priant d'obtenir de Dieu sa guérison. Le saint archevêque inter- 
céda pour lui ; aussitôt le bras reprit sa souplesse et son mouvement habi- 
tuels. Cependant, Eudoxie persistait dans ses projets de vengeance. Elle 
voulait l'exil de Chrysostome. Arcadius, c'est une justice que je dois lui 
rendre, s'y opposa énergiquement et continua à témoigner la plus haute 
estime pour la vertu de Chrysostome ' ». Ainsi parlait un historien cou- 
ronné, l'empereur Léon le Sage. Son récit nous fait admirablement com- 
prendre les dangers affrontés si résolument par le grand cœur de saint Jean 
Chrysostome. L'orage s'amoncelait sur sa tête. Le moindre choc allait faire 
jaillir la foudre. 

Pour l'impératrice et pour le patriarche d'Alexandrie, le moment était 
venu de se venger de Chrysostome. Le pape saint Innocent I", sur la demande 
des deux empereurs, convoqua un concile ;\ Byzance pour juger la conduite 
indigne de Théophile dans l'affaire des moines de Nitrie. Les légats du pape 
furent envoyés pour présider ce concile; mais avant leur arrivée, Eudoxie 
et Théophile avaient eu le temps de préparer leurs embûches; ils arrêtèrent 
les envoyés de Rome; on leur prit leurs lettres de force, et on les conduisit 
en Thrace, sans que personne sût ce qu'ils étaient devenus. De soixante- 
seize évoques assemblés, trente-six étaient parmi les ennemis de Chrysos- 
tome et se montraient disposés à favoriser les passions du patriarche 
d'.\lexandrie. Théophile les réunit en conciliabule près de l'église du Chêne, 
au faubourg de Chalcédoine. On produisit contre notre Saint plusieurs accu- 
sations qui étaient autant de calomnies ou de frivolités; on lui fit même un 
crime de son dévouement pour ceux dont il avait eu l'occasion de protéger 
la personne ou les biens. Le concile était irrégulier, il n'avait aucun droit 
en l'absence de l'autorité légitime. Chrysostome, quoique cité, refusa de 
comparaître devant ceux qui avaient été appelés comme accusés et qui 
s'étaient fait ses accusateurs. On le déposa et .\rcadius, qu'Eudoxie gouver- 
nait absolument, fit exécuter cette inique sentence et signa le décret d'exil 
du saint archevêque. 

Le peuple de Constantinople protestait contre ces attentats par une 
invincible fidélité à son archevêque. Durant ces tristes jours où l'on atten- 
dait d'heure en heure le dénoûment fatal, Chrysostome ne quitta pas la 
basilique sans cesse remplie par une foule sympathique et émue. Comme 
autrefois à Milan, les fidèles passaient la nuit à la porte de l'église ou du 
palais épiscopal, prêts à repousser l'agression, veillant à la sécurité de leur 
pasteur et de leur père. Nous avons encore deux ou trois discours prononcés 
alors par le grand orateur. On y sent comme un frémissement de l'anxiété 
générale. « Les Cots sont soulevés » , disait Chrysostome, « la tempête gronde. 
Mais ne craignons pas d'être submergés, car nous sommes établis sur la 
pierre ferme. Avec toute ses fureurs, la mer n'ébranle pas le rocher; les 
vagues peuvent bondir en écumant, la barque de Jésus-Christ ne sombre 
jamais. Et que puis-je donc craindre ? La mort ? Mais le Christ est ma vie 
et mourir m'est un gain. L'exil ? Mais la terre, avec toute son étendue, 
appartient au Seigneur. La perte des biens de ce monde ? Mais je n'ai rien 
apporté ici-bas, et je ne saurais rien emporter au tombeau. — A ceux qui 
prétendent m'accabler, ma réponse est bien simple. Vous croyez n'attaquer 
que moi, leur dirai-je, mais c'est l'Eglise que vous attaquez. Vous ne réus- 
sirez qu'à illustrer le nom de votre victime, sans avoir rien gagné pour 

1. Lm Ptalloioph , Laudat. S. Joan. Ckrytost., loc. cit. 



SADiT JEAN CHRYSOSTOME, DOGTETO DE L'ÉGLISE. 23 

vous-mêmes. homme ! sois-en sûr, rien n'est plus puissant que l'Eglise. 
Fais ta pais avec elle, ne déclare pas la guerre à Dieu I — Donc, mes bien- 
aimés, conservez le calme et la paix au milieu de cet orage. Je vous en con- 
jure, demeurez inébranlables dans votre foi. Souvenez-vous de Pierre mar- 
chant sur les flots. Sa confiance faisait son unique force, le moindre doute 
l'eût exposé à périr. Sont-ce des calculs humains qui m'ont fait arriver ici ? 
Est-ce la main d'un mortel qui m'a élevé sur ce siège épiscopal, pour que 
la main d'un mortel puisse m'en précipiter ? Quand je parle ainsi. Dieu 
m'est témoin que ce n'est ni par un sentiment de vaine gloire, ni par aucune 
recherche d'amour-propre. Non. Je veux seulement affermir en vous un 
courage qui pourrait chanceler. Cette église de Constantinople prospérait 
dans la paix et la grâce du Seigneur. Le démon a voulu y jeter le désordre 
et le trouble. Mais rassurez-vous. L'Eglise ne consiste pas dans les murailles 
d'un édifice. Ce sont les fidèles qui la composent. Or, un seul fidèle suffit à 
déjouer tous les efforts d'une armée de persécuteurs. — On pourra me ban- 
nir, me tuer même, on ne me séparera jamais de vous. La mort n'attein- 
drait pas mon âme, et mon âme se souviendra toujours de son peuple. Et 
comment vous oublierai-je jamais, vous, ma famille, vous, ma vie, vous, 
ma gloire ? Pour vous, je suis prêt à répandre jusqu'à la dernière goutte de 
mon sang. « Le bon pasteur donne sa vie pour ses brebis». Qu'ils m'é- 
gorgent, qu'ils me tranchent la tête ! Une telle mort est le gage de l'immor- 
talité, l'assurance d'une union éternelle I Disons avec le patriarche antique : 
Béni soit le Seigneur dans les siècles des siècles ' ! » 

« Cependant », dit Sozomène, « quand la sentence eut été prononcée par 
le conciliabule, la nouvelle s'en répandit vers le soir dans la ville et y souleva 
une véritable sédition. Le lendemain, au point du jour, un attroupement se 
forma aux alentours de la basilique. Le peuple faisait entendre des clameurs 
irritées. On demandait un concile plus nombreux pour réformer l'inique 
jugement d'une poignée d'évèques. Les officiers impériaux, chargés d'ar- 
rêter Jean pour le conduire en exil, furent repoussés une première fois. Ils 
revinrent à la charge. Une mêlée terrible s'engagea, et le peuple encore 
cette fois resta vainqueur. Cette situation dura trois jours. Mais Chrysos- 
tome était plongé dans la douleur la plus amère. D'une part, il ne voulait 
point donner le scandale d'une résistance factieuse aux décrets de l'empe- 
reur; d'autre part, il rejetait absolument la responsabilité d'une émeute 
sanglante-». Enfin, le troisième jour, vers l'heure de midi, comme les 
rangs de la foule s'étaient éclaircis un peu, il réussit à quitter secrètement 
la demeure épiscopale et vint se livrer lui-même aux soldats d'Arcadius. 
Ceux-ci attendirent la nuit pour essayer de sortir de la ville avec leur illustre 
prisonnier. On le recouvrit d'un manteau qui dissimulait complètement les 
traits de son visage, et l'escorte se dirigea vers la Corne-d'Or, où un navire 
était préparé. Malgré ces précautions, le peuple soupçonna la réalité. En un 
clin d'oeil, une foule immense se mit à poursuivre le groupe suspect. Mais 
les soldats accélérèrent leur marche et purent gagner le navire. On leva 
l'ancre, et, remontant le Bosphore, on aborda le lendemain au port d'Hiéro, 
à l'entrée du Pont-Euxin. L'auguste proscrit devait être conduit dans la 
petite bourgade de Prœnetos, en Bithynie, pour y être interné. 

Le départ de Chrysostome ne fît que redoubler la fureur populaire. Cette 
fois, dit l'historien Socrate, ce fut un tumulte effroyable ^ La multitude se 

1. s. Joan. Chrysost., Bomitiœ ante exitum; Patr. grcsc, t. SLVii, col. 427-438. 

2. Sozomen., lib. viii, cap. 18. 

<. Socrat., Hiit. écoles., lib. ri, cap, 16. 



26 27 j.vNviEa. 

porta en masse sur le palais impérial, vociférant des malédictions contre 
Arcadius, le conciliabule impie et surtout contre Théophile et Sévérien 
de Gabala. L'attaque fut vive; il fallut toute l'énergie des soldats et des 
gardes pour protéger la demeure, et peut-être la vie des souverains, dans ce 
premier moment d'efl'ervescence. « Ainsi qu'il arrive d'ordinaire dans ces 
sortes de révolutions », ajoute Socrate, « ceux mêmes qui précédemment 
n'avaient eu pour l'archevêque que des sentiments d'indifférence ou même 
de jalousie secrète, prenaient hautement son parti et s'apitoyaient sur son 
sort. lisse joignaient à la foule pour réclamer contre l'injuste sentence du 
synode et pour flétrir la violence d'Eudoxie. Théophile était devenu surtout 
l'objet de l'animadversion publique. C'était sur lui qu'on faisait retomber 
la responsabilité de tous les événements. 11 faut dire qu'en effet ce patriarche 
ne prenait guère la peine de dissimuler sa fourberie. Car, aussitôt après 
l'exil de Jean, on le vit rétablir dans sa communion Dioscore et les Grands- 
Frères. Il était donc évident que ces moines n'étaient pas h ses yeux des 
hérétiques. Dès lors, l'accusation d'origénisme intentée primitivement contre 
eux, n'avait été qu'un faux prétexte imaginé par Théophile pour obtenir la 
déposition de larchevêque. Cette conclusion se présentait naturellement à 
tous les esprits ». 

Sévérien de Gabala voulut braver le courant d'opinion, et entreprendre 
la justification du conciliabule sacrilège. « Il parut dans la basilique », con- 
tinue Socrate, « et, du haut de l'ambon, prononça un discours oii il ne crai- 
gnit pas d'insulter l'archevêque déposé. Quand même, disait-il, Jean n'aurait 
pas été très-légitimemicnt condamné pour beaucoup d'autres forfaits, son 
insolence était à elle seule un crime impardonnable. Dieu lui-même. Dieu 
dont la miséricorde infinie se montre indulgevite pour tous les autres péchés 
que peuvent commettre les hommes. Dieu résiste aux superbes. C'est la 
parole de l'Ecriture ». — Aces mots, le peuple éclata en cris de fureur et 
d'indignation. Théophile, averti du danger que courait l'orateur téméraire, 
se mit à la tète d'une escouade de soldats pour venir le défendre. Son appa- 
rition aux portes de l'église fut le signal d'une lutte acharnée où le sang 
coula des deux parts. Cette fois, il ne fut plus possible d'apaiser la fureur 
du peuple ni de tromper sa vigilance. Résolue à obtenir satisfaction ou à 
renverser le trône d'Arcadius, la multitude vint de nouveau envahir les 
abords du palais. Déjà les portes ébranlées cédaient sous les eO'orts de mille 
bras. L'impératrice, éperdue, sentait toute l'horreur du danger. « C'en est 
fait de nous ! » disait-elle toute en pleurs. « Qu'on ramène Jean. Autrement 
l'empire nous échappe ! » En ce moment, comme si le ciel lui-même eût 
pris parti pour l'innocence persécutée, un orage épouvantable, accompagné 
de secousses de tremblements de terre, éclata sur la cité. Le peuple s'écriait 
que la vengeance divine allait enfin punir tant d'orgueilleux scélérats. 

Eudoxie se mit à une table et écrivit de sa main à l'illustre proscrit. « Je 
conjure votre sainteté», disait-elle, « de croire que je ne suis pour rien dans 
ce qui s'est passé. Tout a été fait à mon insu. Je suis innocente du crime qui 
aélé commis. Des pervers avaient juré de répandre votre sang; seuls, ils ont 
tramé tout ce complot. Dieu l'oit les larmes que je répands et que je lui 
offre en sacrifice. Revenez au milieu de nous. C'est vous qui avez baptisé 
mes enfants, venez leur conserver le trône et la vie ! » 

Eudoxie ne se repentait pas devant le ciel et la terre; elle tremblait pour 
son trône et voulait le conserver par un mensonge. Le peuple fut averti que 
son pasteur allait être rappelé et il se porta en foule vers le port au-devant 
de celui qu'il attendait avec impatience. Les quarante évoques demeurés 



SAKT JE.U» CHRYSOSTOME, DOCTEUR DE l'ÉGUSE. 27 

fidèles à Chrysostome pendant les jours d'épreuve, avaient été conduits au 
bord de la mer pour recevoir l'illustre proscrit. Enfin le vaisseau qui portait 
tant de joie et d'espérances parut dans le détroit, et des acclamations en- 
thousiastes s'élevèrent jusqu'aux cieux. Quand le saint patriarche mit pied 
à terre, les cris de joie redoublèrent et les larmes coulèrent de tous les 
yeux. On se prosternait pour baiser la frange de son manteau, le sable du 
rivage où il avait posé le pied. Des torches de cire, des cierges furent allu- 
més, et, au chant d'un hymne de joie interrompu par les acclamations, une 
procession spontanément organisée se dirigea vers Constantinople. En vain 
l'archevêque voulait ne pas rentrer dans la ville jusqu'à ce qu'un concile 
plus nombreux eût reconnu son innocence et levé l'interdiction prononcée 
contre lui par le synode du Qiêne. Il fut contraint de se rendre à la basilique 
et de prendre la parole devant cette multitude qui était comme enivrée du 
bonheur de le voir. 

« Que dirai-je ? » s'écria-t-il. «Quels mots puis-je avoir sur les lèvres? Que 
le Seigneur soit béni dans les siècles des siècles ! Ce fut mon adieu au départ, 
c'est ma salutation de bienvenue en ce retour inespéré. Je n'ai pas d'ailleurs 
cessé de répéter cette parole sur la route de l'exil. Je vous l'avais léguée 
comme un gage de consolation, je vous la rapporte comme une action de 
grâces. « Béni soit donc le Seigneur dans les siècles des siècles ! » Les situa- 
tions sont différentes, l'hymne est le même. Fugitif et proscrit, je bénis- 
sais; revenu de l'exil, je bénis encore. Béni soit le Dieu qui a permis moa 
expulsion; béni soit le Dieu qui a préparé mon retour ! Béni soit le Dieu qui 
avait déchaîné les tempêtes; béni soit le Dieu qui les a calmées. Oh ! 
puissé-je vous apprendre à le bénir toujours ! Bénissez-le dans les épreuves, 
pour en abréger la durée; bénissez-le dans la prospérité, pour la rendre 
durable ! Job lui avait rendu grâces dans l'opulence, il le glorifia dans l'ad- 
versité. Qui suis-je donc pour vous parler ainsi ? Mais il n'importe, et quelle 
que soit ma faiblesse personnelle, je puis du moins vous dire que, dans les 
conjonctures si diverses qui viennent de se succéder pour moi, la disposi- 
tion de mon âme est restée constamment la même. Le courage de votre 
piioLe n'a élé ni brisé par la tempête, ni amolli par le retour du calme. En 
m'éloignant de vous, je bénissais le Seigneur; en vous contemplant de nou- 
veau, mes bien-aimés, je le bénis encore. On m'avait séparé de vous par la 
distance, on ne vous avait point ravis à mon cœur. A quoi donc ont abouti 
les intrigues des méchants? Elles ont redoublé l'affection de mes anciens 
amis ; elles m'ont créé des amis nouveaux. Autrefois, dans cette enceinte, 
mes regards ne tombaient que sur des chrétiens. En ce moment, je vois des 
païens, des juifs, qui pleurent de joie en me contemplant. Autrefois nous 
n'avions d'auditoire que dans l'intérieur de l'église, aujourd'hui la place 
publique continue l'église, et du fond de la place jusqu'ici on dirait une 
seule tête ! Nul ne commande le silence, et tous sont silencieux et recueillis. 
Qui se doute seulement en ce jour qu'il pourraity avoir des jeux au cirque? 
Tout le monde est ici. Constantinople tout entière s'est donné rendez-vous 
à la maison de Dieu. On s'y précipite comme un torrent, avec le fracas des 
grandes eaux. Le torrent, c'est votre zèle ; le bruit des eaux, c'est votre voix 
répétée par cent mille bouches et faisant monter jusqu'aux cieux le témoi- 
gnage de votre filiale tendresse. Vos prières sont ma couronne, plus pré- 
cieuse que tous les diadèmes. Je vous revois dans cette basilique sacrée, où 
reposent les reliques des Apôtres. Banni comme eux, je reviens près de ces 
illustres bannis de l'antiquité. Là sont les cendres de Timothée, ici celles de 
Paul, ce stigmatisé de Jésus-Christ. Courage donc, et ne laissez jamais votre 



28 27 JAXVTER. 

âme succomber devant les difficultés de la vie. C'est par le chemin de 
l'épreuve qu'ont marché tous les saints. Plus ils ont souffert dans leur corps, 
plus la paix de leur Ame était parfaite. Et plût ;\ Dieu que nous fussions 
toujours dans l'aflliction I Le pasteur se réjouit quand il souffre pour son 
troupeau. Quelle joie n'est donc pas la mienne ! Je rentre au milieu de mes 
brebis, le loup a disparu. Il a pris la fuite. Qui l'a chassé ? — Le pasteur ? — 
Non, le pasteur était exilé. Ce sont les brebis qui ont écarté le ravisseur ! 
Nobles brebis I En l'absence du berger, elles ont repoussé la bête cruelle 1 
Chaste épouse, en l'absence du mari, elle a éconduit l'adultère ! — Et com- 
ment cela s'est-il fait ? Par les armes, la lance ou le bouclier ? — Non, mais 
parla force de la vertu, par la puissance de la prière. Les brebis ont témoi- 
gné leur docilité; l'épouse, son amour fidèle. Et cela suffisait. Maintenant 
où sont-ils, les ennemis, les ravisseurs ? Enveloppés dans leur manteau de 
honte, ils tremblent et se cachent. Cependant nous triomphons en plein 
jour. L'empereur, la noble Augusta, les princes sont avec nous et pour 
nous. Que vous dirai-je donc ? Je ne sais qu'une seule parole. Que le Sei- 
gneur soit béni; qu'il répande sa bénédiction sur vous et sur vos enfants. 
A lui la louange et la gloire dans les siècles des siècles. Amen ' / » 

Le lendemain, la foule aussi nombreuse que le jour précédent envahit 
la basilique. On voulait revoir Chrysostome, on voulait l'entendre. Il prit de 
nouveau la parole, et, dans une homélie plusieurs fois interrompue, par les 
acclamations du peuple, il compara l'Eglise de Constantinople persécutée par 
Théophile à Sara tombée un moment au pouvoir de Pharaon, et rappela 
sans le nommer l'indigne conduite de l'évêque d'Alexandrie ; puis il félicita 
son peuple et remercia ceux qui avaient pris part à son retour. Les ennemis 
de Chrysostome s'étaient dispersés devant la colère du peuple, mais sans 
renoncer à leur vengeance. L'archevêque de Constantinople eût bien voulu 
se justifier devant un concile légitime, et soixante évêques réunis cassèrent 
les décrets injustes rendus par le conciliabule du Chêne. 

Malheureusement ce calme ne fut pas de longue durée. On avait élevé 
sur le forum, en face de la basilique de Sainte-Sophie, une statue d'argent 
en l'honneur de l'impératrice ; la dédicace en fut célébrée par des jeux de 
gladiateurs, des courses de chars, des spectacles qui troublèrent l'office 
divin et entraînèrent le peuple dans des superstitions aussi impies qu'ex- 
travagantes ; c'était un renouvellement des usages païens. Le Saint, qui 
craignait qu'on ne prît son silence pour une approbation, s'éleva contre de 
tels abus avec son courage et son intrépidité ordinaires. On fit croire à 
l'impératrice que l'archevêque avait outragé publiquement sa majesté sou- 
veraine et cherché à sou' ver le peuple contre elle. Il n'en fallut pas davan- 
tage pour rallumer les Icux de sa colère, qui n'étaient qu'assoupis. Elle 
rappela les ennemis de Jean, qui se rendirent à Constantinople et y reprirent 
leurs poursuites contre lui. Théophile craignait de reparaître en cette 
ville, il envoya à sa place trois députés avec ses instructions. Cet éclat n'in- 
timida point l'homme de Dieu. Il parlait toujours avec la même indépen- 
dance. Ce fut alors qu'il commença une de ses homélies par ces paroles : 
Hérodiade est encore furieuse, elle recommence à danser, et demande encore «me 
fois la télé de Jean. Après mie infinité de violences faites à l'Eglise et mille 
outrages commis contre le saint prélat et ceux de sa communion, jusqu'à 
suborner des assassins pour le tuer, on demanda sou exil à renii)ercur qui 
y consentit. On était alors en Carême. L'archevêque déclara qu'il n'aban- 
donnerait point l'Eglise confiée à ses soins par la Providence, à moins qu'on 

1. s. Joan. Chrysost. Post redilum ; Pair. grxc. t. m, col. 439- ;12. 



SAIKT JEAN CHRYSOSTOME, DOCTEUR DE l'ÉGUSE. 29 

Le l'y forçât. Les quarante évoques réunis autour de Jean se rendirent près 
de l'empereur et de l'impératrice, les conjurant avec larmes de ne pas 
causer une si grande douleur à l'Eglise de Jésus-Qirist. On ne daigna pas 
les entendre. L'un d'eux, le bienheureux Paul, évêque de Graté, saisi d'une 
généreuse indignation, s'approche de l'impératrice et lui dit à haute voix : 
(( Eudoxie, il en est temps encore, songez à la justice de Dieu et à l'avenir 
de vos enfants. Gardez -vous d'ensanglanter ce grand jour où le Christ est 
ressuscité pour le salut du monde ! » Gette menace prophétique n'eut pas 
plus d'effet que les prières. Le Samedi Saint, une troupe de soldats se pré- 
cipita sur les fidèles dans la basilique Constantinienne ; ils profanèrent et 
ensanglantèrent les lieux saints ; le lendemain les mêmes violences recom- 
mencèrent dans un lieu où les chrétiens s'étaient retirés hors de la ville pour 
célébrer la fête de Pâques. 

Cependant le saint archevêque écrivit au pape Innocent V, pour le prier 
de déclarer nulles toutes les procédures faites contre lui, puisqu'on y avait 
violé toutes les règles de la justice' ; il implora aussi le secours de plusieurs 
saints évûques d'Occident. Théophile, de son côté, envoya au Pape les actes 
du conciliabule du Chêne. A la seule inspection de ces actes, Innocent 
découvrit qu'ils étaient l'ouvrage de la cabale ; il manda donc à Théophile 
devenir à un concile, où l'on jugerait l'affaire conformément aux canons 
de Nicée. Il en disait assez pour annuler la prétendue autorité des canons 
du conciliabule. 11 eût bien voulu, ainsi qu'Honorius, empereur d'Occident, 
qu'on assemblât un nouveau concile pour réparer tout le mal qui s'était 
fait ; mais Arcade et Eudoxie trouvèrent le moyen d'en éluder la tenue. 
Théophile, Sévérien et leurs complices s'y opposaient aussi sourdement, 
pour les raisons qu'il est aisé d'apercevoir. 

Jean était toujours à Constantinople ; mais le jeudi de la semaine de la 
Pentecôte, l'empereur lui envoya un ordre exprès de partir pour le lieu de 
son exil. Le saint pasteur, auquel on le remit dans l'église, dit, en le rece- 
vant, à ceux qui étaient autour de lui : « Venez, prions et prenons congé 
de l'ange de cette église». Ensuite, après avoir salué les évèques qui lui 
étaient attachés, il entra dans le baptistère pour dire adieu à sainte Olym- 
piade et aux diaconesses, qui toutes fondaient en larmes ; il sortit après 
cela secrètement, de peur que le peuple ne se révoltât (20 juin 40/i). Peu de 
temps après son départ le feu prit à l'église de Sainte-Sophie et au palais où 
s'assemblait le sénat. Ces deux édifices, les plus beaux de Constantinople, 
furent réduits en cendres *. Les flammes cependant épargnèrent le baptis- 
tère et les vases sacrés qu'on y gardait. On ne manqua pas de rejeter l'in- 
cendie sur les amis du Saint. On en mit même plusieurs à la question, dans 
l'espérance de découvrir les coupables ; mais ils soutinrent tous, au milieu 
des tortures les plus barbares, qu'ils étaient innocents du crime dont on les 
accusait. Les principaux d'entre eux furent Tigrius, prêtre, et Eutrope, 
lecteur et chantre de Sainte-Sophie. Le premier fut dépouillé, fouetté sur 
le dos, et tourmenté si cruellement que ses os en furent disloqués : on 
l'envoya ensuite en exil. Le second, après avoir été fouetté, eut les joues 
déchirées avec des ongles de fer, et les côtés brûlés avec des torches arden- 
tes. Il mourut en prison de ces tourments. Ils sont nommés tous deux dans 
le Martyrologe romain, sous le 12 janvier. Pallade attribue à la vengeance 

1. Saint Chrys., Oper., t. m, p. 515. Pallad. Diat. Stilting, § 5S, p. 578. 

2. Plusieurs chefs-d'œuvre, entre autres les belles statues des muses de THélicon, périrent avec la 
palais. C'est ce qui a fait dire à Zozime, en parlant de ces monuments, que l'inceudie dont noua parlons 
<tait le plu grand malheur qui filt jamais arrivé à la ville de Constantinopl 



30 27 JANVIEB. 

divine l'incendie dont nous avons parlé, ainsi que les ravages des Isauriens 
et des lluns, la mort d'Eudoxie ', et la grûle qui causa un horrible dégât 
cinq jours apri-s le départ du saint archevêque. 

Arcade ayant écrit à saint Nil, afin de lui demander l'assislnnce de ses 
prières, tant pour sa personne que pour l'empire, le solitaire lui répondit 
avec cette généreuse liberté digne d'un homme qui ne craint ni n'attend 
rien du monde : « Comment », lui dit-il, « espérez-vous voir Constanti- 
nople délivrée des coups de l'ange exterminateur, tandis que le crime 
y est autorisé, et après le bannissement du bienheureux Jean, cette co- 
lonne de l'Eglise, ce flambeau de la vérité, cette trompette de Jésus- 
Christ* ! Vous avez exilé Jean, la plus brillante lumière du monde mais 

du moins ne persévérez pas dans votre crime ' ». L'empereur Honorius et 
plusieurs autres personnes écrivirent aussi à Arcade sur le môme sujet, et 
dans les termes les plus forts ^ Mais toutes ces lettres ne produisirent aucun 
effet. Le malheureux Arcade, trompé par les calomnies de quelques dames 
de la cour, qu'un archarncment opiniâtre à perdre leur archevêque avait 
endurcies contre tous les remords, ne changea point de sentiment. Arsace. 
homme sans vigueur et sans capacité, fut placé sur le siège du légitime 
pasteur, dont il était l'ennemi. 

Le Saint ne resta pas longtemps à Nicée, oîi il se trouvait assez tran- 
quille. Dès le mois de juillet on le fit partir pour Gueuse, petite ville 
d'Aiménie dans les déserts du mont Taurus, lieu désigné par l'impéra- 
trice. Il eut beaucoup à soulfrir de la chaleur et des fatigues du voyage, 
de la brutalité de ses gardes et de la privation presque continuelle .lu 
sommeil. Il succomba, et fut pris de la fièvre et d'un grand mal de poi- 
trine. On n'en continua pas moins de le faire marcher jusque bien avant 
dans la nuit. On porta l'inhumanité jusqu'à lui refuser les choses les plus 
nécessaires, telles qu'un lit, un peu d'eau claire, et de bon pain. Cependant 
son état l'aflligeait encore moins que les criminelles dispositions de ses 
ennemis. Enfin, après une marche de soixante-dix jours, il arriva à Gueuse, 
où l'évêque et le peuple le reçurent avec les plus vives démonstrations de 
charité et de respect. Il dut être extrêmement touché de l'attachement de 
plusieurs de ses amis, qui vinrent exprès d'Antioche et de Constanlinople 
pour le consoler. Son zèle ne put rester oisif à Gueuse : il envoya des mis- 
sionnaires chez les Goths, dans la Perse et la Phénicie, et procura, par le 
moyen de ces hommes apostoliques, la conversion d'un grand nombre 
d'idolâtres. 11 nomma Constance, prêtre d'Antioche, supérieur général des 
missions de la Phénicie et de l'Arabie *. 

Cj fut du lieu de son exil que le bienheureux archevêque écrivit ses dix- 
sept lettres à Olympiade : on doit les regarder toutes comme autant de 
traités de morale. Voici comment il s'exprime dans la huitième : « Mon 
cœur goûte une joie inexprimable dans les souffrances ; il y trouve un 
trésor caché. Vous devez vous en réjouir avec moi, et bénir le Seigneur qui 
m'accorde dans un tel degré la grâce de souffrir pour lui ». Il revient sou- 
vent sur les dangers de la tristesse de l'âme. « Elle est », dit-il dans la troi- 
sième lettre, « le plus funeste des maux de l'homme. C'est un bourreau 
domestique qui le tourmente, une tempête qui le plonge dans les ténèbres, 
une guerre intestine qui le déchire, une maladie qui le mine et le con- 
sume ». Il donne, dans la quatrième, d'excellents avis aux personnes raala- 

1. Cctto princesse mourut en couche te 6 octobre suivant. 

i. L. Il, cp. 205. — 3. L. m, ep. 279. — 4. Saint Chrys., t. m, p. 525. 

i. Nous avons quelques lettres â« ce Constance ; ou les trouve p»rmi celles de suint Cbrysostomc. 



SAINT JEAN CHRTSOSTOJIE, DOCTEOl DE L'ÉGUSE. 31 

des : il convient que la maladie est une rude épreuve et un temps d'inac- 
tion ; mais il montre ensuite qu'elle est l'école de toutes les vertus, une 
source féconde de mérites et un véritable martjTe lorsqu'on sait en faire un 
bon usage. Il veut que l'on ait recours aux médecins, de manière toutefois 
que l'on reste avec résignation sous la main de Dieu. Il accuse de crime 
ceux qui ne désirent la mort que pour ne plus souffrir. Dans une autre 
lettre il déplore la chute de Pelage, et marque toute son horreur pour les 
dogmes impies de cet hérésiarque. Ce fut aussi à sainte Olympiade qu'il 
adressa le traité intitulé : Qm personne ne peut nuire à celui qui ne se nuit pas 
à lui-même. 

Arsace étant mort en 403, on lui donna pour successeur Atticus, l'un 
des ennemis de notre Saint. Cependant le Pape refusa de communiquer 
avec Théophile, ou du moins avec quelques-uns des persécuteurs de Jean. 
Il envoya aussi, de concert avec Honorius, cinq évéques à Constantinople, 
pour demander un concile qui pût rétablir sur son siège le pasteur exilé, 
dont la déposition avait été contraire à toutes les lois de l'Eglise ; mais on 
emprisonna ces députés en Thrace, sur le refus qu'ils firent de communi- 
quer avec Atticus. Cette \iolence fut exercée à l'instigation des ennemis du 
saint archevêque, qui ne voulaient point d'un concile où l'on ne manque- 
rait pas de les condamner; aussi faisaient-ils jouer tous les ressorts imagi- 
nables pour qu'il ne pût avoir lieu. Mais il est temps de revenir à notre Saint. 

Les incursions des Isauriens, qui ravageaient l'Arménie, l'ayant obligé 
de sortir de Gueuse, il se retira dans le château d'Arabisse, sur le mont 
Taurus. 11 se porta assez bien durant l'année 406, et l'hiver de l'année sui- 
vante, malgré le froid excessif qui régnait dans ce lieu. Les Arméniens eux- 
mêmes étaient surpris qu'un homme d'une complexion aussi faible n'en fût 
pas incommodé. Le Saint retourna à Cucuse lorsque les Isauriens se furent 
retirés ; mais il n'y resta pas longtemps. Ses ennemis, furieux de le voir 
honoré de tout le monde chrétien, résolurent enfin de se défaire de lui à 
quelque prix que ce fût ; Us engagèrent donc l'empereur à donner un ordre 
pour le transférer à Arabisse, et de là à Pityonte, sur le bord du Pont- 
Euxin, près de la Colchide '. Deux offlciers furent chargés de le conduire en 
un certain nombre de jours, malgré la difficulté des chemins, et on leur 
promit de les avancer, si, à force de mauvais traitements, il pouvait mourir 
entre leurs mains. L'un de ces officiers conservait encore quelques senti- 
ments d'humanité ; pour l'autre, ii était si brutal qu'il s'offensait même 6c 
tout ce qu'on pouvait dire pour l'adoucir. Tantôt on exposait le saint arche- 
vêque, qui était chauve, aux ardeurs brûlantes du soleil ; tantôt on le faisait 
sortir par la plus forte pluie, et on le faisait marcher jusqu'à ce que ses 
habits fussent percés et tout dégouttants d'eau. Sa santé se trouva entière- 
ment épuisée à Gomane, dans le Pont. On ne laissa pas de passer outre ; on 
le fit encore marcher plus de deux lieues : mais il ne put aller plus loin, et 
sa faiblesse devint si grande, qu'il fallut absolument revenir au lieu où 
reposaient les reliques du saint martjT Basilisque, évêque de Comane, déca- 
pité pour la foi sous le règne de l'empereur Maximin '. On le logea dans 

1. Pityonte était â restrémiîé de Tempire, sur les frontières des Satinâtes, peuples les pins barbares 
d'entre les Scythes. 

2. Le Ptre Stilting a démontré qne le passage de Pallade, ou saint Bosilisqne a le titre d'évêqne de 
Comane, a été falsifié par les copistes, n pronve encore que saint Basilisque fut martyrisé, non à Kico- 
médie, mais auprès de Comane, à l'endroit oii reposaient ses reliques. Ce saint Basilisque est le même 
que celui dont on honore la mémoire le 3 mars. Tillemont, t. v, note 4, sur saint Basilisque, le Père 
Le Quien, etc., distinguent deux Martyrs de ce nom, l'un soldat, qui souârit à Comane sous Maximien 
Galère, et l'autre, évêque de la même ville de Comane. Mais leur opLoiou n'est appuyée sur aucun fonde- 
ment solide. Voyez le Père Stilting, § 83, p. 65-3. 



32 27 JANVIER. 

l'oratoire du prêtre ; là, saint Basilisque lui apparut pendant la nuit, et 
lui adressa ces paroles : « Courage, mon frère, demain nous serons ensem- 
ble ». Cette vision le remplit de joie, et quand le jour fut venu, il pria ses 
gardes de le laisser en ce lieu jusqu'à onze heures. Sa prière fut pour eux 
un nouveau motif d'accélérer le moment du départ. On l'obligea donc encore 
de marcher près de deux lieues : mais le mal s'accrut au point qu'il fallut 
le ramener au lieu d'où, il était parti. Dès qu'il y fut arrivé, il quitta ses 
habits, et en prit de blancs, comme pour se préparer aux noces célestes de 
l'Agneau. 11 reçut la communion, étant encore ii jeun, fit sa prière, qu'il 
termina, selon sa coutume, par ces paroles : Dieu soit glorifié de tout ; puis 
aj'ant dit ^l;nen, et formé sur lui le signe de la croix, il remit tranquille- 
ment son âme entre les mains de Dieu. Sa mort arriva l'an 407, le 14 sep- 
tembre, jour de l'Exaltation de la sainte CroLx. Il avait été archevêque de 
Constantinople neuf ans et environ sept mois'. 

On enterra son corps auprès de celui de saint Basilisque. 11 y eut à ses 
funérailles un concours prodigieux de vierges, de moines, et de personnes 
de tout état, qui étaient venues de fort loin. Plusieurs prélats s'étant obsti- 
nés à ne pas mettre son nom dans les dyptiques ', le Pape refusa de com- 
muniquer avec eux. Atticus l'y mit à Constantinople en 417, et saint Cyrille 
à Alexandrie en 419. 

En 438, saint Procle fît transporter solennellement lo corps de saint 
Chrj'sostome à Constantinople. L'empereur Théodose et sa sœur Pulchérie 
assistèrent à la cérémonie de cette translation, avec de grands sentiments de 
piété, demandant miséricorde pour leur père et leur mère, qui avaient eu 
le malheur de persécuter le saint archevêque. On déposa ses reliques dans 
l'église des Apôtres, où l'on enterrait ordinairement les empereurs et les 
archevêques de Constantinople. Ceci arriva le 27 janvier, jour auquel le 
Saint est honoré par les Latins. Pour les Grecs, ils en font la fête le 13 no- 
vembre ; ils en font encore mémoire, ainsi que de saint Basile et de saint 
Grégoire de Nazianze, le 30 janvier. Les reliques de notre Saint furent ensuite 
portées à Rome, où elles reposent sous l'autel qui porte le nom de saint 
Ghrysostome, dans l'église du Vatican. 

Saint Chrysoslome avait la taille petite, et le visage maigre et décharné; 
ce qui venait surtout de sa vie mortifiée et pénitente. Les austérités de sa 
jeunesse, le séjour qu'il fit dans la caverne dont nous avons parlé, ses prédi- 
cations continuelles, avaient entièrement ruiné sa poitrine, qui depuis lui 
causa des maladies fâcheuses. Du reste, eût-il été de la plus forte com- 
plexion, il aurait succombé sous les indignes traitements qu'il eut à souffrir 
dans son exil. Le pape Célestin, saint Augustin, saint Nil et saint Isidore de 
Péluse, le regardent comme le plus illustre docteur de l'Eglise : ils disent 
que sa gloire brille partout ; que la lumière de sa science profonde éclaire 
toute la terre, et que l'on est dédommagé de ne plus entendre les sons effi- 
caces de sa voix, par la lecture de ses admirables ouvrages qui instruisent 
les régions les plus reculées. Ils l'appellent le sage interprète des secrets de 
Dieu, le flambeau de la vertu. Ils le comparent au soleil, cet astre brillant 
dont tout l'univers ressent les plus heureuses influences. Ces éloges ne sont 
point outrés, et l'on en sentir-a toute la vérité, pour peu que l'on se soit 
familiarisé avec la lecture des incomparables écrits du saint archevêque de 
Constantinople '. 

1. Saint Cho'sostomc, selon le chevalier Henri Saville, n'était âgé que de clnqaante-deui ans lors^Q'U 
jnoamt. Nous lui en donnons C3, parce que nous le supposons né en 344. 

î. C'étaient les registres où l'on écrivait le nom des évêques morts dans le seia de l'£glU9> 
8. Voyez U notice des ouvrages de saint Cbrj'sostome, après sa vie. 



SAINT JEAN CHRYSOSTOME, DOGTEDR DE L'ÉGUSE. 33 

Rien de plus énergique, rien de plus tendre que les expressions dont se 
sert saint Chrysostome toutes les fois qu'il parle de sa charité et de sa solli- 
citude pour son troupeau. Quand il est sur cette matière, ses paroles sont 
toutes de feu ; et il semble que les cœurs brûlants d'un Moïse et d'un Paul 
soient passés en lui. Comme ces grands hommes, il eût souhaité devenir 
anathème pour le salut de ses frères : mais dans quelle source puisait-il des 
sentiments aussi héroïques? Dans un ardent amour pour Dieu et pour 
Jésus-Christ son Fils unique, qui ont opéré tant de prodiges pour sauver les 
âmes. le beau modèle pour les pasteurs 1 A cette première disposition 
saint Chrysostome enjoignit une seconde, un souverain mépris de toutes 
les choses de la terre ; et ces deux dispositions sont tellement inséparables, 
que l'une ne peut aller sans l'autre. « Ceux », dit le Saint ^, « qui sentent 
les impressions de l'amour divin, regardent comme un vil néant tout ce que 
la terre offre de plus précieux. Ce langage est peut-être inintelligible pour 
nous. Ne soyons point surpris, c'est une suite du peu d'expérience que nous 
avons de cette sublime vertu. Qui serait embrasé du feu sacré de l'amour de 
Jésus-Christ, n'aurait que de l'indifTérence pour les honneurs et les oppro- 
bres ; il ne serait pas plus touché de ces bagatelles, que s'il était seul sur la 
terre. Il méprisait les tribulations, les fouets, les cachots comme s'il souf- 
frait dans un corps étranger : insensible aux plaisirs et aux folles joies du 
monde, il serait à leur égard ce que nous sommes à l'égard d'un corps mort, 
ou ce que les morts eux-mêmes sont à l'égard de leurs propres corps ; 
affranchi du joug des passions, il serait aussi pur que l'or qui a passé par 
le creuset. Que dis-je ? semblables à ces insectes qui s'éloignent de la flamme 
de peur d'être brûlés, les passions n'oseraient approcher de lui ». 

On représente saint Jean Chrysostome avec les attributs de l'épiscopat. 
Quelquefois on le peint cassé de vieillesse et porté sur un âne, au milieu de 
soldats qui le conduisent en exil ; quelquefois aussi on voit à côté de lui une 
ruche d'abeilles pour rappeler son incomparable éloquence ; ou bien il est 
accompagné de saint Basile de Césarée et de saint Grégoire de Nazianze, 
deux autres Pères illustres de l'Eglise grecque. 

Cette Vie de saint Jean Chrysostome a été entièrement refaite d'après les travaux récents de M. Martin 
(d'Agde) et de M. l'abbé Darras sur ce grand et illustre seniteur de Dieu. Ces aateurs ayant eux-mèmeâ 
puisé aux sources les plus authentiques, nous nous sommes conformé à leurs renseignements. Toutefois, 
on peut consulter sur ce grand Saint : Pallade, évêque d'Hélénople. son ami, Socrate, Sozomène, Théodoret, 
évéçue de Cyr, et Théodore, évêque de Trimithunte (Chypre), dont l'oUTrage intitulé : Vii, exil et souf- 
frances de saint Jean Chrysostome, a été découvert et traduit du grec par le savant cardinal Mal, il y » 
quelques années. (Patrolog. grœc, t. xLvn, col. 96-87. 



NOTICE SUR LES ECRITE DE SAINT JEAN CHRYSOSTOME. 

En indiquant les ouvrages de saint Chrysostome, nons snivrons l'ordre que le P. de Montfaacon 
• adopté dans son édition, dite des Bénédictins. 

Le tome 1=' contient : l" les deux exhortations à Théodore. Ce Théodore, qui fut depuis 
évèqne de Mopsueste, avait embrassé la vie monastique dans sa jeunesse, mais il rentra ensuite 
dans le monde avec l'intention de s'y marier. Saint Chrysostome, qni l'aimait tendrement, lui adressa 
les deux exhortations dont nous parlons, afin de le ramener au genre de vie qu'il avait quitté ; il 
emploie pour cela les puissants motifs que fournissent les vérités terribles et consolantes de la reli- 
gion, et détruit toutes les difficultés qu'on pourrait opposer. Le mariage, dit-il, est saint par lui- 
même, mais il est devenu illicite à celui qui a fait à Dieu le sacrifice de sa propre personne. Ces 
deux exhortations, qui forent écrites en 369, produisirent leur eiïet. Théodore fut élevé sur le siège 
de Mopsueste en 381. Il eut le malheur, en combattant les Apollinarisles, de jeter les premières 
semences du nestorianisme dans un livre qu'il composa sur l'Incarnation, ainsi que dans d'autres 
ouvrages qui sortirent de sa plume. Julien le Pélagien s'étant réfugié en Orient, il le protégea ou- 
vertement ; il fit même un traité contre le péché originel, et soutint le pélagianisme dans plusieurs 
Vies des Sai.nts. — Tome H. 3 



34 27 JAifViEii. 

écrits, qui furent toDS eoDdamnés après sa mort, arriTée en 428 : il noas en reste encore des frag- 
ments dans Facnndus, Photius et plusieurs conciles '. Le duc d'Orléans, qui monml à Paris en 
1752, a démontré, dans une disserlalioa, que Théodore de Mopsuesle était l'auteur du commentaire 
sur les psaumes qui porte le nom Je Théodore dans la Chaîne du P. Cordier '. Nous remarquerons, 
ayant de Qnir cet article, que Théodore de Mopsueste mourut dans la communion de l'Eglise catho- 
lique, ses erreurs n'ayant point été condamnées de son vivant. 

2» Us deux Livrer de la Componction. Saint Chrysostome les écrivit lorsqu'il vivait dans les 
montagnes voisines d'Antioche, pour répondre à deux fervents solitaires qui l'avaient prié de leur 
indiquer les moyens d'acquérir la componction ; le premier est adressé à Démétrins, et le second à 
Stéléchiuâ. Le Saint, dans cet ouvrage, traite parfaitement tout ce qui concerne la nécessité, les 
motifs et les caractères de U componction. Il donne aussi les moyens de conserver et d'entretenir 
cette verta. 

3» Les (rois Livrfs de ta Providence. Stagyre, d'une famille très-illustre, avait embrassé la vie 
monasliqne malgré son père. Etant ensuite tombé dans la tiédeur, le démon s'empara de Ini sans 
qu'il fût possible de le délivrer de ce cruel ennemi. .\ccablé sons le poids de son mal , U s'aban- 
donna à une tristesse mortelle et à un abattement désespérant. Saint Chrysostome, touché de son 
état, lui adressa ses trois livres de la Providence, peu de temps avant l'an 380, pour ranimer son 
courage. U lui montra que Dieu gouverne tout par sa Providence, que les afilictions entrent dans 
l'économie de sa miséricorde à l'égard des élus, et que les plus rudes épreuves sont des moyens de 
salut pourvu que l'on en fasse un bon usage. 

i" Les trois Livres contre les Enne?)its de la vie monastique. Ils forent composés vers l'an 
376, lorsque Valens eut donné une loi portant que les moines seraient enrùlés dans les armées 
comme les autres sujets de l'empire. Le but du saint docteur était de les venger des titres injurienx 
qui leur étaient donnés, même par des catholiques. Il Gt voir que leur état était saint, puisqu'il four- 
nissait les moyens les plus efficaces d'acquérir la vraie vertu, qu'ils ne s'enfuyaient dans la solitude 
qne pour pratiquer d'une manière plus parfaite les conseils évangéliques, et qu'ils ne se reliraient 
du monde qne pour ne point participer à la corruption qui y règne. Dans le second livre, le saint 
docteur prouve à un païen, par des raisonnements et par des exemples, qne la pauvreté volontaire 
renferme les plus grands avantages, et que ceux qui l'ont embrassée goûtent une félicité plus pure 
que s'ils étaient sur le trône. 11 s'élère, dans le troisième, contre les parents qui inspirent à leur» 
enfants le goiit de la vanité, et qui, par leur conduite non moins que par leurs discours, jettent 
dans leurs cœurs encore tendres la funeste semence de tous les vices. U revient ensuite aux 
moines, qu'il compare aux anges, dont l'unique occupation est de penser à Dieu et de le louer, 

5° La Comparaison d'un Roi et d'un Moine. R est prouvé que l'état du second est préférable à 
celni du premier. En eiïet, le véritable moine jouit des faveurs célestes ; il exerce un empire absolu 
sur tous les mouvements de son cœur, et commande en maître à toutes ses passions ; il possède les 
plus précieux trésors de la grâce, triomphe de tout par la vertu de la prière ; il n'y a personne à 
qui il ne fasse du bien ; il regarde la mort, ordinairement si redoutable aax rois, comme le passage 
d'une vie pleine de misères à la bienheureuse éternité. Le pieux Louis de Blois et le P. de Mont- 
bacon estiment singulièrement ce livre. 

6» Le Livre contre ceux qui avaient des femmes sous-introduites, c'est-à-dire contre les clercs 
qui retiraient chez eux des diaconesses, sous prétexte qu'elles avaient soin de leur ménage. Saint 
Chrysostome reprend vivement ces clercs, en leur montrant qu'ils s'exposent à perdre leur innocence 
et qu'ils scandalisent leurs frères. Ce livre fui composé en 397. 

7" Le saint docteur reprit aussi les femmes qui logeaient des hommes chez elles, et les con- 
damna fortement dans le livre intitulé : Que les femmes régulières ne doivent point habiter avec 
les hommes. Les femmes trouveront dans ce traité d'eic«Uenteg instructions contre les parures 
vaines et indécentes. 

8» Le Traité de la Virginité. On y trouve l'éloge de la virginité, vertu que l'on chercherait en 
vain hors de l'Eglise catholique. Elle est autant au-dessus du mariage que l'ange est au-des- 
sus de l'homme. Mais, dit saint Chrysostome, l'excellence de la virginité se tire de la consécration 
qne l'on fait à Dieu de son âme. Qne l'on été le désir de plaire ï Dieu, il n'y aura plus de véri- 
tables vierges. 

9° b!s deux Livres à une jeune veuve. Ils furent adressés à une jeune dame qui venait de 
perdre son mari. Dans le premier, saint Chrysostome lui fait le détail des avantages spirituels que 
procure l'état de viduité. Le second est employé à dissuader les secondes noces à ceux qui ne se 
conduiraient qne par des motifs humains. 

lO" Les six Livres du Sacerdoce. Ils sont écrits en forme de dialogue. Saint Chrysostome et 
Basile, son ami, en sont les interlocuteurs. Nous avons observé, dans la vie de notre Samt. qu'il les 
composa pour justifier le pieux artifice dont il s'était servi afin de faire élever son ami à l'épiscopat. 
L'excellence du sacerdoce chrétien, la sublimité de ses fonctions, la sainteté requise en ceux qui 
les exercent, la dignité de l'épiscopat, la grandeur et la multiplicité des devoirs qu'il impose, le 
xèle, la prudence, la capacité, enfin toutes les qualités qu'il exige de ceux qui y sont élevés, voilà 

1. Tolr TUlemoDt, t xu. — 2. Voir le Bictionn. luit, da li. Vi\>\>6 Ltdvocat. 



SAINT JEAN CHUYSOSTOME, DOCTEUR BE L'ÉGLISE. 35 

les objets oui occupent saint Chrysostome dans cet ouvrage. En fut-il jamais de plus intéressant, 
soit pour Ib fond des choses, soit pour la manière dont elles sont traitées ? Les ecclésiastiques ne 
sauraient trop le lire ; ils y puiseront la connaissance de ce qu'ils sont devenus par leur ordination, 
el de ce qu'ils doivent faire pour répondre aux desseins de Dieu. 

11» Discours prononcé le jour de son orjinutiun. Saint Chrysostome le prononça en 386, après 
avoir été ordonné prêtre par Flavien. Il y témoigne sa crainte et sa surprise d'avoir été élevé à une 
dignité aussi sublime, et demande au peuple le secours de ses prières. Je comptais, dit-il, vous en- 
tretenir des merveilles de Dieu, mais j'en ai été détourné par le Prophète, qui assura qu'il n'appar- 
tient pas aux pécheurs de louer le Seigneur. 

12" Cinq homélies de la nature incompréhemible de Dieu, contre les Anoméem. Ces héré- 
tiques, sectateurs d'Eunomius, soutenaient que les bienheureux, dans le ciel, et les hommes, sur la 
terre, connaissent Dieu aussi parfaitement qu'il se connaît lui-même. Saint Chrysostome , sachant 
qu'ils venaient l'entendre, profita de cette circonstance pour combattre leur impiété fanatique. 
C'est ce qu'il fit dans les cinq homélies dont nous parlons : il y prouve l'incompréhensibilité de 
la nature divine par l'Ecriture sainte et par l'infinité essentielle aux attributs de Dieu. 

13» Sei-it autres homélies contre les Ânoméens. La principale fin que s'y propose le sarat 
docteur est de prouver la cousubstantialité du Fils de Dieu; on y trouve aussi des exhortations fort 
pathétiques à la prière, à l'humilité et à la pratique des bonnes œuvres. 

14» Panégyrigue de saint P/iiloyune. qui fut prononcé le 20 décembre de l'an 386. Ce saint 
était le vingt-unième évéque d'Antioche ; il mourut en 323, après avoir montré beaucoup de zèle 
contre l'arianisme naissant. Comme l'évcque Flavien devait parler le même jour de saint Philogone, 
notre Saint ne s'étendit pas beaucoup et entretint son auditoire des dispositions requises pour célé- 
brer dignement la fête de Noël. 

15» Traité contre les Juifs et les Gentils. La vérité de la religion chrétienne y est démontrée 
par l'accomplissement des prophéties, par la merveilleuse propagation de l'Evangile, par les souf- 
frances des martyrs, et par le triomphe univeiîel de la crois. Cette croix, dit le Saint, est placée 
partout avec honneur ; elle brille sur le diadème des empereurs ; on en imprime le signe sur son 
front ; on s'en sert pour guérir les animaux malades. De toutes parts on s'empresse de venir voir 
le bois sur lequel Jésus-Christ a été attaché. Les hommes et les femmes en portent à leur cou des 
parcelles enchâssées dans de l'or. 

16» Les huit Discours contre les Juifs. Os sont destinés à prouver que les Juifs ont été ré- 
prouvés de Dieu, et que Jésus-Christ a aboli les cérémonies légales. 

n» Le Discours sur [anathéme. Le but de ce discours était de réunir les Méléciena et les 
Panliniens, divisés par le schisme. 

18» Le Discours sur les étrennes. Le saint docteur s'y élève fortement contre les désordres 
qui se commettaient le premier jour de janvier ; 11 exhorte ensuite les ûdèles à le passer dans les 
œuvres de piété, et à consacrer à Dieu tout le cours de l'année. 

19° Les sept Discours sur Lazare. On y trouve d'excellentes instructions sur divers points de 
la morale chrétienne. 

Il y a encore, dans le premier tome, quelques ouvrages faussement attribués & saint Chrysos- 
tome, comme un septième livre du sacerdoce, une homélie sur les plaisanteries, un traité contre 
les Juifs, les gentils et les hérétiques, etc. 

Le second tome contient : 1» Les vingt-une Homélies sur les statues, ou sur la sédition d'An- 
tioche. La première fut prèchée quelques jours avant la sédition qui s'éleva à Antioche le 26 février 
de l'an 387. Le saint docteur y parla fortement contre l'ivrognerie et les blasphèmes. La conster- 
nation générale qui suivit la sédition lui fît garder le silence pendant sept jours ; après quoi, il 
prêcha son second discours, où, après avoir représenté au peuple toute l'indignité de sa conduite, 
il l'exhorte à pratiquer l'aumùne et k mettre sa confiance en Jésus-Christ. Le troisième dis- 
cours fut prêché au commencement du Carême : on y voit que les chrétiens gardaient, pendant ce 
saint temps, l'abstinence du vin, du poisson, et de toute espèce de chair. Saint Chrysostome y 
recommande surtout le jeûne spkituel, qu'il fait consister dans la fuite du péché et dans la morti- 
fication des sens. Les quatrième et cinquième ont pour objet principal de prouver l'utilité des 
afflictions et l'énormité des blasphèmes. Le sixième démontre que la mort est désirable pour un 
vrai chrétien. On trouvera, dans le treizième, une vive peinture de la consternation qui s'empara 
d'Antioche à la vue des troupes envoyées par l'empereur. Le vingtième est une exhortation à se 
préparer dignement à la communion pascale. Le vmgt-unième fut prêché le jour de Pâques, après 
le retour de Flavien. On y trouve une grande partie du discours du patriarche à Théodose, et im 
bel éloge de la clémence de ce prince. Le saint docteur prêcha tous les jours de ce caréme-là ; 
mais il ne nous reste que vingt-une de ces homélies ou discours. Ce qui est dit dans le troisième, 
p. 35, de la harangue de Flavien à Théodose, ne permet pas de douter qu'elle n'ait été concertée 
entre le patriarche et notre Saint. 

2» Les deux Catéchèses, ou instructions aux catéchumènes. 

Il y en avait un plus grand nombre, mais elles ne sont point parvenues jusqu'à nous. Dans la 
première des deux qui nous restent, le saint docteur s'élève contre ceux qui didéraient de recevoir 
le baptême, et il passe ensuite à rénumération des fruits que procure ce groid sacrement. Sans la 



36 27 jj\J«viEK. 

seconde, il exhorte les catéchumènes à répéter souvent ces paroles : Je te renonce, Satan, et k 
conformer toujours leur vie à l'engagement qu'ils auront contracté. 

3» Les trois Homélies sur le démon. On y trouve d'excellentes choses sur le prix de la ré- 
demption, sur l'excès de la miséricorde divine dans le chiStimenl du péché, sur les bornes de la 
puissance du démon, qui ne nous nuira qu'autant que nous le voudrons. 

4° Les neuf Homilies sur lit Péniie.nce. On y relève surtout l'efficacité de la pénitence, de 
l'aumine et de la charité. 11 y a, dans la sixième, p. 316, un très-beau morceau contre le théâtre, 
qui est qualifié d'école de la volupté, de chaire empestée, de fournaise de Babylone. 

50 l'ne Homélie sur la Nativité de Jésux-Christ. Les païens, qui se moquaient de l'incarna- 
tion, et les manichéens, qui en niaient la réalité, y sont réfutés. Il y est encore prouvé que la 
miséricorde divine éclate surtout dans ce mystère. 

6» Une Homélie sur le baptême de Jésus-Christ. On y trouve, outre l'explication du mystère, 
d'excellentes instructions pour ceux qui fréquentent rarement les églises. 

7» Les deux Homélies sur h traliison de Judai. La présence réelle de Jésus-Christ dans l'Eu- 
charistie y est établie de la manière la plus claire et la plus solide. La douceur envers les persé- 
cuteurs et le pardon des injures y sont aussi fortement recommandés. 

8» Les Humilies sur la Croix et sur le bon Larron. Elles contiennent de fort belles choses 
gnr la conversion du bon larron, sur le pardon des injures et sur la puissante vertu de la croix. 

9» Une Homélie sur la Résurrection des morts. Il y est prouvé que le dogme de la résurrec- 
tion est le fondement de la foi et la règle des mœurs. 

10° Une HomiHie sur la Hésurrectiun de Jésus-Christ .hes avantages que l'on doit retirer de 
cette fête y sont fort bien détaillés. 

11» L Homélie sur CAscension. La grandeur de celte fête y est prouvée par les avantages qu'elle 
nous a procurés. 

12» Les deux Homélies sur la Pentecôte. Nous apprenons, dans la première, que le Saint- 
Esprit descend invisiblement dans nos âmes, où il apporte la paLx et la charité. Il est dit dans la 
seconde que le Saint-Esprit ne vient qu'en ceux qui l'ont désiré longtemps, et que s'il descendit 
sur les Apôtres sous la forme de langues de feu, c'était pour nous faire connaître qu'il avait la 
■Mertu de consumer tout ce qu'il y a de terrestre daus nos âmes. 

13» Les sept Panégyriques de saint Paul. On y voit jusqu'où allait la vénération de saint Chry- 
sostome pour saint Paul, et de quels sentiments d'admiration il était pénétré pour les vertus toutes 
divines du grand apôtre. Qu'on lise surtout le troisième, où le saint docteur se surpasse en quelque 
sorte lui-même. 

14» Les Panégyriques des saints Méléce, Lucien, Babylas, Juventin et Maximien, Pélagie, 
Ignace, Eustathe, Romain, martyrs ; des Machabées et des saintes Bernice, Prosdoce et Dom- 
nitie. Le saint docteur y recommande fortement la vénération des reliques. 

15° L'Homélie sur les martyrs d'Egypte. La vertu des saintes reliques y est clairement établie. 

16° L'Homélie sur le tremblement de terre. Elle fut faite à l'occasion d'un tremblement de 
de terre arrivé à Antioche. 

On trouve dans le même tome plusieurs autres homélies qui sont évidemment supposées. 

Le troisième tome peut être divisé en deux parties, dont la première contient trente-quatre 
belles homélies sur divers textes de l'Ecriture et sur plusieurs vertus chrétiennes. On doit 
lire surtout celles qui traitent du pardon des injures, de l'aumône, de la prière, de la viduité, du 
mariage, etc. La seconde partie contient des homélies sur différents sujets et des lettres du Saint. 
Les dix-sept qui sont adressées i sainte Olympiade méritent plutôt le nom de traités que celui de 
lettres, tant à cause du style que des matières qui en font le sujet. 

La lettre au moine Césaire a toiijoure porté le nom de saint Chrysostome depuis Léonce et 
gaiut Jean Damascène. Le P. Ilardoum, Dissert, de Ep. ad Cœsar. Monac; Tillemont, t. xi, 
art. 130, et Tournely, Tract.de Euchnr., t. !«', p. 282, et Tract, de hicarn.,p. 486, l'ont regar- 
dée comme l'ouvrage de saint Chrysostome. Mais le P. Le Quien, Diss. 3 in Joan. Damasc; le 
P. de Montfaucon, m Op. S. Chrys., t. iii, p. 737 ; D. CeiUier, t. ix, p. 249; le P. Merlin, 
jésuite, Mem. Trev., an. 1737, et le P. Stilting, Comment, m vit. S. Chrysost. Act. Sanct-, 
t. VI, sepiemti. § 82, p. 636, ont démontré qu'elle ne pouvait être attribuée au saint docteur, et 
qu'elle était la production de quelque Grec ignorant. Cette lettre combat l'eutychianisme, qui n'était 
pas encore né du temps de saint Clnysoslome. 

Le quatrième tome contient : 1» soixante-sept Homélies sur la Genèse, qui furent prêchées à 
Antioche pendant le Carême. Selon Photius, le style de ces homélies est moins correct que celui 
des autres écrits de saint Chrysostome. Les parenthèses sont quelquefois si longues, que le saint 
docteur perd totalement de vue son sujet. C'est qu'il parlait sans beaucoup de préparation, et que 
souvent il se laissait entraîner par de nouvelles pensées qui le frappaient subitement. Cela n'em- 
pêche pas que l'on y remarque cette pureté de langage, cette clarté d'expression, cette abon- 
dance de similitudes, cette vivacité d'images qui caractérisent toujours saint Chrysostome. 

2» Les huit Discours sur la Genhc, prêches à Antioche pendant le Carême. On y trouvera 
d'excellentes choses sur l'utilité du Carême, sur l'efficacité des jeûnes, des prières et des aumônes 
de l'Eglise en ce saint temps. 



SAINT m&îi CHRYSOSTOME, DOCTEtlH DE L'ÉGtISE. 37 

30 Les Homélies sur Anne, mère de Samuel, sur Snùl et sur David. Les homélies sur Anne 
furent prêchées à Antioche en 387. n y est principalement traité du jeûne, de la vénération due 
ani martyrs et à leurs reliques, de la pureté, de l'éducation des enfants, des avantages de la pau- 
vreté, de la ferveur dans la prière, etc. Le saint docteur s'y élève encore contre le théâtre, ainsi 
qne daas les homélies sur David. On trouvera aussi, dans ces dernières, les plus helles choses sur 
la patience et le pardon des injures. 

Le cinquième tome contient cinquante-huit Homélies sur les Psamnet. Saint Chrysostome en 
avait sûrement composé nn grand nombre, puisqu'il avait donné l'explication de tout le Psautier. 
On ne saurait trop regretter la perte de celles qui ne sont point parvenues jusqu'à nous, les homé- 
lies sur les Psaumes étant un des plus beaux ouvrages de ce Père. Il y marque les variantes du 
texte hébreu, écrit en caractères grecs, comme dans les hexaples d'Origène, et les différences qui 
se trouvaient dans les versions d'Aquila, de Synmiaqne et de Théodotion. Cette variété de leçons, 
que l'on trouve encore dans les homélies faussement attribuées à saint Chrysostome (dans l'appen- 
dice du même tome), et qui sont l'ouvrage de quelque prédicateur grec, servent merveilleusement 
aux critiques pour rétablir les trois anciennes versions dont nous venons de parler. 

Le sixième tome contient : 1» d'excellentes Homélies sur les sept premiers chapitres d'Isolé; 
2» les Homélies sur quelques passages de Jérémie, sur Daniel, sur saint Jean, etc., 3' deux 
beaux discours sur l'obscurité des Prophètes, obscurité qui démontre la sagesse de la Provi- 
dence; i" les Homélies sur Melchisédech, contre les spectacles et sur quelques autres sujets ; 
5» la Synapse de l'Ancien Testament. Elle met, dans le catalogue des saintes Ecritures, les 
livres deutéro-canoniques de la Sagesse, de l'Ecclésiastique, d'Esther, de Tobie et de Judith, mais 
elle ne compte que trois épitres catholiques, savoir : celle de saint Jacques, une de saint Pierre, 
et une de saint Jean, quoique l'Eglise en compte sept. Cela vient de ce que les Eglises de Syrie 
n'en recevaient que trois dans ces temps-là. Cosme l'Egyptien, qui écrivait sous le règne de Justi- 
nien, le dit expressément. 

L'ouvrage imparfait sur saint Matthieu n'est point de saint Chrysostome, comme tous les criti- 
ques en conviennent ; il est sorti de la plume d'un arien >, qui enseigne encore avec les Dona- 
tistes ' qu'il faut rebaptiser les hérétiques. Cet auteur écrivait vers le commencement du septième 
siècle. Il fallait qu'il fût latin, puisqu'il cite l'Ecriture suivant les Bibles latines. Son ouvrage, 
divisé en cinqnante-quatre homélies, a le titre d'imparfait, parce que la dernière homélie n'explique 
qu'une partie du chapitre 2S de saint Matthieu, et qu'il n'y a rien, dans les précédentes, sur les 
chapitres 14, 15, 16, 17 et 18 du même évangéliste. 

Le septième tome contient le Commentaire sur saint Matthieu, distribué en quatre-vingt-dix 
homélies. L'ancienne version latine en compte quatre-vingt-onze, parce qu'elle partage en deux la 
dix-neuvième. Toutes ces homélies furent prêchées à Antioche, probablement dans l'année 390. On 
a, dans ce commentaire, outre une explication littérale du texte évangélique, un traité complet de 
la morale chrétienne ; c'est une source féconde où les prédicateurs ne sauraient trop puiser. Saint 
Thomas d'Aquin, qui n'en avait qn'nne mauvaise traduction latine, disait qu'il ne voudrait pas la 
donner pour la ville de Paris. On ne peut douter que saint Chrysostome n'ait apporté à l'étude de 
l'Ecriture sainte les dispositions qu'il exige des autres : je veux dire la simplicité et la pureté du 
cœur, l'esprit de prière et la méditation fréquente des divins oracles. Ce fut ce qui lui mérita cette 
sagacité nécessaire pour découvrir les richesses infinies cachées dans la parole de Dieu, et l'inesti- 
mable talent de développer les vérités du salut avec cette facilité, cette clarté, celte élégance et 
cette énergie de style qui ravissent le lecteur. Ce talent parait surtout dans les mstructions morales 
qui terminent chaque homélie. 

L'ancienne traduction latine des homélies de saint Chrysostome snr saint Matthieu est diffuse et 
souvent peu exacte ; elle parait être l'ouvrage d'un diacre pélagien nommé Anien, qui assista au 
concile de Diospolis en 1415. 

n y a pins d'exactitude dans la nouvelle traduction, mais elle ne rend ni l'élégance ni la force 
de l'original. Saint Chrysostome n'est véritablement lui-même que dans sa propre langue. 

Le huitième tome contient les quatre-vingt-huit Homélies sur l'Evangile de saint Jean. 
L'édition latine de Morel n'en compte que quatre-vingt-sept, faisant une préface de la première» 
Toutes ces homélies furent prêchées à Antioche vers l'an 394. On y admire, comme dans les homé- 
lies sur saint Matthieu, la beauté du génie, l'élévation des pensées, la vivacité de l'imagination, la 
solidité des raisonnements ; mais la méthode en est différente. Après une courte explication de la 
lettre, le saint docteur entre dans des discussions polémiques où il prouve la consubstantialité du 
Verbe contre les Anoméeus. Les réflexions morales qui sont à la fin de chaque homélie ont peu 
d'étendue ; cela n'empêche pas que l'on y reconnaisse toujours l'incomparable Chrysostome. Û y 
a dans le même tome plusieurs antres homélies faussement attribuées au saint docteur. 

Le neuvième tome contient : l" les Homélies sur les Actes des Apôtres, qui furent prêchées à 
Constantinople en 401. Erasme, Ep. ad Warham. archiep. Cantuar., les jugeait absolument indi- 
gnes de saint Chrysostome, tandis que l'abbé de Billy les trouvait fort élégantes. Le chevalier Henri 
Saville a démontré qu'elles sont véritablement du saint docteur. Photius y reconnaissait aossi Je 

1. Voir les homélies 1», 22, S8, etc. — 2. £om. 13 et 14. 



38 27 jANnER. 

géoie de ce Père. Il est vrai que le style de ces homélies n'est pas également châtié partout, mais 
ceci vient de ce que la multiplicité des affaires et des troubles occasionnés par la révolte de Gainas 
ne permeUaieul pas au Saint de respirer. 

2» Us trente-deux Homélies sur l'Epître aux Romn<ns. Elles furent composées à Antioche, 
iomine il est aisé de s'en convaincre par la lecture des homélies 8, p. 508, et 30, p. '743. Saint 
Isidore de Péluse en fait un magniliquo éloge, qui sûrement n'est point outré, puisque tous les siè- 
cles y ont souscrit. Les erreurs que les Pélagiens répandirent quelque temps nprés dans l'Occident 
sont réfutées d'avance dans ces homélies, mais le but principal du saint docteur était de réfuter 
l'abominable hérésie des Manichéens ; il y confond aussi en plusieurs endroits l'aveugle opiniâtreté 
des Juifs. On est surtout frappé, en lisant ces homélies, de la sagacité avec laquelle ce Père déve- 
loppe le sens le plus profond du teste sacré, de la clarté, de l'onction, de l'éloquence avec les- 
quelles il présente les instructions morales. 

Le dixième tome contient : 1» les qwirante-quntre Homélies sur la première Epilre aux Cmin- 
ihieus. Cet ouvrage, composé k Antioche, est un des plus travaillés et des plus finis de saint Chry- 
Eostome. Ce Père y semble animé de l'esprit de saint Paul, tant il montre de pénétration à expli- 
quer toute la force du texte sacré. 

2» Les trente Homélie': sur la seconde Epitre aux Corinthiens. Elles furent aussi prêchées à 
Antioche, puisque saint Chrysostome parle, dans sa vingt-sixième, de Constanlinople, comme n'y 
étant pas. On trouve dans ces homélies moins de feu que dans les précédentes, mais c'est toujours 
la même politesse de style. 

3» Le Commentaire sur l'Epître aux Gulntes. Il n'est point divisé en homélies ; c'est une 
explication suivie du texte de l'Apûtre, avec des sorties fréquentes contre les Anoméens, les Mar- 
cionites et les Manichéens. On y trouve peu de réflexions morales. Il est probable que le saint doc- 
teur les ajoutait en chaire, car il parait qu'il donna la forme de discours à cet ouvrage. On ne peut 
douter qu'il n'ait été composé à Antioche. 

Le onzième tome contient : 1» les vingt-quatre Homélies sur l'Epttre aux Ephésiens, qui 
furent prêchées à Antioche. On désirerait un peu plus de correction en quelques endroits, mais cela 
n'empêche pas que l'ouvrage ne soit excellent. 

2» Les Homélies sur VEpitre aux Phihppiens. Elles sont an nombre de seize, y compris le 
prologue, et furent prêchées à Constantinople. 

30 Les douze Homélies sur l'Epître aux Colossiens, ainsi que les seize homélies tant sur la 
première que sur la seconde aux Thessaloniciens, furent aussi prêchées à Constantinople. 

4" Les vingt-huit Homélies sur les deux Epiires à Ti-n^lhée. 11 parait qu'elles furent prê- 
chées à Antioche. Elles sont excellentes, quoique le style n'en soit pas également soutenu partout. 
50 Les Homélies sur Is E pitres à 'File et à Pliilémon. Elles sont au nombre de neuf. 
Le douzième tome contient : 1» Les trente-quatre Homélies sur l'Epître aux Hébreux, qui 
furent prêchées à Constantinople. 

2° Onze Homélies, prêchées aussi à Constantinople, et publiées pour la première fois par le 
P. de Monlfaucon. 

Dans le treizième tome, le P. de Montfaucon rend compte de son travail, puis il donne la vie de 
saint Chrysostome par Pallade. 11 ajoute celle qu'il a faite lui-même. Vient ensuite la synopse des 
choses les plus remarquables dans les ouvrages du saint docteur. 

On a toujours fait, dans l'Eglise, une estime singulière des ouvrages de saint Chrysostome , et 
surtout de ses commentaires sur les livres divins ; et ce qui prouve jusqu'à quel point il a réussi 
dans son travail sur l'Ecriture, c'est que Théopliilacte, OEcuménius et les autres commentateurs 
grecs se sont contentés de l'abréger. Théodore! a fait aussi la même chose dans ses excellentes 
notes sur le texte sacré. Notre saint docteur servira toujours de maître et de modèle aux prédica- 
teurs et aux théologiens, quand il s'agira d'expliquer l'Ecriture. Il suivait, dans cette étude, une mé- 
thode qui est sans contredit la meilleure, comme l'a observé M. Ilare, évêque protestant de Chichester : 
c'était de méditer continuellement ces divins oracles, afin d'en bien pénétrer l'esprit, et d'acquérir une 
parfaite connaissance des préceptes qui y sont contenus. Ajoutez k cela les dispositions d'un cœur 
pur, docile, fermé à toute vaine curiosité, uniquement occupé du soin de sa propre sanctification et 
de celle des autres : voilà ce qui lui mérita de découvrir dans la parole de Dieu ce que les hommes 
vulgaires n'y voient pas. Il aperçoit une sainte énergie jusque dans un mot, jusque dans la moindre 
circonstance. 11 développe avec une sagacité merveilleuse les grands principes de la morale chré- 
tienne, et présente les vérités du salut avec celte force et cette onction qui caractérisent une âme 
parfaitement exercée à la pratique de toutes les vertus. Quel autre qu'un Saint pourrait aussi bien 
expliquer les propriétés et les eti'els de cha'que vertu, en graver l'amour dans les cœurs, et indi- 
quer les moyens de l'acquérir? On remarque dans les autres moralistes une certaine sécheresse, 
lors même que par la beauté du langage ils fiattent l'oreille et plaisent à l'esprit. 11 n'y a qu'un 
Saint qui ait le privilège d'aller au cœur, de le remuer, de réchauffer. 

Il n'y eut peut-être jamais d'orateur aussi accompli que ,«aint Chrysostome. Quelle clarté ! Rien 
chez lui n'embarrasse le lecteur ; on le comprend sans peiue et sans étude. Qu'on cesse de nous 
vanter l'harmonie des périodes d'Isocrate : elle n'est, cette harmonie, qu'un assemblage puéril de 
mots arlistement compassés, lorsqu'on la compare à la douceur incomparable qui résulte, dans 



SAEJT JEAN CHHYSOSTOME, DOCTEUR DE t'ÉGUSB. 39 

saint Chrysostome, d'nne expressioa aussi lieureuse qa'aisée et naturelle. Qui eonnot jamais comm» 
lui cette délicatesse et cet atticisme qui caractérisent plus ou moins les célèbres écrivains de la 
Grèce 7 Quelle beauté et quelle élégance dans les tours I Quelle fécondité dans le choii des mots, 
qui coulent comme d'une source intarissable ! Est-il obligé de traiter plusieurs fois le même sujet, 
jamais il ne se copie, il est toujours original. La vivacité de son imagination lui fournit une multi- 
tude d'images et de fleurs dont il embellit chaque période. Rien de tiré dans ses métaphores et ses 
comparaisons; elles sortent du fond même du sujet, et ne servent qu'à donner plus de force au 
discours, et à l'imprimer plus avant dans l'esprit. Habile dans la connaissance des ressorts qui font 
mouvoir les passions, il les eicite à son gré et selon la nature de la matière qu'il traite. Son style, 
toujours approprié au sujet, est, quand il le faut, simple, fleuri, sublime, tempéré. Si l'on disait 
que saint Chrysostome n'avait point le style épistolaire, nous le justifierions en disant qu'on doiî 
regarder ses lettres comme de véritables traités, à cause des matières qui en font le sujet. Nous 
conviendrons encore que tous ses discours ne sont pas également châtiés, mais ceci venait bien 
moins du défaut de préparation que des langueurs de la maladie, de l'embarras des affaires et de 
de ces inégalités qu'éprouvent quelquefois les plus beaux génies. Aux talents qui font le grand 
orateur, saint Chrysostome joignait la profondeur du plus habile dialecticien. De là cette supériorité 
avec laquelle il résout les difficultés les plus captieuses et pousse l'erreur jusque dans ses derniers 
retranchements ; supériorité qui éclate surtout dans les ouvrages polémiques que ce Père composa 
contre les Juifs, les Anoméens et quelques autres hérétiques. Disons-le cependant : les importantes 
matières que saint Chrysostome avait à traiter dans des discours lui donnaient un grand avantage 
sur les orateurs païens. On ne peut non plus lui comparer les plus célèbres ptiilosophes de l'anti- 
quité ; il l'emporte autant sur eux que la morale évangélique l'emporte sur celle qui part de l'esprit 
humain. 

Les ecclésiastiques devraient se faire un petit recueil des ouvrages choisis de saint Chrysos- 
tome : il servirait merveilleusement à leur former le style, surtout s'ils le lisaient avant de sa 
mettre à composer. Leur esprit et leur imagination se monteraient alors au ton de la véritable 
éloquence. 

TRADUCTIONS LATKES DE SAINT CHRYSOSTOME. 

De toutes les premières traductions de saint Chrysostome, il n'y a que celles do P. Fronton le 
Due qui soient exactes. Le P. de Montfaucon les a adoptées dans son édition de ce saint docteur, 
et il n'y a traduit que les ouvrages qui ne l'avaient point été par le savant jésuite. L'édition de 
saint Chrysostome donnée par le P. de Montfaucon est la plus complète que nous ayons ; on dési- 
rerait seulement que la version latine fut plus élégante et approchât davantage de la beauté de 
l'original. Ceux qui sont en état de se passer du secours d'une traduction préfèrent l'édition du 
même Père par le chevalier Henri Saville. Elle est plus belle et plus exacte que celle du P. de 
Montfaucon. Elle fut imprimée à Etone en 1612; 9 vol. in-fol. — La Palrolorjie grecque-laline 
de M. Migne reproduit l'édition de Montfaucon avec des corrections et des additions, 18 vol., en 
13 tomes. 

TRADUCTIONS FRANÇAISES. 

Nicolas Fontaine, de Port-Royal, ayant donné one traduction des homélies sur les épitres ans 
Romains, aux Ephésiens, etc., fut obligé de se rétracter, parce qu'il avait fait parler le saint 
docteur en nestorien. L'abbé Le Merre a traduit les homélies sur saint Jean ; et l'abbé de Bellegarde, 
les homélies sur la Genèse et les Actes, ainsi que quatre-vingt-huit discours choisis. La traduction 
des homélies sur saint Matthieu, imprimée sous le nom de M. de Marsilly,estdeM. le Maître et M. de 
Sacy, son frère. M. de Maucroix donna, en 1671, la traduction des homélies au peuple d'Antioche; 
et le P. Duranti de Bonrecueil, de l'Oratoire, celle des panégyriques des martyrs, en 1735. Ce der- 
nier a traduit encore les lettres de saint Chrysostome, avec le traité dans lequel le saint docteur 
prouve que personne ne peut faire de tort à celui gui ne s'en fait pas à soi-même ; Paris, 1732, 
2 do/. iii-S»; l'abbé Auger, vicaire-géuéral de Lescar, et ensuite prêtre constitutionnel en 1791, 
publia, en nSS, une nouvelle traduction d'une partie des œuvres du saint docteur, soos ce titre : 
Homélies, discours et lettres choisies de saint Jean Chrysostome, i vol. in-S". 

On trouve h l'Imprimerie des Célestins, sncccssears de M. Louis Guérin, e'iiteur à Bar-le-Dnc, ta 
traduction françîiise des Œuvres complètes de saint Jean Chrysostome. en 11 vol. grand in-S" Jésus à 
deux colonnes. Pour ceu^ qui ne peuvent lire le grec couramment, la traduction française est, au dire de 
tous les connaisseurs, bien préférable à la traduction latine. 



40 27 JANVIER. 



SAINÏ JULIEN, PREMIER EYÈQUE DU MANS 

in. — Pape : Saint Alexandre. — Empereur romain : Trajan. 



do 



La seule raison des miracles, c'est la puiïisance 
Dien qui les opère. 

Saltit Grégoire le Grand, Nom. xx. 

Si l'on en croit la tradition, saint Julien, apôtre et premier évêque du 
Mans, est le même que Simon le Lépreux, qui eut le bonheur de voir le Fils 
de Dieu fait homme manger à sa table. Il se fit depuis son disciple, et fut 
envoyé en France par le prince des Apôtres, saint Pierre. Mais il est plus 
probable que Julien (Julianus) naquit à Rome, d'une famille patricienne, 
et qu'il reçut du pape saint Clément, avec le caractère épiscopal, la mission 
d'évangéliser les Cénomans. Il avait pour compagnon de ses travaux aposto- 
liques le prêtre Thuribe et le diacre Pavace, qui furent ses successeurs ; ils 
s'avancèrent tous trois vers la capitale de la province qu'ils devaient gagner 
à Jésus-Christ, Suindinum, ville forte, qui n'occupait qu'une partie de l'en- 
ceinte actuelle du Mans. Arrivés sous les remparts, ils trouvèrent les portes 
fermées, car la ville était en guerre avec ses voisins, et semblait se mettre 
en garde contre un coup de main. Ils furent donc obligés de prêcher d'abord 
dans les campagnes, où ils purent convertir et baptiser quelques idolâtres. 
Toutefois ils ne s'écartaient guère de la ville, épiant l'occasion d'y entrer. 
Julien, pour obtenir cette faveur, priait, pleurait devant Dieu et se livrait à 
de grandes austérités. Enfin, ses vœux furent exaucés. Les habitants étant 
un jour sortis en assez grand nombre, parce qu'ils manquaient d'eau, 
Julien profite de cette circonstance, se présente à eux, leur prêche le vrai 
Dieu et la rédemption des hommes par Jésus-Christ, et, pour montrer la 
vérité de sa parole et de sa mission, il plante son bâton en terre, se jette à 
genoux, prie, et fait jaillir une source abondante en un lieu oti l'eau était 
naturellement rare, comme on s'en est assuré dernièrement en creusant un 
puits artésien tout près de là. Cette fontaine s'appela Centonomms, ou mieux 
5anc/!-A'o?nm, le bienfait du Saint ; elle coule encore aujourd'hui et porte 
le nom de Saint-Julien ; on la montre sur la place de l'Eperon ; elle est dé- 
corée d'un bas-relief représentant le miracle : nouveau Moïse, saint Julien, 
en habits pontificaux, fait jaillir l'eau du rocher en le frappant de son bâton 
pastoral ; à ses pieds, une jeune fille remplit son urne dans l'eau miracu- 
leuse. 

Le bruit de cette merveille se répand ; on accourt de tous côtés pour en 
Être témoin ; Julien est l'objet de l'admiration et du respect universel ; il est 
conduit comme en triomphe dans la ville et écouté d'abord avec curiosité. 
Mais, quand on vit combien il était difficile de pratiquer la nouvelle religion 
qu'il apportait, la plupart des cœurs se fermèrent. On ne voit pas que les 
magistrats romains, qui gouvernaient la ville au nom de l'empire, aient gêné 
la liberté de ses prédications. Mais les habitants riches et puissants, voyant 
dans sa doctrine la condamnation de leurs mœurs corrompues, le persé- 
cutaient. Heureusement l'homme le plus influent de la ville, un Gaulois 
honoré par les suffrages de ses concitoyens de la fonction de défenseur, qui 



SAINT niUEN, PREMIER ÉVÈQUE DU MANS. 41 

consistait îi veiller à la protection et h. la sûreté du peuple, ayant appris la mer- 
veille opérée par cet étranger, désira le voir. Il le fit venir à son palais, situé 
dans la partie la plus élevée de la ville, à l'endroit oîi s'élève aujourd'hui la 
cathédrale. Julien ayant rencontré à la porte de ce magistrat un aveugle 
qui lui demandait l'aumône, lui rendit la vue. Ce nouveau prodige fit une 
vive impression sur le défenseur ; il accueillit notre Saint avec le plus grand 
respect, se fît instruire dans les vertus chrétiennes, reçut le baptême avec sa 
femme et toute sa famille, et donna, pour en faire une église, la plus grande 
salle de son palais, appelée, comme dans toutes les demeures des grands, 
chez les Romains, basilique. Cette cathédrale fut d'abord consacrée sous 
l'auguste titre de la sainte Vierge et du Prince des Apôtres, saint Pierre ; 
elle porta plus tard les noms des saints martyrs de Milan, Gervais et Protais, 
et enfin celui de saint Julien. Notre Saint, voulant réunir en une sainte 
assemblée les chrétiens, non-seulement pendant leur vie, mais aussi après 
leur mort, choisit pour leur sépulture un lieu peu éloigné, mais hors de la 
ville ; il le consacra et y éleva un oratoire en l'honneur des saints apôtres 
Pierre et Paul. Là s'élève aujourd'hui l'église Notre-Dame du Pré. 

Deux choses contribuèrent surtout à la conversion des infidèles : la cha- 
rité des chrétiens qui, à l'exemple du saint apôtre, secouraient les malades, 
les pauvres, les orphelins, et des miracles éclatants que nous ne pouvons 
pas raconter tous ici. Un des premiers citoyens de la cité, nommé Anastase, 
dont le fils venait de mourir, ayant recours à Julien, lui dit : « Si vous pou- 
vez rendre la vie à mon fils, je confesse que Jésus-Christ est vrai Dieu, et je 
renonce pour jamais aux divinités que j'ai adorées jusqu'à ce jour ». Le saint 
pontife se rend en efiet vers le mort, lui prend la main, lève vers le ciel ses 
yeux baignés de larmes, pendant que les assistants pleurent et prient comme 
lui, et conjure Celui qui a tiré Lazare du sein de la mort de renouveler ce 
prodige, afin que cette résurrection corporelle soit, pour un grand nombre, 
la cause d'une résurrection spirituelle. Bientôt l'enfant semble se réveiller, 
se lève, et ses parents le reçoivent plein de santé dans leurs bras. Anastase 
reçut le baptême avec toute sa maison, et beaucoup d'idolâtres l'imi- 
tèrent. 

Après avoir triomphé de la religion romaine dans la cité, Julien entre- 
prit de combattre celle des Gaulois (le druidisme), qui était bien plus puis- 
sante, car les druides avaient une grande renommée de science et, de plus, 
ils étaient persécutés pour avoir défendu l'indépendance de leur nation 
contre les vainqueurs : deux motifs qui les rendaient chers au peuple. On 
assistait avec empressement aux mystères qu'ils célébraient dans les forêts 
et les landes si communes en ces contrées. Mais, en dehors de ces réunions, 
chaque famille gauloise vivait séparée, dans des huttes formées de terre et 
de branchages. Il fut donc bien plus difficile d'évangéliser les campagnes 
que les villes. Julien et ses compagnons surent pourtant y gagner des âmes 
à Jésus-Christ et y former des églises. Leurs conquêtes s'étendirent jusque 
dans le pays des Arviens et des Diablintes '. Les prodiges furent plus que 
jamais nécessaires : près de Saint-Julien en Champagne, et de Neuvy, les 
pieds de l'apôtre laissèrent sur une pierre leur empreinte miraculeuse, que 
l'on montre encore. Rencontrant sur son chemin un cortège funèbre qui 
conduisait à sa dernière demeure un défunt illustre, nommé Jovinien, il 
s'adresse au père de l'adolescent mort, et à la troupe d'idolâtres qui l'ac- 

1. Les Arviens avaient pour clief-Iicu Vagoritum, Argentan, dans Is partie N.-E. dn Maine, et les 
Diablintes, sitnés entre la Loire et la rive gauclie de la Seine. Arcolica, Aurilly, Diablintes ou Juljleins ; 
Eàurouices ou Evreux. Les Cénomans faisaient eu:^- mêmes partie de la confédération des Diablintes. 



42 27 JANvran. 

compagnent, leur fait promettre qu'ils embrasseront la religion de Jésus- 
Christ s'il leur démontre sa divinité par la résurrection de celui qu'ils pleu- 
raient, et adresse à Dieu une fervente prière. Le mort ressuscite et s'écrie : 
II est vraiment grand le Dieu que Julien annonce » ; puis il dit à son père : 
« Nous adorions les démons ; je les ai vus dans l'enfer, où ils souffrent des 
tourments éternels». Au bruit de ces merveilles, une foule nombreuse 
accourait et suivait partout le Saint, comme autrefois Jésus-Christ. Un jour 
qu'il se rendait au domaine de Pruillé-l'Eguillé, le maître, qui était païen, le 
pria de loger chez lui. Mais au moment même où Julien arrivait, un jeune 
enfant, fils de son hôte, mourut. Cela ne l'empôcha point d'entrer dans cette 
maison pour y séjourner. Seulement il passa la nuit en prières, et, le len- 
demain, on trouva l'enfant plein de vie et de santé. Ses parents et les té- 
moins de sa résurrection demandèrent à embrasser une religion qui s'an- 
nonçait par de tels prodiges et de tels bienfaits. 

On vient de toute part vers l'homme de Dieu, on se presse sur ses pas ; 
plusieurs malades, n'osant lui demander leur guérison, se contentent de le 
suivre et attendent ce bienfait avec ardeur. Les disciples de l'apôtre s'en 
aperçoivent et le lui disent ; lui, sans rien répondre, se tourne vers la foule 
et donne aux assistants sa bénédiction : aussitôt tous les infirmes sont guéris. 
Pour perpétuer le souvenir de ce miracle, on établit plus tard, au même 
endroit, un chapitre de chanoines. Au bourg de Ruillé-sur-Loir, on pré- 
senta à Julien la fille unique d'un homme puissant, laquelle était cruelle- 
ment possédée par le démon. Il la délivra publiquement et convertit aussi 
un grand nombre d'idolâtres, puis fonda une église dans ce village. Un 
nouveau prodige affermit la foi des néophj'tes. Un aveugle, ayant porté à 
ses yeux l'eau dont l'apôtre s'était lavé les mains, reçut en môme temps la 
lumière du corps et celle de l'esprit. 

Son zèle à détruire le culte des faux dieux suscita à Julien de grandes 
persécutions. Un jour, près d'Artins, une foule d'idolâtres s'assemblèrent 
furieux autour de lui, menaçant de le tuer ; loin de trembler, notre Saint 
entre dans leur temple, et, par la seule invocation du nom de Jésus-Christ, 
renverse et réduit en poussière une idole énorme ; il en sort un serpent qui 
se jette sur ses propres adorateurs et en fait périr un grand nombre. Alors 
les idolâtres, au lieu de menacer l'apôtre, implorent son secours ; celui-ci 
fait le signe de la croix et commande au reptile de s'enfuir sans faire de mal 
à personne. Il est obéi. Tout ce peuple se convertit, renverse lui-môme ce 
temple païen, se fait instruire et baptiser. Le défenseur, étant venu trouver 
le saint évêque pour lui dire que la cité réclamait son retour, fut témoin 
d'un grand prodige. Comme ils parcouraient ensemble la campagne, ils 
rencontrèrent un enfant qu'un effroyable serpent avait enlacé dans ses 
anneaux, et se préparait à dévorer. Tous les assistants frémirent d'horreur. 
Le Saint s'approcha, fit une fervente prière et le reptile creva par le milieu 
du corps. Lorsqu'ils rentrèrent dans la cité, parmi la foule qui fêtait le re- 
tour de son pasteur, se mêlèrent beaucoup d'idolâtres, entre autres deux 
énergumènes qui se présentèrent à Julien pour être guéris. Celui-ci mit les 
démons en fuite au nom de Jésus-Christ. Après avoir pris part à un banquet 
avec les principaux fidèles, heureux de revoir leur père, et réglé ce que ré- 
clamait les besoins de son église, Julien, refusant l'hospitalité que lui offrait 
le défenseur, retourna à la pauvre habitation qu'il avait choisie près de la 
ville, et à ses travaux apostoliques. Lorsqu'il passa devant la porte de la 
prison, six malheureux qui étaient dans les fers jetèrent de grands cris, le 
priant d'en avoir pitié. Il alla, en effet, demander leur grâce aux magistrats; 



SAINT JULIEN, PKBinER ITTÉOUB DU MANS. 43 

n'ayant pu l'obtenir, il ne prit aucune nourriture, garda le silence et ne cessa 
do gémir et de prier. Dieu, exauçant sa prière, envoya des anges qui ouvri- 
rent les portes de la prison et brisèrent les chaînes des captifs. Ils publièrent 
partout les louanges de leur libérateur et vinrent le remercier. Julien, s'as- 
sociant à leur bonheur, voulut qu'ils partageassent son repas. 

Envoyé par le vicaire de Jésus-Christ, l'apôtre des Cénomans retourna à 
Rome pour lui rendre compte de sa mission, demander la confirmation de 
son œuvre et l'érection de cette nouvelle Eglise. Il en rapporta, avec d'a- 
bondantes bénédictions, des reliques qui, en fixant la dévotion des idolâtres 
fraîchement convertis, les détournèrent du culte superstitieux qu'ils ren- 
daient encore aux fontaines, aux bois et aux rochers. Il est probable qu'il 
ramena aussi de Rome de nouveaux ouvriers évangéliques ; il ne négligea 
aucun moyen pour augmenter et instruire son clergé ; tout porte à croire 
qu'il établit à cet effet une école où il enseigna d'abord lui-même. Enfin, 
épuisé de fatigue, comblé de mérites, et sachant que sa fin était proche, il 
voulut s'y préparer dans la solitude. II confia donc le soin de son église à 
Thuribe, et se retira, à une demi-journée de marche de la ville du Mans, 
sur les bords de la Sarthe, à l'endroit oti s'élève aujourd'hui le bourg de 
Saint-Marceau. Au bout de quelque temps, une fièvre lente l'avertit de sa 
dernière heure. Il fit alors assembler autour de lui les clercs et les princi- 
paux fidèles, leur recommanda l'obéissance à son successeur, puis, pendant 
que les mains étendues vers le ciel il louait Dieu et lui rendait grâce, son 
âme se sépara doucement de son corps et s'envola vers le séjour qu'elle 
avait mérité, le 27 janvier 117, selon plusieurs anciens auteurs, après 
quarante-trois ans, trois mois et dix-sept jours d'épiscopat. 

Le défenseur, qui n'assista point à cette glorieuse mort, en fut averti dans 
une vision ; il aperçut Julien, en habits sacerdotaux, venant à lui, accom- 
pagné de trois diacres qui portaient chacun un cierge. Ils déposèrent ces 
cierges sur une table et se retirèrent. Le défenseur fit part de ce prodige 
aux personnes qui étaient avec lui. Il leur dit que Julien venait de lui 
donner sa bénédiction, de lui montrer un rayon de la gloire dans laquelle 
il était entré. « Levons-nous », leur dit-il, c et allons ensevelir les dépouilles 
de notre maître ». Aussitôt il partit, sui^i de toute la ville, et il ramena 
pompeusement le corps. L'endroit oîi il mourut n'en continua pas moins à 
être vénéré. La confiance des pèlerins y fut plus d'une fois récompensée 
par des prodiges. On y éleva une petite chapelle qui dépendit de l'abbaye 
de Saint-Vincent du Mans. Elle fut plus tard reconstruite en style gothique. 
Pendant la Révolution française, cet oratoire devint une propriété particu- 
lière, et aujourd'hui il tombe en ruines. « Cependant on y admire encore les 
restes d'une belle architecture : des vitraux peints qui retracent les princi- 
paux traits de la vie de saint Julien, une châsse ornée d'émaux qui contenait 
autrefois une partie de ses reliques, et enfin de très-anciennes statues. Sous 
la porte principale jailUt une fontaine d'eau vive dont les personnes atta- 
quées de la fièvre boivent pour obtenir leur guérison ». 

Le cortège qui ramenait les précieux restes de Julien dans la ville arriva 
vers la rivière de la Sarthe ; elle n'était plus guéable, les pluies de l'hiver 
l'avaient grossie. Ce fut pour Dieu une occasion de manifester la gloire de 
son serviteur. Les chevaux qui conduisaient le char funèbre marchèrent sur 
l'eau comme sur la terre ferme, au milieu de l'admiration universelle. Ce 
n'est pas tout : une femme qui lavait son enfant dans une chaudière placée 
sur le feu, l'oublie et court se joindre à la foule qui accompagne le corps de 
saint Julien. En son absence, la flamme grandit, enveloppe la chaudière, 



44 27 JANVIER. 

l'eau bouillonne et déborde. La pensée de son fils, qu'elle a laissé exposé à 
un si grand péril, traverse le cœur de la mère ; elle accourt et le trouve 
sans effroi et sans souffrance. Elle jette alors des cris et attire un grand 
nombre de personnes pour être témoins de son bonheur et de ce prodige. 
Saint Julien fut enseveli dans le cimetière des Chrétiens, probablement dans 
l'oratoire qu'il y avait élevé. Cette basilique, qui subsista jusqu'à la Révolu- 
tion française, devint le rendez-vous d'un nombre si considérable de pèle- 
rins, qu'il fallut construire plusieurs hôpitaux pour les recevoir. 

On représente saint Julien chassant un dragon, figure de l'idolâtrie qui 
disparut devant sa prédication ; ou bien encore près de lui une jeune fille, 
portant une cruche d'eau, rappelle la fontaine miraculeuse que l'apôtre des 
Cénomans fit jaillir à l'entrée de leur ville. 

ÉCRITS ET RELIQUES DE SAINT JULIEN. 

L'apôtre des Cénomans laissa plusieurs écrits sur nos mystères, sur la divinité, les anges et le 
très-saint Sacrement de l'autel. La liturgie du Mans en loue beaucoup l'éloquence. On les conser- 
vait œannscrits dans la caihédrale du Mans, où ils périrent de la main des Calvinistes, en 1562. 

Ses reliques ne restèrent pas entières dans le cimetière du Pré. Saint Aldric les transféra dans 
la cathédrale (840), où il les plaça sur un autel, à droite de l'autel principal, dédié à saint Gervais 
et à saint Protais. Longtemps après (1093), on les mit sur un grand autel élevé exprès, derrière 
l'autel des saicts Gervais et Protais, dans l'endroit le plus ap|>arent, de sorte que Julien n'eut plus 
l'air d'un hôte qui n'occupe point la place principale, mais d'un patron de la cathédrale. En 1136, 
ces saintes reliques furent sauvées de l'incendie qui dévorait déjà le toit en chaume de la cathé- 
drale. Toutes les fois qu'on fit des translations des reliques de saint Julien, elles furent signalées 
par de nombreux miracles. Un prêtre paralytique, un enfant muet, un autre prêtre consumé par la 
fièvre, un homme ayant une tumeur qui lui rendait la main informe, des enfants tombés dans l'eau 
et pour lesquels leur père désolé implorait la protection de saint Julien, sont l'objet d'autant de 
miracles. Lorsqu'on porta le corps du Saint à Chàteaudun, où il resta deux ans, toute la marche 
fut une suite de prodiges. Une célèbre translation eut lieu en 1254 : on en parla dans toute la 
France. A ce culte si solennel des reliques de saint Julien devaient succéder, dans les derniers 
siècles, d'horribles profanations. L'église cathédrale du Mans eut beaucoup à souffrir des Calvinistes 
et des Vandales de 1793. A celte époque, la châsse qui contenait ses restes précieux fut vendue à vil 
prix; on a cependant retrouvé les ossements sacrés de l'apôtre du Mans, que l'on vénère encore 
avec le plus grand respect. Il est le patron de cette église. 

Nous avons emprunté la substance de cette biographie & la savante HMoire de tEglite du Man$, par 
D. Plolin, 10 vol. in-8o. 



SALNT VITALIEN, PAPE 

657-671. — Empereurs de Constantinople : Constant 11, le Monothélitej Constantin Pagonat. 

L'espoir de l'hypocrite périra, sa confiance est comme 
une toile d'araignée. Job, viu, 18, 14. 

Vitalien était de la ville de Segni, en Campanie ; son père se nommait 
Anastase. Deux mois environ après la mort d'Eugène, premier du nom, il 
fut mis à sa place aux applaudissements de tous les gens de bien. Grand ami 
de la discipline ecclésiastique et son gardien vigilant, il la remit à son suc- 
cesseur aussi florissante qu'ill'avait reçue de son prédécesseur : et jamais il 
n'omit rien de ce qui pouvait en maintenir la splendeur. 

Constant II, cet ardent fauteur de l'hérésie monothélite, le même qui 



SAINT VITAUEN, PAPE. 45 

avait envoyé le pape saint Martin ' mourir de faim en Crimée, régnait à Cons- 
tantinople. Ce tyran aussi cruel à lui seul que plusieurs Néron, et exécré de 
son peuple, voulait abandonner Gonstantinople , expulser les Lombards 
d'Italie, et rétablir à Rome le siège de l'empire, disant que la mère méritait 
plus de considération que la fille. Lors donc que, suivant la coutume, le pape 
saint Vitalien lui lit part de son élection, le fourbe accueillit fort bien l'am- 
bassade romaine et offrit même en don à l'église de Saint-Pierre un livre 
d'Evangiles couvert d'or, enrichi de pierreries : c'était de la part de l'hjrpo- 
crite monothélite une marque d'adhésion à la foi catholique. Ceci se passait 
en 637, année de l'élévation de saint Vitalien. Poursuivant son dessein, 
Constant prépara une expédition, et en 662 s'embarqua avec tous ses tré- 
sors pour l'Italie : il voulut emmener sa famille, mais les Byzantins s'y 
opposèrent. Ce refus ne le retint pas un moment : il monta sur le tillac de 
son vaisseau, cracha contre la ville et fît sur-le-champ mettre à la voile. 
Il arriva à Rome le 5 juillet de l'année 663 et y séjourna peu de jours. Le 
Pape alla au-devant de lui jusqu'à deux lieues de la ville, et le conduisit à 
l'église de Saint-Pierre, oh, continuant à cacher ses mauvaises intentions, il 
laissa un riche présent. Il visita plusieurs autres églises et laissa partout des 
offrandes. Le douzième jour de son arrivée, il prit congé du pape. Jusque- 
là il n'avait donné que des marques de dévotion et de pieuse libéralité. Mais 
ayant appris que les Lombards venaient de battre son arrière-garde à Naples, 
il perdit l'espoir de se fixer en Italie. .41ors se dépouillant de la peau 
de brebis qu'il avait revêtue pour tromper les Occidentaux, avant de 
partir il pilla les églises, reprit les présents qu'il avait offerts, et enleva tout 
ce qu'il y avait de plus précieux dans la ville : on lui avait proposé d'orner 
le Panthéon, disposé en église ; mais Constant II aima mieux le dépouiller 
de toutes les tuiles de métal dont il était couvert. On vit ainsi un empereur 
romain commettre plus de violences qu'on ne pouvait en reprocher aux 
Goths et aux Vandales. Incontinent il fit transporter toutes ces richesses à 
Syracuse. Une telle conduite ne pouvait que fortifier la puissance des Papes 
en Italie. 

La justice de Dieu devait s'appesantir sur Constant II comme sur tous 
les princes qui ont persécuté les successeurs de Pierre. Le 13 juillet de 
l'an 668, l'empereur se rendant aux bains de Daphné à Syracuse, reçut la 
mort de la main d'un obscur garçon de salle qui, faisant mine de prendre un 
vase pour lui verser de l'eau, lui en donna sur la tête et s'enfuit. Comme 
l'empereur tardait trop, ceux qui étaient dehors entrèrent et le trouvèrent 
mort. Son successeur, Constant Pogonat, eut pour le saint Pape la plus grande 
vénération : il fit rétablir sur les dj^ptiques son nom que les Monothélites 
en avaient effacé. 

L'empereur Constant II, en paraissant craindre les Lombards, n'avait pas 
semblé redouter un autre danger qui menacerait unjour ses successeurs dans 
leur propre capitale : nous voulons dire Mahomet et sa doctrine ; sa doctrine 
qui fut si fatale à celle de Jésus-Christ. Les Musulmans, qui ont causé tant 
de maux au Saint-Siège, firent de grands progrès sous le pontificat de Vita- 
lien : ils vinrent jusqu'en Sicile dont ils emmenèrent la moitié des habitants 
à Damas (663). Mais respirons encore : nous n'aurons que trop de fois à 
déplorer des malheurs qui occasionnèrent les croisades, nous coûtèrent saint 
Louis et couvrirent de ruines l'univers chrétien. 

Le soin pastoral qui occupa plus particulièrement saint Vitalien et qui, 
d'ailleurs, produisit d'heureux résultats, ce fut de relever en Angleterre la 

1. Voir an 12 aovembre. 



46 27 lANTIER. 

religion qui tombait. Ciomme il y avait dans ce pays une grande pénurie de 
ministres sacrés, Vitalien y envoya le grand Tliéodore de Tarse et Adrien, 
abbé : le premier, pour être primat de l'Eglise d'Angleterre, et le second 
pour restaurer la discipline monastique. Enlln, ayant brillé et ayant occupé 
le siège pontiQcal pendant quatorze ans et cinq mois, il passa de cette vie à 
Dieu, l'an de Notre-Seigneur 671, et fut enseveli au Vatican. 

Il nous reste de saint Vitalien six lettres : quatre sont relatives à l'affaire 
de Jean, évêque de Lappe en Crète. Ce prélat ayant été déposé sans raison 
par son métropolitain, celui-ci le fit emprisonner et condamner par un con- 
ciliabule qui était à sa discrétion, sans vouloir môme permettre à Jean d'en 
appeler au Pape. L'évêque de Lappe ayant enfin pu s'échapper, vint à Rome 
où un concile assemblé par saint Vitalien cassa la procédure du métropoli- 
tain de Crète et rétablit l'innocent dans tous ses droits. 

C'est de son temps, dit-on, que l'usage des orgues commença dans les 
églises, et lui-même les aurait introduites à Rome : mais ce fait n'est pas 
prouvé. Ce qu'il y a de certain, c'est que saint Vitalien s'appliqua avec le 
plus grand soin à maintenir les traditions du chant grégorien. 

Pour l'érudition, Vitalien pouvait être comparé aux plus savants pontifes : 
il ne fut inférieur à aucun dans son zèle pour propager la religion et dans 
son courage pour la défendre. 

Cf. BUtoire des Pontifes romains, par le chev. Artaud de Montor. 



SAINT THIERRY II, E\T^QUfi D'ORLEANS 

1022. — Pape : Benoit VIII, — Roi de France : Robert le Pieux. 

Thierry, fils du seigneur de Château-Thierry-sur-Marne, et petit-fils de 
celui qui donna son nom à cette ville, vint au monde dans le x" siècle. 11 
méprisa de bonne heure les avantages de sa naissance et les vanités du 
siècle, pour s'appliquer tout entier à l'étude des lettres, aux œuvres de 
miséricorde et aux exercices de piété. Afin qu'il pût mieux conserver son 
innocence et s'instruire davantage, ses parents le mirent au monastère de 
Saint-Pierre-le-Vif, à Sens, où, sous la conduite de son oncle Raynaud, abbé 
de cette maison, il embrassa la vie monastique et y fit de notables progrès. 
Sa réputation alla jusqu'à la cour. Le roi Robert, qui était pieux et lettré, 
et savait distinguer les talents, le fit venir et le garda près de lui pour se 
servir de ses lumières et de ses conseils. C'était l'époque où ce prince entre- 
prit de répudier Constance, son épouse, sous prétexte qu'elle était sa pa- 
rente. Une nuit que cette malheureuse reine était plus que d'ordinaire 
accablée d'amertume, elle vit en songe un vénérable prélat qui avait de 
longs cheveux et la barbe blanche comme la neige, et tenait sa crosse en 
main. 11 regarda la reine et lui dit : « Constance, chasse de toi toute tristesse, 
je suis venu à ton secours. Je suis Savinien, l'un des prélats de ce royaume ; 
je te déclare que, dès à présent, par la grâce de Dieu, tu es délivrée de ton 
ennui ». La reine se réveilla en sursaut, et se sentit fort consolée; puis elle 
alla demander aux personnes qui se trouvaient pour lors dans son palais si 
elles connaissaient un saint nommé Savinien. Thierry répondit que c'était 
le premier archevêque de Sens, martyr, dont le corps sacré reposait à 



SADiT THIERRY H, ÉVÉQUE D'ORlÉàNS. 47 

Saint-Pierre-le-Vif, à Sens, et que si elle s'adressait à ce saint, ses prières 
seraient sans doute exaucées. La reine reçut cet avis avec une joie et une 
dévotion extraordinaires, et se transporta soudain, avec son fils, au monas- 
tère de Saint-Pierre-le-Vif : là, se prosternant devant les saintes reliques, 
elle implora l'assistance du saint. Chose admirable ! cette dévote princesse 
ayant continué ses prières, au bout de trois jours un courrier arriva de la 
part du roi, apportant des nouvelles conformes à ses désirs. Le roi suivit de 
près son message et témoigna plus d'affection que jamais à la reine son 
épouse. Constance, pour remercier saint Savinien, fit mettre ses reliques 
dans de belles châsses d'argent, et se montra aussi très-reconnaissante envers 
saint Thierry, qui fut ainsi également aimé et estimé par le roi et la reine. 
Foulque, évêque d'Orléans, étant mort, Thierry fut élu par la plus saine 
partie du clergé et du peuple pour occuper ce siège : le roi Robert, qui 
connaissait sa science et sa vertu, et qui aimait la ^ille d'Orléans, maintint 
cette élection de tout son pouvoir (1016). Mais l'envie suit toujours la vertu, 
comme l'ombre le corps. Des malveillants cherchèrent à l'exclure et à 
nommer évèque Odolric, jeune ecclésiastique plein d'ambition, qui ne 
recula point devant le désordre et le scandale. Les brigues se changèrent en 
luttes \iolentes où il y eut du sang versé. 

On inventa mille calomnies contre Thierry, de sorte que le Pape et les 
évêques, entre autres Fulbert de Chartres, firent d'abord difficulté de le 
reconnaître. Mais il se justifia dans toutes les formes. Son innocence fut 
reconnue, et Lehery ou Leothéric, archevêque de Sens, assisté de Fulbert 
et de quelques autres évêques, le sacra dans l'église d'Orléans. Pendant la 
cérémonie, Odolric, son compétiteur, vint avec une troupe de soldats armés, 
entra dans l'église et s'avança vers l'autel, le poignard à la main, menaçant 
d'assassiner Thierry sous la main de l'archevêque consécrateur. Mais qui 
peut traverser les desseins de Dieu ? Ni l'évèque consacré ni l'archevêque 
consécrateur ne tremblèrent ; la cérémonie ne fut point troublée ; on se 
contenta de chasser ces furieux. 

Dès que Thierry fut placé sur ce siège épiscopal, il y brilla comme un 
flambeau céleste ; il avait un soin extrême du troupeau qui lui était confié. 
Aux enseignements de la sainte Ecriture, il joignait l'exemple de ses vertus. 
Soulager les pauvres, réprimer les oppresseurs, secourir les opprimés, 
étaient ses œuvres de chaque jour. Jamais sa main ne reçut un présent : il 
cherchait ce qui était utile, non à lui, mais à tous. Odolric, toujours dévoré 
d'envie et d'ambition, ne cessa pas de le persécuter : il atlenta même encore 
à sa vie. Le Saint fut un jour attaqué en chemin par une bande d'assassins 
que cet ennemi avait postés pour le tuer : ils le renversent de son cheval, 
rétendent à terre, le frappent à coups de lances et d'épées, et le laissent 
pour mort, gisant sur le sable. Mais, ô prodige ! celui qu'ils croyaient sans 
vie n'avait pas reçu la moindre blessure ; ses habits seuls étaient déchirés. 
Quelle ne fut pas l'épouvante d'Odolric, qui croyait repaître ses yeux du 
sang de sa victime, lorsqu'il la vit se lever saine et sauve! Touché de cette 
protection éclatante de la main de Dieu, il vient se jeter aux pieds du Saint 
et lui demande humblement pardon de tout le passé. Thierry le lui accorde 
sur-le-champ, sans aucune condition, et veut qu'il tienne le second rang 
parmi son clergé et lui prédit même qu'il sera son successeur. 

Le reste de la vie de notre Saint n'est guère connu. L'hérésie mani- 
chéenne s'étant répandue dans son diocèse vers l'an 1017, il employa tous 
ses soins à l'étouffer. Le septième concile d'Orléans condamna ces perni- 
cieuses erreurs, et le roi Robert punit les hérésiarques obstinés. Le roi 



48 27 JANVIER. 

Robert, que l'histoire d'Orléaus nomme le David français, pour sa valeur et 
piété, secondé en guerre et en paix du secours céleste, aimait beaucoup cette 
ville et sou saint évêque. Comme il assiégeait la ville et le château d'Avallon 
en Bourgogne, forte place qui soutint le siège pendant trois mois, sentant 
approcher la fête de saint Aignan, il s'en vint à Orléans pour la célébrer à son 
aise, selon sa dévotion ordinaire. Pendant qu'il assistait à la grand'messe, 
revêtu d'une chape magnifique et dirigeant le chœur , selon sa cou- 
tume, il arriva qu'au moment où l'on chantait VAgnus Dei les murailles 
de la ville assiégée s'écroulèrent. 11 régnait entre ce bon roi et ce saint 
évêque une entente parfaite ; jamais les deux puissances, la ponliûcale et la 
royale, ne s'étaient mieux accordées pour procurer la gloire de Dieu et le 
bonheur des peuples. Les églises d'Orléans ressentirent par ce moyen les 
effets de la libéralité de ces deux grands personnages. Saint Thierry, dési- 
reux de rendre honneur à Dieu, et de signaler sa mémoire en l'église de 
Sainte-Croix d'Orléans, fit faire un fort beau calice de pur or, pour servir en 
ladite église, au sacrifice delà messe, à consacrer le sang de Notre-Seigneur 
Jésus-Christ, et le roi Robert, joignant sa dévotion à celle du saint évêque, 
fit faire la patène, aussi d'or fin, pour accompagner le calice, et servir à 
consacrer le corps du Rédempteur du monde, afin que le signe de la sainte 
croix lui fût un aide salutaire, et que la passion du Sauveur lui fût une 
parfaite rédemption pour l'âme et pour le corps, comme dit le moine Hel- 
gaud, en la vie du roi Robert. Ce prince rebâtit l'église de Saint-Aignan et 
augmenta son revenu ; il se montra aussi libéral envers beaucoup d'autres 
temples. 

Nous avons déjà dit que Thierry avait de fréquentes relations avec Ful- 
bert, évêque de Chartres; on le voit par les lettres de ce dernier. Dans l'une 
d'elles il remercie l'évêque d'Orléans des avis qu'il lui a donnés, et le prie 
d'excuser le clergé de Chartres s'il ne peut, cette année, aller en procession 
selon sa coutume, à Téglise d'Orléans, parce qu'il est tout entier occupé à 
relever sa propre église, détruite par un incendie. L'église de Chartres 
rendait à celle d'Orléans ce devoir de piété et de reconnaissance, en mé- 
moire, sans doute, de ce que la grâce de l'Evangile était venue d'Orléans 
aux Chartrains, par la prédication du premier évêque d'Orléans, saint Altln. 

Dieu exerça la patience de Thierry et purifia son cœur, sur la fin de sa 
vie, par diverses maladies, fruits de ses austérités et de ses travaux aposto- 
liques. Pour reposer à la fois son âme et son corps, le Saint se retira dans le 
monastère de Saint-Pierre-le-Vif , à Sens. Il lui vint dans cette douce 
retraite le désir de faire un voyage à Rome pour visiter le sépulcre du prince 
des Apôtres et les autres sanctuaires de cette sainte ville. Avant son départ, 
une nuit, étant dans l'église, il entendit une voix venue du ciel qui lui dit : 
« Ne crains point, Thierry, ta demeure est préparée dans le ciel, où le 
martyr saint Sébastien triomphe glorieusement ». Or, c'était la veille de la 
fête de saint Sébastien. Thierry communiqua cette révélation divine au 
moine Adalbert, homme fort religieux, et à quelques autres serviteurs de 
Dieu, et leur dit qu'il croyait que l'heure de sa mort était proche et que s'il 
mourait dans son voyage de Rome, avant d'avoir passé les Alpes, il deman- 
dait que son corps fût rapporté dans ce monastère de Saint-Pierre-le-Vif, 
afin d'être inhumé auprès de ses oncles Séguin, archevêque de Sens, et 
Raynaud, abbé du môme monastère. Après cela il se mit en chemin ; mais 
Dieu convertit ce voyage de Rome en voyage de l'éternité bienheureuse. Car 
arrivé à Tonnerre, petite ville du diocèse de Langres, il fut surpris par une 
grosse maladie qui l'emporta de ce monde le 27 janvier de l'an 1022. On se 



SAINT JEiN, TRENTIÈJ£E ÉVÊQUE DE THERODANNE. 49 

préparait à rapporter son corps à Saint-Pierre-le-Vif, mais Milon, seigneur 
de Tonnerre, qui était son parent, s'y opposa et le fit magnifiquement ense- 
velir dans le monastère de Saint-Michel qu'il venait de fonder. Les miracles 
que Dieu fit en ce lieu, par son intercession, furent si fréquents que la ville 
de Tonnerre le choisit pour son patron. La mémoire de ce Saint y est 
demeurée fort célèbre. Avant 1789, non-seulement on y célébrait sa fête 
solennellement chaque année, le 27 janvier, mais de plus, tous les mardis 
de l'année, en dehors de l'Avent et du Carême, on en célébrait l'office 
canonial, et tous les jours, à Laudes, à la messe et à Vêpres, on en faisait 
mémoire. Ses saintes reliques étaient conservées à Tonnerre avec beaucoup 
d'honneur et de soin ; l'église d'Orléans en possède qui lui furent données 
en 1660. 

Nous nous sommea surtont serri, pour composer l'histoire de cette vie, omise par I6 Père Glry, do 
VSistoire de ^Eglise d'Orléans, par Symphorien Guyon. 



SAINT JEAN, TRENTIEME EA^EQUE DE THBROUANNE' 

1130. — Pape : Honoré II. — Roi de France : Louis VI. 



Saint Jean de Thérouanne a été, on peut le dire, le véritable réformateur, 
et comme le saint Grégoire VII d'une partie du nord des Gaules. Nos ancê- 
tres le comparaient à saint Bernard et faisaient du grand abbé de Clair- 
vaux, de Jean de Thérouanne et de Milon un rapprochement plein d'édifica- 
tion. La vie que nous donnons de ce grand évêque est la traduction abrégée 
de celle qui fut écrite neuf mois après sa mort par Jean Colmieu, son archi- 
diacre. Elle a donc tout l'intérêt d'un document contemporain. 

Saint Jean, l'homme de Dieu, naquit dans l'évêché de Thérouanne, en un 
lieu nommé Warneton que la rivière de la Lys baigne de ses eaux paisibles. 
Ses parents étaient des personnes honnêtes aux yeux du siècle, et craignant 
Dieu. Ils avaient grand soin de faire des aumônes, de donner des vêtements 
à ceux qui étaient nus et de pratiquer avec piété les autres œuvres de misé- 
ricorde. Ils imposèrent à leur fils, au saint baptême, le nom de Jean. Dès sa 
plus tendre enfance il donna des preuves de l'attention spéciale de la divine 
Providence à son égard. Ses progrès rapides dans les premières études litté- 
raires lui attiraient l'admiration générale et faisaient présager qu'un jour il 
serait grand et élevé au-dessus des autres ; il avait, en effet, pour les jeux 
de son âge, beaucoup moins d'ardeur que les autres enfants, et il s'occupait 
sérieusement des choses qu'il avait à apprendre : assister aux pieuses réu- 
nions des fidèles, se conformer aux ordres de ses supérieurs, tel était l'objet 
de ses soins habituels. Quand il fut sorti de l'enfance et qu'il arriva à ce 
point où il s'agit de choisir entre les deux routes qui se présentent, il évita 
prudemment le sentier de gauche, et voyageur éclairé sur le but auquel il ten- 
dait, il entra résolument dans la route étroite et difficile qui était à sa droite. 
Méprisant les vaines fictions des poètes, il appliqua toutes les forces de son 
esprit à la recherche des sens cachés des divines Ecritures, science qui nour- 

1. Thérouanne s été YlUe épiscopale dépoli l'an 500 Josijn'en 1553, où elle tat pri»» et détruite par les 
Espagnols. 

Vies des Saints. — Tome 11. a 



SO 27 JANVIER. 

rit et fortifie l'homme intérieur et le fait avancer dans l'amour de Dieu. Il 
eut surtout deux maîtres remarquables par l'intégrité de leur vie : l'un, 
Lambert d'Utrecht, maître de grande religion et de grande science ; l'autre, 
plus grand encore au jugement de tous, Yves, qui fut depuis évêque de 
Chartres, et qui a bien prouvé sa profonde religion et sa science sublime 
par les monastères qu'il a institués et par les livres qu'il a écrits. Jean fut 
leur élève si docile, il écouta en même temps avec tant d'attention la parole 
intime de celui qui, par son onction divine, sait faire pénétrer dans notre 
cœur tout enseignement parfait, que bientôt on trouvait à peine dans toute 
la France quelqu'un qui fût au-dessus de lui sous le double rapport des 
mœurs ou de la science. Alors il revint dans son pays, apportant avec lui 
des trésors plus précieux que l'or, plus estimables que les pierreries. 

Il demeura quelque temps à Lille, ville célèbre où Baudoin venait de 
fonder une église. Il était membre du clergé nombreux de celte église, mais 
il n'y était guère que corporellement, car son esprit détaché du monde était 
toujours occupé des choses célestes ; il lisait, il priait, il demeurait dans sa 
chambre, il se rendait à l'église toutes les fois qu'il devait s'y trouver. Pen- 
dant que d'autres recherchaient des vanités, des spectacles, ou se donnaient 
en spectacle en jouant eux-mêmes devant le public, il fuyait avec soin 
toutes ces sottises, et s'il lui arrivait de les rencontrer sur son chemin, il 
passait avec gravité en accélérant sa marche et sans même vouloir les 
regarder. Aussi tous vénéraient sa sainteté, plusieurs s'efforçaient même de 
l'imiter. 

Gomme il ne devait rien manquer à cet assemblage de vertus parfaites, il 
résolut de quitter extérieurement le monde, que déjà il méprisait et foulait 
aux pieds dans son intérieur. Il alla donc trouver l'abbé Jean, homme d'une 
grande sainteté, qui en ce moment dirigeait le monastère du Mont-Saint- 
Eloi, distant d'environ trois mille pas de la ville d'Arras, et se mit humble- 
ment sous sa conduite. L'homme de Dieu le reçut avec une joie extrême et 
rendit beaucoup d'actions de grâces au Seigneur, qui lui envoyait une con- 
solation si grande. Comme, en effet, il observait lui-même la règle de saint 
Augustin et qu'il l'avait imposée à ses religieux, il pensa que la religion et 
la prudence de Jean lui seraient d'une très-grande utilité pour parvenir à ses 
fins. En effet, la conduite de Jean dans le monastère fut telle, qu'il était 
utile à tous, et par la parole et par l'exemple. 

Cependant le pape Urbain II, de sainte mémoire, siégeant sur la chaire 
du prince des Apôtres, l'église d'Arras recouvra la liberté dont elle avait 
joui autrefois et fut séparée de l'église de Cambrai. Alors, après avoir prié 
et jeûné, on assembla dans Arras le clergé et le peuple des autres églises 
du nouveau diocèse, et, avec la grâce du Seigneur et l'ordre du vénérable 
'pape Urbain, on fît l'élection selon les canons. Le choix tomba sur Lambert, 
chanoine et grand chantre de l'église de Lille, homme digue d'être revêtu 
des insignes pontificaux. Lambert était parfaitement étranger à ce fait: il 
ignorait ce qui devait se passer quand il répondit à l'invitation qu'on lui fit 
de venir à .\rras. On l'enlève donc, on le traîne malgré lui ; c'est en vain 
qu'il s'oppose de toutes ses forces et qu'il fait entendre ses réclamations ; on 
le place sur la chaire épiscopale. Or, comme Raynauld, archevêque de 
■ Reims, différait de le consacrer, il profita de ce délai et se rendit à Rome 
avec quelques membres de sou clergé, et là, prosterné aux pieds du Pape, 
il sollicita ardemment la faveur d'être déchargé du fardeau qu'on venait de 
lui imposer. Mais le Pape, bien loin d'accéder à ses désirs, voulut le consa- 
crer de ses propres mains et le renvoya à son église comblé de privilèges 



SACrr JEAM, TRENTrÈJIE ÉVÊQUE DE THÉROUANNE. 51 

apostoliques. Alors il se mit à parcourir avec beaucoup de vigilance le champ 
que le Seigneur venait de confier à sa garde. De nombreux désordres s'étaient 
introduits par l'incurie du père de famille. Les épines, les ronces croissaient 
en toute liberté ; l'ivraie inutile étouffait le froment ; la tâche était rude, il 
vit que seul il ne pouvait suffire. Il résolut, en conséquence, d'associer à sa 
sollicitude pastorale plusieurs hommes religieux et prudents, afin que, leur 
donnant à chacun une partie de sa lourde charge, il pût être soulagé et tra- 
vailler sans être accablé sous le faix. 11 choisit, entre autres, le vénérable 
Jean, avec qui il avait vécu do la manière la plus intime, et qu'il avait eu 
pour compagnon d'études des saintes Ecritures sous Yves, leur maître com- 
mun. Mais Jean se mit à refuser et à s'opposer de toutes ses forces à la 
réalisation du vœu de Lambert, tant il avait de peine à quitter, même pour 
un peu de temps, l'état de contemplation dont il faisait ses délices. Il fallut, 
pour l'obliger à céder, que l'évêque eût recours aux censures et imposât 
une peine à toute la communauté où il était. Il fut donc forcé de se rendre, 
et il s'acquitta de sa charge d'archidiacre avec tant d'équité et de désinté- 
ressement, qu'il s'attira l'estime et la vénération profonde de tous ceux avec 
qui il fut en rapport. 

L'église des Morins se trouvait, depuis déjà vingt ans, dans un état 
affreux de persécution au dehors et de troubles au dedans. A l'évêque 
Drogon, d'heureuse mémoire, avait succédé Hubert, qui, après avoir reçu 
une^blessure cruelle, avait cédé à la violence, et s'était réfugié dans le monas- 
tère de Saint-Bertin. Alors un intrus vint s'emparer de vive force du siège 
épiscopal. Cet homme se nommait Lambert de Belle. Aidé du comte de 
Flandres, il brise les portes de l'église de Thérouanne, et y pénètre malgré le 
clergé, qu'il disperse de côté et d'autre ; et pendant près de deux années, il 
possède, ou plutôt il tourmente et persécute cette église infortunée. Toute- 
fois il fut puni de son audace sacrilège, et ceux-là mêmes qui l'avaient élevé 
furent les exécuteurs de la justice divine sur lui, car ils lui coupèrent la 
langue et les doigts de la main droite. On le chassa honteusement, et le 
clergé, d'accord avec le peuple, lui substitua Gérard, qui se mit à prati- 
quer ignominieusement la simonie, à distraire les biens de l'Eglise, et fut 
déposé par le pape Urbain. Alors la confusion fut à son comble ; les archi- 
diacres et les membres du clergé de la cathédrale firent choix d'un chanoine 
de Saint-Omer nommé Erkembode ; mais l'élu refusa opiniâtrement , et 
l'élection fut à recommencer. Ils nommèrent alors Aubert d'Amiens, qui 
venait de recevoir un canonicat dans l'église de Thérouanne, malgré les 
canons qui défendent à un ecclésiastique d'être inscrit à la fois dans deux 
églises de ville. Mais les abbés, de leur côté, n'acceptaient ni l'un ni l'autre 
de ces choix, et, brûlant du zèle de la maison de Dieu, ils désiraient donner 
à ce diocèse un dispensateur digne et Adèle. Ayant donc invoqué le Saint- 
Esprit, et la crainte du Seigneur devant les yeux, ils choisirent Jean archi- 
diacre d'Arras, pour le mettre à la tête de la sainte Eglise de Dieu, car ils 
savaient que sa vie était irréprochable, sa science reconnue partout, et ils le 
trouvaient doué de toutes les qualités convenables pour s'acquitter digne- 
ment d'une administration devenue si difficile. Bientôt, conduits par un ins- 
tinct divin, les laïques se rangèrent à leur avis, et Jean fut aussi l'élu de leurs 
cœurs. Les autres, de leur côté, réclamaient avec beaucoup de bruit, et 
la chose en vint au point qu'on fut obligé de s'en rapporter à la décision 
du Pape. 

Un concile général était en ce moment assemblé à Rome ; la cause 
du diocèse de Thérouanne y fut donc examinée. L'archidiacre Jean, dont la 



52 27 jAiWiKR. 

sainteté était connue partout, fut désigné par le concile et confirmé par le 
Pape évoque de ThérouanDc. Tout cela se faisait à l'insu de celui que l'affaire 
regardait le plus, car on craignait avec raison qu'il ne vînt à se dérober par 
la fuite, et, afin de l'empêcher d'exécuter ce dessein, quand il viendrait à 
connaître son élection, on obtint du souverain Pontife des lettres dans 
lesquelles il lui parlait en ces termes : 

« Urbain, évoque, serviteur des serviteurs de Dieu, à son fils bien-aimé 
Jean, archidiacre d'Arras, salut et bénédiction apostolique. 

« Comme il nous a été rapporté que vous aviez été élu évêque de l'Eglise 
des Morins, par le commun suffrage de tous les hommes religieux, tant du 
clergé que du peuple, nous nous réjouissons grandement. Donc, par Tauto- 
rité du Siège apostolique, nous confirmons et nous corroborons cette élec- 
tion, et par la même autorité nous vous défendons de vous y soustraire pour 
quelque raison que ce soit ». 

On lui remit ces lettres au moment où il s'y attendait le moins, et quand 
il eut vu ce qu'elles contenaient, il fut frappé d'un si grand chagrin qu'il 
s'ennuyait et était las de vivre encore. Il considérait l'énormité du fardeau 
qui pesait sur lui, la difficulté extrême de gouverner une Eglise dont les 
affaires extérieures étaient en désordre, et dont l'intérieur surtout était dans 
l'indiscipline et le relâchement le plus complet. 

Dans l'abattement où le plongeaient ses réflexions, il ne savait où se 
jeter. Enfin il prit un parti et se résolut à naviguer comme il pourrait, et 
avec l'aide du Seigneur, sur une mer orageuse, plutôt que de s'exposer à la 
désobéissance. 

On était à l'an de l'Incarnation de Notre-Seigneur Jésus- Christ 1099. 
Cette même année, le 2 des nones de juin, il reçut l'ordre de la prêtrise, et 
le mois suivant, le 16 des calendes d'août, il fut sacré évêque dans la ville 
de Reims par l'archevêque Mauassès. Il fut reçu à Thérouanne aux acclama- 
tions de joie du clergé, des grands et de lout le peuple, et solennellement 
intronisé dans la chaire pontificale le 9 des calendes du môme mois. 

Qui pourrait, je ne dirai pas énoncer, mais même rechercher d'une ma- 
nière suffisante jusqu'à quel point il fut sobre pour lui-même, juste envers 
ses sujets et son prochain, pieux envers Dieu, dès qu'il fut revêtu de la di- 
gnité pontificale ? Moi qui parle ainsi, je ne dis que la vérité, car j'ai vécu 
près de quatorze ans avec lui, et je ne dis que ce que j'ai vu moi-même ou 
ce que j'ai appris des hommes très-dignes de foi qui l'ont connu dans l'inti- 
mité de sa vie. 

Il obtint dès son enfance le don d'une pudeur si parfaite, il garda par la 
grâce de Dieu une chasteté si grande, que jamais il ne fut même soupçonné, 
bien que nous sachions qu'il ait eu à résister à plusieurs sollicitations do 
femmes qu'aveuglait la concupiscence. Il châtiait avec tant de soin ses au- 
tres sens, que jamais une parole impure ne tombait de sa bouche, jamais 
son regard n'exprimait l'orgueil ou la curiosité, jamais son oreille ne s'ou- 
vrait pour écouter les choses vaines. Il mortifiait son goût et son odorat par 
les règles d'une abstinence sévère. Jamais il ne faisait usage de viande, pas 
même dans sa vieillesse. Trois ans seulement avant sa mort, un prêtre car- 
dinal, légat du Siège apostolique, étant venu lui faire visite et le trouvant 
tellement faible qu'il pouvait à peine marcher et célébrer les saints mys- 
tères, se mit à le prier instamment de changer d'habitude et de se nourrir 
désormais de viande, au moins de temps en temps. Nous nous joignîmes 
humblement à ce prêtre, et nous ne pûmes rien en obtenir. Enfin il fallut un, 
commandement exprès, au nom de Dieu et des Apôtres, et en vertu de 



SAINT JEAN, TRENTIÈME ÉVÊQUE DE TnÉROUANNE. 53 

l'obéissance, pour le contraindre à user quelquefois de viande en très-petite 
quantité. Quant à ses vêtements, il avait soin d'observer en cela une grande 
modestie, n'en portant point de trop précieux, ne les choisissant pas non 
plus trop vils. 

Aussitôt qu'il fut élevé sur le siège épiscopal, il eut soin de s'entourer 
d'hommes d'une religion éprouvée, qu'il choisit pour travailler avec lui 
dans la vigne du Père de famille. 11 avait, en outre, souvent auprès de lui 
plusieurs abbés religieux ayant le zèle de Dieu et s'efforçant de marcher sur 
ses traces : Conon d'Arrouaise, qui fut depuis évêque et légat du Siège apos- 
tolique en France ; Lambert de Saint-Bertin, Bernard de Waten, Gérard de 
Ham, et plusieurs autres. Telle était la société du serviteur de Jésus-Christ ; 
et, dans leur commerce, il trouvait des consolations et de la force pour 
supporter les chagrins et les ennuis de l'exil de ce monde. Ils étaient les 
témoins de sa conduite privée, ils étaient également les témoins de ses 
œuvres publiques; et toujours ce qu'il disait aux autres de faire, il en avait 
le premier donné l'exemple dans ses œuvres ; sa prédication était toujours 
d'accord avec son action. Toujours il était occupé à la néditation spiri- 
tuelle, ou bien à la lecture des livres saints, ou bien encore à des conversa- 
tions sur le mépris du monde et l'amour de Dieu, ou bien, seul avec Dieu, 
il se répandait en prières ardentes pour lui-même et pour ceux qui lui étaient 
confiés. L'évêque était le premier aux veilles de la nuit, aux offices du 
matin ; il était dur pour lui-même et indulgent pour les autres, jusqu'au 
point d'éviter de troubler leur repos par le moindre bruit, quand il lui arri- 
vait de devancer l'heure de la prière commune. Il se retirait ensuite dans le 
secret de son cœur, et là, après avoir chassé le trouble des pensées du siècle, 
il priait dévotement son Père céleste et demeurait dans cet exercice de la 
méditation ou de la lecture jusqu'à l'heure de Prime ; puis, après Prime, il 
faisait de même jusqu'à Tierce. Ensuite il se préparait à la célébration de la 
messe, devoir dont il s'acquittait par lui-même tous les jours, ou du moins 
très-fréquemment. A sa table on faisait chaque jour une lecture sacrée, de 
sorte que l'homme intérieur recevait sa nourriture en même temps que 
l'homme extérieur prenait la sienne. 

Dans les premiers temps de son épiscopat, il commença par réparer 
extérieurement et intérieurement l'église de Sainte-Marie de Thérouanne, 
qu'il avait trouvée dans un état complet de délabrement. Il la rebâtit même 
en grande partie, et quand il eut, à l'aide du bois et de la pierre, réédifié ce 
temple extérieur, avec d'autres bois spirituels et d'autres pierres vivantes, 
il le rétablit d'une manière bien plus utile, car il fit venir tous les ecclésias- 
tiques savants et de bonnes mœurs qu'il put trouver et qui n'étaient inscrits 
dans aucune Eglise, c'est-à-dire, qui n'avaient point de bénéfice, et il leur 
assura une pension convenable et suffisante prise sur les revenus de l'Eglise. 
Nous savons, et en toute vérité nous rendons témoignage que, dans tout le 
temps de son pontificat, il s'abstint tellement de tout esprit de cupidité, que 
jamais, ni par un moyen ni par un autre, il n'exerça la plus petite exaction 
sur ses sujets, clercs ou laïques. Jamais même il ne voulut percevoir les 
amendes que les lois imposent (dans certains cas de violation des constitu- 
tions ecclésiastiques), bien que plusieurs l'aient blâmé d'agir ainsi. Aussi 
arriva-t-il que le clergé fut plus utile et plus vénéré dans l'Eglise de Dieu, et 
que les malveillants n'eurent plus d'occasion de décrier les prêtres du Seigneur. 

Il s'efforça, tant par ses paroles que par son exemple, de ramener dans 
la bonne manière de vivre d'autres ecclésiastiques de ce diocèse qui, depuis 
longtemps déjà, marchaient par les voies larges du siècle et suivaient les 



54 27 J^UVYIER. 

désirs de la chair. Il en trouva qui étaient infectés de la peste de la simonie, 
et il résolut d'employer toutes ses forces à la combattre et à l'anéantir. Les 
églises d'Ypres et de Formeselles étaient dans les mains d'hommes souillés 
par cette hérésie ; il les leur enleva par les voies canoniques, et loua la vigne 
du Seigneur à d'autres laboureurs. Quand il eut ainsi délivré l'église d'Ypres, 
après l'avoir tenue quelque temps sous sa garde immédiate, il la donna à des 
frères réguliers, mit à leur tête un abbé, et la leur confia pour toujours. 
11 réforma complètement Formeselles, et dans ces deux églises on suivit 
désormais la règle de saint Augustin, et tous les revenus furent mis en 
commun. Il institua en outre, en différents lieux, sept monastères et davan- 
tage môme ; il y plaça des congrégations de moines ou de clercs résolus 
à vivre selon la règle des Apôtres. Quant aux autres ecclésiastiques qui 
avaient h régir le peuple de Dieu selon les difl'érents degrés de la hiérar- 
chie, il savait, ou les avertir, ou même les forcer de veiller avec soin à l'ac- 
complissement des devoirs de leur charge et à la pratique des vertus. 

Il nous souvient qu'un fils d'iniquité, poussé par le conseil de méchants 
hommes dans lesquels le démon agissait, voulut un jour lui ôter la vie. Dieu 
seul fut son protecteur et empêcha les ruses de l'ennemi de nuire à ce 
juste. Il traversait un petit village par lequel on savait qu'il devait passer. 
Voici tout à coup qu'un furieux se jette sur lui, une lance à la main, et 
cherche à le frapper. Le prêtre du Seigneur se retourne aux cris qu'il entend 
retentir derrière lui ; il regarde l'assassin sans trembler, sans chercher à 
fuir, bien qu'il fût alors à cheval et son ennemi à pied ; l'homme de Dieu 
ne craignait point la mort, il la désirait, afin d'être plus tôt avec Jésus-Christ. 
Alors arriva un prodige de la puissance divine : le trait lancé par le mé- 
chant s'arrête au milieu des airs et demeure suspendu au-dessus de la tête 
du pontife. L'ennemi n"a pour lui que la honte ; il s'enfuit, et le Saint défend 
de le poursuivre. Mais Dieu se chargea de la vengeance, et l'assassin, aussi 
bien que ses complices, moururent bientôt, après avoir été affligés de plu- 
sieurs châtiments. 

Cependant les bonnes œuvres du saint évêque l'avaient rendu un objet 
de complaisance aux yeux de Dieu, et d'amour pour les hommes bons et 
vertueux. Ce que l'on apprenait de lui par la renommée était grand sans 
doute, mais on avait de lui une idée bien plus grande encore quand on se 
trouvait en sa présence. Son visage était orné d'une sorte de beauté angé- 
lique ; sur sa face rayonnait sans cesse quelque chose de divin ; il était 
comme entouré d'une sphère de respect, on ne pouvait le voir sans le véné- 
rer aussitôt, sans se sentir entraîné vers lui par une irrésistible attraction du 
cœur. 11 avait tant de familiarité et de crédit auprès du pape Paschal II, 
d'heureuse mémoire, qu'il le regardait comme un de ses plus chers amis. 
Aussi il obtenait de lui tout ce qu'il lui demandait, entre autres des privi- 
lèges pour les monastères qu'il avait fondés. Le même Pape avait tant de 
confiance dans son intégrité et dans sa sagesse, qu'il le délégua souvent 
pour traiter à sa place différentes affaires concernant des églises ou des 
personnes. Il lui confiait aussi le soin de gouverner d'autres églises pri- 
vées de leurs pasteurs. Cependant Jean ne se glorifiait point de toutes 
ces prérogatives ; il n'en usait même ordinairement point, ou tout au 
plus agissait-il assez pour ne pas être exposé au péché de désobéissance. 
Nous pourrions en dire bien davantage sur ce sujet ; mais ce peu de détails 
suffira pour rappeler la mémoire des vertus de notre saint pasteur. 

Il est cependant un fait qui ne doit pas être passé sous silence et que 
depuis longtemps on désirait voir tracé par écrit. Environ quinze ans avant 



SAINT JEAN, TRENTIÈME ÉVÊOUE DE THÉROUANUE^ 55 

sa mort, il parcourait son diocèse, selon ses habitudes de sollicitude pasto- 
rale, lorsqu'il arriva dans un endroit appelé Merckem (entre Dixmude et 
Ypres), où il reçut l'hospitalité. Il y avait auprès du parvis de l'église un 
ouvrage de fortification, sorte de château-fort très-élevé, bâti depuis lon- 
gues années par le seigneur de cette terre. Un fossé large et profond entou- 
rait ce château qui n'avait de communication avec le reste du village que 
par un pont soutenu sur des poutres de distance en distance, appuyé d'une 
part au bord extérieur du fossé, et de l'autre au rempart même de la forte- 
resse, où Tonne pouvait ainsi pénétrer qu'après avoir monté le long de ce 
pont disposé en pente. Le pontife était logé dans ce château avec sa suite 
nombreuse et vénérable. Après avoir imposé les mains et administré 
l'onction fortifiante du chrême sacré à une grande foule de peuple dans 
l'église et dans le parvis, il retourna à son logement pour changer d'ha- 
bits, parce qu'il avait ensuite à bénir un cimetière destiné à recevoir les 
corps des fidèles. Comme il descendait du château et qu'il était vers le mi- 
lieu du pont, à une hauteur de trente-cinq pieds au moins, il s'arrêta ; il 
était alors entouré d'une foule nombreuse qui le précédait et le suivait, 
l'accompagnait à sa droite et à sa gauche. Tout à coup le pont fléchit, se 
brise, et, au milieu d'un craquement horrible et d'un nuage de poussière, 
tout ce peuple est précipité dans le fossé avec son évêque. Ici se présente à 
mon esprit le naufrage de l'apôtre saint Paul, quand Dieu accorda à ses 
prières la vie de toutes les personnes qui étaient avec lui. De même en fut- 
il cette fois, car, malgré le pêle-mêle de tout le monde, malgré la chute 
des poutres, des planches et de tant de matériaux de construction, per- 
soime ne fut blessé ; et Jean lui-même, le visage toujours aimable et gai, 
n'ayant de l'eau que jusqu'aux genoux, se débarrassa, rendit grâces à Dieu 
et s'écria : Le démon a voulu empêcher l'œuvre de Dieu, mais il ne pré- 
vaudra pas, car Dieu est toujours avec nous ; puis, sans s'arrêter un instant, 
il alla bénir le cimetière. 

Des vertus si éclatantes, des témoignages si extraordinaires de la pro- 
tection de Dieu, avaient déjà beaucoup contribué à répandre dans le pays la 
réputation de sainteté du digne évêque des Morins. Les œuvres qu'il opérait 
confirmaient chaque jour ce sentiment général. Sa sagesse se manifesta 
d'une manière éclatante dans différents conciles, en 1099 à celui de Saint- 
Omer, en 1114 à celui deBeauvais, 1113 à ceux de Reims et de Châlons. 
Parmi les églises qu'il a relevées ou édifiées, on cite sa cathédrale, qu'il 
reconstruisit de fond en comble. Il consacra en 1099 l'église de Loo, près 
de Dixmude ; en 1106 celle d'Arrouaise, destinée à devenir la maison-mère 
d'une nombreuse congrégation, et en 1123 l'église de Nonnenbosche, abbaye 
de Bénédictines, fondée dans un lieu champêtre, nommé Rumettre, auprès 
d'Ypres. A diverses époques il accorda des privilèges à l'abbaye d'Andres, 
établit des chanoines réguliers à Choques, près de Béthune, réforma l'ab- 
baye de Saint-Pierre de Gand ou Blandenberg, fit en différents lieux des 
donations, ou porta des règlements pour maintenir la ferveur et l'esprit de 
régularité. Le zèle du bienheureux Jean n'était pas restreint aux bornes de 
son diocèse, et sa sagesse bien connue faisait que beaucoup recouraient à ses 
conseils, quelquefois même à son intervention dans leurs difficultés. Yves de 
Chartres lui-môme réclama son concours dans une affaire importante, où il 
s'agissait de l'élection d'un évêque à Beauvais. Il s'adressa à lui comme à 
celui des évoques de la province de Reims qui pouvait le plus influer auprès 
de son archevêque, pour repousser un sujet indigne, que, contre la défense 
expresse du Pape, on voulait placer sur ce siège épiscopal. Le docte évêque 



fîfi 27 JANVIER. 

de Chaitres envoya sa lettre à Lambert d'Arras et à Jean de Thérouannc, tous 
deux ses anciens élèves et les plus chers de ses disciples. « Toujours », leur 
dit-il, « vous avez eu à cœur de repousser les loups qui voulaient entrer 
dans les bergeries du Seigneur, et, comme des gardiens fidèles dans la mai- 
son de Dieu, de les attaquer s'ils approchaient. Nous exhortons donc votre 
religion à faire aujourd'hui par obéissance ce qu'autrefois vous faisiez par 
amour de la justice. Vous donc qui êtes suffragants de l'église de Reims, 
avertissez votre métropolitain, afin que, selon la teneur des lettres que le 
Pape a envoyées aux habitants de Beauvais, il exhorte les clercs de cette 
église à faire, comme c'est leur devoir, une élection canonique ». Dans une 
autre circonstance, où il s'agissait de l'élection d'un évêque pour l'église 
de Tournai, qui depuis l'épiscopat de saint Médard était réunie à celle de 
Noyon, le bienheureux Jean se prononça encore avec une sainte liberté pour . 
que l'on suivît les instructions données par le Pape. Cette confiance du 
souverain Pontife envers le vénérable évêque de Thérouanne se produisit dès 
les premiers temps de son épiscopat. 

11 eut beaucoup à souffrir pendant les trois dernières années de sa vie. 
Il était chaque jour témoin de choses qu'il ne pouvait voir sans une extrême 
douleur. Car après la mort du glorieux serviteur de Dieu, Charles le Bon, 
comte de Flandre et martyr (H27), la terre fut abandonnée aux mains 
de l'impie, selon ce que dit l'Ecriture. 11 n'y avait plus que vols et bri- 
gandages, fraudes et parjures, pillages et incendies, homicides et combats. 
Toutcela affligeait profondément le cœur si plein de charité de notre bonPère. 

Deux mois avant sa mort, il commença à éprouver un grand dégoût 
pour la nourriture ; il ne pouvait plus prendre qu'un peu de lait. Des symp- 
tômes plus graves s'étant déclarés, il fit venir les prêtres de l'église, qui, 
selon l'autorité apostolique, l'oignirent d'huile sainte et répandirent sur lui 
la prière de la foi. 11 avait d'abord confessé ses péchés, puis il reçut le corps 
sacré et le sang du Seigneur, donna à tous le baiser de paix et les congédia 
afin de s'unir plus étroitement à Dieu par la contemplation. 11 fit donner 
aux pauvres tout ce qu'il avait, afin de suivre, pauvre, le Christ, son maître, 
pauvre lui-même, et n'ayant point eu sur la terre un lieu pour reposer sa 
tête. Il donna à l'église ses manuscrits, ses vêtements, les vases sacrés qu'il 
avait en grand nombre ; puis il ne songea plus qu'à prier et à converser 
doucement sur les choses du ciel avec ses amis intimes. 11 nous prédit alors 
plusieurs choses que nous avons vues se réaliser depuis, et régla l'ordre de 
sa sépulture, gardant jusqu'à la fin l'usage de toutes ses facultés qui avaient 
toujours été si éminentes. 11 avait défendu de laisser entrer personne, à 
moins qu'il n'en donnât lui-même la permission. Cependant une foule im- 
mense était à la porte, accourue de la ville et du dehors, des parties les 
plus éloignées du diocèse. Hommes et femmes de tout rang étaient là, 
attendant humblement qu'il leur fût donné de recevoir la bénédiction du 
saint prélat. Ils espéraient, disaient-ils, qu'on ne refuserait point à des 
enfants de voir une dernière fois leur père bien-aimé. Ils demandaient, ils 
suppliaient, ils se plaignaient et se lamentaient ; plusieurs môme avaient fait 
le serment de ne point s'en aller sans avoir été admis. Vaincus par tant 
d'importunités, nous en dîmes quelques mots au saint évêque ; il fit un 
signe de tête qui leur permit d'entrer. Ils entrèrent alors dans le plus grand 
silence ; il ouvrit les yeux , leva la main et les bénit. D'autres personnes 
viennent alors de tous côtés ; nous les introduisons dans le même ordre 
à d'assez longs intervalles de temps, puis nous les congédions. Lui, cepen- 
dant, persévérait dans son silence, les yeux presque toujours fermés; il 



SAINTE DÉVOTE, PATRONNE DE MONACO. 57 

était livré à une contemplation et à une prière non interrompues. Ses dou- 
leurs étaient très-vives ; mais il avait tant de patience qu'il était là, étendu, 
tranquille et silencieux, sans proférer aucune plainte, aucun gémissement. 
Enfin, à la seconde férié de la semaine, à la première heure du jour, il 
commença à entrer dans l'agonie. Alors, suivant sa volonté, nous le posâ- 
mes sur un cilice recouvert de cendres ; on ouvrit les portes, les clercs et 
les moines accoururent et nous nous mîmes à psalmodier avec beaucoup 
d'attention et de ferveur. Mais tout le monde pleurait tellement, les gémis- 
sements et les lamentations des hommes et des femmes étaient si nombreux 
et si forts, que l'on ne savait plus distinguer les voix de ceux qui psalmo- 
diaient d'avec les accents de ceux qui pleuraient. Nous parcourûmes ainsi 
la plus grande partie du Psautier; nous répétions pour la seconde fois l'of- 
fice de la recommandation de l'âme, lorsqu'enfln cette âme fidèle se dé- 
pouilla du fardeau pesant de son corps qui paraissait jouir d'un doux som- 
meil, et s'avança pour entrer en possession de ce repos de l'immortalité 
pour lequel il avait tant soupiré et tant travaillé. Il a toujours tenu la foi 
catholique, il a persévéré jusqu'à la fin dans les bonnes œuvres ; aussi la 
miséricorde du Seigneur lui a donné la couronne de gloire. H sortit de ce 
monde l'an de l'Incarnation de Notre-Seigneur Jésus-Christ H30, le 27 jan- 
vier, à la troisième heure du j our, après avoir gouverné l'église de Thérouanne 
pendant trente ans, six mois et trois jours. 

Pendant plusieurs jours, son corps fut exposé publiquement à la véné- 
ration des fidèles. 

Les évêques d'Arras et d'.Vmiens firent la cérémonie des obsèques avec 
une pompe extraordinaire. Le corps du Saint fut inhumé dans son église 
cathédrale. 



S" DÉVOTE, PATRONNE DE MONACO, VIERGE ET MARTYRE (300). 

Dévote, vierge, née, comme on le rapporte, à Mariana, ville autrefois importante de l'ile de 
Corse, souffrit sous les empereurs DiocléUen et Maximien le martyre pour Jésus-Christ. Elle avait 
30 le bonbeur de rencontrer pour nourrice une femme chrétienne, qui lui communiqua avec son 
lait le précieux aliment de la religion. Ayant appris la prochaine arrivée dans la Corse d'un envoyé 
romain qui venait pour exciter la persécution contre les chrétiens, elle se retira dans la maison 
d'Eutice, patricien et sénateur ; et là, vaquant le jour et la nuit à la lecture des livres saints, à 
l'oraison et aux jeûnes qu'el'e observait continuellement, excepté le jour de la résurrection du Sei- 
gneur, elle se préparait, comme si elle avait eu le pressentiment de l'avenir, au combat suprême 
qui l'attendait. Eutice l'avait souvent exhortée à tempérer quelque peu l'austérité de son genre de 
vie ; mais il finit par comprendre combien était vraie la réponse qu'elle avait coutume dé lui faire, 
savoir : qu'elle trouvait une sufGsante réfection dans les dons célestes que Dieu lui accordait ; sons 
la maigreur et la pâlenr de visage de la jeune fille, il vit paraître une effusion de lumière divine 
dont il avait peine à soutenir l'éclat. 

n vint donc de Rome dans l'ile de Corse un président du nom de Barbare, et la délation lui fit 
bientit connaître qu'il y avait, cachée dans la maison d'Eutice, une vierge chrétienne à qni l'on ne 
pouvait persuader de répudier le Christ ni de vénérer les dieux. Le président propose alors à Eutice 
de la lui envoyer, certain de la faire changer d'avis par les menaces ou par les tourments. Eutice 
répond qu'il a une telle estime pour la vierge, qu'il ne saurait la livrer k aucun prix. Sur cela le rusé 
président suspendit l'exécution de son dessein, et craignant que l'affaire ne fût pas pour lui sans 
péril, s'il s'engageait dans une lutte avec un homme de ce rang et de cette autorité, il pensa qu'il 
valait mieux se débarrasser déjà d'Eutice. A quelque temps de là le sénateur succombait an poison, 
et incontineat Dévote était saisie et traînée devant le tribunal. Sommée de sacrifier aux dieux, elle 
lépondit qu'elle rendait chaque jour, dans la pureté de son cœur, un coite an vrai Dieu; quant à 



58 27 J.VNVIER. 

des dieux de cire, d'argile et de pierre, attendu qu'ils ne sont rien que des simulacres, ouvrages 
faits de la main de rhomme, qui n'ont ni raison, ni sentiment, elle les méprisait souverainement. 
 cela Barbare, transporté de fureur, ordonne qu'on la traîne sur un sol rocailleux et inégal, enfla 
qu'on la suspende au chevalet, où, pendant qu'elle expirait, on vit sortir de sa bouche une blaocba 
colombe qui prit son vol en haut el disparut dans le ciel. 

Comme l'ordre avait été donné de brûler, le jour suivant, le corps de la vierge, deux clercs, 
qui se cachaient dans les environs par la crainte des païens, avertis par une vision céleste, l'en- 
levèrent Il nuit, l'embaumèrent avec le secours de plusieurs jeunes filles chrétiennes et le déposè- 
rent dans une embarcation pour le transporter en Afrique. Mais le vent étant devenu plus fort, et 
la barque, qui était restée assez longtemps à sec sur le rivage, s'affaissant un peu par !*eau qu'elle 
recevait, le batelier dut travailler beaucoup durant une bonne partie de la nuit, si bien qu'ensuite, 
vaincu par le sommeil et ta fatigue, il s'endormit un peu. Et voilà qu'il lui sembla voir Dévote 
qui l'avertissait que le vent et la mer étaient maintenant calmes, et que la barque était et serait 
désormais impénétrable à l'eau; qu'il devait se diriger du coté où lui et le prêtre qui était avec 
lui verraient s'envoler une colombe sortant de sa bouche, jusqu'à ce qu'ils arrivassent en un lieu 
nommé Monachon *, des moines. Alors le batelier se levant et obéissant à la parole qu'il avait 
entendue, parvint heureusement au port d'Hercule Monécus (Monaco), précédé de la colombe qui 

1. Etymologie de Monaco. — Les princes de Afonaco, seigneurs des Baux. — Tradition provençale sur 
les rots Mages , dont un des descendants fat fondateur de la ville des Baux. 

Cette dtyTQologle de Monaco, qne le Propre de Corso fait venir de MonacuSy moine, nons paraît on 
peu hasavd(5e, surtout si l'on considère que le souvenir d'Hercule est mêlÔ à cette dénomination; car 
longtemps avant que le monde eût même l'idée de l'institution monastique, la ville s'appelait Afonos oikoa, 
EerculU ou Hercuîis Monœci Portus, ce qui nous semble vouloir dire maison unique on Isolée d'Hercule. 
La cité fut-ello appelée ainsi parce que, comme on l'a encore dit, Hercule, jaloux des autres dieux, n'y 
souffVit qne son temple et que son culte k lui? H suflSt d'avoir énoncé cette supposition pour ranger le fait 
dans le domaine de la mythologie païenne. Il nous semble plus probable que des navigateurs grecs, 
frappés de l'étroitesse du passage de Gibraltar, dont la création était attribuée à Hercule, qai aurait 
fendu la montagne en deux pour permettre aux deux mers de se réunir; il nous semble plus probable, 
disons-nous, que ces navigateurs, se plaçant sous les auspices d'Hercule, lui auront consacré la colonie 
qu'ils fondèrent sur le microscopique promontoire de Monaco. Quant à l'idée d'isolement, pour qui a tu 
les lieux, elle vient naturellement îi l'esprit : il serait difficile, en effet, d'asseoir une autre ville à droite 
ou à gauche de Monaco. La langue de terre sur laquelle elle est assise est environnée d'eau de trois côté» 
et adossée par le seul côté qui la rattache à la terre à une très-haute montagne. La principauté de 
Monaco appartient depuis la fin du xo siècle k la famille des Grimaldi, originaire de Gênes. En 1642, 
Honoré de Grimaldi secoua le Joug des Espagnols avec l'appui de Louis XIII. En compensation des fief» 
d'Espagne que cette rébellion lui fit perdre, le monarque français lui abandonna le duchrf de Valentlnols, 
le comté de Carlndez et la baronnle de Calvinet en Auvergne, la baronnie de Buis en Dauphlné et celle 
des Baux en Provence. 

Notre Intention n'est pas de dire comment les princes de Monaco ont perdu successivement tous leurs 
apanages et en sont réduits aujourd'hui au seul rocher dont ils tirent leur nom : tant il y a des noms 
fatidiques 1 Nous voulons seulement, puisque l'occasion s'en présente, dire un mot de la seigneurie des 
Baux, qui leur a Jadis appartenu et à laquelle se rattache nue tradition religieuse très -intéressante. £n le 
consignant ici, nous la sauverons peut-être de l'oubli. 

Derrière la petite chaîne des Alpines ou, pour être plus précis, sur leur fianc méridional, en face de 
la plaine aride de la Cran et des campagnes marécageuses d'Arles, Dieu a taillé dans le roc, sur des pro- 
portions gigantesques, l'une des plus grandes scènes de désolation dont 11 ait été donné h l'sll humain de 
contempler les sublimes horreurs. C'est un cataclysme de la nature arrêté tout h coup à l'apogée de son 
développement et respecté dans tout son désordre depuis des siècte-> par l'action du temps et par la main 
de l'homme. Il n'y a Ik, en effet, qne dOB collines horriblement tourmentées et des roches colossales 
entassées Jes unes sur les autres. Nous n'essayerons pas de décrire le spectacle qui s'y déroule à nos 
regards; nous aimons mieux renvoyer nos lecteurs à. la Divine Comédie du Dante, qui avait, comme on 
l'assure, cette vallée de deuil sous les yeux qaand 11 écrivait le douzième chant de scu Inferno. 

Or, à la cime dn roc abrupt et escarpé, surplombant à l'orient tout ce pêle-mêle de montagnes et de 
eolUnes renversées, s'élève la petite ville des Baux. Au xive siècle, la ville des Baux avait une population 
de quatre mille âmes; elle n'en compte plus aujourd'hui que cinq cents I Bâtie dès les premiers siècles de 
notre ère, en 888, dit-on, elle devint, à la fin dn ze siècle, le fief principal d'une maison puissante dont 
le nom se rencontre a chaque page dans les Annale$ du Midi delà France, Son fondateur ne serait autre, 
il en croire La Pise (d'Orange) et autres historiens, qu'un prince, éthiopien de naissance, mais indien 
d'orlt;Ine, Balthazar, arrière-petit-fils du Mage du même nom quel'étoileconduisltjusqu'hrétable de Bethléem; 
aussi la maison des Baux, en souvenir de son origine, portait-elle sur son écusson de gupulfs à t'éloile 
d'argent irradiée en seize rais, et son cri de guerre était : A l'azar, Bautézarl (Au hasard, BalthazarîJ 

Hommes h l'humeur excessivement turbulente et remuante, les princes des Baux prirent une large 
part aux événements qui signalèrent le moyen âge en Provence. Il n'y a, en effet, en ces temps reculés, 
ancuno guerre, aucune expédition, aucun combat oîi Ils ne furent noblement représentés. Possesseurs de 
terres Immenses, qui étalent disséminées par toute la Provence et qu'ils avalent appelées de leur propre 
nom Terres Dnns-ienques, Ils profitèrent des invasions barbares afin de former une puissance qui fût assez 
forte pour tenir tête durant trois siècles aux rois d'Arles et autres souverains de la contrée. Il fallut, en 
1631, le canon de Lonls XIH pour faire rendre le dernier soupir k la féodalité provençale qol s'était, pour 



SAINT GAMRT.BRRT, CTOi EN BAVIÈRE. 59 

lui montrait le chemin, et qui s'arrêta en cet endroit, c'est-à-dire entre Nice et Albintemclium 
(Vintimille). Depuis lors sainte Dévote est honorée avec une grande célébrité dans ce pays, où l'on 
rapporte qu'on l'a vue plus d'une fois apparaître au sommet de la citadelle pour la délivrer des 
ennemis. Cependant les Corses, pour n'être pas privés de tout gage de sainte Dévote, leur compa- 
triote, qu'ils vénèrent comme la patronne principale de leur lie, obtinrent des habitants de Monaco, 
en 1ËS7, quelques-unes de ses reliques pour les conserver et les vénérer. 

Une culombe qui guide l'esquif où se trouvent ses reliques, est l'attribut de sainte Dévote. 

Bré). d'Âjaccio. 



SAINT MAIRE, ABBÉ DE V.AL-BENOIS' (vers 353). 

Saint Maire était d'Orléans et d'une naissance honnête, quoique médiocre. Devenu moine dans 
an monastère de sa ville natale, il s'engagea avec zèle dans la milice de Dieu par la pratique du 
bien. 11 se faisait remarquer entre tous ses frères par l'eicellente pureté de ses mœure et l'inno- 
cence de sa vie ; c'est pourquoi, avec l'assentiment de Gondebaud, roi de Bourgogne, les frères dn 
monastère de Bodon ou Val-Benois , dans le diocèse de Sisteron, le choisirent pour leur abbé, élection 
qui fut confirmée par l'autorité de l'évêqne Jean qui gouvernait alors cette église. La charité et la 
prudence de Maire répondirent admirablement à ce qu'on attendait de lui. Attentif à Dieu seul, il 
édifiait en loi et dans les siens le nouvel homme sur les ruines du vieui, étant pour tons un exem- 
plaire de bonnes œuvres, comme dit l'Apôtre, en doctrine, en sainteté, en gravité. Le pouvoir des 
miracles se développa chez ce dispensateur fidèle en même temps que la sainteté. D ordonna à un 
muet de parler, à un sourd de l'entendre ; il ouvrit les yeui d'un aveugle pour lui faire voir un 
paralytique qui marchait ; il arrachait aux maladies leurs victimes et à la mort sa proie ; il attirait 
sur les pécheurs le pardon de Dieu. Il s'endormit dans le Seigneur vers le milieu dn vi» siècle, le 
27 de janvier. Après l'heureui décès de Maire, lorsqu'un temps considérable se fut écoulé, que la 
craanté de certaines nations (les Sarrasins et les Normands) eut presque dépeuplé la France, et 
que les monastères du Christ furent devenus des déserts, le corps de l'homme de Dieu dérobé par 
quelques hommes, fut porté, par nne disposition de Dieu, dans la ville de Forcalqnier, où il reçoit 
les hommages pieux dn peuple et du clergé. 



SAINT GAMELBERT ', CURÉ EN BAVIÈRE (vers l'an 800). 

Cei homme de Dieu naquit en Basse-Bavière, dans un village dont le nom moderne est Mî- 
chaelsbuch', non loin de l'endroit où l'Isar, qui vient des Alpes du Typol, se jette dans le Danube. 
C'était au commencement du viip siècle, c'est-à-dire à une époque où la religion catholique flo- 
hssait déjà au milieu des races allemandes. 

Les parents du jeune Gamelbert étaient des propriétaires auxquels leurs bieos safâsaieai et qui 
vivaient aussi saintement que le comporte le siècle. 

ainsi dire, retranchée derrière les mnrailles de leur petite capitale. Les ruines des fortîacatîoiis de celle-ci 
attestent hautement quels forent les efforts du roi très-chrétien et de se» troupes pour amener la reddi- 
tion de cette place que la nature avait fortifiée plus encore que l'art lui-même. Ces ruines lont aussi 
imposantes que le site oh elles se trouvent : ce ne sont que maisons gothiques abandonnées, murs k demi 
écroules, voûtes ogivales disloquées, tourelles mutilées, créneaux brisés, colonnes renversées, en un mot 
dévastation partout et désolation de tons les côtés; aussi la population des Baux o'a-t-elle pour abri que les 
décombres des habitations princières et des demeures seigneuriales. 

1. Alias Mary, Marins, Maure. — La- Val-Benois correspond au latin Vallis Boionensis. Lei anteura qui 
ont traduit par Beuvons ou Beuvoux se sont donc trompés. Il n'y a point de lieu, dans rancîen diocèse de 
Sisteron, qui porte exactement ce nom. Le village de Bevons, situé à une lieue de la ville, n'offre aucune 
trace de monastère, tandis que l'on voit les ruines de l'abbaye de La-Val-Bsnois dans le village do 
Saint-May : ce nom de Saint-May est évidemment l'altération de Marus ou Mariia, 

2. Alias Gamulbert. Âmelbert, Amslbert. 

3. En notre langue hêtre Saint-Michel^ ce qui est la traduction exacte dn fagetum, appellation moyeii 
fige de cette localité. 



60 27 JANVIER. 

Son père eût voulu fïiiâde lui uu soldat : pour lui faire prendre goût au uoble métier, il s'amu- 
sait à le ceindre d'un sabre onà lui faire endosser l'uniforme : l'enfant jetait l'armure dont on le 
révélait et ne témoignait que du dédain pour ces habits guerriers. Ses frères et son père indignés 
le traitaient de lâche; celui-ci le condamna même à garder ses troupeaux : le vertueux jeune homme 
l'y soumit avec résignation et même avec bonheur. 

Un jour il s'était endormi à côté de ses moutons : à son réveil il trouva an livre sur sa poitrine. 
Il comprit qu'il lai était ordonné de s'instruire et alla trouver des prêtres qui l'initièrent à l'étude 
des saintes lettres. Ce qu'il lisait et apprenait n'était pas pour lui lettre morte. Ayant entendu ses 
pieux maîtres dire que la vie et la mort sont en la puissance de lu lanr/ue, il défendit à tout 
jamais à ses lèvres de pronODcer non-seulement une parole nuisible, mais encore une parole 
oiseuse. 

Cependant il était parvenu à ce point où l'adolescent devient jeune homme. Sa vertu autant que 
M piété excita l'envie de l'enfer. Comment le faire tomber? 

Sobre à l'endroit du boire et du manger, fidèle au devoir de la prière, économe de paroles, 
Gamelbert veillait sur son corps aussi bien que sur son cœur. L'ennemi du salut l'attaqua de la 
même manière que plus tard Thomas d'Aquin, de la même manière qu'il attaque la plupart des 
jeunes gens. Et que ceci soit un avertissement aux parents. Saint Gamelbert vivait au viii» siè- 
cle, c'est-à-dire à mille ans de distance de cous. Eh bien ! le démon se servit pour le faire tomber 
des mêmes moyens qu'il emploie encore contre nos enfants aujourd'hui : de la séduction des mau- 
vaises mœurs. Dans ces occasions la fuite est le seul moyen de salut : notre Saint quitta brusque- 
ment la personne qui le tentait et alla mettre sa chasteté sous la protection de Dieu. 

Mais le berger de Michelsbuch avait été jugé digne du sacerdoce. Sur ces entrefaites son père 
mourut. Il reçut pour sa part d'héritage la maison où il avait vu le jour, avec les terres qui en 
dépendaient et l'église du village : il en prit possession comme pasteur encore plus qne comme 
propriétaire. 

Rome alors, peut-être encore plus qu'aujourd'hui, attirait les âmes pieuses : le saint prêtre en- 
treprit donc un pèlerinage an tombeau des Apôtres. Sur sa roule, dans une maison où il avait reçu 
l'hospitalité, il baptisa un petit garçon qui devait être saint Uthon. 

Après son retour il prit lui-même la direction de sa paroisse et déploya à un degré héroïque, 
dans l'exercice du saint ministère, toutes les vertus nécessaires à un curé de village : la discrétion, 
l'esprit de retraite et de silence, l'hospitalité et surtout la charité. « Il était, dit son biographe, « le 
père des aveugles et des estropiés : sa porte était toujours ouverte aux voyageurs ; les malades et 
les pauvres trouvaient chez lui tous les secours possibles, et aux morts il accordait non-seulement 
U sépulture, mais ses prières s. 

Telle était sa bonté d'âme qu'il rachetait les petits oiseaux pour leur rendre la liberté lorsqu'il 
en trouvait entre les mains des paysans. Il ne permettait pas non plus à ses propres domestiques 
d'aller travailler aux champs ou aux bois lorsque le temps menaçait d'être mauvais. 11 affectionnait 
par-dessus tout la tranquillité et la concorde, rétablissant la paix entre ses paroissiens autant qu'il 
le pouvait. 

11 était médiocrement instruit : mais il consacrait aa service de Dieu tout ce qu'il savait. Après 
avoir passé cinquante ans dans l'exercice des fonctions sacerdotales, il voulut se préparer d'une 
manière plus prochaine an grand passage du temps à l'éternité. U avait depuis longtemps quitté la 
maison trop somptueuse que lui avait laissée son père, pour une plus modeste. Sur la fin de sa 
vie, il planta à quelque distance, autour de sa demeure, quatre croix et se les proposa comme des 
limites à ne jamais dépasser. La charité seule lui faisait abandonner celte espèce de solitude. 
C'est ainsi qu'ayant un jour aperçu deux hommes qui se battaient en dehors de cette enceinte, il 
courut i eux et parvint non-seulement à les séparer, mais à les réconcilier. 

Cependant l'heure de sa mort était arrivée : toute sa paroisse pleurait autour de son lit : « Mes 
enfants », leur dit-il, « ne vous affligez pas de mon départ. Le Seigneur a pourvu à mon rempla- 
cement : il vous donnera nn saint pasteur ». Le mourant voulait désigner Uthon qu'il avait autre- 
fois baptisé, lors de son pèlerinage à Rjome. Celui-ci fut mandé : le saint curé l'institua son héri- 
tier, et le présenta à ses ouailles comme leur nouveau père spirituel. 

Peu de temps après, il convoqua ses confrères dans le sacerdoce pour lui administrer les der- 
niers sacrements et remit paisiblement son âme entre les maies de celui qu'il avait si ardemment 
et si constamment aimé toute sa vie (27 janvier 800). 

Chacun le regretta comme un bienfaiteur, tous s'empressèrent de l'honorer après sa mort 
comme un Saint. 



SAINT GILBum, CHANOINE DE DOl. 61 

De nombreux miracles glorifièrent son sépulcre. 

L'église qui reçut ses saintes dépouilles fut dès lors souvent visitée par les anges qui chantaient 
des hymnes sous ses voûtes, l'éclairaient de diverses splendeurs et la parfumaient de senteurs toutes 
célestes. 

Là plus d'un estropié recouvra l'usage de ses membres ; là plus d'un affligé puisa la conso- 
lation nécessaire à l'homme voyageur ici-bas pour accomplir sans désespoir le pèlerinage vers 
l'éternité. 

Nos voisins d'Outre-Rhin ont représenté saint Gamelbert : 1" baptisant saint Uthon ; 2» dans un 
oratoire environné de moutons. Ceux-ci rappellent sans doute la vie pastorale du futur pasteur 
d'hommes, et celui-là sa vie de retraite, sur la fin de ses jours. 

Cf. AA. SS., t. m, j«n., p. 398, nouv. éd. 



SAINT GILDUIN, CHANOINE DE DOL (1077). 

Saint Gilduin ou Gildouin, chanoine de l'église cathédrale de Saint-Samson de Dol, fut fils de 
Rioualem ou Rudalen, surnommé Chèvre-Chenue, seigneur de Dol et de Combonr ; sa mère était de 
la noble maison de Payset dans la Beauce, diocèse d'Orléans. 11 viat au monde l'an 1052, sous le 
pontificat de saint Léon IX ; il fut baptisé dans l'église de Saint-Samson par son oncle paternel 
Junkenens, archevêque de Dol. Ses parents s'occupèrent soigneusement de son éducation, et, autant 
qu'ils purent, ils le formèrent à la piété et aux bonnes mœnrs, et l'instruisirent dans la religion et 
dans les belles-lettres. Après qa'il eut achevé le cours de ses études, ses père et mère le voulurent 
marier, et lui chercher nn parti qui fut bon et avantageux ; mais le saint jeune homme n'y voulut 
rien entendre, et leur fit savoir son intention, qui était d'embrasser l'état ecclésiastique, ou, selon 
l'ancienne manière de dire, de se faire d'église. Les parents y consentirent volontiers, et dès lors', 
iV* le vêtirent de long, le consacrant à Dieu entre les mains de son oncle Junkeneus. 

Gilduin, avec la tonsure cléricale, reçut un esprit tout nouveau et fut entièrement changé en 
nn autre homme. Sa vie sainte et exemplaire permit à l'archevêque de lui conférer, nonobstant sa 
jeunesse, un canonicat dans sa cathédrale. 11 fut ordonné diacre au grand contentement du clergé 
et du peuple dolois, qui se promettaient quelque chose de grand de ce jeune homme. Cependant 
l'église de Dol, florissante et heureuse sous Junkeneus, eut le malheur de tomber entre les mains 
d'un mauvais pasteur, qui, selon les actes de saint Gilduin, méritait plutôt d'être appelé are/iîYoup 
qu'archevêque. C'était un de ces évêques simoniaques qui donnèrent tant de peine à Grégoire VU, 
la plaie de l'Eglise en ce temps-là et qui l'auraient perdue, si elle pouvait l'être. Ce loup fut sept 
ans dans la bergerie de Jésus-Christ ; enfin, à bout de patience, le clergé et le peuple de Dol le 
chassèrent de la ville, et s'étant assemblés pour élire un autre évèque, réunirent tous leurs suf- 
frages sur le jeune diacre Gilduin. Celui-ci ne voulant pas d'une charge qui le forçait à renoncer 
à la vie humble et retirée qu'il affectionnait par-dessus tout, d'une charge qui lui semblait d'ailleurs 
beaucoup trop lourde pour ses épaules de jeune homme, fit tout ce qu'il put pour obtenir que ses 
concitoyens revinssent sur leur décision ; mais, ses efforts étant inutiles, il en appela au souverain 
Pontife, qui était alors saint Grégoire VU. Il se disposa donc à partir pour Rome, et pria Even, 
ou Ivon, abbé de Saint-ÎIelaine-les-Rennes, de lui tenir compagnie en ce voyage. Le chapitre de 
Dol envoya aussi ses députés pour supplier Sa Sainteté de confirmer l'élection qui avait été 
faite. Arrivés à Rome, ils comparurent tous à l'audience du Pape. Les députés représentaient à Sa 
Sainteté les belles qualités dont leur élu était doué, les nécessités de l'église de Dol, auxquelles 
nul ne pouvait mieux remédier que lui, non-seulement à cause de la sainteté de sa vie, mais aussi 
de la noblesse de son extraction, et ils concluaient qu'il plut à Sa Sainteté, sans avoir égard aux 
excuses de Gilduin, de confirmer l'élection qu'ils avaient faite de lui. De son côté, Gilduin supplia 
le Saint-Père de ne vouloir pas mettre une charge si pesante sur ses faibles épaules, fit valoir eoa 
âge peu avancé, son incapacité et les autres raisons que son humilité lui fournissait. 

Admirant celte humilité, Grégoire Vil en fit compliment à Gilduin : « Mon fils », lui dit-il, 
« votre conduite est sage, parce qu'elle est conforme aux saints canons. Loin de vous ingérer 
imprudemment, vous vous excusez par des raisons prudentes. Sachez doac que je ferai voloolier» 

1. 2.9 Ftie Albert le Grand, de Morlaix. 



62 27 JANVIER. 

ce que vous me demandez, pour ne pas vous accabler d'un fardeau supérieur à votre âge ». Puis 
le Saint-Père le pria de loi nommer celui de sa compagnie qu'il jugerait le plus capable d'occuper 
le siège épiscopal. Gilduin l'ayant remercié, s'en retourna vers les députés et leur déclara l'inten- 
tion du Pape, suivant laquelle ils consentirent qu'il reaonçit à son élection et qu'il nommât tel 
qu'il jugerait à propos. Lui, bien aise de cette résolution, alla trouver Sa Sainteté et la pria de 
consacrer Even, abbé de Saint-Melaine-les-Rennes, homme d'une vertu, d'une doctrine et d'une 
sainteté signalées. Le Pape approuva cette nomination et sacra Even archevêque de Dol, dans l'é- 
glise de Latran, en présence des cardinaux et des prélats qui se trouvaient alors en cour romaine, 
l'an 1016. Le Samt-Père, en congédiant Even et sa compagnie, lui donna une lettre de reoommaa- 
dation pour tons les évèques de Bretagne, dont voici quelques passages : 

o Grégoire, évèqne, serviteur des serviteurs de Dieu, à tous les évèques de Bretagne, salut et 
bénédiction apostolique. Nous croyons que vous n'ignorez pas comment le clergé et le peuple da 
Dol nous ont adressé un jeune homme d'une naissance assez illustre, selon ce qu'on nous a dit, 
demandant qu'il fût ordonné par Nous pour être leur évêque. La cause étant examinée comme il 
convenait, Nous avons reconnu en lui les mœurs honnêtes, eu égard à son âge, mais non encore 
assez mûries et affermies pour soutenir le poids de l'épiscopat. C'est pourquoi Nous avons décidé 
qu'il ne serait prudent, ni pour lui-même, ni pour vous, de le charger d'an fardeau si lourd. Mais 
avec l'aide de Dieu, Nous avons trouvé parmi ceux qui l'accompagnent une personne beaucoup 
plus en rapport avec cette dignité par son âge, par sa science et par la gravité de sa conduite : 
c'est Yvon, abbé de Saint-Melaine, que Nous avons ordonné, bien que malgré loi et quoique 
astreint à l'obéissance, sur la demande, sur le choix du jeune homme et des autres. Nous Ini avons 
aussi accordé l'honneur et l'usage du pallium pour votre direction et pour celle de toute la pro- 
vince, k la condition toutefois qu'il ne refusera pas de se présenter en temps opportun pour discu- 
ter la plainte que notre confrère Rodolphe, archevêque de Tours, fait depuis longtemps à l'audience 
de nos prédécesseurs et à la nôtre, touchant la soumission de ce siège de Dol à celui de Tours, et 
touchant le refus d'obéissance, etc.. » 

Avec ces lettres et plusieurs belles reliques dont le Pape leur fit présent, nos Bretons sortirent 
de Rome et s'en retournèrent en France. Lorsqu'ils eurent passé les Alpes, Gilduin se sépara de 
l'archevêque et se dirigea vers l'Orléanais pour visiter ses parents maternels. 11 tomba malade ^ 
Payseaux. Sentant sa fin approcher, il se fit porter à Chartres, pour faire sa prière à Notre-Dame. 
De là, il alla loger au monastère de Saint-Pierre-en-Vallée, situé au faubourg de Chartres ; il fut 
(oigné par les religieux bénédictins pendant sa maladie, et Dien l'appela à lui le 27 de janvier, 
l'an de grâce 1077. Il fut enterré au milieu du chœur de l'église du monastère. Des miracles s'é- 
tant opérés à son tombeau, ses ossements furent levés de terre quatre-vingt-dix ans après sa mort, 
transférés en une chapelle et renfermés dans une châsse par l'abbé Foulcher, quatorzième abhé de 
Saint-Pierre-en-Vallée. Une seconde translation des saintes reliques eut lieu en 1666; elles furent 
déposées très-solenncUement dans la cathédrale de Chartres, où elles demeurèrent jusqu'à la Révo- 
lation. A cette époque désastreuse, les reliques de saint Gilduin ont disparu. 

L'ancien diocèse de Dol en célébrait autrefois la fête le 27 janvier du rite double majeur, et le 
Bréviaire de Chartres «a fait mention au iS novembre, parmi les Saints de ce diocèsa. 



MARTraOLOGKS. 63 



XXVIir JOUR DE JANVIER 



MARTYROLOGE ROMAIN. 

A Rome, sainte Agnès, pour la seconde fois '. — Au même lien, saint Flavien, martyr, qni 
Bonffrit sons Dioclétien 2. Vers 304. —A Apollonie, les saints martyrs Thyrse, Leuc« et Calii- 
nique, qui, après avoir été tourmentes de diverses manières au temps de l'empereur Uèce, con- 
sommèrent leur martyre, le premier et le dernier par la décollation ; le second rendit son ûme à 
Dieu après qu'il eut entendu une voiï céleste qui l'appelait. 250. — Dans la Thébalde, les saints 
martyrs Léonide ' et ses compagnons, qui remportèrent la palme du martyre au temps de l'empe- 
reur Dioclétien. Vers 304. — A Alexandrie, la mémoire de plusieurs saints martyrs *, que Syrien, 
chef militaire et arien, fit périr de diverses manières ce même jour, les ayant surpris dans l'église 
pendant qu'ils célébraient la synaie ou les saints mystères. Slô. — En la même ville, saint Cyrille, 
évêque de ce siège, défenseur très-illustre de la foi catholique, qui se reposa en paix aussi grand 
par sa sainteté que par sa science. 44 1. — A Saragosse, saint Valère, évéque. 315. — A Cuença, 
en Espagne, la naissance au ciel de saint Jolien, qui, après avoir distribué aux pauvres les reve- 
nus de son église, et vécu du travail de ses mains, à l'exemple des Apôtres, mourut en paix, célèbre 
par ses miracles. 1207. — Au monastère de Réome (Moutier-Sainl-Jean), les funérailles de saint 
Jean, prêtre, homme de Dieu. 545. — En Palestine, saint Jacques, ermite, qui demeura long- 
temps caché dans un tombeau, pour faire pénitence d'une faute qu'il avait commise, et émigra de 
ce monde vers le Seigneur, glorieux par ses miracles '. vi« s. 

MARTYROLOGE DE FRANCE, REVU ET AUGMENTÉ. 

A Cisoing, en Flandre, saint Arnodl, écuyer d'un seigneur de ce pays, qui fut exécuté à un 
gibet par les ennemis de son maître, et souffrit volontiers la mort pour la piété et pour la justice. 
Ses reliques ont été entièrement dispersées par les hérétiques, viu» s. — Dans la même province, 

1. Toir sa 21 janvier. C'est l'apparition de sainte Agnès 'a ses parents qae l'Eglise entend a&ibter 
•njounl'lial en nommant sainte Aguts pour la deuxième fois an Martyrologe. 

2. Saint Flavien était préfet de Rome. AA. SS., t. m de Janvier, p. 449. 

3. Les Grecs font aussi mémoire de saint Léonide et de ses compagnons en ce même'jour. lis nomment 
parmi eux Asclas, martyr, que les Latins mettent 'a part an 23 de janvier. Lenra actes, recneillis par 
ilétapbraste, se trouvent an tome va de Lipoman et au vie de Snrius. (Babonius.) 

4. L'Eglise d'Alexandrie écrivit l'histoire du massacre de ces victimes de l'tiérésie arienne dans une 
lettre-circulaire adressée à tons les âdèles du Cluist. On y lit : a Ces choses se sont passées la veille des 
calendes de février, après le consulat d'Arbétion et de Loliianus •• Saint Athanase en parle aussi danf 
son EpUre à un solitaire, dans V Apologie à Constance et dans VApologie de sa fuite. 

6. n serait dangeretis de laisser croire aux lecteurs de la vie des Saints que les héros du christianisme 
ont ignoré les faiblesses de notre pauvre humanité. Hélas 1 hélas! que d'astres sont tombés des hauteurs 
de la perfection et combien n'y sont pas remontés! Ceux-lii, il faut les plaindre; mais il faut admirer et 
Imiter ceux qui, après avoir failli, se sont relevés. Tel est saint Jacques, ermite. Depuis quinze ans, U 
vivait dans la retraite, priant, jeûnant et se mortifiant. Dieu lui avait accordé le don des miracles, et ce 
don même fut l'occasion de sa chute. Après avoir résisté à une malheureuse qui était venue le tenter 
dans le désert, 11 succomba de Ini-mgme devant une jeune fllle qu'on lui avait amenée pour la délivrer 
du démon impur, qu'il délivra en effet et qu'on loi laissa afin qu'il prévint, par sa prière et sa surveil- 
lance, le retour du mal. Après la faute, Jacqnes tua celle à qui il avait ravi sa virginité : non-seniement 
elle, mais le jeune frère qu'un père trop confiant avait laissé comme sauvegarde à cette Infortunée, puis 
il livra les denx corps an courant du Jourdain. Telles sont les œuvres dn démon, telle est la faute que 
nous signale le martyrologe romain. 

Le démon, suivant son habitude, se b&ta de jeter le désespoir dans l'âme da pauvre Jacques : déjà 11 
fuyait les lieux théâtre de quinze ans da pénitence et de trois crime» énormes ; heureusement pour lui, 11 
rencontra un vieil anachorète qui connaissait les abîmes de la malice de l'homme et les profondeurs de la 
mitéricorde divine : il le retint sur le bord du précipice. Jacques B'enfon;a plus avant dans le désert, loin 



64 28 J.VNVIE&. 

le bienheureui Richard, célèbre abbé de Vancelles «. 1160. — k Aii-la-ChapelIe, le bienhenreuï 
Cbarlemagne, roi de France et empereur, qui ne s'est pas rendu moins illustre par son insigne 
piélé que par la sagesse de son gouvernement et par ses grandes conquêtes. 814. — A .Moud, an 
duché de Juliers, saint Irmonz, berger, sous le nom duquel l'ancienne église cémétériale de ce lieu était 
dcdiée '. V» s. — A Tours, la fête de sainte Madré et de sainte Britie, dont le décès est marqué le 
15 janvier. — A Gap, la fête de saint Pelade, dont la naissance an ciel se trouve indiquée an 
7 janvier. — A Arles, la fêle de sainte Césarie ', dont l'entrée au ciel est le 12 de janvier. — A 
Strasbourg, saint Prii et saint Marin, martyrs '. — A Nimes, la fête de saint Julien et sainte Basi- 
lisse, dont il est fait mention le 9 janvier au martyrologe romain. — A Agen, sainte Libérate, 
Tierge et martyre. — A .Moutier-Saint-Jean, au diocèse de Dijon, saint Jean de Réome, l'nn des 
patriarches de la Tie monastique en France. D avait coutume de dire, pendant le travail des mains 
qu'il présidait lui-même : mon Dieu, j'aime mieux vos commandements que l'or et la topaze. 539 
ou 3 i5. — Au même lieu, saint Pbilomère, qui aida saint Jean de Réome, à son retour de Lérins, 
à rétablir l'autonté de la règle. vi« s. — Pour mémoire, saist Hilaire et sainte Qoieta, le père et 
la mère de saint Jean de Réome. 



MARTYROLOGES DES ORDRES RELIGIEDX. 

Martyrologe de l'Ordre de Saint-Basile. — A Alexandrie, saint Cyrille, de l'Ordre de Saint- 
Basile, etc., comme ci-dessus an martyrologe romain. 

Martyrologe des Chanoines réguliers. — A Rome, sainte Agnès, pour la seconde fois, etc., 
comme an martyrologe romain. 

Martyrologe de fOrdre de Saint-Benoit, des Camaldules et de la Congrégation de Vallom- 
breuse. — Saint Paul, premier ermite, dont il est fait mention le 15 janvier. 

Martyivloge de fOrdre de Citeaux. — A Lauzanne, saint Amédée, d'abord abbé de Haute- 
Combe, de l'Ordre des Cisterciens, ensuite évèque de la même ville, illustre par sa piété et sa 
science, et serviteur excellent de la bienheureuse Vierge, Mère de Dieu. 1158. 

Martyrologe de POrdre de In Très-Sainte Trinité. — La fêle de l'Apparition de sainte Agnès, 
vierge et martyre, qu'Innocent lU, après l'apparition d'un ange qu'il vit en ce jour, pendant qu'il 
célébrait la sainte messe dans l'église de Latran, assigna à l'Ordre de la Très-Sainte-Trinilé, institué 
pour le rachat des captifs, comme sa patronne principale et privilégiée. 

Martyrologe de l'Ordre des Frères Prêcheurs. — A Toulouse, la translation de saint Thomas 
d'Aquin. 

Martyrologe Romano-Séraphique. — A Palerme, le bienheureux MATHtEO d'Aghigente, 
évèque de cette ville, confesseur, de l'Ordre des Mineurs, compagnon de saint Bernardin de Sienne, 
et l'imitateur très-illustre de ses vertus, et surtout de sa piété envers la Mère de Dieu et le Très- 
Saint Nom de Jésus. Après avoir géré saintement et puis ensuite déposé la charge épiscopale, il se 
reposa dans le Seigneur le 1 janvier, remarquable par la renommée de ses miracles et par un culte 
immémorial approuvé de l'autorité apostolique. 7 février 1451. 

Mnrtyrologe des Carmes Chausse's et Déchaussés. — A Alexandrie, saint Cyrille, évèque de 
cette ville, de l'Ordre des Carmes, etc. , comme ci-dessus au martyrologe romain. 

Martyrologe des Ermites de Saint-Augustin. — A Milan, an monastère de Sainte-Marthe, la 

de toat regard hnmaln. n s'ensevelit tout vivant dans un sépulcre abandonné, et, comme an antre 
DaWd, pleura Jour et noit sa faute pendant dix ans, an bout desquels le Créateur le rappela 'a loi. n put, 
avant sa mort, espérer que Dlea lui avait rendu toute sa faveur, puisque la contrée voisine du désert 
où il vivait obtint, par ses prières, nne pluie dont ses champs étaient privés deptûs longtemps. — AA, 
SS.. t. m de juaner, nouv. éd., p. iSl et suiv. 

1. Ce fut le grand saint Bernard de Clairvau.\ qui conduisit lol-mtoe «alnt Richard h, Vancelles pour 
remplacer le bienheureux Raoul qui venait de monrir. Il n'avait point vu depuis longtemps cette commu- 
nauté, fille de la sienne; aussi sa Joie fat grande quand il y trouva rénnis cent sept religieux, trois novices 
et cent trente convers. Telle était en I152 l'abbaye de Vancelles. Le dernier abbé, Alexandre Peuvlon, 
mourut en exil à Francfort-sur-le-ileln, en 1797. 

2. On voit encore à Mond la fontaine de saint Jrmonz, qo'il fit Jaillir de terre avec son pied ^ une 
époque de sécheresse, pour abreuver son troupeau. Les eaux en sont salataires, surtout pour la guérison 
des animaux. Les Hollandais ayant brillé, en 1602, l'église et les archives de Mond, on ne sait plus rien 
du Saint que ce qu'en rapporte la tradition. tJne verrière de l'église, en 1639. représentait saint Irmonz 
en ermite, tenant d'une main sa boulette, et de l'autre un rosaire : un chien mené en laisse est à ses 
cotes ; dans la campagne, des poulaiua qui bondissent, dea boeufs, des Ânes, des porcelets. 

8. Voyez le 12 Janvier, 

«. Voyez le 25 Janvier. Saint Prix et saint Marin sont honorés au diocèse de Strasbourg, parce qu'il» 
furent assassinés en Alsace au retour de lenr voyage & la conr de Chlldéric, roi d'Aastrasle, et parce qu'il 
y avait de leurs reliques au monastère de Marbay. Un collège de chanoines fut établi snr le lieu même oll 
•alnt Marin avait Uemearé; il fut dans la suite transfi'ré a Tiiann par une décision du Concile de Bâle. 



MARTmOLOGES. 63 

bieahenreuse Véronique, vierge, de notre Ordre, illustre par sa sainte vie et par le don admirable 
des visions; elle éniigra de ce monde vers son céleste épouï le 13 de janvier '. 

Mariyrotuge des Servîtes. — Saint Canut, roi et mattjr, dont l'entrée au ciel est mentionnée le 
7 janvier. 

ADDITIONS FAITES d'APRÈS LES BOLLANDISLES ET AUTRES HAGIOGRAPnES. 

A Corinthe, en Grèce, sainte Corintliie dont le nom est resté inconnu et que l'on a désigné sous 
le nom de sa ville natale. Elle pratiquait l'état de virginité tant recommandé par l'apôtre Paul qui 
évaogélisa sa patrie, lorsqu'elle fut dénoncée comme chrétienne aux autorités. Corinthie était si 
belle et si gracieuse que le juge auquel on la déféra résolut de la délivrer de la mort dans le but 
d'en faire sa victime ; mais tous ses elîorts échouèrent devant l'inébranlable fermeté de la vierge 
de Jésus-Christ. Outré de fureur, ce juge abominable la condamna à être jetée dans une maison de 
déshonneur. Le Seigneur entendit les gémissements de la colombe prise dans les filets des oise- 
leurs. Poussé par l'esprit de Dieu, un jeune chrétien nommé Magistrin, obtint de s'introduire le 
premier auprès d'elle : là, se jetant k ses genoux, il la supplia de prendre sa vie. Elle accepta donc 
les vêtements de son libérateur et put sauver son honneur. Magistrin fut condamné aux bêtes qui, 
en le dévorant, lui procurèrent une double couronne dans le ciel. — A Ephèse, en Asie, saint 
Jean l'Ancien ou le Prêtre, l'un des soixante-douze disciples de Jésus-Christ ; l'un des témoins 
de ses prodiges et de sa prédication; l'un des premiers prédicateurs de l'Evangile et des doc- 
teurs les plus estimés ; évèque d'Ephèse ; maître de saint Paphyas •. — En Grèce , saint 
Charité, martyr, qui périt après avoir eu les pieds coupés. — A Trévi, en Italie, les saints 
Emilien, évêque, Hilarien, moine, Hermippe et Denis, martyrs sous Dioclétien. — En Syrie, 
saint Pallade, anachorète, compagnon de saint .Siméon, qu'il ne faut pas confondre avec l'auteur 
de l'Histoire L'tusinqw. 11 vécut près d'Antioche. Fin du iv» s. — A Aix-la-Chapelle, saint Spée, 
confesseur, dont les reliques furent emportées de cette ville dans celle d'Hïrtzbourg en 1072, puis 
à la destruction de celle-ci par les Saxons, deux ans après, dans un monastère inconnu. — A Pise, 
le bienheureux Barthélémy Aiutamicristo, religieux camalduledu couvent de Saint-Fridien. Son corps 
s'est conservé intact pendant plus de quatre siècles, jusqu'à l'incendie de l'église de Saint-Fridien en 
ICIo. Eu 1799, on fit pendant trente jours des prières solennelles pour demander à Dieu, par la 
médiation de saint Barthélémy, le retour des Pisans que la République française gardait comme 
otages à Dijon. Le culte immémorial rendu au bienheureux, la confiance qu'ont eue de tout temps 
en son intercession plusieurs villes d'Italie, ont récemment déterminé la Congrégation des Rites à 
confirmer ce culte. 28 janvier 1224. — En Hongrie, sainte Marguerite, vierge, de la race de saint 
Etienne, roi de Hongrie, et religieuse de l'Ordre de Saini-Dominique, qui comptait quatre monas- 
tères de femmes dans cette contrée ^. An 1271. — A Riva, dans le diocèse de Côme, le bienheureux 
Manfred, ermite. An 1430. — A Ravenne, la vénérable Gentille, veuve, qui fut l'élève de sainte 
Marguerite de Ravenne. An 1530. — Dans le comté de Fife, en Ecosse, saint Glastien, évêque. 830. 
— A Saragosse, en Espagne, le bienheureux Nicolas de Orbita, laïque, de l'Ordre des Frères Mineurs. 
Dieu seul connaît le détail de ses saintes actions. Son corps fut trouvé intact dix-neuf ans après sa 
mort. 1259. — A Capistran, dans l'Abbruzze, le bienheureux Ange de Canosa, aussi laïque de 
l'Ordre des Frères Mineurs. Un malade que l'on portait sur un brancard fut guéri en passant, le jour 
des funérailles du bienheureux Ange, près de son saint corps. 

1. Voir an 13 Janvier. 

2. Saint Jean, surnommé l'Ancien ou le Prêtre, dans l'Eglise primitive, est différent de saint Jean 
l'Apôtre, comme l'ont reconnu les Pères et en particulier Eusfebe et saint Jérôme. Cette distinction est 
fondée sur la tradition des anciens, qui ont parlé de deux ministres de Jésus-Christ appelés Jean, et sur 
le témoignage authentique de saint Papias, disciple de saint Jean l'Evanjéliste. (Cf. Euseb., Uist., 1. UI« 
C 33; S. Hieron., lie vir. ill., c. 18, et Hist. des soixante-douze d<sc!{Àes, etc. 

8. Voir au 2S janvier. 



TiEf DES S.UNTS. — Tome II. 



66 28 JA.NVIER. 



SAINT CYRILLE, PATRIARCHE D'ALEXANDRIE, 

DOCTEUR DE L'ÉGLISE 



412-444. — Papes : saint Innocent l's saint Zoziice; saint Boniface !*>■; saint Célestia I*"-; 
saint Sixte III ; saint Léon le Grand. — Empereur d'Orient : Théodose ÏI, le Jewie. 

Ne fuite» pas aus. antres ce que tods ne roadriez pas 
qu'on vous fit h vous-même : Si la main de Dieu 
no vous atteint pas dès ce monie, pour avoir touché 
à ta prunelle de soji œil^ le châtiment es: réservé k 
vos enfants, à vos proches, a ceux qui vous sont 
pies chers que vous-même- 

Alexandrie d'Eg^-pte et Constantinople se disputent la gloire d'avoir vu 
naître celui que le concile de Ghalcédoine devait appeler plus tard V avocat 
de la foi orthodoxe et sans tache. 

Nourri dès l'enfance dans l'élude des livres sacrés sous les yeux de son 
oncle Théophile, le fameux patriarche d'Alexandrie qui se montra l'ennemi 
constant de saint Chrysostorae, Cyrille y joignit ensuite celle de la tradition, 
et il fut toujours si attaché à la doctrine des anciens Pères, qu il n ensei- 
gnait rien que d'après eux, ainsi qu'il nous l'apprend lui-même. Ses h^Tes 
contre Julien l'Apostat font voir qu'il avait aussi une grande connaissance 
des auteurs profanes. , 

Jlais à un certain point de vue l'éducation du cœur n avait pas été aussi 
bonne que celle de l'esprit. Son oncle lui avait inspiré tous ses préjuges, 
toute sa haine contre saint Jean Chrysoslome. Dieu qui n'épargne point la 
verge à ses saints permit précisément que Cj-rille fût, comme saint Chrysos- 
tome toute sa rie en butte aux plus atroces calomnies. 

L'élection qui, après la mort de Théophile, le porta sur le siège d'Alexan- 
drie fut très-orageuse : une fois élu, il persista dans le schisme de son 
oncle que Rome avait excommunié à cause de sa coupable fureur contre 
saint Jean Chrysostome. Les calamités et les désastres ne nîanquèrent pas au 
jeune patriarche. La capitale de l'Egypte semblait un foyer d'émeutes et de 
séditions auxquelles son nom et sa personne étaient injustement mêlés. 

\u commencement de son épiscopat, des mesures rigoureuses furent 
prises par le pouvoir politique contre les Juifs et les Novatiens : les uns 
et les autres furent expulsés d'Alexandrie. On accusa saint Cyrille d'avoir 
poussé à cette mesure, tandis qu'en vérité les excès seuls de ces sectaires en 

furent la cause. 

D'abord en ce qui concerne les Juifs, les édits proclamés contre eux à cette 
époque prouvent que leur animosité contre les chrétiens se portait à d'in- 
croyables fureurs. Un jour, toute la multitude étant réunie à l'amphithéâtre, 
pour prévenir les collisions entre Israélites et chrétiens, le gouverneur 
Oreste ût lire une ordonnance de police. Quelques familiers de l'évêque 
étaient là et parmi eux Hierax, professeur de grammaire. Aussitôt que les 
Juifs l'aperçurent, ils se mirent à crier qu'il venait à l'amphithéâtre pour 
exciter une sédition. Leurs vociférations durèrent longtemps et rien ne pou- 
vait les apaiser. Le gouverneur fit appréhender Hierax que l'on fiagella publi- 



SAINT CYRILLE, PATRLVRCHE D'ALEX^I^DHIE. 67 

quement sur la scène. II se vengeait ainsi de saint Cyrille à qui il en voulait. 
A celte nouvelle l'évêque manda les principaux d'entre les Juifs et leur signifia 
d'avoir à cesser de molester les chrétiens. Cette attitude énergique de saint 
Cyrille ne fit que redoubler la colère des enfants d'Israël. Une conspiration 
s'ourdit entre eux, dans le but d'organiser un massacre général des chré- 
tiens. Les conjurés choisirent pour signe de ralliement un anneau d'écorce 
verte de palmier que chacun d'eux devait porter au doigt. Une nuit donc, & 
un signal donné, le cri au feu ! se fit entendre dans toutes les rues de la ville. 
C'était, disait-on, la grande église d'Alexandrie qu'avait atteint l'incendie. 
Les chrétiens, sortant de leurs maisons, se précipitaient de ce côté. Mais les 
Juifs, embusqués au passage, égorgeaient tous ceux qui ne portaient pas 
l'anneau d'écorce verte. Au lever de l'aurore on constata un horrible mas- 
sacre. Les auteurs du guet-apens furent bientôt découverts. Les chrétiens 
coururent aux synagogues qu'ils renversèrent. Quelques Israélites furent 
tués et les autres chassés de la ville. Le gouverneur civil se montra 
vivement irrité de cet acte d'omnipotence de la part des chrétiens. II en 
adressa ses plaintes à l'empereur. Saint Cyrille écrivit de son côté, et la 
chancellerie de Constantinople donna tort aux Juifs qui ne rentrèrent pas 
dans Alexandrie. Ce n'est pas tout : l'historien Socrate lui-même, celui qui a 
tant calomnié saint Cyrille, nous apprend que dans la petite ville d'Inmestar, 
située entre Antioche et Chalcis, les Juifs crucifièrent, en plein théâtre, un 
enfant chrétien et le firent mourir dans les tortures '. Une loi de Théodose 
le Jeune fut édictée à l'occasion de cet horrible attentat. A toutes les grandes 
solennités hébraïques, les fils d'Israël se donnaient le barbare plaisir de 
brûler triomphalement l'image révérée de la croix où Jésus-Christ avait été 
immolé par leurs aïeux *. A cette époque, ils essayaient simultanément sur 
tous les points de l'empire un de ces mouvements insurrectionnels dont la 
conjuration d'Alexandrie n'était qu'un épisode. Le début de l'épiscopat de 
saint Cyrille fut aussi marqué par la fermeture des églises que les Novatiens 
possédaient dans sa ville épiscopale. Ce fut encore un sujet d'accusations 
passionnées contre lui : et pourtant l'on agissait en vertu d'une prescription 
du pouvoir impérial qui était portée depuis longtemps. 

Reste une troisième accusation dont on chargea la mémoire de saint 
Cyrille, je veux dire le meurtre d'Hypatia. 

Hypatia était une jeune fille d'Alexandrie dont le génie supérieur s'était 
élevé au-dessus de tous les sages de son temps. Elle avait succédé au célèbre 
Plotin dans la chaire de philosophie platonicienne. Sans se restreindre aux 
limites exclusives d'une école, elle avait étudié à fond les divers systèmes 
philosophiques de l'antiquité et les expliquait à ses auditeurs. De tous les 
points du monde on accourait à ses leçons. La prudence et la gravité 
d'Hypatia étaient égales à sa modestie. Les hommes d'Etat avaient recours à 
ses lumières ; elle pouvait sans inconvénient professer un cours public, car 
sa haute vertu et le respect général formaient comme un rempart autour 
d'elle. Le gouverneur Oreste l'appelait à ses conseils. Sa mort fut résolue 
par quelques hommes du peuple sans qu'on ait jamais éclairé le motif vrai 
de ce drame. Ce fut la corporation des Parabolani, — association formée 

1. Cf. Socrate, Bisi. ecclesias., lib. vu, cap. 16 ; PatroL grœc, t. Lsvn, col. 772, et la Chronograpfùe 
de Théophane, ad ann. 408. La Chronologie de The'ophane est en retard de sept ans sur notre ère vulgaire. 
L'année 403 répond donc très-exactement à l'année 415. (M. Darras, Bist. de l'Eglise^ t. xil, p. 430.) 

2. Le Corpus juris civilù: porte mention de cette coutume hébraïque qui, dans nos mœurs, paraîtrait 
incroyable. (Cod., lib. i, tit. 9, n. 11, col. 64.) 

Honorius, en Occident, par une loi da 2 mars 418, Interdisait aux Juifs les charges ckiles et iea 
fonctions militaires. 



68 28 J.VNVIEII. 

pour le transport des malades et des pestiférés au grand hôpital d'Alexandrie 

— qui se chargea do l'exécution de ce complot sinistre. Ils épièrent le 
moment favorable, et un jour que Hypatia rentrait chez elle, les Parabolani 
arrêtèrent son char, la saisirent elle-môme et la traînèrent jusqu'au portique 
d'une église appelée le Kxsarion. Après l'avoir dépouillée de ses vêtements, 
ils lui arrachèrent les membres les uns après les autres et allèrent la brûler. 
Comme le gouverneur de la ville, Oreste, était mortellement brouillé avec 
saint Cyrille, on prétendit que Hypatia avait empêché par son influence la 
réconciliation entre l'un et l'autre : les ennemis de l'évêque l'accusi-rent 
d'avoir trempé dans cette sanglante exécution populaire. Mais l'autorité 
impériale de Constantinople déchargea complètement l'évêque d'Alexandrie 
de toutes les accusations portées contre lui, inspirées par les passions poli- 
tiques, et pour cela, il fallait qu'il fùl innocent deux fois plutôt qu'une, car 
on sait que de tout temps l'autorité temporelle n'a pas été tendre envers 
l'autorité spirituelle. Nous avons encore aujourd'hui le rescrit de Théodose 
le Jeune relatif au meurtre d'Hypatia'. Des mesures rigoureuses furent 
prises contre les auteurs de cet attentat; la société des anciens Parabolani 
fut dissoute, et la société des nouveaux placée sous la direction exclusive du 
patriarche d'Alexandrie. 

La vérité a triomphé des calomnies intéressées que le judaïsme, le paga- 
nisme et l'hérésie ont accumulé à l'envi contre un grand et saint évêque. 
Les contemporains nous ont transmis le témoignage non suspect de leur 
estime et de leur admiration pour lui. Ils aimaient à le comparer à saint 
Athanase dont il faisait revivre l'éloquence, l'énergie et la sainteté ; auquel, 
chose digne de remarque, il ressemblait au physique par sa petite taille, sa 
démarche modeste et son air d'imposante majesté. Pendant trente-deux 
ans d'épiscopat, sa vie ne cessa d'être un modèle de foi et de piété. 

Saint Cyrille eut à combattre les derniers restes du paganisme en Egypte. 
Ses armes, quoi qu'on en ait dit, n'étaient point de celles qui tuent les 
corps. Il n'employa dans cette lutte que la prière et l'intercession des saints. 
Yoici le témoignage d'un chroniqueur contemporain : « A deux stades de 
Canope, se trouve une petite bourgade nommée IManutha. Les païens s'y 
étaient réfugiés comme dans un dernier asile. Le démon et ses mauvais 
anges avaient là une forteresse au cœur de l'Egypte. Les efforts du pa- 
triarche Théophile avaient échoué contre les païens de Manutha. Le bienheu- 
reux Cyrille se préoccupa vivement de cette situation. Un jour que dans sa 
prière il demandait à Dieu avec larmes de lui inspirer les meilleurs moyens 
de triompher d'une si longue résistance, un ange lui apparut et lui dit : 
Porte dans ce village des reliques du martyr Cyrus' et de l'évangéliste Marc. 

— Le bienheureux évêque suivit le conseil céleste. Le 28 juin 414, la trans- 
lation solennelle des reliques eut lieu à Manutha, et fut accompagnée de 
nombi'eux miracles. A partir de ce jour, la petite bourgade fut tout entière 
convertie au christianisme, et la clémence de Jésus-Christ Notre-Seigneur 
continue à y opérer des merveilles par l'intercession des saints martyrs' ». 
Jaan Moschus, dans les vies des Pères, nous a conservé un trait de la vie de 
saint Cyrille qui nous révèle à la fois sa douceur, sa prudence et son humi- 
lité. « Un vieil anachorète, habitant une solitude voisine d'Alexandrie, sur 
les bords du Nil, s'était, je ne sais trop comment, persuadé que le pa- 
triarche Melchisédech était fils de Dieu. L'évêque Cyrille, de bienheureuse 

1. Voir Baronlas, Anuaks, ad ann. 416, n. 38, 33, t. vu, nouv. éd.; Bar, 1869. 

2. Saint Cyms, médecin d'Alexandrie, martyrisé avec saint Jean, le 81 janvier 311, sous Maximia II- 
I. BolUnd., Âcl. Saiicl. 



SADvT CTRnXE, PAT11I.UICHE d'AIEXANBRIE. 69 

mémoire, en fut informe. L'erreur du solitaire tenait à la simplicité de son 
esprit, mais n'altérait en rien la sainteté de sa vie, et le vénérable vieillard 
continuait à être l'objet des faveurs divines. Des grâces signalées étaient 
chaque jour obtenues par son intercession. CjTille trouva moyen de le cor- 
riger de son erreur sans humilier son caractère. Il lui députa un de ses 
prêtres, chargé d'un message ainsi conçu : Mon père (abba), je suis dans 
une certaine perplexité d'esprit. D'un côté il me semble que Melchisédech a 
été fils de Dieu; de l'autre, des raisons non moins plausibles me détermi- 
neraient à penser qu'il ne fut qu'un homme revêtu de la dignité de prêtre 
du Très-Haut. J'hésite entre ces deux sentiments. Je vous conjure de con- 
sulter à ce sujet le Seigneur dans votre prière, et de m'apprendre ce qui 
vous aura été révélé. — Le vieillard répondit à renvo\-é : Je ferai ce que le saint 
évêque me demande, et dans trois jours je pourrai, j'espère, donner une 
réponse. — Il s'enferma dans sa cellule et passa tout ce temps en oraison. 
Le troisième jour, Cyrille vint en personne à la cellule du vénérable soli- 
taire, qui lui dit en le voyant : Melchisédech n'était qu'un homme. — 
Comment le savez-vous, mon pcre ? demanda l'évêque. — Le vieillard 
répondit : Le Seigneur; dans une vision, a fait passer sous mes yeux tous les 
patriarches depuis Adam jusqu'à Melchisédech. L'ange qui me montrait ce 
dernier l'a désigné en disant : Celui-ci est Melchisédech. Il ne saurait donc y 
avoir de doute, Melchisédech fut un homme, ainsi que tous les autres pa- 
triarches. — Depuis lors, pour réparer l'erreur qu'il avait autrefois enseignée, 
il ne manquait jamais de la rétracter en présence de la foule qui assiégeait 
constamment sa cellule, et le bienheureux évêque remerciait Dieu dans son 
cœur ' ». 

Cependant six ans s'étaient écoulés depuis que saint Cyrille avait succédé 
à son oncle, et les relations entre lui et le Pape restaient toujours interrom- 
pues. Tout ce qu'il y avait de saints hommes en Orient gémissait profondé- 
ment de cette scission et hâtait par ses vœux le moment de la réconciliation. 

Ce moment si ardemment désiré arriva enfin. 

Le point contesté, on s'en souvient, était l'inscription du nom de saint 
Jean Chrysostome sur les diptyques sacrés. En se refusant si longtemps aux 
vœux de l'Eglise romaine, Cyrille paya son tribut à l'humaine faiblesse qui, 
même dans les natures les plus élevées, est sujette à de lourdes méprises. 
En tout cas, nous ne devons pas oublier que la mère de Cyrille était la sœur 
de Théophile : le sang pouvait égarer sa charité. En repoussant la mémoire 
de Jean, il croyait protéger celle de son oncle. Habitué dès l'enfance à l'ho- 
norer comme un maître, à l'aimer comme un père, l'alfection respectueuse 
qu'il lui portait l'empêchait de soupçonner les passions de l'homme dans le 
zèle du pontife. Jeune encore, il avait assisté à l'assemblée dite du Chêne, 
où les assertions de tant d'évêques avaient dû le frapper et l'impressionner 
contre le pasteur de Byzance, faussement représenté à ses yeux comme un 
hérétique, comme un homme ivre de lui-même, dont l'orgueil foulait aux 
pieds les canons et le respect dû à ses frères, et il ne pouvait se persuader 
qu'un prélat réprouvé par son oncle pût être autre chose qu'un grand 
coupable. 

11 fallut donc à la vérité bien du temps pour traverser cette couchyi 
épaisse de préventions. Mais Dieu eut pilié d'une âme noble et pure et lui 
ouvrit les yeux. On raconte que Cyrille eut une vision dans laquelle il lui 
sembla voir Jean qui, suivi d'un nombreux cortège de saints et lançant des 
regards indignés, s'apprêtait à le chasser de l'Eglise, tandis que la Mère de 

I. Bollacd., Aet. Sonet. 



70 28 JANVIER. 

Jésus-Christ, envers laquelle saint Cyrille nourrissait la plus tendre vénéra- 
tion, intercédait pour lui et demandait son pardon. Cyrille médita cette 
vision et se reprocha de s'être scandalisé au sujet de saint Chrysostome. 

L'ardente imagination des Orientaux a donné un caractère surnaturel à 
une conversion qui paraît s'être accomplie sans intervention miraculeuse. 
Mais on aime à voir sous cette allégorie de la vision, l'action des Saints 
partout présente dans les événements décisifs de la vie des hommes et des 
peu|)les. Ce fut un Saint en elTet qui convertit cet autre Saint. 

En ce temps-là, le monastère de Peluse, situé sur une montagne voisine 
d'Alexandrie, avait pour abbé le célèbre prêtre Isidore. On dit qu'il avait été 
disciple de saint Chrj'sostome, et il l'appelait volontiers l'œil de l'Eglise. Or, 
non-seulement saint Cj'rille partageait la vénération unanime de ses con- 
temporains pour l'illustre cénobite Isidore, mais encore il lui avait confié la 
conduite de son âme. Dans l'affaire de Chrysostome, l'obstination de CjTille 
scandalisait Isidore. 11 unit par lui adresser une lettre aussi touchante que 
hardie, dans laquelle il lui disait : « Si je suis ton père, comme tu le dis, je 
dois craindre d'attirer sur moi le supplice d'Héli, si terriblement châtié 
pour avoir négligé la correction de ses enfants... Fais cesser ces querelles, 
afin que je ne sois pas condamné, et que Dieu ne prononce pas contre moi 
un jugement effroyable. Ne cherche pas plus longtemps la vengeance d'une 
injure particulière et domestique... Ne la fais pas peser sur l'Eglise tou- 
jours vivante, etc.. » 

Cyrille se sentit vaincu : la vérité reprit son empire sur cette âme droite 
et pure. Il n'avait d'ailleurs aucun autre moyen d'obtenir la communion si 
désirée de l'Eglise romaine. Ayant donc assemblé les évêques de son patriarcat, 
il inscrivit solennellement le nom de Chrysostome dans les diptyques, et, à 
ce prix, rentra en grâce avec le Saint-Siège (418). 

Mais, l'affaire capitale de la vie de saint Cyrille, ce fut la lutte contre 
Nestorius. Nestorius, moine et prêtre d'Antioche, avait tout ce qu'il faut 
pour en imposer au peuple, qui se laisse toujours prendre aux apparences. 
11 menait une vie retirée, avait un extérieur pénitent et mortifié, et joignait 
à quelques connaissances une grande facilité à s'exprimer ; mais il cachait 
sous ces dehors une profonde hypocrisie, un orgueil insupportable, un esprit 
faux et entêté de ses propres idées, qu'il préférait à la doctrine des anciens 
Pères '. Le siège de Constantinople étant devenu vacant, il y fut élevé en 
428. Il commença son épiscopat par persécuter avec une espèce de fureur 
les Ariens, les Macédoniens, les Manichéens, les Quartodéciraans , et il finit 
par les chasser de son diocèse. Il se trompa, s'il voulut s'attirer par une telle 
conduite la réputation de pasteur zélé : le vrai zèle ne donne point dans les 
extrémités. Au reste, dans le temps que Nestorius persécutait avec tant de 
violence les hérétiques dont nous venons de parler, il niait, avec les Péla- 
giens, la nécessité de la grâce, quoiqu'il reconnût, avec l'Eglise, l'existence 
du péché originel. On le vit même communiquer avec Célestius et Julien, 
ces deux principaux défenseurs de Pelage, et cela après que les papes Inno- 
cent et Zozime les eurent condamnés, et que l'empereur Honorius les eut 
chassés de l'Occident. Il ne s'en tint pas là ; il os;i prêcher et faire prêcher 
publiquement qu'il y a deux personnes en Jésus-Christ, celle de Dieu et celle 
de l'homme ; que le Verbe ne s'est point uni hypostatiquement à la nature 
humaine ; qu'il ne l'a prise que comme un temple où il habite, et que par 
conséquent la sainte Vierge n'est point Mère de Dieu, mais seulement mère 

1. Tel est le portrait fine nous font de Nestorius les auti-urs contemporains. On peut voir Sociate et 
Théodoret, qui d'aborU s'en t'tait laissé imposer par l'extérieur hypocrite de cet hérésiarque. 



SALNT CYRILLE, PATRUBCHE d' ALEXANDRIE. 71 

de l'homme ou du Christ. A la vérité il consentit dans la suite à donner à la 
sainte Vierge la qualité de Mère de Dieu ; mais ce n'était que dans un sens 
impropre qui détruisait toujours la vérité de l'Incarnation. Ces nouveautés 
impies excitèrent l'indignation des fidèles. Les prêtres attachés à la saine 
doctrine, entre autres saint Procle et Eusèbe, depuis évêque de Dorilée, 
réclamèrent en faveur de la foi, et représentèrent vivement à Nestorius 
l'horrible scandale qu'il causait dans l'Eglise. Ils eurent la douleur de le 
voir mépriser leurs remontrances ; alors ils ne balancèrent plus et se sépa- 
rèrent de la communion de leur archevêque. 

Cependant saint Cyrille reçut les homélies de Nestorius, et la lecture 
qu'il en fit lui prouva de plus en plus que cet hérésiarque était coupable de 
toutes les erreurs dont on l'accusait. Il lui en écrivit pour tâcher de le rame- 
ner à la vérité par les voies de la douceur; mais Nestorius, qui n'aimait 
point à être contredit, fut vivement piqué de cette lettre, et il y répondit 
avec la dernière hauteur. Cette affaire ayant été portée à Rome, le pape 
Célestin y convoqua un concile pour examiner la nouvelle doctrine. Tous 
les Pères s'étant écriés que Nestorius était hérésiarque, on prononça contre 
lui une sentence d'excommunication et de déposition; on l'envoya à saint 
Cyrille, en le chargeant de la faire exécuter, si dans l'espace de dix jours à 
compter de celui de la signification, Nestorius ne rétractait publiquement 
ses erreurs '. Notre Saint, pour dernière monition, lui écrivit une nouvelle 
lettre, à la fin de laquelle étaient douze anathématkmes ou articles que l'ar- 
chevêque de Conslantinople devait souscrire, s'il voulait être reconnu pour 
orthodoxe : mais celui-ci refusa d'obéir, et se montra plus opiniâtre que 
jamais. Ce fut cette opiniâtreté qui donna lieu à la convocation du troisième 
concile général, dont l'ouverture se fit à Ephèse en 431. Il s'y trouva demx 
cents évoques, et saint Cyrille y présida au nom du pape Célestin '. Nesto- 
rius refusa d'y comparaître, quoiqu'il fût dans la ville. Sa doctrine, qu'on 
examina dans la première session, y fut condamnée, et après trois citations 
juridiques, on prononça contre lui une sentence de déposition, dont on 
informa l'empereur. 

Six jours après arrivèrent Jean d'Antioche et cp^iatorze évêques d'Orient : 
ils ne s'étaient pas rendus plus tôt à Ephèse, parce qu'ils favorisaient secrè- 
tement la personne de Nestorius, croyant qu'on lui imputait des erreurs 
qu'il n'enseignait pas. Au lieu donc de se joindre aux Pères du concile, ils 
excommunièrent saint Cyrille et ceux qui tenaient son parti. On réclama 
des deux côtés la protection de l'empereur, qui donna ordre d'arrêter saint 
Cyrille et Nestorius : mais le premier, quoique innocent, fut plus maltraité 
que le second ; peu s'en fallut même qu'il ne fût exilé, tant son ennemi 
avait de crédit à la cour. Heureusement l'arrivée des évêques Arcade et 
Projerte, et du prêtre Philippe, tous trois légats du pape saint Célestin, fit 
prendre aux affaires un tour plus favorable pour saint Cyrille. Ces légats, 
pleinement instruits de ce qui s'était fait, approuvèrent la conduite de notre 
Saint, déclarèrent nulle la sentence prononcée contre lui, et confirmèrent 
la condamnation de Nestorius. Enfin la vérité ayant repris ses droits, saint 
Cyrille fut rétabli. Les évêques schismatiques se réconcilièrent avec lui en 
433, souscrivirent à la condamnation de Nestorius, et donnèrent une con- 
fession de foi claire et orthodoxe. Quant à Nestorius, il se retira dans le 
monastère d'Antioche où il avait été élevé. Jean, patriarche de cette ville, 
l'en fit chasser quelque temps après par l'empereur Théodose, parce qu'il 

1. Coiic, t. m, p. 343. Libcrat, m Brniar., c. 4. — 2. Saint Léon, «p. lxxii, c. 3. Cmc, t. m, 
p. esc, 980. 



72 28 j.urvTEH. 

ne cessait de dogmatiser et de répandre ses erreurs. Cet hérésiarque fut 
relégué à Oasis, dans les déserts de la Haute-Egypte, oti il mourut sans avoir 
rétracté sa doctrine impie. Le nestorianisme survécut à son auteur, et il 
subsiste encore aujourd'hui dans l'Orient '. 

On ne saurait assez louer la conduite de saint Cyrille dans l'atFaire de 
Nestorius. Il employa d'abord les voies de douceur pour gagner cet héré- 
siarque; mais il s'arma d'un zèle intrépide lorsqu'il le vit opiniâtrement 
attaché à ses erreurs. En vain la cabale lui suscita des persécutions; il les 
regarda comme des épreuves que Dieu lui envoyait, et il eût volontiers 
répandu son sang pour la défense de la foi catholique '. Sa présence n'étant 
plus nécessaire à Ephèse, il reprit la roule d'Alexandrie, où il arriva le 30 
octobre 431. Il s'appliqua le reste de sa vie, avec autant de soin que de fer- 
veur, à remplir les devoirs de l'épiscopat, ;\ conserver dans toute sa pureté 
le précieux trésor de la foi, à rétablir et à cimenter la pais que l'hérésie 
avait troublée pendant plusieurs années. Il mourut le 28 juin 444 '. Le pape 
saint Célestin avait conçu pour lui la plus haute estime. Il lui donnait les 
titres de généreux défenseur de l'Eglise et de la foi, de docteur catholigue, et 
d'homme vraiment apostolique '. Les Grecs l'honorent le i8 janvier et le 9 
juin. Le martyrologe romain fait mémoire de lui le 28 janvier. 

On voit, par les ouvrages de saint Cyrille, qu'il avait une grande dévo- 
tion envers le mystère de l'Incarnation. 11 n'en avait pas moins pour la 
divine Eucharistie; de là ce zèle avec lequel il insiste si souvent sur les effets 
que cet auguste Sacrement produit dans ceux qui le reçoivent dignement. 
« 11 guérit », dit- il, « les maladies spirituelles de nos âmes; il nous fortifie 
contre les tentations; il amortit les ardeurs de la concupiscence, il nous 
incorpore à Jésus-Christ ° ». Le saint docteur honorait encore la sainte 
Vierge d'une manière toute particulière. Rien de plus énergique que ce 
qu'il dit de ses glorieuses prérogatives. Mais écoutons-le parler lui-même ". 
« Je vous salue, Marie, Mère de Dieu, trésor vénérable de tout l'univers, 
lampe qui ne s'éteint point, brillante couronne de la virginité, sceptre de 

la bonne doctrine Je vous salue, vous qui, dans votre sein virginal, avez 

renfermé l'immense et l'incompréhensible; vous par qui la Sainte Trinité 
est glorifiée et adorée, vous par qui la croix précieuse du Sauveur est exal- 
tée par toute la terre; vous par qui le ciel triomphe, les anges se réjouissent, 
les démons sont mis en fuite, le tentateur est vaincu, la créature coupable 
est élevée jusqu'au ciel, la connaissance de la vérité est élablie sur les 
ruines de l'idolâtrie; vous par qui les fidèles obtiennent le baptême, et sont 
oints de l'huile de joie; par qui toutes les églises du monde ont été fon- 
dées, et les nations amenées à la pénitence; vous enfin par qui le Fils unique 
de Dieu, qui est la lumière du monde, a éclairé ceux qui étaient assis dans 
les ombres de la mort.... Est-il un homme qui puisse louer dignement l'im- 
comparable Marie ? » 

On a dit que saint Cyrille était allé se former à la piété à Jérusalem et 
qu'il avait été moine du Mont-Carmel. Nous devons reconnaître que les 

1. Les Nestorlens orientaux ont une litargie qui porte le nom de Nestorius, et dans laquelle il est dit 
que le pain et le vin sont cliang(:s au corps et au sang de J(5sus-Christ par l'opération do Saint-Esprit, et 
qu'on les offre en sacrifice. Outre cette liturgie, ils en ont encore deux autres qu'ils prétendent 6tre fort 
anciennes. Voyez Henaudot, Luurg. orient., t. ll, et le Père Le Brun, Liturg.^ t. m. 

2. Ep. ad Tfifopemp.j t. m, conc, p. 771. 

3. C'est-à-dire le troisième du mois appeli5 Epiphi par les Egyptiens. C'est le sentiment unanime des 
Alexandrins, des Cophtes et des Ethiopiens, qui nomment saint Cyrille, KerloSj par abréviation, et lui 
donnent le titre de docteur du monde. 

4. Conc, t. III, p. 1077. — 6. L. IV contra Nestor., t. vi, part. 1, p. 110; 1. vu de adoratione in .<!pir, 
ttverit., t. I", n. 231; 1. x in Joan., t. iv, c. 13. — 6. T. v, part. 2, p. 330. Item, conc, t. m, p. 583. 



SAINT CYWLLE, PATRI.UICHE D'ALEX^iMlRIE. 73 

preuves positives font défaut ' : mais on aimerait à le penser d'un si grand 
serviteur de Marie. 

A l'époque où l'Iconoclaste Léon l'Isaurien déclara la guerre aux images 
des Saints et à leurs ossements, deux religieuses fuyant l'Orient apportèrent 
à Rome un grand nombre de reliques et entre autres quelques fragments de 
celles de saint Cyrille : ils furent recueillis à Sainte-Marie du Champ- 
de-Mars. 

On représente saint Cyrille assis et bénissant : au-dessus de lui dans les 
airs est une vierge tenant un enfant Jésus sur son sein : cela rappelle le 
dogme de la maternité divine et de l'incarnation dont D se montra l'intré- 
pide champion; on le voit encore avec un livre sur une page duquel est 
écrit en grec : Mère de Dieu, et avec une plume prêt à écrire. Cette plume 
est l'attribut caractéristique des écrivains ecclésiastiques. 

Cf. narras. Histoire de fEglUe^ t. sn et xiii : les Œuvres de saint Jean Chrysostome, tradnction ^an- 
çsise, précédée de la vie da Saint, par M. Martin d'Agde, t. te', p. 501 et sniv., éd. de Bar, 1SS9; 
D. Ceillier, t. Tin, éd. Vives; AA. 55., t. iii, p. 459 et sulr., éd. Palmé; Godescaid et les aatres 
haglograpbea. 

NOTICE SUR LES ÉCRITS DE SALNT CYRILLE. 

Les ouvrages qui nous restent de saint Cyrille sont : 

l" Le traité de f Adoration en esprit et en vérité, divisé en dix livres. C'est une eïplicatioa 
allégorique et morale de passages détachés du Pentatenqne. Saint Cyrille ne s'est point astreint à 
l'ordre que Moïse a suivi dans sa narration. 

2° Les treize bvres appelés Gtaphyres, c'est-à-dire profonds on élégants, renferment une 
eiplicalion allégorique des histoires rapportées avec plus d'étendue dans le Peatalenque. Le saint 
docteur a choisi celles qui avaient un rapport plus visible à Jésus-Christ et à son EgUse. 

3° Les Commentaires sur haie et sur les douze petits Proj-hétes. On y trouve une siplica- 
tion de la lettre et du sens spirituel. 

4° Le Commentaire sur lErangile de saint Jean, D était divisé en douze livres, dont dix 
eenlement sont entiers. Nous n'avons que des fragments du septième et du huitième. Les livres v, 
VI, VII et VIII manquant autrefois, Josse Clich^ou les suppléa dans l'ancienne édition latine, d'après 
les écrits des autres Pères. Il s'est trouvé des auteure qui ont cité ces suppléments comme étant de 
saint Cyrille. Us ne seraient point tomhés dans cette faute, s'ils avaient lu la préface qui les pré- 
cède. Jean Aubert a donné le texte grec de ces quatre livres d'après les manuscrits. Pour revenir au 
commentaire de notre Saint, il y eiplique le sens littéral et spirituel de l'Ecriture, et y réfute les 
Manichéens et les Eunoméens; il y enseigne aussi, de la manière la plus formelle, la doctrine de 
la transsubstantiation. 

50 Le livre intitulé : Le Trésor, à cause du grand nombre (i« vérités et de principes qu'il ren- 
ferme, est divisé en freate-cinq titres ou sections. Saint Cyrille y renverse le système impie des 
Ariens et prouve la divinité de Jésus-Christ par l'Ecriture ; il se sert aussi de la même autorité 
pour établir la divinité du Saint-Esprit, dans les titres 33, 34 et 35. 

G" Le livre -w lu sainte et consubstanlielle Trinité fut composé à la prière de Némésin et 
d'Hermias. Ce sont sept discours en forme de dialogue, tous destinés à prouver la consubstantialité 
du Verbe. A ces dialogues, le saint docteur en ajouta deux antres sur l'Incarnation, se proposant 
pour but principal de combattre les erreurs de Nestorius, qui toutefois n'était pas nommé, pjrce 
qu'apparemment son hérésie n'avait pas encore été condamnée. A la suite de ces dialogues sont des 
scolies ou éclaircissements sur l'Inccrnution, avec nn petit traité sur le même sujet. Il y est 
prouvé que la Sainte Vierge est véritablement Jlère de Dieu, puisque Jésus-Christ est tout à la fois 
«t Fils de Dieu et Dis de l'homme. 

"0 Les trois Traités sur la Foi. — Saint Cyrille les composa à Ephèse. Il marque dans le 
premier, adressé à l'empereur Théodose, les différentes hérésies qui s'étaient élevées jusqu'alors 
sur l'Incarnation, celle de Manès, de Cérinthe, de Photin, d'.^pollinaire et de Nestorius ; puis il lea 
réfute l'une après l'autre ; il s'applique surtout à combattre les erreurs du dernier. Il adressa le 
second traité aux princesses Pulchérie, Arcadie et Marine, sœurs de l'empereur, qui toutes troia 
s'étaient consacrées au service de Dieu. La foi catholique y est prouvée contre Nestorius. Le troi- 
sième traité détruit les objections des hérétiques. 

8° Les cinq Livres contre Nestonus renferment la réfutation des blasphèmes contenus dans les 

1. Baronius, à l'année 444, combat Tîremeot cette opinion : les BoUandistes se rangent à son avis. 



14 28 JANVIER. 

homélies de cet bérésiarqae. D n'est cependant nommé nulle part, ce qni fait croire qu'il n'avait 
point encore été condamné. Le style de cet ouvrage est plus clair et plus chÂtié qae celui des 
autres écrits polémiques de saint Cyrille. 

9» i,».v douze Annihfmatismes contre la doctrine de Nestorins. Ils ne contiennent rien que 
d'orthodoxe, et furent lus an concile d'F.phèse. Quelques personnes qui les entendaient mal, ou 
qui prenaient le parti de Nestorius, les attaquèrent comme favorisant la doctrine des Apollinaristes 
et comme contraires à la distinction des deux natures en Jésus-Christ. Tel fut, entre antres, Jean 
d'Antioche, qui engagea André de Samosale et Théodoret de Cyr à les réfuter. Saint Cyrille en 
donna une ejriMcnlwti fort claire, qui satisfit les Pères du concile d'Ephèse. 

10" Le saint docteur donna ensuite deux A;jologies des mêmes Anaihématismes ; l'une contre 
André de Samosate, et l'autre contre Théodoret de Cyr. Il se justifia, dans une troisième apologie 
aùressée i l'empereur, des calomnies répandues contre son catholicisme. 

11" Le Lii're contre les Anthropomorjihiles. Quelques moines d'Egypte, fort grossiers et fort 
ignorants, auxquels on avait dit de se représenter Dieu sons une forme sensible, et cela pour leur 
faciliter la pratique de sa divine présence, s'imaginèrent à la fin qu'il avait un corps comme les 
hommes, d'où leur vint le nom d'Ani/trojtomorp/iites ; i\i se fondaient sur ce qu'il est dit que 
l'homme a été créé à l'image de Dieu. Une erreur aussi absurde et aussi monstrueuse fut condamnée 
dès sa naissance par Théophile. Le livre dont nous parlons est précédé d'une lettre à Cnlosynut 
(FArsinne. Saint Cyrille convient que l'homme est fait à l'image de Dieu ', mais il montre en 
même temps que cette ressemblance ne peut tomber sur le corps. Dieu étant un esprit qni n'a point 
de forme sensible. Ainsi, dit ce Père, être fait à l'image de Dieu, c'est être doué de raison et 
capable de vertu. Il réfute, dans la même lettre, d'autres moines aussi peu éclairés que les pre- 
miers, lesquels s'imaginaient que l'Eucharistie perdait sa consécration quand elle étail gardée 
jnsqo'ao lendemain. Il répondit dans un autre ouvrage à vinyt-sept questions dogmatiguct, qui 
lui avaient été proposées par les Anthiopomorphites. 

12" Les dix Livres contre Julien l'Apostul. Julien, aidé de Maxime et de quelques autres 
philosophes païens, avait composé un ouvrage divisé en trois livres contre nos saints Evangiles. 
Quoiqu il ne contint rien autre chose que les objections de Celse, déjà solidement réfutées par 
Origène et par Eusèbe, il ne laissa pas de faire impression sur les esprits faibles. Ce fut pour 
arrêter le mal qae saint Cyrille écrivit les dix livres dont nous parlons. Il les dédia à Théodose, ce 
qui donne lieo de croire qu'il avait regagné les bonnes grâces de ce prince. Il les envoya aussi à 
Jean d'Antioche, comme une preuve de la sincérité de sa réconciliation. Dans le premier livre, le 
saint docteur prouve la vérité du récit de iMoise touchant la création ; dans le second, il fait le 
parallèle du récit de Moïse touchant la création, et des extravagances débitées par Pythagore, 
Thaïes, Platon, etc., pour lesquels Julien avait une admiration ridicule." Le troisième livre est 
employé à défendre la vérité de l'histoire du serpent qui séduisit Eve, et de la chute d'Adam, 
histoire qui est bien moins incroyable que tout ce qu'Hésiode a écrit de l'origine de ses prétendus 
dieux. Le but du quatrième est d'établir la Providence et de montrer qu'il est indigne de Dieu 
d'avoir besoin de divinités subalternes pour le gouvernement de lunivers. L'utilité des préceptes 
du dccalogue, l'iuconiiiatibilité de la i^ilousie, de la colère et des autres passions avec la nature 
divine, et l'unité du Dieu des chrétiens, sont le sujet du cinquième livre. Dans le sixième, saint 
Cyrille oppose les vertus des prophètes et des autres saints aux vices honteux dont les anciens 
philosophes n'ont pas rougi de se souiller; il justifie ensuite la coutume qu'avaient les chrétiens de 
marquer leurs fronts et leurs maisons du signe de la croix, et montre que la cessatiou des oracles 
a jiour époque la venue de Jésus-Christ, dont la puissance a détruit la tyrannie du démon. Il 
prouve, dans le septième livre, que les plus célèbres héros du paganisme ont été fort inférieurs en 
vertu aux héros du christianisme. Le huitième et le neuvième livre font voir que Jésus-Christ a 
été prédit par les prophètes, et que les deux Testaments ne dilTèrent point quant à la substance. 
Enlin, saint Cyrille prouve, dans le dernier livre, que saiut Jean et les autres évangélistes rendent 
témoignage à la divinité de Jésus-Christ; il marque ensuite la dllférence qu'il y a entre l'adoration 
proprement dite, qui n'est due qu'à Dieu, et le culte que nous rendons aux martyrs. 

13» Les Humelies sur ta Pd/ne. Il avait été réglé, dans le concile de Nicée, que l'évèqae 
d'Alexandrie, ville où llorissait l'étude des mathématiques et de l'astronomie, examinerait avec 
soin quel jour il faudrait célébrer la Pâque, et qu'il l'annoncerait aux évèques voisins, ouiiimément 
à celui de liome, alin que ce dernier put en instruire toutes les églises d'Occident. Il parait que 
saiut Cyrille fut fort exact à s'ar^]uitter de ia commission attachée à son siège. Possevin avait va 
les épiires ou homélies de ce Père, sur la Pâque, dans la bibliothèque du Vatican. Il n'y en a que 
vingt-neuf d'miprimées. Saint Cyri le marque dans chacune le coiiiuiencement du Carême, le lundi, 
le samedi de la semaine sainte, et le dimanche de Pâques. Toutes ces homélies renferment encore 
d'excellentes instructions sur divers points de la morale. 

14° Plusieurs Lettres. Elles ont toutes pour oli.'et les affaires de l'Eglise, ou la défense des 
dogmes catholiques. Les conciles généraux d'Epbès« et de Cbalcédoine ont adopté la seconde à 

1. D'après saint Jean Chrysostome, l'image de Dieu dan» t'tiomme est Id pouvoir que celui-ci exerce 
•or les animaux et toute la nattira. 



1 



SAI5T JEjVN de RÉOME. 7S 

Nestorius, et celle qui est adressée aux Oiientaux. On trouve la sixième parmi les canons de 
l'église grecque, etc. 

Ce n'est ni l'élégance, ni le choix des pensées, ni la politesse du style qui font le mérite des 
écrits de saint Cyrille, mais la justesse et la précision avec lesquelles le saint docteur explique les 
vérités de la foi et surtout le niystùre de l'Incarnation. On estime particulièrement le Trésor, ainsi 
que les livres contre Nestorius et contre Julien l'Apostat. 

Les anciennes traductions latines de saint Cyrille fourmillent de fautes. Jean Anbert, chanoine 
de Laon, publia les ceuvres de ce Père en grec et en lalin, à Paris, en 1638. 11 y a sis tomes m- 
folios nm font ordinairement sept volumes. Le P. Lupus et Baluze ont donné depuis quelques lettres 
do saint docteur qui n'avaient été connues ni de Jean Aubert ni du P. Labbe. 

L'édition la pins complète des Œuvres de saint Cyrille est celle qu'on trouve d»ns la Patrologie grecque 
de M. Migne, du tome Lxviii au tome lxsvii. 



SAINT JEAN DE RÉOME 

545. — Pape : Vigile. — Roi de France : Cbildeberl. 



Qui feceril et docuerit, Mr. rncgnus vocaliHiir in regno 

cœlûrnm. 
Heureux ceîni qui aura tont h la fois pratiqué et ensei- 

gnii l'Evangile, il sera appelé graad dans le royaume 

des cieux. 

Saint Jean fut l'un des principaux instituteurs de la vie monastique en 
France avec saint Benoît. II naquit à Dijon, alors du diocèse de Langres, 
vers l'an 423. Son père Hilaire, un des premiers sénateurs du pays, et sa 
mère Quiéta, vivaient dans une si grande sainteté, que l'Eglise honore leur 
mémoire le 28 novembre. Saints, ils élevèrent saintement leurs enfants. 
Jean, après avoir ainsi passé ses vingt premières années loin de la mollesse 
et des plaisirs de son âge et de sa naissance, résolut de se séparer encore 
plus du monde : il se construisit d'abord de ses propres mains une cellule 
avec un oratoire, et là, n'ajant avec lui que deux serviteurs, il vaquait 
entièrement à Dieu. Mais désirant imiter davantage la vie des saints soli- 
taires, il se retira dans un désert, au territoire de la ville de Tonnerre, 
lequel nous appelons aujourd'hui l'Auxois. Le lieu qu'il choisit était plein 
d'eau et presque inhabitable ; il s'appelait Réome (Reomaûs). Sa réputation 
y attira beaucoup de personnes qui vinrent se mettre sous sa conduite ; de 
sorte qu'il se vit bientôt obligé d'en former une communauté religieuse, et 
d'être comme le général de cette armée du Christ. Se défiant de ses propres 
lumières pour la conduite de ces âmes, il entreprit de recueillir les règles 
établies par les saints Pères et pratiquées par les autres moines. Il alla donc 
•visiter les principaux monastères de France, et en rapporta ce qu'il y avait 
de meilleur dans les usages et les disciplines, comme l'abeille qui enlève 
aux fleurs de quoi composer son miel. Mais le nombre de ses religieux aug- 
mentant, le fardeau du commandement l'efl'raya: il s'enfuit en secret, 
accompagné de deux de ses disciples, et alla se cacher parmi les solitaires 
de l'île de Lérins. Il y vécut environ dix-huit mois pendant qu'on le cher- 
chait par toute la France. Enlin, un voyageur ayant reconnu son visage et 
sa voix, se prosterna à ses pieds en disant : « Voilà sans doute le vénérable 
Jean, qui a fui les honneurs de la prélature ». Les religieux de Lérins furent 



76 2S JAÎTYIER. 

tout honteux d'avoir tardé si longtemps ù reconnaître la dignité d'un de 
leurs frères qu'ils avaient laissé vivre obscurément parmi les plus jeunes. Le 
voyageur retourna raconter sa découverte dans le diocèse de Langres, et 
l'évêque Grégoire écrivit il l'abbé de Lérins, Honorât II, et à Jean lui-môme, 
pour qu'il revînt au plus tôt, sous peine de rendre compte au tribunal de 
Jésus-Christ des malheurs que causait son absence. En etfet, le relâchement 
s'était introduit à Réome, et le nombre des religieux diminuait. Le retour 
de l'abbé fut un excellent remède à ces maux. Il rétablit la règle de saint 
Macaire qu'il avait établie douze ans auparavant, et sa présence, ses 
exemples, ses ardentes exhortations rendirent bientôt à cette communauté 
sa première ferveur. 

Instruit par l'expérience, il ajouta quelques prescriptions à la règle ; il 
défendit l'entrée des séculiers dans l'église conventuelle, comme l'indique 
le fait suivant : Un homme de Mémont, Agrestius, entra dans le chœur, un 
jour de dimanche, afin de communier de la main de saint Jean. — «Sortez», 
lui dit le bienheureux, « vous ne le pouvez point ». — Et comme il insistait, 
disant qu'il était venu de loin : — « Ce n'est pas la malveillance qui nous 
fait agir ainsi à votre égard, nous voulons seulement observer notre règle 
et ne pas encourir de blâme » . Agrestius sortit, mais en blasphémant dans 
son cœur. 

La nuit suivante, saint Jean lui apparut dans une vision, l'air calme et 
recueilli ;il tenait dans sa main droite « la perle très-précieuse de la divine 
Eucharistie ' ». — « Sachez », lui dit-il, « que si vous n'eussiez point blas- 
phémé, Xûtre-Seigneur vous eût donné spirituellement son corps et son 
sang, même en dehors de la communion sacramentelle ' ; mais, en puni- 
tion de votre péché, cette grâce vous est refusée ». Agrestius, confus et 
repentant, accourut dès le malin se jeter aux genoux du bienheureux, qui 
le bénit et le renvoj'a pardonné. 

Il eut, à cette époque, saint Seine pour disciple '. 

Il aimait les pauvres et se plaisait à les soulager et à les instruire. Dans 
on temps de disette, il distribua toutes les provisions de l'abbaj'e, et Dieu, 
pour récompenser sa charité, multiplia miraculeusement le blé qu'il donnait 
en aumônes. — a Gardez-vous d'en parler », dit le bienheureux au frère 
témoin de ce prodige, « de peur que la tache de l'orgueil ne vienne flétrir 
la fleur de cette grâce » . 

Il fît rencontre d'un pauvre h peine vêtu, qui cherchait dans la forêt des 
baies pour apaiser sa faim. — C'était un homme qui n'aimait pas le travail. 
— Le Saint lui dit : Mets ton espérance dans le Seigneur et lui-même te 
nourrira ; prends goût au travail, d'après ces avis de l'Apôtre, « qu'il est 
bon que tu aies de quoi suffire à tes besoins et fournir le nécessaire à l'indi- 
gent ». Ensuite, il fit le signe de la croix sur sa poitrine et lui ordonna de 
retourner chez lui. Cet homme obéit et se livra au travail avec tant d'ardeur, 
que jamais il ne manqua plus du nécessaire. 

Dans une de ces courses apostoliques, il fut obligé de s'arrêter à Semur 
pour y passer la nuit ; là, une femme impudique ose l'insulter. Efl'rayé de 
cette audace, il la repousse et s'enfuit. La malheureuse eut alors confusion 
de sa faute et obtint, par les prières du bienheureux sans doute, la grâce de 
s'en repentir. 

1. Gemmant eucharisiiœ. 

2. Cette distinction très-nette témoigne de la fol de relise des GaQics an t« sit:cle, et réfute l'iga»- 
nnce criminelle des calrlnlstes. 

i. Voir M vie ao 19 septembre. 



S.UOT JE.tN DE RÉOIIE. 77 

Dans le désert presque sauvage de Réome on manquait d'eau potable. Il y 
avait bien un vieux puits d'une profondeur prodigieuse ; mais il était à moitié 
comblé de pierres , et un énorme serpent en avait fait son repaire. Touché 
du besoin de ses frères, ce saint homme, muni des armes de la foi, s'avance 
vers ce lieu parmi les siens qui font entendre des chants sacrés. Il descend 
le premier dans le puits, une pioche à la main, creuse la terre, pendant que 
les témoins de cette scène croient qu'il va trouver la mort. Toutefois, 
son exemple et ses paroles les rassurent ; ils travaillent à leur tour ; on trouve 
le serpent; la simple invocation du nom de Dieu le fait mourir ; on le rejette 
hors du puits qui s'achève et fournit une eau abondante et pure, dont on 
use encore aujourd'hui. 

Jean prêchait les vérités du salut non-seulement à ses religieux, mais 
encore aux populations d'alentour. Sa mère, ayant appris qu'il évangéli- 
sait une contrée, s'y rendit pour le voir et l'embrasser. Mais lui, prenant à 
la lettre ce conseil de l'Evangile : « Celui qui ne quitte pas sa mère et son 
père n'est pas digne de moi », refusa de lui parler. Craignant toutefois 
d'ébranler par trop de dureté la foi de cette sainte femme qu'il savait pleine 
d'amour de Dieu, il consentit à passer devant elle parmi la foule, afin que 
ses yeux maternels pussent contempler de près ce cher enfant ; mais il ne 
s'arrôta point pour lui parler. 11 lui fit dire de mener une vie sainte ici-bas, 
afin qu'ils eussent le bonheur de vivre ensemble dans le ciel. 

Comme les solitaires d'Egypte, ceux du Réome mortifiaient la chair par 
le travail des mains. Un jour qu'ils élaguaient les arbres de la forêt voisine 
du monastère, le travail fini, ils laissèrent là leurs cognées et s'en retour- 
nèrent. Un homme des environs profita de leur absence pour voler ces ins- 
truments de travail. Quand les Frères s'en aperçurent, ils furent pleins de 
désolation, et allèrent aussitôt confier leur douleur àl'abbé qui leur dit d'être 
pleins de confiance et de prier. Pour lui, il se rend à la forêt, et après s'être 
adressé à Dieu selon sa coutume, il voit accourir vers lui, à toutes jambes, 
un homme qui se jette à ses pieds et lui demande pardon d'avoir pris les 
haches du monastère. Jean le relève, lui accorde non-seulement le pardon 
de sa faute, mais encore sa bénédiction et des eulogies. 

Il serait trop long de raconter les autres miracles dont l'histoire de Jean 
est pleine. Un esclave s'étant réfugié dans le monastère, pour échapper à la 
fureur de son maître irrité contre lui, Jean écrivit à ce dernier eu faveur du 
fugitif. Le maître ayant reçu ce message avec colère et même poussé le 
mépris jusqu'à cracher sur la lettre du Saint, il fut à l'instant puni du ciel ; 
sa bouche devint incapable de prendre aucune nourriture, pas même l'Eu- 
charistie, pendant neuf années. Jean avait un grand pouvoir sur les démons, 
et les chassait des personnes qu'ils possédaient. Les maladies ne lui étaient 
pas moins obéissantes. De l'eau, du pain, en recevant sa bénédiction, rece- 
vaient la vertu de guérir. Sa charité pour les pauvres mérita aussi d'être 
récompensée par des prodiges. A sa voix, les aliments se multipliaient pour 
sauver la vie des malheureux. Les rois, entre autres Clovis I"'', et beaucoup 
de seigneurs imitaient la Providence et prenaient plaisir à augmenter les 
ressources du Saint, à combler son monastère de richesses. Jean au milieu 
de ces libéralités et de ces honneurs, toujours humble et mortifié, empê- 
cha aussi les siens de tomber dans l'orgueil, l'ambition, l'avarice et la mol- 
lesse. Ses austérités ne l'empêchèrent pas de parvenir jusqu'à l'âge de cent 
vingt ans, comme Moïse, toujours plein de vigueur et de santé : ni sa vue, 
ni sa mémoire, qui avaient toujours été excellentes, ne s'étaient aflaiblies; 
il n'avait pas perdu une seule dent ; et, en un mot, chose extraordinaire, il 



78 28 JANVIER. 

eut jusqu'au dernier instant de la vie, l'esprit et les sens aussi sains qu'à la 
fleur de son âge. Selon l'opinion la plus probable, il mourut Tan 543, et fut 
enterré dans son monastère qui, plus tard, ayant passé aux mains des Béné- 
dictins, s'appela Moutier-Saint-Jean, ainsi que la ville qui s'est formée 
autour. 

On représente saint Jean de Réome près d'un puits, tenant enchaîné 
une espèce de dragon. 

RELIQUES DE SAINT JEAN DE RÉOME. 

Ses reliques furent transférées d'abord, snr la fin du vi° siècle, dn lien de sa sépulture, dans 
l'église de Saint-Maurice, dont le village s'est appelé depuis Corsaint (corps saint) ; une seconde 
translalioa eul lieu dn temps de Charlemagne ; une troisième l'an 888. — Vers la lin du règne 
du roi Charles le Gros, on porta ce précieui trésor dans le ctiileau de Semur-en-Auxois, pour y être 
à l'abri des insultes des Normands. On le rapporta enfin dans son monastère de Réome vei-s l'an 9H. 

L'église paroissiale de Moutier-Saint-Jean possède une relique insigne de saint Jean de Réome : 
c'est le chef vénérable de ce grand serviteur de Dieu. 11 repose dans une petite chisse avec cette 
inscription : Os cnpilis snncii Joannis Reomensis. Son autiienticité a été reconnue par Mgr l'é- 
vèque de Dijon en 1842. Des personnes soit de la paroisse, soit d'ailleurs, viennent encore indi- 
viduellement se prosterner devant cette précieuse relique ; mais depuis la dispersion des religieux 
bénodiclins, lors de la Révolution de 93, il n'y a plus eu de fêtes publiques pour honorer le Saint. 
De toute la magnifique et splendide chapelle de l'abbaye, il ne reste plus que la porte latérale 
d'entrée, par où passaient les religieux, encore est-elle toute mutilée et comme encadrée dans un 
mur de grange. Mais n'importe, ces précieux restes nous donnent une idée des richesses symboli- 
ques qui autrefois faisaient la beauté de cette porte. Sauf une aile de la maison qui a été abattue, 
et quelques changements opérés à l'intérieur, le corps de bâtiment est à pen près ce qu'il était, et 
toujours en bon état d'habitation i, 

Koas avons ajonté cette vie an recueil dn P. Giry, en nous servant sortant des BoUandlstes, de Gr^in 
de Tours, de Baillet et des Saints de Dijon, par M. labbé Dnpins. 



SAEsTE MAERE ET SALNTE BRITTE, VIEKGES 

(Epoque inconnue.) 

A l'extrême limite du territoire de Tours, s'élevait une petite colline, 
couverte de ronces et de \ignes sauvages, qui formaient un taillis si touffu 
qu'un homme pouvait à peine s'y frayer un passage. La tradition populaire 
raconlail que deux Vierges, consacrées à Dieu, reposaient dans cet endroit. 
Aux vigiles des grandes fêtes les fidèles y voyaient très-souvent briller une 
lumière extraordinaire. L'un d'eux, plus osé et plus courageux, ne craignit 
point d.ins l'obscurité de la nuit de s'aventurer dans ce lieu. Il y vit un 
cierge d'une merveilleuse blancheur, qui jetait autour de lui une grande 
clarté ; il admira longtemps ce prodige et il retourna annoncer aux autres 
ce qu'il avait vu. 

Ce fui alors que les deux Vierges apparurent à l'un des habitants du 
pays: elles lui dirent qu'elles étaient ensevelies dans ce lieu, mais que dé- 
pourvues d'une tombe, elles ne pouvaient ainsi rester plus longtemps ex- 
posées aux injures du temps. Elles lui conseillent d'enlever les ronces et de 
placer au-dessus de leur corps l'abri d'un monument funèbre. A son réveil, 
cet homme absorbé par mille autres soins, oublia cette vision. La nuit 
suivante, elles lui apparaissent de nouveau, avec un visage menaçant et 

1. U. Jaeant, cwré de Houtier-Saiat-Jean. — Moutier-Saint-Jean, le 30 aoat 1862. 



SAINTE M.VUBE ET SAINTE BRITTE, VIERGES. 79 

terrible, et lui annoncent que s'il ne satisfait pas leurs désirs, il mourrait 
dans l'année. Cette fois, notre homme fut effrayé, il prit une hache, se ren- 
dit sur le monticule, arracha les ronces, et, après avoir déblayé le terrain, 
il découvrit les deux tombes, sur lesquelles il trouva de grosses gouttes de 
cire qui exhalaient les plus suaves parfums. .Ayant amené un char attelé de 
bœufs, il ramassa toutes les pierres, et, à l'été, il éleva un petit oratoire sur 
les corps des deux saintes. 

Son ouvrage étant achevé, il pria le bienheureux Eufrône', qui gou- 
vernait alors l'église de Tours, de vouloir bien bénir ce sanctuaire. Le saint 
évêque refusa et s'en excusa sur son grand âge : 

« Vous voyez, mon fils », lui dit-il, « que je suis vieux, l'hiver sévit avec 
plus de rigueur que de coutume : les pluies sont abondantes, les vents sont 
impétueux et violents, les fleuves grossissent, et les chemins eux-mêmes, 
délayés par la pluie et la boue, sont impraticables. A mon âge, il ne serait 
pas prudent d'entreprendre un tel voyage ». 

Ces paroles affligèrent ce bon chrétien, et il quitta l'évêque, le cœur 
bien triste. La nuit suivante, le pontife s'était à peine endormi que les deux 
Yierges se présentent à lui, et la plus âgée lui adresse les paroles suivantes 
avec un profond accent de tristesse : 

« Très-saint évêque, en quoi avons-nous pu vous déplaire? quel mal 
avons-nous fait au peuple que Dieu vous a confié ? Pourquoi nous méprisez- 
vous ? Sous quel prétexte refusez-vous de venir consacrer l'oratoire qu'un 
homme de foi nous a élevé ? Venez donc, nous vous en supplions, au nom 
du Dieu tout-puissant dont nous sommes les servantes ». 

En prononçant ces paroles, de grosses larmes arrosaient son visage. 

Aussitôt l'évêque s'éveille , appelle l'intendant de son palais , et lui 
dit : « J'ai péché, en n'allant point avec cet homme. Voici qu'en effet les 
deux Vierges viennent de m'apparaître, et je crains d'encourir la colère de 
Dieu si je diffère de m'y rendre ». 

Eufrône se hâta donc de se mettre en route : aussitôt la pluie cessa et 
les vents s'apaisèrent. Le saint évêque fit heureusement son voyage, et, 
après avoir béni le sanctuaire, il revint en paix. Il parlait souvent de ces 
deux Vierges, il se rappelait leur visage et leur démarche. «L'une », disait-il, 
«était grande; l'autre petite, de taille seulement, car ses mérites étaient 
grands. Toutes les deux étaient plus blanches que la neige, et il avait appris 
d'elles que l'une se nommait Maure et l'autre Britte ». 

Ces deux Vierges n'ont cessé d'être vénérées dans le diocèse de Tours, et 
on célèbre leur fête le 28 janvier de chaque année. L'ancienne ville romaine, 
Arciaaim, patrie des deux vierges, fière d'une telle richesse, a changé son 
antique nom contre celui de l'une d'elles, et elle s'appelle aujourd'hui Sainte- 
Maure '. L'église paroissiale possède depuis longtemps leurs reliques. En 
l'année 1666, dit dom Ruinart, avec la permission de Victor le Bouthillier, 
archevêque de Tours, on ouvrit la grande et riche châsse qui les renfermait. 
On y trouva ^ingt-cinq grands ossements, avec plusieurs autres petits, qui 
avaient été enveloppés, avec beaucoup de respect, dans des linges et des 
étoffes de soie. Divers authentiques, écrits sur parchemin, munis de sceaux, 
attestaient que cette châsse contenait réellement les reliques des deux vierges, 
Maure et Britte. Le plus ancien de ces titres était daté de l'an I2G7. 

Aujourd'hui l'église de Sainte-Maure, plus heureuse que tant d'autres, 

1. Eufi-ône est mort après le milieu da vi'î sitcle. 

2. La petite ville de Sainte-JIaure est un clief-UeB de canton de l'arrondissement de Cliiaon, \ 32 
kilomètres Je Tours. 



BO 28 JANVIER. 

possède encore les reliques de ses deux vierges : elles ont pu échapper à la 
profanation et aux fureurs des révolutionnaires, et elles sont toujours l'objet 
de la pieuse et confiante vénération des fidèles. 

Les fidèles aiment à se rendre à la petite chapelle des Vierges, érigée de 
temps immémorial, à deux kilomètres de l'église paroissiale, à l'endroit où 
la tradition rapporte que leurs corps furent découverts. Une fontaine coule 
à côté, les infirmes et les malades viennent avec foi s'y laver et ils obtien- 
nent très-souvent leur guérison. La piscine est presque entièrement remplie 
des linges avec lesquels ils se sont lavés et qu'ils ont l'habitude d'y jeter par 
reconnaissance. 

Dans leurs peines, dans leurs doutes et leurs afflictions, les habitants de 
Sainte-Maure ont recours à leurs Vierges comme à des amies dont la protec- 
tion et l'assistance ne leur font jamais déraut. Aussi célèbrent-ils avec em- 
pressement sa fête d'hiver au 28 janvier et celle d'été, le deuxième dimanche 
après Pâques, anniversaire de la translation de leurs reliques. Le clergé 
célèbre souvent la messe dans la petite chapelle, et le peuple s'y rend pieu- 
sement en récitant le saint Rosaire. 

L'abbé Rolland, Aumon. du pens. des Frères de Tours, 



LE BIENHEUREUX GÏÏAIILEMAGNE, 

ROI DE FRANCE ET EMPEREUR D'OCCIDENT 



742-814, — Papes : Zacharie; Léon m. 



A asseoir les sociétés humaines. Dieu a voulu ces deux 
mains : le Pape et l'Empereur. D'accord, ces mains 
peuvent tout bien ; contraires elles sont impuissantes 
contre tout mal. 

Sans l'Empereur, le Pape n'est qu'un martj-r immortel ; 
sans le Pape, l'Empereur n'est qu'un dieu de prcto- 
ricns. une idole souvent refondue. 

L. Vecillot, Parf':ms de Rome, ch. 22. 

Quoique la canonisation de Charlemagne ne soit pas faite dans les for- 
mes ordinaires de l'Eglise romaine, néanmoins le culte qu'on lui rend en 
France et en Allemagne, soit en dédiant des éghses en son honneur, soit en 
l'insérant dans les Martyrologes, soit en lui consacrant un office dans les 
Bréviaires, sans que le Saint-Siège y trouve à redire, nous oblige à lui donner 
place dans ce recueil pour contenter la piété des peuples qui ont tant de 
vénération pour sa mémoire. 

11 était fils de Pépin, roi de France, et petit-fils de l'invincible Charles- 
Martel. Jamais on ne vit dans un prince de plus belles dispositions pour les 
armes, les lettres et la piété : d'un courage intrépide dans les expéditions 
militaires, d'une admirable vivacité d'espiit pour les sciences, il était capable 
par son grand cœur, du plus généreux et du plus beau dévouement pour la 
cause de Dieu et celle des hommes. Après la mort du roi son père, il succéda à 
ses Etats, avec Carloman, son frère, le 9 novembre 768. Dès qu'il fut monté 
sur le trône, il donna de belles marques de sa bravoure, car il commença 



LE BIENHEUREUX CHAKLEMAGNE, ROI DE FRANCE. 81 

son règne par la défaite de Hunauld, fils et successeur de Gaiffre, qui renou- 
velait la guerre en Aquitaine, et par celle de Loup, duc des Gascons, qu'il 
rendit ses tributaires ; son frère Carloman étant mort à Samoucy, le 4 dé- 
cembre l'an 771, Charles prit possession de son royaume et resta monarque 
absolu des Francs. Il se vit par là plus en état de s'opposer aux rebelles et 
de réduire les ennemis de l'Eglise. 

Il faudrait composer de gros volumes pour faire le récit de ses victoires 
et de ses conquêtes, partout où son courage, sa justice, sa piété et son zèle 
pour la religion l'obligèrent à porter ses armes, car Dieu le favorisa dans 
toutes les guerres qu'il entreprit. Dans celle qu'il fit au-delà des Alpes, il 
détruisit entièrement le royaume des Lombards, qui subsistait depuis deux 
cents ans, par la prise de Didier, le dernier de leurs rois ; il vainquit et 
repoussa les Grecs jusqu'au fond de la Calabre, et reçut enfin le serment de 
fidélité des Romains qui se donnèrent à lui. .\insi, depuis les Alpes jusqu'à la 
basse Calabre, l'autre extrémité de l'Italie, Charlemagne était absolument le 
maître, aussi bien que dans les îles et les royaumes de Corse et de Sardaigne. 

D'autre part, dans de fréquentes et fameuses expéditions qu'il fit en Alle- 
magne contrôles Saxons tantde fois rebelles, etles autres peuples qui s'étaient 
ligués contre lui, il subjugua toutes ces vastes régions qui sont entre le Rhin et 
la Vistule, la mer Baltique et le Danube ; soumit aux lois de son empire la 
Bavière, l'Autriche, la Hongrie, jusqu'à la Theiss, la Dacie, la Croatie, la 
Carinthie, le Frioul, et poussa même ses conquêtes , après avoir vaincu les 
Huns ou les Avares, jusqu'aux confins de la Bulgarie et de la Thrace. 

Enfin, portant ses armes du côté de l'Occident, il fit la guerre au-delà 
des Pyrénées, aux Sarrasins, et conquit sur eux tous les royaumes et toutes 
les provinces qui sont entre l'Ebre et les Monts, l'Océan, la Méditerranée, 
avec les îles Baléares. 

Il ne faut pas s'imaginer que l'ambition, si ordinaire aux conquérants, 
fût l'esprit qui animait notre Saint dans ces grandes expéditions. Le désir 
d'étendre les bornes de sa monarchie avait la moindre part à tous ses beaux 
exploits. Ce n'était pas non plus le titre d'Auguste et d'Empereur, qu'il reçut 
dans la suite, puisqu'il en était si peu touché qu'il le refusa d'abord par une 
humilité héroïque, et qu'il protesta, depuis son couronnement, que s'il eût 
pu connaître le dessein du Pape, il ne serait pas allé ce jour-là à l'église, 
quoique ce fût le jour de Noël. C'était donc un motif plus relevé qui pous- 
sait Charlemagne à ces glorieuses entreprises. Il savait que l'idolâtrie régnait 
encore en Allemagne, parmi les Saxons ; il voulut les amener à recevoir la 
foi catholique : aussi est-il appelé leur Apôtre. Le pape Adrien se plaignait 
des persécutions que lui faisaient les Lombards ; il se fit une religion de le 
délivrer de ces tyrans. Les Sarrasins, ennemis jurés de l'Eglise, occupaient 
presque toutes les Espagnes : son zèle le porta à emplov^er ses armes pour 
les exterminer. Enfin, s'il mena tant de fois ses troupes en Italie, ce ne fut 
que pour secourir le pape Adrien dont nous venons de parler, ou pour se 
rendre comme pèlerin, aux tombeaux des apôtres saint Pierre et saint Paul, 
auxquels il avait une dévotion toute singulière, ainsi qu'il paraît par les 
grands présents qu'il a faits|à leurs églises, en or, en argent et en pierres pré- 
cieuses ; ou pour venger les injures qu'on avait faites à Léon 111, à qui quel- 
ques Romains, par une horrible cruauté, avaient voulu crever les yeux et 
couper la langue. En un mot, il n'est jamais sorti des bornes de son empire 
que pour étendre en même temps la religion chrétienne; et il n'a passé les 
Monts qu'à l'avantage du Saint-Siège et pour enrichir l'Eglise d'une bonne 
partie de la dépouille des Lombards et des Grecs, en l'élevant, de la bas- 
ViES DES Saints. — Tome n. 6 



8S 28 lAKYIER. 

sesse de sa pren"dère pauvreté, à ce degré de grandeur temporelle d'où ses 
ennemis essaient de la faire déchoir, parce qu'ils savent que c'est la meil- 
leure condition de son indépendance et de sa prospérité spirituelle. 

Si des vertus militaires de Chark magne nous voulions descendre dans 
le détail de toutes ses vertus morales, ce serait entreprendre un ouvrage 
entier, et non pas un recueil de ses plus belles actions ; je me contenterai 
donc de dire que c'était un prince qui ne pouvait souffrir le luxe, et que sa 
modération paraissait jusque dans ses habits, quoique d'ailleurs sa magnifi- 
cence fût très-grande lorsqu'il s'agissait du bien ou de la gloire de ses Etats. 
Il était extrêmement sobre dans son boire et dans son manger, estimant que 
la vie passée dans les délices est non-seulement contr;iire aux lois du Christia- 
nisme, mais encore indigne d'un courage héroïque que la délicatesse est 
capable d'énerver. Durant ses repas, il se faisait lire l'histoire, ou des livres 
de science, ou quelque livre de saint Augustin, particulièrement la Cité de 
Dieu. Il était éloquent, et son amour pour les sciences est assez connu par 
l'Université de Pai'is et les autres qu'il fonda. Il attira aussi les savants en 
France, et, entre autres, il fit venir d'.\ngleterre Alcuin, l'homme le plus 
docte de son temps, pour lui servir de précepteur. Pour être convaincu de 
l'érudition de notre prince, il ne faut que lire les belles lois qu'il a rédigées 
lui-nième, sous le titre de Capilulaires. 

Mais, entre toutes sesvertus, celle quia éclaté davantage et qui fait comme 
le caractère de sa sainteté, c'est sa piété et son zèle pour la splendeur de 
l'Eglise. Nous avons déjà dit que ce fut l'âme de toutes ses entreprises, et 
que son principal dessein était d'établir ou de rétablir le culte divin partout. 
Il fit quatre fois le voyage de Rome par dévotion, et, selon quelques auteurs, 
il alla à Saint-Jacques, en Galice, par esprit de pénitence, et l'on peut 
dire que c'est lui qui a mis ce célèbre pèlerinage dans le grand lustre où 
nous le voyons. Durant ses conquêtes, il eut grand soin de chercher les 
reliques insignes dans les lieux que ses armes prenaient; on cite, entre 
autres, les corps de six Apôtres, savoir : de saint Simon, de saint Jude, de 
saint Philippe, des deux saints Jacques et de saint Barnabe, avec le chef de 
saint Barthélemi, outre une infinité d'autres de plusieurs Martyrs, qu'il fit 
transporter en France et déposer dans la basilique de Saint-Saturnin, à Tou- 
louse ; il faisait plus de cas de ces précieux trésors que de toutes les richesses 
des peuples qu'il subjuguait. 11 distribuait libéralement aux temples les orne- 
ments et les vases sacrés nécessaires pour le service des autels. Il fit bâtir 
jusqu'à 27 églises, dont la principale est celle de Notre-Dame d'Aix-Ia-Clia- 
pelle, sans parler de celles qui étaient ruinées et qu'il a fait réparer. Cest lui 
qui a fondé et enrichi si prodigieusement tous les évôchés et toutes les abbayes 
d'Allemagne. Il rétablit le chant ecclésiastique, que l'on avait tellement 
négligé, qu'il était entièrement déchu de celte sainte harmonie qui porte 
la dévotion dans les cœurs des fidèles. 

11 ne fa 11 pas s'étonner, après cela, si cette insigne piété lui a mérité 
tant de faveurs extraordinaires du ciel; en eU'et, plusieurs Saints lui ont sou- 
vent apparu pour l'entretenir familièrement comme s'il eût déjà été de leur 
compagnie : on remarque, entre autres, saint Salve, évêque d'Angoulôme, 
dont il avait fait mettre les reliques dans une belle châsse, et saint Suitbert^ 
qu'il avait fait canoniser parLéon III ; onpeutjoindre encore à ces apparitions 
celle de deux esprits bienheureux, qui, jetant l'épouvante dans l'armée des 
Saxons, les obligèrent de prendre la fuite et d'abandonner le siège de Fritz- 
lar, qu'i'if .ivaient entrepris pendant l'absence de Charlemagne. Enfin, on 
raconte que, faisant la guerre à ce peuple, il obtint de l'eau par ses prières, 



LE BIESEEUKEUX CHAKLEMAGXE, ROI DE FRANCE. 83 

durant une grande sécheresse, pour rafraîchir son armée qui en manquait 
depuis trois jours. 

La piété de notre Saint ne parut pas seulement par ce grand zèle qu'il eut 
pour la gloire et la majesté des temples matériels, mais encore par le soin 
qu'il prit des temples spirituels, qui sont les pauvres, soit en fondant des 
hôpitaux pour les abriter, soit en leur distribuant des aumônes capables de 
les faire subsister; et, comme si les vastes provinces de ses royaumes 
n'eussent pas renfermé assez de misérables pour leur faire ressentir les effets 
de sa charité, il envoyait de prodigieuses sommes d'argent en Syrie, en 
Egypte, à Jérusalem, à Alexandrie, à Carthage, pour y secourir les nécessi- 
teux. Et afin d'étendre ses libéralités jusqu'au-delà du tombeau, il assigne, 
par son testament, de scrands biens pour être distribués aux pauvres. Il or- 
donne même que sa bibliothèque soit vendue, et que le pris soit employé 
à les assister dans leurs besoins; et, pour monlrer l'amour qu'il leur por- 
tait, il veut, par son même testament, que de quatre grandes tables, trois 
d'argent et une d'or, celle d'argent qui était la plus pesante, et sur laquelle, 
par un artifice admirable, le monde était représenté en trois grands cercles, 
et celle d'or, soient partagées entre eux et ses héritiers, selon la disposition 
qu'il en fait ; pour les deux autres tables d'argent, il lègue à la basilique de 
Saint-Pierre, à Rome, celle sur laquelle était la description de la ville de 
Ckjnstantinople ; et l'autre, sur laquelle était la figure de Rome, à l'évêque 
de Ravenne. 

Durant le règne de Qiarlemagne, il s'éleva plusieurs hérésies dont il pro- 
cura la condamnation par l'assemblée de quelques conciles. Le plus célèbre 
de tous fut cj'ui de Francfort, où présidèrent Théophilacte et Etienne, 
légats du pape Aarien I" ; les erreurs d'Elipandus, archevêque de Tolède, et 
de Félix, évêque d'Urgel, touchant la filiation de Jésus-Christ, y furent pros- 
crites par les évêques de France, d'Italie et de Germanie, qui s'y trouvèrent 
par ordre de notre bienheureux prince, qui employait ainsi tous ses soins à 
l'affermissement de la loi catholique dans ses Etats. 

Ce qui est admirable dans la vie de notre Bienheureux, c'est qu'au milieu 
cle ses grandes et importantes occupations, il était aussi réglé dans ses exer- 
cices de piété qu'un religieux dans son cloître : il assistait régulièrement à 
l'office divin, tant du soir que de la nuit, à moins que quelque indisposition 
ne l'en empêchât; il faisait ses prièresavec tantde dévotion, qu'il en inspirait 
à ceux qui le voyaient : il paraît que, lorsqu'il fit son testament, quatre ans 
avant sa mort, il pensait à se démettre de la couronne impériale, afin que, 
n'étant plus chargé du poids des affakes de la terre, il ne s'occupât plus que 
de celles de son salut. 

Enfin notre grand monarque, après avoir travaillé si utilement pour la 
religion, soutenu si souvent l'autorité des Papes, défendu l'Eglise, renversé 
l'idolâtrie et dissipé l'hérésie, tomba malade à Aix-la-Chapelle ; il connut 
aussitôt, par la violence de la fièvre qui fut suivie d'une pleurésie, que 
son heure était proche; c'est pourquoi il employa le peu de temps qui lui 
restait à se préparer à ce dernier passage : et après avoir reçu les Sacrements 
avec une ferveur extraordinaire, il rendit saintement son âme à son Créateur 
Tan 814, dans la soixante-douzième année de son âge, et la quarante-septième 
de son règne. 

On représente le Bienheureux Charlemagne, couronné et tenant sur la 
main le plan de sa chapelle d'Aix dans laquelle il voulut être enterré. 



28 JANVIER. 



CULTE ET RELIQUES. 

Son corps fat solennellement enterré dans la cathédrale qu'il avait fait bâtir, et trois cent cln- 
qnante-un ans après, il fut levé de terre par les soins de Frédéric I", surnommé Barberousse, et 
ion chef fut transféré à Osnabruck. 

Sur le culte rendu k Charlemagne, voici ce que nous dit dom Guéranger, en son Année litur- 
gique '. 

Au gracieux souvenir de la douce martyre Agnès, un grand nombre d'églises, surtout en 
Allemagne, associent aujourd'hui (28 janvier) la mémoire imposante du pieni Charlemagne. Le 
respect des peuples était déjà préparé en faveur de la sainteté de Charlemagne, lorsque Frédéric 
Barberousse fil rendre le décret de sa canonisation par l'antipape Pascal 111, en 11C5; c'est pour- 
quoi le Siège apostolique, sans vouloir approuver une procédure irrégulière, ni la recommencer 
dans les formes, puisqu'on ne le lui a jamais demandé, a cm devoir respecter ce culte dans tous 
les lieux où il fut établi. 

Dans nos églises de France nous ne nous faisons aucun scrupule de donner le titre de saints 
et d'honorer comme tels un nombre considérable d'évêquessnria sainteté desquels aucun décret n'a 
été rendu par personne et dont le culte n'est jamais sorti de la limite de leurs diocèses ; les nom- 
breuses églises qui honorent, depuis près de sept siècles, la mémoire du grand empereur Char- 
lemagne, se contentent, par respect pour le Martyrologe romain, où son nom ne se lit pas, de le 
fêter sons le titre de Bienheureux. — Pour ne citer qu'un exemple, une église lui est encore 
dédiée dans l'ancien diocèse de Sarlal, en Périgord. 

Avant l'époque de la Réforme, le nom du bienheureux Charlemagne se trouvait sur le calen- 
drier d'un grand nombre de nos églises de France ; les Bréviaires de Reims et de Rouen sont les 
seuls qui l'aient conservé aujourd'hui. Plus de trente églises en Allemagne célèbrent encore au- 
jourd'hui la fête du grand empereur ; sa chère église d'Aix-la-Chapelle garde son corps et l'expose 
à la vénération des peuples... Il est conservé dans une châsse de vermeil . Un de ses bras est dans 
nn reliquaire à part. On trouve dans la grosseur des os de ce bras la preuve de ce que les auteurs 
racontent sur la haute taille et la force corporelle du grand empereur. Dans le trésor de la même 
église se trouve aussi son cor de chasse, et dans une galerie, le siège de pierre sur lequel il était 
assis dans son tombeau. 

On sait que c'est sur ce siège que les empereurs d'Allemagne étaient installés, le Jour de leur 
eottionnement. 

L'Université de Paris le choisit pour patron en 16G1. 

Plusieurs MartjTologes de France, d'Allemagne et de Flandre font mémoire de saint Charlemagne le 
28 janvier. Ferrarius ne l'a pas oublié dans son supplément des Saints qui ne sont pas dans le Martyrologe 
romain, non pins qu'Usuard, ni Molan. Nous avons tiré ce que nous en avons dit en ce recueil, d'Eginhard, 
qui a été son chancelier et qui se fit religieux de l'Ordre de Saint-Benoît, après la mort de son maître, et 
des autres mémoires que Bollandus rapporte dans le second tome des Actes des Saints, où l'on peut voir 
quelques miracles qui ont été faits par les mérites de notre saint roi. Sur la vie de saint Charlemagne, 
ou peut encore consulter ce qu'en a écrit le bienheureux Notker, moine de Saint-Gall, au ixe siècle. 



LE BIENHEUREUX AMEDEE DE ÏÏAUTEPJYE, 

ÉVÊQDE DE UDSAME 
1158. — Pape : Adrien IV. — Roi de France : Louis VII, le Jeune. 



Le bienheureux Amédée, dont nous allons en peu de naols raconter la 
vie simple et précieuse au.x yeux de Dieu, était né à Chatte*, en Dauphiné, 
dans les premières années du xa° siècle (1110 environ). Il appartenait à 

1. Le temps de Noïl, 2= partie (1847), p. 430 h 500. 

2. Chatte, commune du canton de Vinay, dans l'arrondissement de Saint-Marcellin. Quelques auteurs, 
cependant, comme Moréri, le font naître à la COte-Saint-André, s'appayant sur une Vie manuscrite de 
notre Saint, composée vers 1185. Malgré de nombreuses recberclies, il ne nous a pas été donne' d'éclaircir 



tE BIENHECKEUX AMÉDÉB DE HAtJTEMVE, ÉVÈQUE DE LAUSAÎTOE. 85 

l'une des plus illustres familles du pays ; son père, nommé aussi Amédée, 
seigneur de Hauterive, était beau-frère du dauphin Guigues VII (107o-1125) 
dont il avait épousé la sœur Pétronille, et parent de l'empereur Henri V. 
Mais, ce qui était préférable à une si noble origine, c'est que le père pou- 
vait offrir au fils un digne modèle de piété, et comme un héritage de toutes 
les vertus chrétiennes. Aussi le vit-on, en 1119, embrasser l'état religieux à 
l'abbaye de Bonnevaux, au diocèse de Vienne, fondée depuis quelques 
années seulement '. Sa généreuse détermination avait été partagée par seize 
autres chevaliers ses vassaux, ainsi que par son jeune fils, qui voulait aussi 
consacrer au Seigneur les prémices d'une vie à peine commencée. 

Mais l'âge encore si jeune de ce dernier ne lui permit point d'être admis 
à prononcer les vœux sacrés de la religion. 11 quitta donc la sainte retraite 
de la douce vallée de Bonnevaux, pour se rendre avec son père à la célèbre 
abbaye de Cluny, où les lettres étaient en grand honneur et où on les cul- 
tivait avec succès. Les bons religieux, persuadés que l'instruction qu'ils 
pouvaient donner à ce jeune enfant, quelque bonne qu'elle pût être en soi, 
serait cependant bien au-dessous de celle qui lui convenait à tous égards, 
crurent ne pouvoir mieux faire que de s'en décharger sur l'empereur Conrad, 
parent et allié de sa famille. Ce prince l'accueillit avec empressement et dé- 
sormais le prit sous sa haute protection. 11 ne négligea rien pour l'élever 
d'une manière qui répondît à la noblesse de son origine, et pendant plusieurs 
années il prit de lui le même soin que s'il eût été son propre enfant. Son 
instruction fut alors confiée aux maîtres les plus habiles et les plus expéri- 
mentés ; et, à mesure que son esprit se développait et acquérait cette matu- 
rité qui forme l'homme raisonnable, son âme, sous l'influence de la grâce 
divine comme d'une rosée céleste, s'épanouissait aussi devant le Seigneur, 
semblable à une fleur délicate qui s'entr'ouvre aux premiers rayons du soleil. 

Lorsque son éducation fut terminée, brûlant d'un ardent désir de retour- 
ner auprès de son pieux père, dans la vie austère du cloître, il abandonna 
sans regret une cour somptueuse, d'où son cœur, si l'on peut parler ainsi, 
avait été toujours absent et éloigné. Résolu de se donner à Dieu sans réserve, 
il prit donc l'habit religieux à la grande abbaye de Clairvaux, en présence du 
dernier Père de l'Eglise, l'illustre saint Bernard. 11 y passa quelque temps 
entièrement livré à la prière et à la méditation. Mais il quitta bientôt ce 
nouveau monastère pour se rendre à celui de Hautecombe, en Savoie, sur 
les bords accidentés du lac du Bourget'. A peine était-il installé, que déjà 
ses vertus éminentes l'avaient désigné à l'admiration de tous les autres reli- 
gieux, et en l'année 1139, à l'âge de trente ans environ, il succéda, dans sa 
charge importante, à l'abbé Bibien. Son administration fut à la fois douce et 
ferme ; le maintien de la règle et de la discipline, la répression des moin- 
dres abus, mais, en même temps, la plus magnanime charité pour les au- 
tres, et pour lui-même la plus rigoureuse sévérité, voilà comment il s'ac- 
quitta des graves fonctions qu'on lui avait confiées, voilà aussi comment il 
sut s'attirer l'estime sincère et la véritable affection de tous ceux qui l'ap- 

ce point d'une manière satisfaisante, ni de retrouver cette Vie manuscrite du xiie siècle, qui serait d'tm 
grand intérêt pour l'iiistoire hagiograptiique du diocèse. Nous avons donc cru pouvoir notis en tenir k 
l'opinion commune et traditionnelle. 

1. En 1117, d'après M. Haur€aa (Gallia Chriatiana, t. xvi, col. 207; ibidem, Imtnimmta, col. 31-32), 
elle était sur le territoire de Saint-Symphorien de Marc. — Voyez Valbonnays, Bist. du Daufhitié, t. il, 
Preuves, p. 504-505. — La Semaine religieuse, 2e année, no 31, p. 4SS-iS9, contient la charte de fon- 
dation traduite par M. le chanoine Auvergne. 

2. Ce monastère, qui doit son origine aux religieux de l'abbaye d'Aulps, en Chablais, est depuis long- 
temps la sépulture des rois de Sardaigne. Tout en leur laissant le soin de veiller sur les tombeaux ds 
»e» aïeux, Victor-Emmanuel II a dépouillé les religieux de leurs biens. 



86 28 JANVIER. 

prochaient. Cependant, celte direction si sage et si paternelle dura peu, car 
la Providence le réservait à une nouvelle destinée. En H44, le siège épisco- 
pal de Lausanne étant devenu vacant par la mort de son évêque, Gui da 
Maligny, notre saint abbé y fut nommé d'une voix unanime. Il répugnait» 
sans doute, à sa modestie et à son humilité si profondes, d'accepter une si 
haute dignité, avec un si lourd fardeau ; mais il dut céder aus instances réi- 
térées du clergé et du peuple chrétien, et il vit là avec raison la voix de Dieu 
qui l'appelait à cette nouvelle vocation. 

A peine fut-il sacré prince de l'Eglise, que son vieux père accourut au- 
près de lui, plein d'espérance et de joie, pour jouir une dernière fois, sur la 
terre, de la présence d'un Qls qu'il allait bientôt quitter. Peu après, en effet, 
son existence mortelle eut son terme ; il mourut, du moins, avec la conso- 
lation d'avoir donné à l'Eglise de Jésus-Christ un saint religieux, qui bientôt 
allait être un saint évêque. Cette pensée dut naturellement réjouir l'àme da 
bon vieillard, et lui aussi pouvait s'écrier comme Siméon : « Seigneur, 
laissez maintenant aller en paix votre serviteur». Ajoutons enfin que les 
anciens monuments de l'Ordre de Gteaux le mettent au rang des saints que 
cet Ordre a produits. 

Dès sa promotion, le nouvel évêque de Lausanne donna essor à son zèle. 
D exerçait avec talent le ministère de la prédicatioH, car il éUiit éloquent et 
parlait avec onction. Il visitait les nombreux districts de son diocèse, dont 
quelques-uns, situés dans les contrées alpestres, étaient d'un accès difficile. 
A Grindelvrald, dans l'Oberland, à 3,310 pieds au-dessus de la mer, il consa- 
cra une église construite en bois. Par la prière, il implorait la bénédiction 
divine sur ses travaux, et toujours il eut une tendre dévotion à la Saintfr 
Vierge Marie. On raconte à ce sujet qu'il obtint de sa sœur une paire de 
gants que celle-ci avait reçus de Notre-Dame en échange des onctueuses 
homélies qu'il avait prononcées à la louange de la Reine des cieux. Ces gants 
ont été longtemps conservés à la cathédrale de Lausanne et y ont été l'ins^ 
trument de nombreux miracles. 

Les solides vertus qu'on avait remarquées en Amédée brillèrent alors 
avec plus d'éclat que jamais, et les grandes qualités administratives dont il 
avait fait preuve à Hautecorabe, il les déploya surtout dans l'habile direction 
de son église et de son diocèse. L'éducation de la jeunesse et la formation 
d'un clergé pieux et éclairé, lui semblèrent toujours, et à bon droit, deux 
œuvres capitales pour le salut et la sanctification du troupeau confié à sa vi- 
gilance pastorale. Pendant qu'il remplissait avec tant de zèle et de piété les 
importants devoirs de son saint ministère, les honneurs de la terre venaient 
jusqu'à lui. 

Pendant son séjour à Hautecombe, saint Amédée s'était acquis l'amitié 
et l'oslime particulières du comte de Savoie, Amédée III, et des seigneurs du 
pays, comme le prouve l'emploi important auquel il fut appelé plus tard. 
En parlant pour la croisade, le comte Amédée recommanda son fils Ilum- 
bert à l'évèque de Lausanne et le chargea de veiller à l'honneur de la dignité 
de ce fils et à l'intégrité de ses terres '. A son retour de la Terre Sainte, le 
comte mourut à Nicosie, le t" avril H48. Son fils Humbert III lui succéda ; 
mais comme il était trop jeune alors pour gouverner seul, il tint conseil 
avec les membres de sa famille, et, à la suite, manda auprès de lui l'évoque 
Amédée. A son arrivée, on l'informa du but de cet appel ; il sera le conseil- 
ler du jeune comte et le protecteur de ses Etats. Amédée refusa ; on fit des 
instances : « Si nous choisissons » , lui dit-on, « un duc, un comte, ou une 

1. Gnictaenon, Bist. de Savoie, ir, 38. 



LE BIENHEUREUX AMÉDÉE DE nAUTERIVE, ÉVÉQUE DE LAUSANNE. 87 

autre personne séculière, au lieu d'un tuteur fidèle, nous n'aurons peut-être 
qu'un homme méchant et avare, qui recherchera avant tout ses propres 
avantages et ne laissera à son pupille qu'un héritage ruiné ». Pressé par ces 
sollicitations et par l'amitié qui l'avait uni au père, et qu'il reportait alors 
sur le fils, Amédée accepta cette charge difficile et chercha à en bien rem- 
plir les fonctions '. Plus tard, Humbert 111 fut mis par l'Eglise au nombre 
des bienheureux '. Le royal pupille s'était montré digne de son tuteur. 

Quelque temps après, l'empereur Frédéric V mit le comble à toutes ces 
faveurs en le nommant lui-même grand chancelier de l'empire. Mais, par- 
venu à un si haut point d'honneur et de dignité, il conservait toujours la 
même simplicité et la même modestie ; au milieu de cette grandeur et de 
cette gloire, c'était toujours la foi et la piété de l'enfant de Bonnevaux et 
du moine de Cluny ; sa vie extérieure avait subi de notables changements, 
et il pouvait marcher à l'égal des grands seigneurs, mais son cœur était loin 
de la terre et de ses fêtes pompeuses. 

Les épreuves, cette pierre de touche de la saiBteté, ne devaient pas 
manquer au bienheureux .\médée. Sous son épiscopat, l'Eglise de Lausanne 
fut en butte aux attaques du comte de Genève, celui-là même qui, en sa 
qualité d'avoué de cette église, devait en prendre la défense. Il éleva, au 
haut de Lausanne, un château fort destiné à dominer la ville, se révolta 
ouvertement contre l'évêque et entraîna dans son parti des sujets de l'évê- 
ché. Saint Amédée, ne se trouvant plus en sûreté à Lausanne, quitta cette 
ville et se réfugia à Moudon ; mais, là encore, il se trouva au milieu d'enne- 
mis. On se porta contre lui à des voies de fait, sa vie fut menacée,, ses habits 
furent déchirés par les armes ; on frappa, jusque dans ses bras, un de ses 
compagnons, dont le sang jaillit sur lui. Blessé lui-môme et dépouillé, il 
s'enfuit du château de Sloudon et s'enfuit à nu-pieds. Condamné ainsi à 
l'exil, il fut quelque temps éloigné de son église. Vers le temps de Pâques, 
il écrivit à ses chers fils de l'église de Lausanne une lettre dans laquelle il ra- 
conte les maux qu'il a soufferts, lance sa malédiction sur 1 1 ville de Moudon 
qui a trahi son évoque, fait des vœux pour la conversion du comte de Gene- 
vois et finit par des recommandations qu'il fait à ses chers tils, pour les pré- 
parer à célébrer saintement les fêtes pascales. Nous ignorons combien dura 
l'exil de l'évêque, et comment il parvint à vaincre le comte de Genevois ; le 
Cartulaire de Lausanne nous dit seulement que ce fut par sa prudence et 
qu'il força le comte lui-même à détruire et à raser jusqu'aux fondements les 
forteresses qu'il avait élevées (H 56). 

11 ne devait point parvenir à la vieillesse de son père, car bientôt le Sei- 
gneur rappela à lui ce bon et fidèle serviteur. Il mourut à l'âge d'en^-iron 
cinquante ans, après une vie entièrement consacrée à Dieu et à la religion '. 
Par une coïncidence remarquable, il naquit le jour de sainte Agnès ; puis 
fut religieux, abbé et enfin évcque au môme jour. Aussi prescrivit-il que la 
fête de cette Sainte fût célébrée dans son diocèse sous le rite double. Comme 
son père, il est mis au rang des saints de l'Ordre de Citeaux ; et aujourd'hui, 
l'église de Grenoble, sa mère, le compte parmi ses puissants protecteurs 
auprès de la miséricorde divine. 

Saint Amédée fut enseveli dans la nef de la cathédrale do Lausanne, dé- 
liant le crucifix, à côté de l'évêque Henri. A sa mort il donna à son église un 

1. GoicbeBon, ffîst. de 5/îuoiV, rv, 39. 

2. Sa fête se célfebre le 13 mars. 

3. Sa mort arriva trfes-probatlement en 1158 : cette date n'est pas plus connue et fixée que celle de sa 
naissance. 



88 28 JANMEE. 

anneau d'or, orné d'un gros et très-beau saphir, dont ses successeurs de- 
vaient se servir lorsqu'ils officiaient dans la cathédrale, mais qui ne devait 
pas sortir de cette église. 

A cause de sa dévotion envers Notre-Dame, on l'a représenté à genoux 
devant une statue de Marie et recevant des mains de sa sœur des gants que 
lui envoie celle qu'il avait louée et exallée devant son peuple. 

ÉLOGE ET ÉCRITS DU BIENHEUREUX AMÉDÉE. 

Tous les écrivains qni ont parlé de saint Amédée ont fait l'éloge de ses talents et de ses ver- 
tus ; à la beauté du corps il joignait les qualités de l'esprit et les perfections de l'âme. Aussi, la 
vénération publii|ue le mit au nombre des Bienheureux; c'est avec cette qualification qu'il est mea- 
tionné dans le ménologe de Citeaux, dans le Jimmnl des S-tints de cet Ordre, etc. La Congrégation 
des Rites permit aux religieux de Citeaux de célébrer son office sous le rite double, et celte permis- 
sion fut confirmée par le pape Clément XI, le 25 septembre H 10. A la demande de Mgr Hubert 
de Boccard, évéque de Lausanne, le pape Benoit XIV, par un bref du 12 décembre 1753, étendit aa 
diocèse de Lausanne l'autorisation de réciter cet oflice, et depuis lors la fite de saint Amédée ; fut 
célébrée le 28 janvier. 

11 nous reste de ce saint évéque huit homélies en l'honneur de la sainte Vierge. Si elles ne 
peuvent pas être comparées aux chefs-d'œuvre des premiers Pères de l'Eglise, elles ne le cèdent 
pas cependant aux auteurs de son temps, soit par la noblesse et la piété des pensées, soit par l'élé- 
gance et la douceur du style. Elles se ressentent, il est vrai, des défauts de son siècle ; ainsi par- 
fois on désirerait plus de simplicité et moins de recherche dans les idées et leur expression. Malgré 
ces défauts, elles ont été souvent réimprimées. La première édition parut à Bùle en 1557 ; elles ont 
été ensuite réimprimées à Anverset à Saint-Omer, en 11313 ; à Cologne, en 1618 et en 1U22 (Bibloth. 
des Pères, t. xv) ; à Douai, en 1625, avec d'autres Pères; dans l'UrpIns presutum,ï Lyon, en 
1633 et 1652, et à Paris, en 1639, 1661, 1671 et 1672 ; à Madrid, en 1648 [Magnum Manale, 
t. 1") ; à Lyon, en 1677 [Bihlioth. da Pci-'-s, t. xx) ; à Paris, en 1855, dans le t. CLXXXiii" de la 
Patrologie de l'abbé Migne. Le P. Combelis a publié quatre de ces homélies dans sa B'hlw'heca 
concionmiloria], t. vi et VII (Paris, 1662). Le président Cousin les a traduites en français (Paris, 
1698 et 1708). Quelques fragments en ont été insérés dans l'ancien bréviaire lausannais, ainsi que 
dans le nouveau de 1787. C'est ainsi qu'on les lisait publiquement autrefois dans la cathédrale de 
Lausanne. 

Snr le bienheureos Amédi5e, consulter : Le Mire, C/ironic. cisterciens. ; Marraclm, Bibliothec. Mariana; 
Du Saussay, Martyroî. Gallic, add. au 27 sept.; Henrtquez, Menotog. cisterciense ; Manriquez, AnualeSf 
ftd ann. 1158; Galt. Christ., Ecdes. Lausanensis (province de Besançon); Ghorler, Bist. génér. du Dauph», 
t II, p. 32-33 (édition de Valence, 1S69). 

M. l'abbé Greraaud, professeur d'histoire au collège de Fribonr^, a publié (1SG6) les Eomélîes de saint 
Améâé'>, texte latin et traduction française en regard : il lus a fait préce'der d'une notice historique à 
laquelle nous avons emprunté quelques di5tail3 pour les ajouter & la biographie qu'avait bien voulu noa» 
fournir M. l'abbé Bellet, prêtre du diocbse de Grenoble. 



S. JULIEN, ÉVÈQUE DE GUENÇA ET COiNFESSEUR * 

1207. — Pape : Innocent 111. — Roi de Castille : Ferdinand II. 



Saint Julien n'est pas tant une production de la nature qu'un présent 
de la grâce. Son père et sa mère, qui demeuraient en la ville de Burgos, 
furenlloniitcmps mariés sans avoir d'enfant; mais enfin, après plusieurs 
dévolions qu'ils ûrent pour obtenir cette bénédiction du ciel, ils eurent 
notre Saint qui naquit en la même ville, l'an de Notre-Seigueur 1127. En 

1. Cuença. ville 'le la Nouvclle-Castille 'a 121 kil. de Madrid, appartint longtemps aux Maures. Acquis* 
par Alphonse VI, en 1072, elle fut rerdue par ce prince, puis reprise au xii^ siècle par Alphonse IX. 



SAIXT JTLIEX, ÉviQUE DE CUESÇA ET COXFESSEUR. 89 

sortant du sein de sa mère, il leva sou petit bras et donna la bénédiction à 
toutes les personnes qui étaient présentes, en faisant le signe de la croix, 
comme font les évêques quand ils bénissent le peuple. Lorsqu'on la bap- 
tisa, on entendit une très-agréable musique d'Anges qui chantaient: 
a Aujourd'hui est né un enfant qui n'a point son pareil en grâce » ; et quand 
on en fut à l'imposition du nom, il parut un homme vénérable, la mitre ea 
tête et la crosse à la main, qui dit tout haut : « Il doit s'appeler Julien ». 
Ces prodiges étaient de grands présages de sa sainteté. En elTet, il en donna 
des marques dès son enfance, pratiquant plusiturs mortifications, jeûnant 
trois jours par semaine et disant quantité de prières qu'il s'était prescrites 
pour chaque jour. Comme il avait une grande vivacité d'esprit, il se rendit 
en peu de temps très-habile dans les arts libéraux et dans la théologie, dont 
il fît des leçons publiques, après y être devenu un très-savant maître. 

Ses parents étant décédés, au lieu de se marier, comme on le lui conseil- 
lait, il se retira dans une petite cabane qu'il fit bâtir près du monastère de 
Saint-.\ugustin de Burgos, et d'un ermitage où avait vécu autrefois saint 
Dominique de Silos. Là, il se prépara à recevoir les ordres sacrés jusqu'au 
sacerdoce. Quand il se vit honoré du caractère de la p-^-êtrise, son occupa- 
tion était l'oraison, la sainte messe qu'il célébrait tous les jours avec abon- 
dance de larmes à l'autel du saint Crucifix, la lecture de la sainte Ecriture et 
des saints Pères, la conversion des âmes, enfin, la prédication de l'Evangile 
dans plusieurs provinces du royaume. 

Sa vertu fit jeter les j'eux sur lui pour le faire archidiacre de la ville de 
Tolède, puis évêque de Cuença, nouvellement regagnée sur les Maures. 
Cette dignité, quelque élevée qu'elle fût, ne lui fit point perdre les senti- 
ments d'humilité qu'il avait ; il fit son entrée dans son diocèse, à pied et 
avec beaucoup de modestie, considérant que la charge que Dieu lui avait 
donnée était celle de pasteur et non de seigneur. Il dépensait tout le revenu 
de son église en œuvres pies et en aumônes. Sa charité le rendait l'œil de 
l'aveugle, la main de l'estropié, le pied du boiteux, le père des orphelins, le 
refuge des veuves, la consolation des affligés et l'asile de tous les pauvres 
nécessiteux. 11 gagnait sa vie et celle de son domestique à faire des paniers 
qu'il vendait. Il visitait tous les ans son diocèse pour en bannir les abus et 
les ecclésiastiques scandaleux ou ignorants qui sont la ruine du peuple. Il 
avait un très-grand zèle pour racheter les captifs des mains des Maures. 
Enfin, tout lui était aisé quand il s'agissait de procurer quelque avantage à 
ses ouailles. 

Il avait coutume de donner tous les jours à dîner à plusieurs pauvres. Il 
arriva qu'un jour il en vit un qui, à son air, paraissait être distingué, 
quoique plus mal vêtu que les autres ; il le tira à part pour savoir qui il 
était; mais il parut aussitôt tout éclatant de lumière et dit au Saint: a Je 
TOUS remercie, mon cher Julien, du traitement que vous faites à mes pau- 
vres ; je vous promets, pour votre récompense, la vie éternelle». Puis il 
disparut: ce qui fit croire à Julien que ce pauvre était Notre-Seigneur. La 
Providence divine pourvoyait miraculeusement à ses besoins pour lui 
donner moyen de faire ses charités, soit en multipliant le blé dans son gre- 
nier ou lui en envoyant par des voies extraordinaires, comme il arriva dans 
un temps de famine: le blé ayant manqué, on vit venir une longue file de 
mulets chargés de sacs de froment, sans qu'il se présentât personne pour en 
demander l'argent. Et après avoir été déchargées, les bêtes de somme s'en 
allèrent sans que l'on pût savoir ce qu'elles étaient devenues. On raconte 
que le Saint, ayant commandé à son maître d'hôtel, nommé Lerme, de faire 



90 2S JANVIER. 

distribuer ce blé selon la nécessité de chacun, cehii-ci le fit ayec tant de 
ferveur qu'il mourut de la peine qu'il s'y était donnée. Il fut enterré der- 
rière le chœur de l'église de Burgos ; il est honoré comme Saint. 

Sa charité ne parut pas moins dans un temps de peste qu'il fit enfin 
cesser par ses ferventes prières et son crédit auprès de Dieu ; on remarque 
que tous ceux qui pouvaient toucher de ces petits paniers qu'il faisait, se 
trouvaient aussitôt guéris, et même, depuis son décès, on a expérimenté 
l'efficacité de ce remède en plusieurs grandes maladies. 

Le démon ne put souffrir une si éclatante vertu : il la combattit d'abord 
par des tentations de gourmandise, en lui présentant de bonnes viandes 
lorsqu'il jeûnait au pain et à l'eau, mais ce fut inutilement ; il se servit de 
l'avarice, en lui envoyant de l'or et de l'argent, mais ce fut sans effet. Enfin, 
il y employa la volupté, en lui faisant paraître des nudités pour le porter au 
péché, mais le démon fut toujours vaincu et trouva Julien invincible. 

Ce grand Saint, menant ainsi une vie pleine de merveilles et d'actions 
héroïques de vertu, arriva jusqu'à l'âge de quatre-vingts ans. Notre-Seigneur 
lui envoya alors une grande maladie, que Julien connut le devoir conduire 
à la mort. Il s'y prépara par la réception des Sacrements et par des actes de 
pénitence, ne voulant point d'autre lit que la terre couverte de cendres, ni 
d'autre chevet qu'une pierre. Il était dans cette posture humiliée lorsque la 
divine Marie, accompagnée d'Anges et de plusieurs Vierges qui chantaient: 
« Voici ce grand prêtre qui, durant sa vie, a tant plu à Notre-Seigneur », le 
vint appeler de ce monde pour aller à Dieu, en lui disant: « Prenez, servi- 
teur de Jésus-Christ, cette lampe, insigne de la virginité que vous avez tou- 
jours gardée inviolable ». C'est ainsi qu'il rendit son âme le 28 janvier, l'an 
1207. Au moment qu'il trépassa, l'on vit sortir de sa bouche un rameau de 
palme, blanc comme de la neige, s'élevant jusqu'au ciel qui paraissait 
ouvert, et une musique céleste fut aussitôt entendue autour de son corps. 

Il s'est fait de nombreux miracles à son tombeau ; les muets y ont reçu 
la parole, les sourds l'ouïe, les boiteux l'usage de leurs jambes, et toutes 
sortes de malades leur guérison. Trois cent dix ans après son décès, on leva 
son corps, qui fut trouvé sans aucune corruption, pour le transporter dans 
on autre endroit de la cathédrale, plus en vue. 

Saint Julien esfe particulièrement honoré à Burgos et à Cuença. Ses 
attributs sont une corbeille, la lampe des Vierges, et autres symboles men- 
tionnés dans sa vie. 

Le P. Giry a abrégé les BoUandlstes. 



SAINT THYRSE, PATRON DE SISTERON, 

SAI.NT LEDCinS, SAINT CALLKIQUE ET SES 15 COMPAGNONS, MARTYRS (230). 

De tontes les histoires des Martyrs, l'une des plus extraordinaires est, à coup sûr, cell« de saîat 
Thyrse, doat le martyrologe romain célèbre la mémoire le 2S du mois de janvier. 

C'était ï l'époque de la persécution de l'ejupereur Déce. Un des lieateaauts de ce prince venait 
de faire dérapiter à Césarée de Bithynie un saint personnage, nommé Leucius, qui avait eu le can- 
rage de Ini reprocher publiquement son zèle et son ardeur pour le culte des idoles. Tout à coup, nn 
des païens, qni avait assisté et applaudi à l'exécution de cette inique sentence, se sent ému jus- 
qu'au fond de l'âme à la vue de la constance dn martyr, et ouvrant subitement les yeux à la lumière 
de U foi, se met, lui aussi, <i reprocher publiquement son idolâtrie an proconsul impérial. 



SAI.NT TUYHSE, PATROX DE SISTEBON. 91 

Irrité d'une Inlle hanlie'^e, celui-ci, qui s'appelait Combraliiis, livre anï bourrejux, sans autre 
forme de procès, son ourjgenx conlrattictenr. Tliyrse 'c'était le nom de ce dernier), au lien de ^ef- 
frayer à l'ujpeot lies instrumeuts de torture que l'on prépare sous ses yens, n'en peisisle pas uioins 
dans ses invertives conlre le paganisme et ses infAïues pratiques. C'est en vaia qu'on le frappe avec 
des lanières ploiwbées ; c'est; en vain qu'on le suspend à un arbre par les ponces avec une corde 
âoe ; c'est en vain qu'oiï loi bri=e les bras et qu'on lui arrache les paupièies. 11 demeure inébran- 
lable dans sa noiivette foi de chrétien, et, chose plus merveilleuse encore, il sort de ces supplices 
sans rien perdre de ses forces et de sa vigueur. 

Alors Cnnibratius le fait etendiasar un lit de fer, puis il ordonne qu'on verse snr sa tête du 
ptomb fondu en éiat d'ébullition. Thyrse est invulnérable ; bien plus, le plomb fondu, au lieu de 
^atteindre, se répand sur ceas qui son! chargés de le tourmenter et leur cause de douloureuses 
Wessures. Fufieux de voir le Saint à l'abri de ses coups, Combratius commande qu'on le dépèce ; 
mais celui qui s'apprête à porter sur lui une main sacrilège est tout de suite saisi de vertige, et 
fixe dans la muraille l'instrument tranchant qu'il allait enfoncer dans la chair du martyr. A» 
même instant, un violent tremblement de terre agite la contrée, les liens qui eocliaînent les pied9 
et les mains de saint Thyrse tombent d'eux-mêmes, et force est pour le tyran de le jeter dans la 
prison publique. 

C'est là que Dieu attendait l'invincitile athlète pour conronner par la grJee du baptême sa cons- 
tance i confesser son saint nom. Durant la nuit, un ange vient éveiller Thyrse, le dégage de ses 
«haines, le fait sortir de son cachot, et le conduit à l'évêque Philias, qui le baptise, lui administre 
b confirmation et l'admet à la table sainte. Ainsi fortifié et devenu parfait chrétien, Thyrse reprend 
le chemin de la prison, dont l'ange lui ouvre miraculeusement les portes. 

Le jour venu, il comparait de nouveau devant son juge, qui s'est fait assister d'nn misérable, 
nommé Silvain. 11 tourne en dérision les idoles, i! en attaque le culte, il cherche à dessiller le3 
yeux de leurs sectateurs. Conduit au temple d'Apollon, il obtient du ciel, par ses prières, que la 
statue que l'on y révère chancelle sur ses bases, tombe par terre et se brise. Chargé pour 
te méfait de chaînes plus nombreuses et plus pesantes, il voit ses liens se briser comme par 
enchantement. Condamné à être flagellé la tête plongée dans i"ie cuve pleine de vin, il n'a pas en- 
core touché la cuve que celle-ci éclate en mille morceaux. Précipité du haut d'un lieu élevé, 11 est 
soutenu dans l'espace par les anges, et le païen Vitalicus, qui veut l'attirer à terre, fait une chute 
épouvantable et expire sur le champ. 

Voyant qu'ils n'en finiront pas avec Thyrse, qu'ils accusent de sortilège et de magie, Combra- 
tius et Silvain le font rouer de coups et charger de chaînes plus pesantes encore ; mais c'en va 
être fini avec eux : ils sont l'un et l'autre saisis d'un mal soudain ; ils se font conduire à Apamée 
pour être guéris, mais c'est en vain ; ils ne tardent pas à succomber, et leurs dépouilles mortelles, 
rejetées par la fosse, ne peuvent être inhumées que lorsque Thyrse, qu'ils ont traîné après eus, 
obtient du ciel que la terre les reçoive et se referme sur elles. 

11 semble que tant de prodiges auraient dû apaiser la fureur des païens contre l'héroïque con- 
fesseur de la foi. Loin de là, leur rage n'en devint que plus grande. A Combratius succéda un homme 
encore plus féroce que lui, appelé Braudus. Ce misérable ordonne qu'on mette le Saint dans un sac 
et qu'on le jette à la mer ; mais les anges sont là qui le retirent des abîmes des flots et le ramè- 
nent sain et sauf sur le rivage. Braudns alors le fait exposer aux bêtes : neuf ours et six léo- 
pards viennent lécher ses pieds et ne lui font aucun mal. 

Désespérant de le vaincre par les supplices, le persécuteur essaie de le prendre par la douceur. 
n l'emmène avec lui au temple de Bacchus et l'invite à sacrifier à ce dieu. Pour toute réponse, le 
bienheureux patient obtient encore du ciel que l'autel de cette ignoble divinité s'écroule, et q.ue, 
dans sa ruine, il entraine celle de la statue elle-même. 

De peur que ces merveilles ne concilient au saint Martyr le cœur des habitants d'Apamée, on 
se hâte de le conduire a ApoUonie. Là il est fouetté jusqu'au sang et écartelé. Pendant qu'an lui 
fait subir ces supplices, Braudus est saisi tout à coup de violentes douleurs, les temples des 
idoles sont ébranles par un tremblement de terre, et les images des faux dieux se brisent et volent 
en éclats. A cette vue, la population d'Apollonie est saisie d'épouvante et reconnaît enfin qu'il 
existe une puissance supérieure à celle des divinités qu'elle a redoutée jusqu'alors. Le grand 
prêtre de la ville, nommé Callinique, fait plus : il renonce incontinent au culte des faux dieux, et 
éclairé par la grâce, il reproche à Braudus et sa cruauté et son idolâtrie. Rien ne peut le faire 
revenu- à sa superstition première, ni les caresses, ni les menaces, ni les tourments, et il meurt, 
décapité par ordre du proconsul, avec quinze prêtres des idoles qui ont suivi son exemple et imité 
la constance. 



92 28 JANVIEB. 

Le bienheureux Thyrse cependant n'était pas encore mort : comme il persévérait toujours dan» 
la confession de sa foi, il est transféré à Milet où il ne tarde pas à succomber à ses soudrauces 
multipliées. 

Son corps fut pieusement recueilli par les fidèles, et remis à l'évéque Philippe, qui l'inhuma 
k qneliiue dislance de sa ville épiscopale, dans le même sépulcre que Callinique et ses quinze 
compagnons de martyre. Des miracles éclatants ne tardèrent pas à avoir lieu auprès de cette 
tombe sacrée. Mais les plus remarquables furent la mort tragique de Braudus et la conversion 
en masse des habitants de Milet. 

Les reliques de ce martyr ayant été apportées d'ApolIonie à Constantinople, le préteur CésariuB 
les plaça dans une superbe basilique vers la Dn du iv» siècle. Sozomène rapporte que Thyrse appa- 
rut trois fois à l'impératrice Pulchérie, et qu'il lui Gt la recommandation de placer dans sa basilique 
les reliques de quarante martyrs. Justinien, avant d'être empereur, fit élever uue autre basilique en 
l'honneur de saint Thyrse. Oviedo, Gironne, Toieùe, Sahagun, en Espagne, et Limoges, en France, 
se prétendent en possession des reliques du saint martyr. Son culte se répandit de la sorte des 
deux côtés des Pyrénées. Beaucoup d'églises furent construites en son honneur. Outre les villes 
d'Espagne que nous venons de nommer, la ville archiépiscopale de Braga, en Portugal, a une 
église qui porte son nom. 

On croit qu'il y a quelques-unes de ses reliques à Forcalquier. Lorsque Gérard, évêque de Sisleron, 
forcé de quitter son siège, se fut retiré à Forcalquier, il se recommanda en mourant à Dieu, à la 
bienheureuse Vierge Marie, à saint Maire et à saint Thyrse, patrons de cette église. Mais on ne peut 
contester à l'église de Sisteron l'honneur de posséder un bras de saint Thyrse. C'est de là qu'est 
venue la grande vénération du clergé et du peuple de celte ville envers ce martyr illustre par ses 
miracles. L'esistence de ce culte est attestée par les monuments les plus antiques, et s'il est impos- 
sible de dire le temps précis où saint Thyrse a commencé d'être invoqué comme patron de Sisle- 
ron, c'est l'antiquité même de son culte qui en est la cause. 

Nous pouvons donc dire, en terminant, que si l'histoire de saint Thyrse est incertaine et par 
trop merveilleuse, sa victoire n'est pas douteuse, et sa mémoire célèbre à l'égal des plus célèbres. 

Noies locales. 



SAINT VALÈRE, ÉVÊQUE DE SARAGOSSE (315). 

Valère, remarquable par sa piété et sa doctrine, naquit à Saragosse, de la famille consulaire des 
Valérius, comme l'alteste Prudence. Devenu évéque de sa ville natale, il se montra dans cette 
dignilé tel que le peuple lui-même n'aurait pu souhaiter davantage. Comme on était au plus fort de la 
persécution de Dioclétien et de Maximien, il appliquait tout son courage et tous ses soins à la pro- 
pagation de la foi chrétienne, combatlanl, selon le précepte de l'Apùtre, le bon combat de la foi, 
conquérant la vie éternelle et confessant courageusement sa croyance devant de nombreux témoins. 
Ne pouvant que difficilement, à cause de. la lenteur de sa langue, s'acquitter du ministère de la 
prédication, et ne voulant pas priver son pe rile des fruits qu'il devait en retirer, il confia ce soin 
à Vincent, son diacre et son disciple : de ceiiu manière l'instruction de son peuple ne laissait rien 
à désirer. Grâce à l'exemple et à la pureté des maurs de l'un et de l'autre, et aux prédications de 
Vinc-iut, la ruligion des chrétiens était prospère et grandissait tous les jours. Dacien le comprit, 
Daciiii, qui avait été envoyé comme gouverneur en Espagne pendant la persécution de Dioclétien et 
de Miiimien, et qui poursuivait les chrétiens de toutes ses forces ; c'est pourquoi il ordonna d'aiTêter 
Valère avec Vincent à Saragosse, et de les traîner tous les deux à Valence. 

Ils allèrent donc de Saragosse à Valence, chargés de fers ; aussitôt arrivés, ils comparurent de* 
vant Dacien. Celui-ci, s'adressant d'abord àValère à cause de son grand âge et de la haute estime 
dont il jouissait parmi les chrétiens, lui dit : « Quoi donc, Valère, penses-tu qu'il soit juste, sous 
préieste de religion, d'enfreindre et de violer les décrets des princes? » Alors Valère, dont le corps 
était aS'aihIi par la vieillesse, mais dont l'esprit n'avait rien perdu de sa vigueur, répoudit : « Nous, 
6 Dacien, qui professons la foi chrétienne, et qui nous tenons sur les traces de nos ancêtres, nous 
«Tons toujours eu pour maxime et pour principe, dans notre sainte religion, d'obéir à Dieu, qui a 
tout créé par sa volonté, plutôt qu'aux hommes ». Ayant entendu ces paroles, Dacien, qui ne se 
promettait aucun triomphe de la mort de Valère, parce qu'il était accablé d'une extrême vieillesse, 



I 



SAINT VAIÈRE, ÉVÊQCE DE SARAGOSSK. 93 

que le président estimait devoir lai être plus à charge qne n'importe quel tourment, décréta qu'il 
serait seulement envoyé en eiil. 

Valère choisit pour lien de son eiil la petite ville d'Anet, en Aragon. Là, il se faisait nne loi de 
Tivre loin du monde, aGn qne, délivré de tous embarras et de toutes affaires , il put consacrer à 
Dieu sa vieillesse. La mort très-glorieuse que Vincent avait soufferte à Valence, par l'ordre de l'im- 
pie Dacien, lui revenait souvent à l'esprit, et il l'estimait très-heureuse : lui-même ne souhaitait 
qne de sortir de cette vie ; il désirait de revoir dans le ciel celui qui avait été son compagnon sur 
la terre et qui avait partagé ses travaux. Pour mieux marquer ses sentiments envers Vincent, il lui 
fit élever en ce lieu une église aux frais des chrétiens. C'est la première qui ait été érigée en 
l'honneur de saint Vincent. Enfin les veilles, les jeunes et les oraisons ayant occupé sa vie jus- 
qu'au dernier moment, il rendit à Dieu sa bienheureuse âme, l'an 315. Les chrétiens ensevelirent 
son corps non loin de là, dans un château nommé Strada. Un insigne monument, contenant ses re- 
liques et rappelant son nom, se voit maintenant au monastère de Saint-Vinceot, à Rota. En Espagne, 
peuple et souverains ont toujours honoré saint Valère avec la plus grande dévotion. Aussi, très- 
souvent, Dieu a récompensé leur confiance et leur piété par les miracles les plus éclatants, et sur- 
tout par des guérisons miraculeuses. 

Le culte de saint Valère, si célèbre dans les villes d'Espagne, a été introduit en Franche-Comté 
à une époque fort ancienne, que nous ne pouvons déterminer. Une paroisse du Jura, celle de Châ- 
tillon-sur-Courtine, rend à cet illustre confesseur un culte particulier. Elle possède depuis plusieurs 
siècles des reliques assez considérables, que la tradition a toujours regardées comme celles de saint 
Valère, évéque de Saragosse. On ignore le temps précis où elles ont été transportées à Chàtillon i ; 
mais il est certain que cette translation est fort ancienne, car, à une époque reculée, saint Valère 
avait déjà en ce lieu une église consacrée en son honneur. Elle était située au milieu du cimetière 
actuel de cette paroisse, dans l'endroit qu'on appelle aujourd'hui le cimetière et la chapelle de 
saint Valère. En 1833, on en voyait encore les ruines couvertes de broussailles, lorsque les habi- 
tants travaillèrent à niveler le cimetière et à débarrasser le petit oratoire qui s'y trouve. De plus, 
nne charte de franchise, accordée en 134i par Jacques de Châlon, sire d'Arlay et seigneur de Chà- 
tillon, fait mention d'une ville appelée Curtine, bâtie aux environs du cimetière de Saini-Valére. 
Les reliques que possède aujourd'hui la paroisse de Chàtillon étaient donc très-probablement dé- 
posées alors dans cette égUse, et en furent tirées pour être transportées dans la chapelle de l'Aigle, 
lorsque Jean de Châlon fit bâtir cette chapelle pour les habitants du bourg de YArrénier, qu'il éta- 
blissait près de son château. 

On voit par là que le culte rendu à Chàtillon au saint évéque de Saragosse, remonte à plus de 
cinq cents ans. Ses reliques y sont en grande vénération, non-seulement pour cette paroisse, mais 
encore pour les paroisses voisines, qui, à différentes époques, y vinrent en procession pour obtenir 
on temps favorable aux biens de la terre, surtout dans les temps de sécheresse. Plus d'une fois, 
cette confiance des peuples a été exaucée d'une manière extraordinaire. Ces dépouilles sacrées 
furent renfermées, jusqu'en 1S22, dans nne châsse très-ancienne, qui contenait aussi d'autres 
reliques, qu'on honore comme celles de saint Grégoire le Grand, pape et docteur de l'Eglise '. 

Malgré le mélange de ces reliques appartenant à deux saints, l'usage a prévalu de les désigner 
BOUS le nom de châsse de saint Valère, C'est lui qui est le patron principal et le plus ancien de la 
paroisse '. Sa fête, qui se célébrait solennellement le 28 janvier à Chàtillon, comme dans le reste 

1. Ces reliques ont pu être demandées et obtenues par le crédit des princes de Bour^^ogne ou de Châlon, 
dont plnsienrs liabitèreat le château de Cliâtillon. L'ffistoire de ta Franche-Com:é nous montre en effet 
la plcpavt de ces princes comme les bienfaiteurs des églises et des monastères. 

2. D'après Baillet et Godescard, aucune église, pas même celle de Eome, ne peut prouver qu'elle 
possède la plus grande partie des restes de saint Grégoire. Ainsi, rien ne contredit d'ane manière cer- 
taine la tradition d« Chàtillon, où l'on a toujours cru en posséder une partie assez importante, et ea 
particulier tin os du crâne. Il est vrai que Baillet dit que l'église de Sens croit avoir, depuis plus de huit 
cents ans, le chef du saint docteur. Mais on sait que les hagiographes s'expriment ainsi, même pour dési- 
gner une petite portion de reliques. Rien n'empêche que Chàtillon ait obtenu quelques fragments do ce 
elief par le crédit de ses soignenrs, qui avaient des parents dans les postes les plus émînents de l'Eglise. 
Quant aux reliques de saint Valère, les BoUandistes ('28 janvier) prouvent que depuis longtemps l'Espagne 
n'en possède que dis ossements, et qu'on ignore oîi ont été transportés les autres. Aucun document cer- 
tain ne vient donc contredire la tradition de la paroisse de Chàtillon. Malheureusement, cette église a 
perdu les titres constatant l'authenticité du précieux dépôt qu'elle possède. Mais la tradition constante, 
les registres, les cérémonies, les fêtes et les usages particuliers de cette paroisse témoignent qu'on y a 
depuis longtemps invoqué comme patron le saint évéque de Saragosse, et que la châsse conservée dans 
l'église s toujours été regardée comme renfermant ses dépouilles. 

>. Saint Grégoire est honoré comme le second patron de Chàtillon. C'était aatrefoïs la coatnme de nr 



94 28 JiVXYiER. 

de l'Eglise, a été transférée .;;: 23 octobre, en vertu d'une permission accordée par Msr Claude 
Lecoz, le 23 septembre 1807. On voit encore, parmi les anciennes statues de l'église paroissiale, 
QD buste en bois de saint Valére, absolument semblable pour la forme à celui yui est décrit parles 
BollaiiJistes, et qui fut donné par Pierre de Lune à l'église de Saragosse en 1397. Lorsqu'on por- 
tait en procession l'ancienne chasse du Saiut, on enlevait quelquefois le couvercle qui la recouvre 
^our le remplacer par celte statue du saint évéque, qui semblait ainsi sortir vivant de son tom- 
beau. De temps immémorial, les fidèles de Chiltillon appellent ce buste le chef de saint Valère. 
Lorsque la chapelle de l'Aigle, démolie en 1805, eut été remplacée par l'église actuelle, les reli- 
ques du saint p.ili-on furent transférées dans le nouvel édifice, en 1807. Quelques parcelles ea 
furent tirées eu ISll et placées dans le reliquaire portatif de la paroisse. Le 23 octobre 1S22, 
M. Bourgeon, curé de Chiltillon, relira la totalité des reliques de leur ancienne chJsse , qui tom- 
bait de vétusté, et les déposa dans une nouvelle châsse de bois, où elles c;jt encore aujourd'hui. 

Les Bdèles de la paroisse ont toujours montré le plus grand respect pour les restes précieux de 
leurs saints patrons. C'est à ces puissants protecteurs qu'ils ont recoiu^ pour implorer, par leur 
intercession, la miséricorde divine dans les fléaux publics. La châsse est alors portée en proces- 
sion, au milieu des marques de la vénération unie à la confiance. Les paroisses voisines, en parti- 
culier celles de Mirebel, .'Uonnet-la-Ville, Crançot, Vevy, etc., se sont rendues processionnellement 
à différentes époques, i l'église de Chdtilloa, pour y invoquer la protection des deux saints pon- 
tifes Grégoire et Valère. Ces faits montrent le respect traditionnel que ces nopulations ont con- 
servé pour les élus de Dieu. Aussi, malgré les fui-eurs de la Révolution française, la cbûsse de saint 
Valèie est restée dans l'église paroissiale de ChàliUon comme aux temps les plus paisibles, et les 
profanateurs n'osèrent pas toucher à ces reliques, défendues par la vénération des fidèles. 

Saiut Valère est encore particulièrement honoré à Casteinovo, lieu où le Saint s'arrêta en quittant 
Valence pour demander à manger ; mais les habitants, qui étaient païens, se moquèrent de lui. 
Saint Valère prédit alors que personne ne pourrait habiter ce heu s'il n'était chrétien, ce qui 
arriva ; — à Anet, ou plutôt dans le diocèse de Rota, car c'est près de cette ville que se trouve au- 
jourd'hui le petit village d'Anet, composé d'une vingtaine de maisons à peine, et c'est à Rota que 
ses reliques furent transférées après la ruine du chàteau-fort de Strada, en 1065. L'église de Rota 
fait encore mémoire de cette translation le 20 octobre de chaque année ; — à Saragosse, où soa 
chef fut transporté en 1170, par Alphonse 11, roi d'Aragon. 

Xes auteurs cîc la Vie des Saints âe Frnmhe-Comté ont tiré ces dt?tatls d*ane notice manuscrite sur 
les relfqnes <ie suint Vttère, rédige'e par H. Thurel, curé de Ctiâtillon, et adi-essée à Mgr de Cliamon, 
évêqae de Saiut-Ciaade. 



SAINT PELADE, ARCHEVÊQUE D'EMBRUN (V siècle). 

Pelade, archevêque d'Embrun, naquit à Embrun de parents nobles et catholiques, dans un temps 
où l'hérésie arienne exerçait de grand? ravages dans cette cité et dans toute la Bourgogne. Encore 
enfant, il fut formé à la vertu pa;- Catulin, archevêque de cette ville : de bonne heure, ses pensées 
et ses allections se tournèrent vers la vertu. Catulin, chassé de son siège par les héréiiques, s'étant 
réfugié à Vienne, auprès du bienheureux Avit, Pelade l'accompagna dans sa fuite et chercha à 
l'imiter par ses bonnes œuvres. Catulin mourut en son exil, et fut remplacé par Gallican, premier 
de ce nom. Après un pontificat très-court, il se reposa dans le Christ par une mort prématurée et 
pieuse, et alors la voix unanime du clergé et du peuple appela Pelade à venir servir de colonne à 
l'église d'Embrun, qui menaçait ruine. Il employa ses biens à soulager l'indigence des pauvres et 
le délaissement des veuves et des orphelins. Assidu à l'oraison, appliqué sans cesse à la lecture 
des textes sacrés, diligent à visiter son diocèse, domptant soa corps par la macération, ayant les 
louanges des hommes en horreur, il menait une vie vraiment céleste. 

pas aller au travail, le jour de sa fête, avant d'avoir assisté au saint sacrifice. Encore aujourd'hui, let 
fidèles qui assistent a la messe qui se chante ce jonr-lîi. présentent du vin h bénir et le remportent danj 
ireurs maisons, où il est religieusement parta^'é entre tous les membres de la famille. Cet usaj^e, qui 
semble être une coromémoraison de la communion sous l'espèce du vin. est trop aucien pour qu'on jiuisse 
en indiquer l'origine d'une manière certaine. Il est possible que cette pratique ait été intioduite à Châ* 
tillon quaud les reliques de saiut Grégoire y furent apportées. 



SAIXTE UBÉRATE OU LIYBADE, YIERGE ET MAMTiTj;. 95 

Des anges, ses compagnoas assidus, il recevait la connaissauce des choses à veair et cachées : 
il prédit à Sifismoad, roi de Bourgogne, sa mort et la ruine de son royaume. D'un signe de croix 
il déjoua souvent la rage des démons et leurs vains épouvanlails ; une fois, entre autres, il écarta 
de la sorte la masse énorme d'un locher qui fondait sur lui. Le Sis unique d'une veuve était atteint 
de paralysie : il lai rendit la santé par l'onction sainte. Dans l'espace de cinq ans qu'il fut évèqne, 
il construisit cinq basiliques. Enfin, illustre par ses vertus et ses miracles, et ayant annoncé le jour 
de sa raort, il émigra vers le Seigneur le 6 janvier. Ses reliques, longtemps conservées à Embrun, 
pnis emportées par un moine de la famille de saint Benoit dans la Catalogne, furent déposées dans 
te monastère de Saint-Pierre-de-Champrodon, du même Ordre. 

Ce dépôt était là depuis longtemps, renfermé dans une châsse d'argent revêtue de ciselures en 
or qui représentaient les principaux miracles du Saint, lorsque, sur la Un du sv« siècle, la Cata- 
logne ayant été conquise par les armes françaises, le monastère fut livré aux vainqueurs pour être 
pillé, et la châsse de saint Pelade fut prise. Mais Dieu, qui est admirable dans ses Saints, avait 
voulu que dans l'armée des Français se trouvât Jean Richier, bailli de "ilontgardin, homme reli- 
gieux, qui racheta la châsse à ses frais et la rendit au monastère, ne demandant pour prix d'un si 
grand bienfait qu'une parcelle des saintes reliques, l'n fragment considérable de l'os de l'avant- 
bias fut en effet cédé à sa demande, avec l'attestation authentique de ce qui s'était passé. Déposé, 
dès cette époque, à Montgardin, ce précieux souvenir fut examiné en 1764 par Bernardin François, 
archevêque d'Embrun, et fournit toutes les marques d'une authenticité incontestable. Le successeur 
du pieux Richier fit don de la moitié de son trésor à l'église d'Embrun, où ce gage sacré est 
encore honoré aujourd'hui. 

On invoquait, en Espagne, saint Pelade pour les maux d'yeux et les maux de tête. 

Propre de Gap, 



SAINTE LffiERATE OU LIVRADE, YIERGE ET MARTYRE. 



Tirgineo metuens formosa pueïla pudori, 
Nam nitet eximio pulcher in (r-e décor. 
C'était nne jeune fille charmante de sa beantë et 
charmante de sa padeor, jalouse de conserver sa 
virgmité. 

Sautel. S. J., Atmus sacer poeticus. 

Libérate, vierge et martyre, fut très-célèbre dans toute l'Eglise, et plusieurs villes, particuliè- 
rement d'Aquitaine, l'ont choisie pour leur patronne et leur avocate spéciale auprès de Dieu et lui 
ent rendu un cul.e rehgieux ; plusieurs localités lui doivent leur nom, cela est constant. Mais les habi- 
tants de la ville Je Sainte-Livrade, dans le diocèse d'.\gen, se sont fait remarquer de tout temps par 
leur vénération envers sainte Libérate. Us reçurent des moines de l'abbaye de Grand-Selve, vere le 
milieu du ïvii» siècle, comme l'attestent des monuments authentiques, une partie notable des reli- 
ques de sainte Libérale; c'est pourquoi, enrichis de ce précieux dépôt, ils la déclarèrent la protec- 
trice en titre de leur cité, et ils l'honorent encore comme telle, ijuoique la fête de la réception 
des reliques de sainte Libérate se célèbre tous les ans dans la ville de Sainte-Livrade, le dernier 
dimanche du mois d'août, néanmoins, sa mémoire est rappelée par l'office de ce jour dans tout 
le diocèse d'Agen. 

Le Bréviaire d'Agen, que nous venons de reproduire, ne dit rien de plus sur le compte de sainte 
libérate : la mention qui lui est consacrée dans le martyrologe de ce diocèse ajoute seulement 
qp'elle était originaire de la Gascog'ie. 

M. l'abbé Barrère nous écrivait d'Agen, le H août 1871, au sujet de sainte Livrade : 

o Tout me porte à croire que notre sainte Livrade est la même que VUgeforte, autrement 
Liberuto, Liber.:ria et Livrada, honorée en Espagne et en Portugal, et sous d'autres noms en .Alle- 
magne, en Flandre et en Angleterre, à laquelle le ciel aurait envoyé subitement une longue barbe 
pour l'aider à conserver sa virginité. 

B Une vague tradition la fait sœur de sainte Quitère ou Quiterie. J'ai même vu ce point afônne 
par un document que possédait l'ancien curé iî Sainte-Livrade. 

« Tamayus, cité par les Bollandistes, dit aussi que Vilgeforte, ou Livrada, était sœur de 



96 28 JANVIER. 

sainte Quilcrie, ainsi que Dode et Geaivère. Tnmayus, citant les Bréviaires de Siguenza et de 
Palencc, fait naître sainte Quiterie et ses sœurs de Calillius et de Calsia. Bien que cette origine ait 
quelque chose de fabuleux dans la forme, je ne la crois pas moins vraie dans le fond. 

<t Les manuscrits Rubcai Vallii en Brabant, et Budecensium en Westphalie, qui avaient adopté 
la version espagnole, ajoutent que Calsia était issue de la race de l'empereur Julien, et que sainte 
Quiterie aurait souffert le martyre en 477. 

o Cette vereion porte que les filles de Calillius, pour se soustraire aux dangers de leur famille 
idolJtre, se retirèrent en divers lieux, où elles soulïrirent le martyre. C'est ainsi que sainte Quiterie 
aurait été martyrisée près d'Aire, Dode dans le diocèse d'Aucb, et sainte Livrade dans l'Agenais, 

« Quant à la légende allemande, relative à la sorte de métamorphose qu'aurait sobie notre 
Sainte, je ne la connaissais que par une communication venue de Munich ' ». 

Pour des Saints ou des Saintes dont l'iiistoire est obscure, mais le culte populaire, nous ne pou- 
vons faire autre chose que de recueillir les traditions et de mettre, comme on dit, toutes les pièces 
du procès sous les yeux du lecteur. Nous insérerons donc encore ici une note sur sainte Livrade, 
que le R. P. Caries, missionnaire au Calvaire de Toulouse, a eu la bonté d'extraire pour nous 
d'une notice sur les reliques de Grand-Selve et qu'il nous a adressée le 1" mars 1S72. 

« Sainte Libérale, vulgairement Livrade, naquit au iv» siècle, en Espagne, de parents idolâtres. 
Son père, Calilius, roi de Gahce, et sa mère, Callia, étaient ennemis acharnés du uom chrétien. Par 
nn elTet de sa miséricorde infinie. Dieu permit que Libérale reçût avec la lumière de la foi le bien- 
fait d'un enseignement chrétien. Pressée de renier sa foi pour sacrifier aux dieux, Libérale s'éloigna 
secrètement de la Galice, avec ses deux sœurs Quiterie et Gemme, et alla s'établir dans l'Aqui- 
taine. Ces trois jeunes vierges propagèrent lu doctrine évangélique au sein des populations païennes 
et firent un graud nombre de prosélytes. Calilius, instruit de tout, dénonça ses trois filles au gou- 
verneur de l'Aquitaine, Modérius, qui les soumit aux tortures usitées et leur fit trancher la tête. 
Sainte Libérale soulTril son martyre dans la forêt de Monlus, au diocèse de Tarbes. Son corps fat 
primitivement recueilli dans l'église de Saint-Jean de Mazères, et transféré, en 1342, dans une cha- 
pelle de l'abbaye de Saint-Sever de Rustau, par Pierre-Raymond de Mode-Brune, évêque de 
Tarbes, ainsi qu'il résulte d'une inscription gravée sur le couvercle de la chSsse en marbre blanc 
où il est renfermé. Au temps des guerres de religion entre les catholiques et les protestants, 
le corps de sainte Libérale fut reporté à Mazères, où il est encore. L'abbaye de Grand-Selve possé- 
dait depuis plusieurs siècles une partie notable du corps de celle Sainte, et, au dix-septième siècle, 
l'abbé ea donna une uortion assez considérable aux habitants de Sainte-Livrade, dans l'Agenais, qui 
dès lors la prirent pour patronne de leur ville et lui donnèrent même son nom. Sainte Libérale est 
en grand honneur dans toute l'Aquitaine, comme sa sœur sainte Quiterie. Les femmes en couches 
l'invoquent pour leur délivrance. Plusieurs églises lui sont dédiées dans le midi de la France ». 

Enfin le P. Cahier, à nul autre pareil quand il s'agit d'habiller à la moderne les légendes du 
moyen âge et de leur conserver en les traduisant tout leur inimitable charme ; — le P. Cahier s'exprime 
ainsi dans ses Caractéristiques des Saints : 

Sainte Libérale est représentée barbue et mourant en croix. On en raconte des choses tout à 
fait merveilleuses, mais qu'il faut voir surtout dans les vieux auteurs espagnols et portugais, qui ne 
ménageaient point l'extraordinaire à leurs saints privilégiés. Elle était, dit-on, fille d'un roi païen 
de Lusitanie qui, ayant eu ses Etals envahis par un roi de Sicile, lui promit Vilgeforte pour épouse 
afin d'avoir la paix. La princesse, ne sachant comment se soustraire à ce mariage, aurait prié Diea 
de tni venir en aide, et une longue barbe garnit subitement son menton. Furieux de celle ressource 
inattendue qu'avait trouvée la Sainte, le père la fit crucifier. A ces faits déjà fort étranges, l'ima- 
gination des légendaires a voulu joindre encore bien d'autres embellissements que ne connaissait 
pas l'antiquité ; de sorte qu'il en est résulté un composé de circonstances toutes plus singulières 
les unes que les autres. L'église de Siguenza, qui honore celle Sainte pour patronne sous le nom 
de Liberata (Librada), ne fait pas profession de croire à toutes les surcharges qui ont augmenté 
ce récit. 

Selon d'autres, la ressource extraordinaire de sainte Vilgeforte avait pour but d'échapper aux 
aoUicilations de son propre père; mais c'est surtout dans les pays du Nord que celte légende a 
fleuri. Là, le nom de Liberata donné à la Sainte à cause de la façon dont le ciel l'avait débarrassée 
du mariage, la Cl appeler à peu près sainte Débarras. Cela est devenu en Allemagne : Ohnkummer, 
Ohnkunimernuss, Kummernis, Kummernissa, Sanct-Gehulf ; en Flandre : Onlcommera, Oukommera, 
Ontcommene, Regenflegis, Regnufledis ; en Angleterre : Sainte Uncumber ; en France : Sainte 

1. Voir le Martyrologe romain du 20 juillet. 



HISTOIRE DU CHEVALIER SAEJT ABNOUL DE CTSOKG. 

Livrade ; et en dilTérenls pays, pour les Unes liturgiques : Liberata, Liberatrij, Eutropia, etc. Par 
suite de cette dénomination, était venue en Angleterre l'idée que la Sainte pouvait être particuliè- 
rement sccourable auï femmes qui voulaient se débarrasser de leurs maris. La Revue britannique 
a consacré quelques détails à cette singulière dévotion anglaise et à la légende primitive. 

o Pour moi, je penche à croire que cette couronne, cette barbe, cette robe et cette croix qui ont 
été prises pour les insignes d'une princesse miraculée, ne sont qu'un détournement de la f.iété 
envers le célèbre crucilii de Lucques. On sait que la dévotion à cette image de Jésus-Christ cru- 
cifié était fort répandue an xip siècle ; si bien que le roi d'Angleterre, Guillaume le Rouï, jurait 
volontiers par le saint voult de Lucques. Or, ce fameux crucifix, comme plusieurs autres de ces 
temps-là, est entièrement vêtn et couronné. A dislance de temps et de lieu, le long vêtement aura 
fait penser à une femme, et la barbe lui aura valu la qualification de Vierge forte. Ajoutons que 
le crucifix de Lucques ayant été chaussé en argent pour obvier à la détérioration que ses pieds 
pouvaient subir sous les baisers des nombreux pèlerins, cette circonstance nouvelle aura tourné 
encore à la plus grande gloiie de sainte Vilgeforte. On a dit qu'un pauvre ménétrier étant vena 
jouer un air devant la statue de la Sainte, en avait été récompensé par une de ses riches pantoufles. 
Ce prodige, prêté aussi à un pèlerinage de la très-sainte Vierge, a tout l'air d'être né au sanctuaire 
du santo volto di Lucca, d'où il aura fait son chemin à travers les pays slaves et germaniques d. 



HISTOIRE DU CHEVALIER SAINT ARNOUL DE CYSOING, 

MABTTR EN FLANDRE (vm* siècle). 

a D'Amoul Porte-Dieu et soldat fidèle, voici l'histoire : 

B Dans la fleur de l'âge, il servait Dieu dévotement, se laissant conduire par la grâce. 

« Irrépréhensible et à tous aimable, tel s'efforçait-U de paraître. 

« Sans nul souci du lendemain, pour l'amour de Dieu il vètissait et nourrissait les mendiants. 

« Une miire gravité et la pureté, voilà ce qui le distinguait : la tempérance, voilà sa règle. 

o Vivant, il était mort au monde ; sa sainteté éclatait, mais sa prudence le faisait se cacher. 

c D veillait sur lui-même, n'oubliait jamais Dieu présent et s'efl'orçait de lui plaire. 

a Son iimocence ne connut jamais rien de la folle sagesse du monde. 

« Priant et jeûnant, il semait dans les larmes pour récolter dans la joie. 

a n avait garde surtout de se laisser embarrasser par les préoccupations de la terre. 

« Or, il était l'écuyer fidèle d'un chef militaire riche et puissant. 

Haut de taille, plein de vigueur et de santé, c'était un vrai brave. 

La pureté de ses mœurs, autant que la parenté, le rendait cher à son seigneur. 

a Mais ce qui est gracieux, ce qui dépasse le commun niveau, excite l'envie de la foule qui est 
en bas. 

a Par des larcins fortifs, il dérobait, dit-on, à son maître pas peu de son bien. 

« C'eût été un salutaire larcin, puisque ainsi il soulageait l'indigence des pauvres. 

a Un jour qu'il portait du pain sous son vêtement les serviteurs l'arrêtèrent. 

8 On l'accuse, on l'entraine, on le condamne, on le tiraille, on déchire son vêlement. 

« Pour sa justification, des copeaux tombent de son sein devant tout le monde. 

Les soupçons s'évanouissent. Son seigneur lui confie le gouvernement de sa maison. 

a Mais sachant bien par devers lui même ce qui en est, il s'éloigne au plus tùt, emportant ses 
copeaux. 

« Pendant qu'il les distribue, il voit ceux-ci reprendre leur forme première. 

« Sans aucunement s'enorgueillir il continue, comme auparavant, ses bonnes œuvres. 

« Il évitait de nuire à personne et avait sans cesse présente à l'esprit la pensée du jugement 
dernier. 

a Lorsque parfois son maître lui donnait l'ordre de dépouiller ses sujets, 

« n préférait épargner le pauvre peuple et puiser pour ses besoins dans les greniers du seigneur. 

« Mais à force de puiser, le blé peu à pen décroissait. 

a On rapporte au seigneur qu'à peine sa solde militaire lui suffira pour le lendemain. 

« On s'assemble, on décrète des peines contre Arnoul comme coupable de ce forfait. 

« Mais Dieu, témoin des bonnes œuvres de son serviteur, va prendre sa défense. 
Vies des Saints. — Tome U. 1 



98 28 JAimEii. 

a II répare le dommage et réjouit doublemeul l'Ame du maître d'Arnonl. 
a Toutes les voix s'élèveat pour le proclamer très-saint et ami de Dieu. 
« L'officier veut que désormais Arnoul soit son Sis et il l'embrasse. 

Renonçant à rien posséder en propre, il déclare que ses biens appartienneat aux panvres et 
désormais on ne fera plus l'aumftae en secret. 

« C'est ainsi que la sainteté d' Arnoul et son admirable charité éclatèrent partout. 
« C'est ainsi qu'il mérita de parvenir par le martyre à la félicité des Saints. 

1 Quoique laïque, il était parfaitement instruit de la loi du Seigneur. 

« Un jour, s'étant mis en marche avec son maître, tous deux cheminaient gaiement Euila vois 
publique. 

« Or, son maître avait des ennemis que de loin ils aperçurent venir <i eux. 

a La fuite est impossible, le jeune homme se tourne vers le vieillard et lui suggère ceci : 

« Votre cheval, dit-il, ne vaut pas le mien qui est fougueux et agile : montez-le. 

■ Pour moi, je ne crains rien : que craindrais-je, ne leur ayant pas fait de mal? 

« Son maître s'enfuit à toute bride : lui, les ennemis l'atteignent, le maltraitent, le déchirent. 

o Ils lui reprochent d'avoir facilité la fuite à celui qu'ils haïssent mortellement. 

Ils lui passent autour du cou une forte corde pour ainsi mettre fin à ses jours. 

« A un arbre ils le suspendent, et longtemps le laissent entre le ciel et la terre; mais, à pro- 
dige, il ne ressent aucun mai. 

« Le saint jeune homme invoque trois fois le nom ineffable, le nom divin, le nom terrible. 

8 La rage torture ses bourreaux quand ils le voient si calme suspendu à son arbre. 

« Si nous quittons de la sorte, disent-ils, nous n'aurons pas la gloire de l'avoir fait mourir. 

« Pendant que chacun parle ainsi, tons escaladent l'arbre en même temps. 

a Sur les épaules du saint, les barbares posent leurs pieds et font les plus grands efforts. 

o Ils étranglent l'innocent, ce que prouvent abondamment les miracles qui là s'opèrent inces- 
MBiment. 

« Plusieurs h«mmes de piété survivent qui ont parfaitement connaissance de l'histoire. 

a Pendant longtemps, sur le même arbre, on a vu des lumières étinceler. 

a La corde qui a servi au supplice est un excellent remède contre les maux de gorge. 

a Tout le peuple de Cysoing se réjouit de la présence d'un si grand martyr. 

a Si quelqu'un atteint de la fièvre y vient prier, aussitôt il est soulagé. 

o Plusieurs, nous l'avons vu, portent au cou des fils d'argent en témoignage de leur dévotion ». 

On a conservé précieusement les reliques de saint Arnoul dans l'abbaye de Cysoing, jusqu'à 
l'aimée 1566. Elles furent alors profanées et dispersées par les hérétiques; mais le souvenir dn 
Saint est toujours vivant dans la mémoire des habitants du pays. 

11 est le patron de Cysoing. 

La Vie de saint Arnool a été écrite en vers latins, sous forme de complainte, par nn chanoine m€mo 
de Cysoing- Nous avons cru faire chose agréable à nos pieux lecteurs en leur offrant une traduction aussi 
UttéULle que possible de cette légende nalre et vraie, naïvement écrite par un auteur sincère. fCf. A A . SS.J 



SAINT MATHIEU D'AGRIGExXTE (1431). 

Mathiea, natif d'Agrigente, en Sicile, d'nne piense et honnête famille, étant prévenu de l'amoar 
divin, et ayant passé son enfance et son adolescence dans une souveraine pureté de mœurs, dit 
adieu à son riche patrimoine et aux séductions du monde, pour s'unir plus intimement à Dieu qni 
l'appelait à une destinée plus haute, et s'enrôla parmi les Frères Mineurs conventuels. Après la 
profession solennelle des vœux, il se rendit en vertu de la sainte obéissance en Espagne pour s'y 
instruire dans les lettres divines et humaines. Les œuvres de piété et la pratique des vertus chré- 
tiennes l'occupèrent entièrement. Ensuite, mii par le désir d'une plus haute perfection et par la 
renommée de saint Bernardin de Sienne, il embrassa l'institut plus rigide des Frères Mineurs de 
l'Observance ; admis parmi les compagnons de Bernardin lui-même, il parcourut presque toute 
l'Italie, au nom de Jésus, qui était continuellement sur ses lèvres, et releva par les œuvres et la 
prédication la piété partout languissante. Le Seigneur fortiliait aussi sa parole par des miracles. Il 
restaura en Espagne l'Observance régulière, œuvre à laquelle il fit aussi faire de grands progrès en 
Sicile. 11 brûlait pour la Vierge, Mère de Dieu, d'un extrême amour. Il propagea tellement parmi 



MAUTYKOLOGES. 99 

les Siciliens la dévotion au très-doux nom de Jésus, qu'où le lisait partout au frontispice des 
maisons. Par ses soins, beaucoup de monastères furent construits, surtout en Sicile, avec l'assenti- 
ment des souverains pontifes Martin V et Eugène VI, sous le nom de Jésus et en l'honneur de sa 
■ainte Mère. 

L'évoque d'.\grigente {Girgenli) étant mort, il fut, quoique malgré lui, mis à la tête de cette 
église aux applaudissements unanimes du peuple, avec le consentement d'Alphonse, roi d'Aragon, et 
l'approbation du pape Eugène IV. Ordonné évéque, brillant, comme le flambeau élevé sur le can- 
délabre, de l'éclat de toutes les vertus, il se voua tout entier à la restauration de la discipline 
ecclésiastique. Dieu, pour l'éprouver comme l'or dans la fournaise, permit qu'il fut en butte à la 
calomnie ; il fit le voyage de Rome pour se justifier, fut déclaré innocent par le souverain Pon- 
tife, et par lui rendu ii son église. iMais il en abandonna le gouvernement peu de temps après 
de son propre mouvement, n se retira d'abord i Palerme, où les Conventuels de cette ville le 
reçurent très-affectueusement ; après avoii demeuré quelque temps chez eus, il rentra chez les 
siens, appelé par le vicaire provincial de l'Observance. 

Ayant passé là quelques années pieusement et saintement, brisé par les travaux et épuisé par 
sa mauvaise santé, il fut reconduit chez les Conventuels par ordre des supérieurs ; enfin, usé par la 
vieillesse et par la maladie, il s'envola au ciel, le 1 février 1451. Sa dépouille, réclamée par ses 
frères, fut transportée non sans prodiges au monastère de Sainte-Marie-de-Jésus. Lorsque le cer- 
cueil fut amené dans l'église du monastère, le mort, se levant tout à coup sur son séant, joignit 
les mains, adora l'Eucharistie et se recoucha, à la stupeur de tous les assistants. La gloire des 
miracles, après avoir illustré sa vie, couronna aussi son tombeau ; doué de l'esprit de prophétie, 
portant l'auréole de la sainteté, il commen(;a, dès qu'il fut mort, à jouir des hommages des hom- 
mes. Clément XJII ratifia son culte et permit de célébrer sa fête par un office ecclésiastique ; enfin 
le pape Pie VII approuva dans cet office la récitation de leçons particulières. 

Leçons du Bréviaire franciscain. 



XXir JOUR DE JANVIER 



MARTYROLOGE ROMAIN- 

A Lyon, en France, saint François de Sales S évèque de Genève, confesseur, dont il est fait 
mention le 28 décembre. 1622. — A Rome, sur la voie Nomenlane, la naissance au ciel des saints 
martyre Papias et Manr ^, soldats, qui, sous l'empereur Dioctétien, n'eurent pas plus tôt confessé 

1. Nous donnerons sa biographie au 23 décembre. Jour auquel le martyrologe romain marque son pas- 
sage a une meilleure vie. 

2. Ces deni soldats, témoins de la constance des saints martyrs Saturnin et Sisime, se convertireat â 
la foi. et aussitôt ordre fut donné par Laodicins, pre'fet de Rome, qu'on leur broyât la bouche k coups de 
pierres, puisqu'ils s'en servaient pour confesser Jésus-Christ, et qu'on les reconduisit dans la prison o"u ils 
avaient été baptisés par le pape saint Marcel. Ils en furent tirés douze jours après, étendus par terre et 
roués de coups de bâton; puis, étant relevés de terre, ils furent frappés avec des lanières plombées jusqu'à 
ce qu'ils eussent cessé de respirer. Le prûtre Jean recueillit leurs corps et les enterra sur la voie Nomen- 
tane, pris des eaux de Saint-Pierre, oîi cet apôtre baptisait (Adon). An sujet de la bastonnade snbie par 
nos deux MartjTs, Baronius remarque que c'était un châtiment militaire. Voici comment les choses sa 
passaient dans ce supplice ; le tribun, prenant tm bâton, en touchait seulement du bout le condamné, et 
aussitôt ce geste fait, tous les soldats qui étaient dans le camp, tombant sur le malheureux avec des 
bâtons et des pierres, l'achevaient le plus souvent dans le camp même. Si quelques-uns survivaient. Ils 
n'étaient pas sauvés pour cela ; et comment l'auraient- ils été, puisqu'ils ne pouvaient, la loi le défendant, 
ni rentrer dans leur patrie, ni être reçus par aucun de leurs proches? On appliquait la peine du bâton 
pour un vol commis dans le camp, pour un faux témoignage, etc. Marcellus semble dire que le bâton 
était réservé pour l'homme libre, et le fouet pour l'esclave. Un autre supplice militaire consistait à ouvrir 
les veines, n y avait aussi le pain d'orge, dont on nounissait les lâches. Toutefois, il est constant qu'il 



100 29 JANVIER. 

Jésus-Christ, qu'on leur cassa les miclioires avec des cailloux, par ordre de Laodicius, préfet de la 
\ille : en cet état il les fit jeter eu prison, puis battre avec des bdtons, et eufin fouetter avec des 
cordes plombées jusqu'à ce qu'ils expirassent. iv« s. — A Pérouse, saint Constance, évèque et 
martyr, qui remporta la couronne avec ses compagnons, sous l'empereur Marc-Aurèle, pour la 
défense de la foi chrétienne '. Vers 178. — A Edesse, en Syrie, les saints martyrs Sarbèle et 
Barbée ', sa sœur, qui furent baptisés par saint Barsimée, évèque, et furent couronnés du martyre 
dans la persécution de Trajan, sous le président Lysias. il" s. — Au territoire de Troyes, saint 
Savinien, marlvr. décapité pour la foi avec un grand nombre de ses compagnons, par l'ordre d'Au- 
rélien. 275. — À .Milan, saint Aquilin, prêtre, qui, frappé à la gorge d'un coup d'épée par les 
Ariens, reçut la couronne du martyre, viii» s. — A Trêves, les funérailles de saint Valère, évè- 
que. disciple de l'apôtre saint Pierre '. i<" s. — A Bourges, saint Sulpice Sévère, évêque, 
illustre par ses vertus et par sa doctrine. 591. 

MARTYROLOGE DE FRANCE, REVU ET AUGMENTÉ. 

Le même jour, sainte Sabine ou Savi.ne, sœur de saint Savinien : les corps de l'un et de 
l'autre reposent dans la ville de Troyes. 313. — En Bretagne, saint Gildas, surnommé le Sage, 
abbé de Rhuvs, au diocèse de Vannes. 570. — A Hiiy, près de Liège, la translation de sainte ûthilie, 
l'une des compagnes de sainte Ursule. — A Chelles, sainte Radégonde, vierge, fille adoptive de 
sainte Bathilde. 685. — A Tours, saint Sclpice Sévère, prêtre. Vers 420. 



MARTYROLOGES DES ORDRES RELIGIEDX. 

Mnrtyrologe de l'Ordre de Saint-Basile. — A Rome, saint Zozime, pape et confessear de 
l'Ordre de Saint-Basile, dont la naissance au ciel est célébrée le 26 décembre. 

Marti/rolnge des Chanoines réguliers. — A Milan, saint Aquilin, prêtre, qui, de chanoine 
régulier de l'église de Cologne, fut élu évèque ; mais, redoutant le fardeau de l'épiscopat, il prit la 
fuite, et ayant demeuré dans le monastère des clercs régulière de Saint-Laurent, à Milan, il lutta 
contre les Ariens par des discours pleins de véhémence, c'est pourquoi ils regorgèrent d'un coup 
d'épée et le firent martyr, viii» s. 

Martyrologe des Frères Prêcheurs. — A Annecy, dans les Alpes, saint François de Sales, 
évêque et confesseur, qui institua l'Ordre nouveau des religieuses de la Visitation de Sainte-Marie, 
et réunit à la foi catholique plusieurs milliers d'hérétiques. Le jour de son entrée au ciel est le 
28 de janvier. — X Rome, sur la voie Nomentane, la naissance au ciel des saints martyrs Papias 
et .Manr, comme ci-dessus au .Martyrologe romain. — A Pérouse, saint Constance, comme ci-dessus 
au .Martyrologe romain. — Dans la ïhébalde, saint Paul, premier ermite, qui, depuis la seizième 
année de son âge jusqu'à cent treize ans, demeura seul dans le désert. Saint Antoine vit son âme 
emportée par les anges dans le ciel, parmi les chœurs des apôtres et des prophètes. 11 mourut le 
10 de janvier, mais sa fête a lieu aujourd'hui. — A Edesse, en Syrie, les saints martyrs Sarbèle et 
Barbée, comme ci-dessus au Martyrologe romain. — Le même jour, l'octave de saint Vincent, dia- 
cre et martyr. 

ADDITIONS FAITES D' APRÈS LES BOLLANDISTES ET AUTRES HAGIOGRAPHES. 

A Lacques, en Toscane, saint Valère, évêque et martyr, disciple de saint Paulin et son succes- 
seur. Il est distinct de saint Valère, évêque de Trêves, fêté le même jour, quoi qu'en aient dit 
quelques hagiographes. Fin du i" s. — A Sainte-Sévère, en Toscane, sainte Sévère, vierge, ses 
parents, saint .Maxime et sainte Seconde, et ses frères, saint Marc et saint Calendin, martyrs avec 
les mille soldats que .Maxime commandait et qu'il avait convertis à la foi chrétienne; commence- 
rnent du iv" s. — A Todi, en Toscane, saint Seuste et quatre-vingts autres, martyrs, sous Dioclé- 

n'y avait pas que des soldats chrétiens qui subissaient le ctiâtlment da bâton : les auti-es chriîiiens y 
étaient aassî espose's. D'après les lois romaines, on devait soumettre au bâton ceux qui se disaient pleins 
de l'esprit de Dieu. (Paul., liv. v. Sent., tit. 21. Voyez la lettre 77« de saint Cyprien a Némésien, Félis.) 

1. Saint Constance fut d'abord Jeté dans une foarnaise, d'oïl il sortit sain et sauf. Après divers autres 
■npplices, il souffrit la décapitation. Nous le trouvons honoré à Kocera, Orvleto et Pérouse, si toatcfois 
n s'agît dans ces diverses villes du même personnage. 

2. Le Ménologe des Grecs cite de même Sarbèle et Barbée, martyrs, avec cette mention : SarbMe, 
prêtre des idoles, fut converti avec sa sœur Barbée à !a foi da Christ par Barsimée, évoque d'Edesse, et 
pour cela tous les deux furent arrêtés. Apr'cs d'horribles tortures, SarbMe fut lié entre deux morceaux Ue 
bois et scié par le milieu du corps; sa sœur eut la tête coupée. 

3. Voir la vie de saint Valère avec celles de saint Eucaire et de saint Materne, au 14 septembre. 



SAIXI SAVCOExX OU SABLMEN, MABTliTl A TROTES. 101 

tien. — En Grèce, les saints Philothée, Hypéréchius, Abibas, Julien, Romain, Jacob, Parégore, 
martyrs à Samosate. — En Afrique, les saints Paul, Victor et Honoré, martyrs. — A Sorrente, 
saint Bacule, évéque de cette ville et son troisième patron, après saint Valère el saint Athanase '. 

— A Agrigente, en Sicile, saiol Potamion, évéque, qui baptisa saint Grégoire d'Agrigente. vp 9. 

— A Cysoiug, saint Arnoul, martyr, père de Godefroi, évéque d'Arras el de Cambrai *. vill" s. — 
En Belgique, saint Julien l'Hospitalier, patron de la plupart des hospices fondés dans ce pays ponr 
les voyageurs et les étrangers. Epoque inconnue '. — A Glastonbury, en Angleterre, saint Gildas 
l'Albanien, qu'il ne faut pas confondre avec saint Gildas le Sage. Le premier était fils de Conan 
Mériadec, premier roi des Bretons de France, et de Darera, sœur de saint Patrice. Il fut mission- 
naire, comme son oncle, et moine. 512. — Au monastère de Saiat-.Michel, dans le diocèse de Burgos 
(Espagne), la transplantation au ciel de la Bienheureuse Radegonde ou W'edegonde, religieuse de 
l'Ordre de Prémontré, qui flem-it comme un lis céleste au milieu des épines de la terre. 1152. 

— En Brabant, saint Charles, huitième abbé de Villare. Ce monastère, fondé par saint Bernard 
lui-même, était non loin de Gembloux. Commencement du xiii» s. — En Espagne, saint Pierre 
Nolasque, fondateur de l'Ordre de Notre-Dame de la .Merci, pour la rédemption des captifs. Vers 
l'an 1250 '. — En Chypre, saint Pierre Thnmase, patriarche de Constactinople, de l'Ordre des 
Carmes s. An 13G0. — A Cluny. en France, la bienheureuse mort du pape Gelase II, fuyant la 
persécution. Un grand nombre d'hagiographes le rangent au nombre des Saints. 1119. — A Rome, 
dans réglis# Sainte-Croix de Jérusalem, en l'an 1492, invention d'une partie du titre de la vraie croix. 



SAINT SAVINIEN OU SABINIEN, MARTYR A TROYES 

275. — Pape : saint Eutychien. — Empereur : Aurélien. 

Je suis venu an milieu de vous semer les semences 

(In ciel. 

Hf'poise ds saint Savinien aux soldats qui vinrent 
i'aiTêter. 

Rilly, petit bourg sur la Seine, à quatre lieues de Troyes, en Cham- 
pagne, sera éternellement renommé par l'illustre martyre de saint Savi- 
nien '. C'était un Grec de la ville de Samos, lequel, par une providence 
extraordinaire, vint comme arroser el engraisser les campagnes de France, 
par les agréables ruisseaux de son sang, pour donner de nouveaux enfants à 
Jésus-Christ. Son père s'appelait Savin, assez honnête homme, si ses mœurs 
n'avaient pas été souillées par le vice infâme de l'idolâtrie. Il eut soin 
d'avancer son fils Savinien dans les études des lettres humaines et de la phi- 
losophie, et ce jeune homme apprit si bien à raisonner par les principes de 
la nature, qu'il s'éleva, de la connaissance des créatures visibles, à celle du 
Créateur et d'un seul Dieu immortel et invisible. Comme il était dans ces 
pensées, il trouva, par bonheur, le livre des Psaumes de David, et l'ayant 
ouvert, il tomba sur ce verset du cinquantième : « Vous m'arroserez d'hy- 
sope, et je serai purifié; vous me laverez, et je deviendrai plus blanc que la 
neige ». Mais, comme il n'en pouvait comprendre le sens, un ange de lu- 
mière lui apparut, et lui fit savoir que, par l'eau du baptême que recevaient 
les chrétiens, les péchés étaient effacés, et que leur âme devenait plus 
blanche que la neige. 

Savinien, consolé par cette vision, commença à s'adonner avec ferveur 

1. Voir les 16 et 2G janvier. — 2. Voir sa vie an 28 janvier. — 3. Voir sa vie an 12 février. — i. Voir 
]e 31 janvier. — 5. Voir sa vie au 6 janvier. 

6. L'e'ijiise paroissiale de F.ill;' est dédiée à saint Savinien. Le bourg porte aujourd'hui le nom de 
RUly-Saiate-SjTe. 



!02 29 JANVIER. 

à l'étude de la piété et à parler de l'Evangile. Son père s'aperçut bientôt de 
ce changement; il vit que son fils, négligeant le culte des faux dieux, sem- 
blait n'aspirer qu'au Christianisme, et, comme il était païen Irès-zélé, il s'en 
oflensa extrêmement, et le menaça de le dcl'érer au magistral et de le faire 
punir. Mais cela émut peu Savinien : cependant, pour vivre avec plus de 
liberté, il résolut de s'éloigner de son pays, et d'abandonner ses parents, 
ses biens, et de suivre Jésus-Christ partout où il lui plairait de le conduire. 

Son histoire porte que l'Esprit de Dieu le poussa du levant jusqu'au cou- 
chant, et de la Grèce jusqu'en France, où il s'arrêta en un lieu qui n'était 
pas beaucoup éloigné de Troyes, en Champagne; là, faisant sa prière, il se 
vit soudainement environné d'une nuée, d'où une personne inconnue lui 
conféra la grâce du saint baptême. Mais nous nous tiendrions plus volon- 
tiers à la tradition du pays, d'après laquelle notre Saint, arrivé à cet endroit, 
rencontra saint Parre, citoyen de la même ville, et, depuis, martyr de 
Jésus-Christ ; celui-ci ou lui conféra de ses propres mains le saint Baptême, ou 
eut soin de le lui faire administrer. Quoi qu'il en soit, il est constant qu'il 
commença à mener sur la terre une vie toute céleste. Se sentant poussé par 
le même Esprit qui l'avait amené en France, il se mit à prêcher l'Evangile 
avec tant de courage, qu'une infinité de gens, gagnés par ses prédications, 
que Dieu appuyait de la force des miracles, abandonnèrent le culte des 
idoles et se convertirent à la religion chrétienne : en une fois, il y eut près 
de onze cents personnes qui embrassèrent le Christianisme et furent bapti- 
sées par son ministère. 

En ce môme temps, l'empereur Aurélien était entré dans les Gaules, dans 
le dessein de repousser les Barbares qui les ravageaient, et de leur faire 
lever le siège de la ville d'Augsbourg. Ce prince, qui était extrêmement 
ennemi des chrétiens, passant par la ville de Troyes, apprit bientôt ce qu'y 
faisait Savinien, et le grand nombre de personnes qu'il gagnait chaque jour 
à Jésus-Christ. Après le martyre de saint Parre, ou Patrocle, il fît aussi sai- 
sir cet étranger de Samos, envers lequel il usa d'abord de belles paroles et 
de grandes promesses, s'il voulait quitter la religion des chrétiens pour ado- 
rer ses faux dieux; mais voyant que ses discours n'avaient nul pouvoir sur 
cette âme invincible, il tourna toutes ses pensées à la cruauté et aux sup- 
plices, afin d'emporter par la force ce qu'il ne pouvait obtenir par la dou- 
ceur. Après cette première tentative, Aurélien envoya le Martyr en prison, 
où quarante-huit soldats, qui le gardaient, furent convertis ù la foi et bapti- 
sés par saint Savinien ; Dieu faisant voir par ses merveilles, que, si les mem- 
bres de ses serviteurs peuvent être arrêtés par des liens et des menottes, la 
parole qu'il leur met à la bouche ne saurait être liée, comme parle l'Apôtre *. 
Telles furent les prémices du martyre de notre Saint, qu'il envoya, comme 
autant de victimes, pour être présentées devant la majesté du Dieu éternel; 
car ces quarante-huit néophytes scellèrent leur confession de foi par leur 
propre sang, qu'ils répandirent pour Jésus-Christ, l'empereur les ayant fait 
tous décapiter en présence de Savinien, afin de l'intimider; mais le trouvant 
toujours invincible, il se prépara à le traiter avec plus de rigueur. 

Premièrement, il le fit battre nu, à coups de bâton et de grosses cordes, 
avec tant de cruauté, qu'il ne demeura pas d'endroit sur son corps qui 
n'eût sa propre plaie; et cependant le tyran se moquait de lui, et lui disait 
que tout cela n'était encore rien auprès de ce qui suivrait ; mais le Martyr, 
comme si son corps eût été de bronze, répondait constamment que, la terre 
étant d'autant plus fertile qu'elle est labourée avec plus de soin, toutes ces 

1. a Ilm., II, ». 



SAKT SAVINIEN OU SABINŒN, UABTYR A TROTES. 103 

cruautés ne feraient autre chose que de le rendre plus heureux et de pro- 
duire de nouveaux fruits de l'Evangile. L'empereur, irrité de ces paroles, 
lui fit couvrir la tête d'un casque embrasé; mais Dieu le préservant de ce 
supplice, il n'en reçut aucun dommage; ce qui fut cause de la conversion 
de trois personnes qui assistaient à ce spectacle : car, remontrant hardiment 
à l'empereur le mal qu'il commettait en traitant de la sorte un si saint 
homme, pour récompense, ils reçurent eux-mêmes sur-le-champ la cou- 
ronne du mart3Te. Notre Saint, encouragé par ces faveurs du ciel, repro- 
chait à ce prince la faiblesse de ses tourments, et lui faisait voir quelle était 
la vertu de Jésus-Christ, lorsqu'il la voulait faire paraître en considération 
de ses serviteurs. Ces remontrances ne faisaient qu'aigrir l'empereur ; il fit 
mettre Savinien sur un lit de fer, sous lequel on alluma un grand brasier, 
afin de lui faire perdre la vie par la rigueur de cet élément; mais Dieu, qui 
conserva les trois enfants dans la fournaise, sous le roi Nabuchodonosor, 
délivra sussi le Saint de ce supplice, et le feu n'eut point encore, cette fois, 
de prise sur lui. Aurélien, bien loin de se rendre à ces prodiges, s'obstinant 
toujours de plus en plus en sa malice, fît attacher le Saint à un poteau, afin 
de le mettre en butte aux traits de toute son armée; mais Dieu, par une 
ccnlinualion de ses merveilles, détourna tellement les flèches, que pas une 
ne porta sur son corps ; au contraire, il y en eut une qui blessa l'empereur à 
l'œil : alors, indigné jusqu'à la rage, et ne sachant plus que faire à Savinien, 
il le fit reconduire en prison, attendant qu'il lui vînt quelque nouvelle in- 
vention pour tourmenter cette innocente victime. 

Cependant le Saint, désirant recevoir la couronne du martyre au lieu 
même où il avait reçu la grâce du baptême, fit sa prière à Dieu qui l'avait 
préservé du feu et des flèches, afin qu'il lui plût de le détacher des liens qui 
l'arrêtaient en prison, et aussitôt ses chaînes se brisèrent, et la prison s'ou- 
vrit miraculeusement ; de sorte que, passant au travers de ses gardes, il s'en 
alla libre au lieu qu'O désirait. Dès le matin, Aurélien, ayant appris l'éva- 
sion de son prisonnier, envoya aussitôt une escouade de soldats après lui, 
avec ordre de le décapiter en quelque endroit qu'ils le rencontrassent. 
Ceux-ci, obéissant à leur cruel maître, poursuivirent de si près Savinien, 
qu'ils le rencontrèrent le long de la Seine qui était débordée. Alors Notre- 
Seigneur, pour faire voir que rien ne peut empêcher ses desseins pour la 
délivrance de ses ser^■iteurs, comme il avait préservé le Martyr au milieu 
des flammes, le fit aussi marcher sur les eaux qui s'affermirent sous ses 
pieds. Mais ce qui rend le miracle plus surprenant, c'est que, étant de 
l'autre côté, et voyant que les soldats ne pouvaient passer, il fit sa prière à 
Dieu, et obtint le même privilège pour ses propres persécuteurs; parce que 
si notre Saint s'était sauvé de la prison, ce n'était pas à dessein d'éviter le 
martyre, mais plutôt afin de l'aller chercher et de se faire baptiser dans son 
sang au lieu même oii le baptême de l'eau lui avait été conféré d'une ma- 
nière extraordinaire, ainsi qu'il a été dit. Aussi encouragea-t-il les bour- 
reaux à exécuter les ordres de l'empereur, qui étaient de lui couper la tète : 
ce qui fut fait à Rilly, le 24 janvier, quoique le MartjTologe romain ne 
marque sa mémoire qu'au 29, l'an de Notre-Seigneur 273, selon Baronius, 
suivi par Camusat et par des Guerrois, l'un et l'autre auteurs du pays. 

Après cette exécution, le saint MartjT, pour vérifier en sa personne cette 
parole de Jésus-Christ : « Celui qui croit en moi vivra, même après sa 
mort », se releva de terre et porta sa tête l'espace de quarante pas, au lieu 
où il devait être enseveli, au grand étonnement des païens qui ne pouvaient 
assez admirer les merveilles que Dieu opère par ses Saints. 



104 29 JANVIER. 

Saint Savinien eut une sœur appelée Savine. qui le suivit aussi en France 
jusqu'à Troyes, où, après une longue vie passée près du tombeau de son 
frère, elle finit si heureusement ses jours, qu'elle y est aussi reconnue et 
honorée comme Sainte le 29 août. 
On le représente décapité ou plutôt la gorge percée d'un glaive. 

RELIQUES ET MONUMENTS. 

Longtemps le lien de la sépulture de saint Savinien resta inconnu, h cause de la violence de la 
persécution. Cependant, une femme veuve, nommée Syre, que quelques-uns disent à tort être la 
sœur de saint Fiacre, mais qui demeurait aux environs de Troyes, entendant parler des nombreux 
miracles qui s'opéraient en faveur de ceux qui réclamaient la protection de notre Saint, se fit con- 
duire à Rilly, où l'on savait qu'avait eu lien son martyre, et conjura Savinien de lui obtenir la 
grdce de recouvrer la vue qu'elle avait perdue depuis de longues années. Elle n'avait pas achevé sa 
prière, que déjà elle était exaucée. Ce miracle attira de toutes parts à Rilly une foule de personnes. 
On fouilla la terre à l'endroit où l'aveugle s'était agenouillée, et l'on trouva le corps de saint Savi- 
nien, exempt de tonte corruption et exhalant partout une odeur de parfums délicieux. 

En reconnaissance du bienfait signalé qu'elle avait reçu de Dieu par l'intercession de son servi- 
teur, Syre, aidée des offrandes des lidèles, flt bâtir une chapelle en l'honneur de saint Savinien et 
lui éleva un tombeau, auprès duquel elle passa le reste de ses jours dans les exercices de la piété. 
C'est de cette veuve que le village de Rilly porte aujourd'hui le nom de Sainte-Syre. 

Le corps de saint Savinien fut transporté à la cathédrale par les soins de l'évéque Ragnégisile ; 
on n'en possède plus qu'une faible partie. 

Quelques paroisses du diocèse de Troyes en ont aussi reçu de petites parcelles, entre antres 
celles de Sainte-Savine, de Saint-Parre-aux-Tertres ' et de la Maison des Champs. 

Saint Savinien est patron de Balnot-sur-Laignes et de Sainte-Syre dans le même diocèse. — Le 
moyen âge a conQé aux admirables vitraux de la cathédrale de Troyes le soin de redire aux géné- 
rations futures, dans un brillant el riche langage, la vie et la mort de saint Savinien, telles que 
nous venons de les raconte:-. 

La vie de saint Savinien et de sainte Savine, qui a été recaeillie des vieux manuscrits de l'Eglise de 
Troyes et de celle de Trêves, se voit au troisième tome des Actes des Saints, par BoUandns, comme aussi 
dans le livre de la Sainteté chrétienne de l'EyliS'- de Troyes, composé par Nicolas des Guerrois, que nous 
Avons déjà cité. Le moine Goisbert, au commencement da sie siècle, retoucha et amplifia les Actes de saint 
Savinien, dont le plus ancien teste est du \^II'^ siècle. Comme on trouve dans cette seconde Vie des détails 
précieux, qui ne sont pas dans la première, nous croyons devoir les reproduire ici d'après la naïve traduction 
qu'en a donnée Desguerrois, an svii« siècle. La Saincteté chrestienne, contfmant tes Vie, mort et miracles 
de plusieurs Saints de France, et autres pays, dont les reliqufs sont au Diocèse et Ville de Troyes, avec 
tSistoire Ecclésiastique, non encore impnmée%. nimi^es en lumière (.4 Troyes, 1 vol. in-4o, 1G37.) 

« Ayant en cela consulté le vouloir de Dieu, par la grâce de Jésus-CIirist et la conduite de son Ange, 
Savinien quitte son pays et son père, et, après avoir passé beaucoup de contrées de la Grèce, Dalmatie et 
Italie, arrive es (^dans les) Gaules et s'achemine à Troyes en Champagne, pour y faire sa résidence, selon 
la révélation du Saint-Esprit qu'il en avait eue. De ses mains il se dressa une petite maisonnette an bord 
du fleuve (de la Seine), n' trop loin, ni trop proche de la ville. Nos bons et véritables Pères nous ont 
laissé, par antiqne tradition, que saint Savinien étant de la Grèce arrivé à Troyes, environ l'an de grâce 
271, ficha son bâton et dressa un petit logis près du lieu o'u est le monastère de Fovci, d'oh il a pris son 
nom, — comme qui dirait Foy-ici {fidincum à fide). Que s'il m'est permis de dire ma pensée, j'estimerais 
(Je penserais) plutôt qu'étant venu en cette ville de Troyes. et s'étant retiré sur le bord de la Seine, son 
bâton Ta flché en ten-e et par miracle reverdissant, comme fit autrefois la verge d'Aaron dans l'arche, ce 
Saint fut reconnu par saint Parre {Palrocle). son contemporain, reçu par lui en sa maison; et comme 
saint Savinien s'aperçut que la foi chrétienne était en l'âme et en la famille de saint Parre, il en rendit 
grâces à Dieu, que la fol était ici, d'où le lien a été nommé Foicy. Il y a en ces choses do bonnes ren- 
contres et conjectures, car ces deux Saints florissaient en un même temps, et furent martyrisés en un 
même mois de janvier, l'an 275, par le même empereur Auréllen, d'un même supplice, de l'épée, — bien 

qu'en divers jours et lieux » Un couvent de religieuses hospit.ilièrcs, sons la règle de salut Augustin, 

■'établit à Foicy au xu' siècle : en 1475, elles s'unirent à l'Ordre de FonteTraolt et en suivirent la règle 
jiuqn'en 1793. 

1. Ex eapite et brachio. 

Renvoi. 

Voir au 28 décembre la Vie de saint François de Sales, composée d'après le 
pieux el savant ouvrage que M. Hamon, curé de Saint-Sulpice , a consacré à 
l'histoire de ce grand Saint, 



SAEiT GILDAS LE SAGE, ABBÉ DE RIUTTS. Ï05 



SAINT GILDAS LE SAGE, ABBE DE BHUYS 

494-570. — Papes : saint Gélase; Jean ni. — Rois des Francs : Clovis I<"; Chilpéric I". 



Saint Gildas, surnommé le Sage, naquit en l'année où les Bretons rempor- 
tèrent sur les Saxons la victoire du Mont-Badon, c'est-à-dire l'an 494 ; il 
était fils de quelque seigneur de la Grande-Bretagne. Il étudia sous saint 
Iltut ' et il fut l'esprit le plus distingué de cette école ; et quoiqu'il fût aussi 
le plus jeune, il l'emportait sur tous par sa sagesse et sa retenue. Innocent 
et aimable comme un enfant, il avait déjà la prudence et la maturité d'un 
vieillard. Il s'appliquait avec la plus grande ardeur à l'étude; de sorte que, 
s'il ne devint pas plus savant dans les lettres humaines, c'est que les livres 
et les maîtres lui ont manqué. Mais comme il n'étudiait que pour devenir 
parfait, chez lui la science ne nuisait point à la sainteté. Semblable à l'abeille 
qui sort au temps des fleurs, il sortit au printemps de sa vie pour aller 
recueillir en Irlande, dans les exemples et les instructions des solitaires 
formés par saint Patrice, le suc céleste dont il devait former son miel. 
Prenant partout ce qu'il y avait de meilleur, il égala bientôt, il surpassa 
même les plus parfaits. Voici ce qu'on raconte de son genre de vie : depuis 
l'âge de quinze ans jusqu'à la fin de ses jours, il se fit une règle inviolable de 
ne manger jamais que trois fois chaque semaine : encore mangeait-il si peu, 
qu'on aurait pu dire de lui, comme de saint Jean-Baptiste, qu'il ne buvait ni 
ne mangeait. Un rude cilice, caché sous une robe de l'étoffe la plus grossière, 
était son vêtement ; la terre dure, son lit; une pierre, son chevet. Enfin, il 
usait de tant de moyens pour mortifier, pour crucifier sa chair, que sa vie 
était un martyre prolongé, ou plutôt un sacrifice continuel qu'il oflVait tous 
les jours au Seigneur avec celui de l'Agneau sans tache. 

Ce fut environ l'an 527, à l'âge de trente-quatre ans, que Gildas vint dans 
la province de l'Armorique, parle « commandement de Dieu ». Il choisit 
pour lieu de sa retraite la petite île d'Houat, près de la côte de Rhuys. Il 
vécut là, loin de toute consolation humaine, et d'autant plus consolé par le 
Saint-Esprit. La lecture de l'Ecriture sainte, la méditation, la prière étaient 
son unique occupation. Mais quelques pêcheurs qui demeuraient dans cette 
île, charmés de sa vie et de ses discours tout célestes, découvrirent aux habi- 
tants des côtes voisines le trésor qui était caché dans leur île. Il y vint de 
toutes parts un si grand nombre d'auditeurs et de disciples, qu'il lui fallut 
chercher un lieu de plus grande étendue et de plus facile accès, pour satis- 
faire ceux qui étaient avides de ses instructions. Il vint donc dans la pres- 
qu'île de Rhuys et y bâtit un monastère. On croit qu'il fut aidé dans cette 
pieuse entreprise par les libéralités de Guérech, seigneur des Bretons, qui 
habitait aux environs de Vannes. Il se vit bientôt entouré, non-seulement 
d'une nombreuse communauté, à laquelle il donna de sages règlements, 
mais encore d'une grande foule qu'y attiraient ses miracles, car il guérissait 
beaucoup de malades. L'amour de la solitude l'obligea de se retirer de l'autre 
côté du golfe de Vannes, au-delà même de la pointe de Quiberon. Il s'enferma 
dans une grotte que lui offrit un rocher situé sur le bord de la rivière de 
Blavet. Comme cette grotte s'enfonçait de l'Occident vers l'Orient, il eut la 

1. Voir saint Utut au 6 novembre. 



106 29 JANVIER. 

pensée d'en faire un oratoire. Il creusa donc encore davantage le rocher, et 
l'on dit que Dieu lui donna miraculeusement du verre pour l'embellissement 
de celte chapelle, et une so ace d'eau vive pour la commodité de la demeure. 
Le don des miracles le suivant ainsi partout, le manifesta en cet endroit 
comme ailleurs, et il y vint une foule d'infirmes à qui il ne pouvait refuser 
leur guérison. Il visitait souvent l'abbaye de Rhuj's et dirigeait aussi dans les 
voies de la perfection plusieurs personnes du monde, entre autres Trifine, 
fille de Guérech. Cette jeune princesse avait été demandée en mariage par 
le cruel Conomor, qui, non content de ne rechercher dans le mariage que 
la satisfaction de ses passions, plein d'horreur pour la noble fin de ce sacre- 
ment, poignardait ses femmes dès qu'il s'apercevait qu'elles avaient conç.u. 
Il s'était déjà rendu veuf plusieurs fois de cette abominable manière. Comme 
il n'était pas moins puissant que féroce, et qu'il demanda plusieurs fois et 
avec la plus vive instance la main de Trifine, son père était dans le plus 
grand embarras, n'osant ni la refuser, ni l'accorder. Il prit le parti de la 
confier à Gildas, sachant que Conomor respectait beaucoup cet homme de 
Dieu. Gildas dit qu'il en répondait; et, plein de confiance en Dieu, pour 
enter une guerre entre les deux comtes, il remit la jeune princesse à Cono- 
mor, après lui avoir dit que c'était Dieu lui-même qui la lui donnait, et lui 
avoir fait pr&ter serment qu'il ne la maltraiterait point. Mais, après plusieurs 
mois de mariage, la brutalité de ce seigneur lui fit oublier sa promesse : il 
tua Trifine avec l'enfant qu'elle portait dans son sein. Guérech, dès qu'il 
apprit cette nouvelle, redemanda sa fille à Gildas, qui la redemanda à Dieu. 
Le saint obtint qu'elle ressuscitât, et elle mit au monde un fils, à qui Gildas 
donna son nom dans le baptême, et qui fut surnommé Trech-Meur. Outre 
ses miracles, Gildas s'était encore acquis un grand ascendant sur les peuples 
par ses instructions pleines de vigueur. Il combattit avec force les dérègle- 
ments des Bretons dans son discours de la ruine de la Bretagne : de excidio 
Britannise. 11 leur rappelait cette multitude effroyable de crimes qui avait 
allumé contre eux la colère de Dieu et qui les avait livrés en proie à la 
fureur des barbares '. Il y décrivait aussi, dans le style le plus énergique, 
les abominations de plusieurs de leurs rois. Constantin, l'un d'entre eux, 
ouvrit les yeux, rentra en lui-même et se convertit sincèrement. 

Le Saint reprend dans un second discours les désordres des ecclésias- 
tiques : il les accuse d'oQ"rir rarement le saint sacrifice de la messe, de vivre 
dans l'oisiveté et de déshonorer la sainteté de leur profession '. Gildas, 
outre son monastère de Rhuys et son ermitage de Blavet, habitait encore 
un petit monastère surnommé des Bois, en breton Coheslahen , ou Goet- 
lahen, dans la paroisse de Saint-Démélrius. Il se retirait souvent aussi 
dans l'île d'Houat. Un jour qu'il y avait passé la nuit en prières, pour 

1. Les hahltants méridionatu de la Grande-Bretagne, divises entre eax, et fatigués d'aillenrs par les 
Plctes et les Ecossais, qui, depuis le départ des Romains, ne cessaient de faire des incorslons dans le midi 
de nie. InvitÈront les Saxons dn nord-ouest de la Germanie. Ces alliés, les Saxons d'abord, puis les 
Jnîcs. les Danois, les Anglais, après avoir défendu le midi de lu Grande-Bretagne contre le nord, y res- 
tèrent et y fondèrent les sept royaumes appelés Hcptarcliie an«lo-8asonne. Les Bretons, chassés, se réfu- 
gièrent dans le pays des Galles, dans la Cornouaille insulaire: Il en vint aussi dans la presqu'île d« 
France, appalét jadis Armorique, puis BretaK-ne. depuis ces émigrations. Ce fat lia la troisième émigration. 
Là première avait eu lieu du temps de l'empereur Constance, et la seconde sous la conduite dn tyran 
Maxime. 

î. Gale a publié le premier discours, t. m, icnpt. Britann. Bertianus l'a fait réimprimer avec des 
notes {Ha-ima- imp., an. 17.i7), ainsi nue YHistoire de» Bretons, par Nennlus, et le Traxté de Situ Bri- 
tan'i\x, par Richard Corin, de Westminster. 

Le sccon'i discours. Cnstigatio d->ri. se. trouve dans la bl'iliothèque des Pères, part. 3, p. 6B2, éd. 
Colon. Nous avons encore de saint Oildas huit canons de discipline, que Luc d'Achery a publics dans !• 
neuvième tome de sua Spicilègi;, 



1 



SAEiT GELDAS LE SAGE, ABBÉ BE RHUTS. 107 

demander à Dieu la gi'âce d'aller bientôt jouir de lui, un ange lui apparut 
et lui dit que ses vœux allaient s'accomplir; qu'il mourrait dans huit jours. 
Il fit annoncer cette nouvelle à ses religieux : ils vinrent en grand nombre 
recevoir ses dernières instructions, qui roulèrent principalement sur l'hu- 
milité et la charité. Gildas rendit sa belle ûme à Dieu en 370, selon Usserius; 
en 381, selon d'autres. Pour sa sépulture, on se conforma à ses dernières 
volontés. Comme il savait que ses enfants se disputeraient la possession de 
son corps, il voulut qu'on le mît dans un esquif et qu'on le conliât à la 
mer : ce que l'on fit. Mais les religieux de Rhuys, qui firent de bonne foi ce 
sacrifice, restèrent toutefois pleins de confiance en Dieu, et se prescrivirent 
trois jours de jeûne et de prières pour obtenir ce précieux trésor. L'esquif 
disparut; seulement, au bout de trois mois, l'un d'eux eut révélation qu'on 
trouverait bientôt le saint corps proche d'une petite chapelle que Gildas 
avait autrefois bâtie à l'honneur de la sainte Croix, sur le bord de la mer, 
nommée Eroesl (maison de la croix). Ils l'y trouvèrent en effet et le trans- 
portèrent pieusement dans l'abbaye de Rhuys, le H mai. 

On invoque saint Gildas pour la guérison de la folie, à cause de son sur- 
nom de Sage. 

RELIQUES ET MONUMENTS. 

Dans le ix" siècle, Dajoc, abbé de Rbuys, craignant les ravages sacrilèges des Normands, cacha 
sons l'autel de son église, dans le tombeau de saint Gildas, huit de ses plus gros ossements, qui 
sont encore conservés dans la même église, devenue aujourd'hui paroissiale, et empoita le reste 
avec lui dans le Berry, à Bourg-Déols, autrement dit Bourg-Dieu, aux portes de Chiteauroui (Indre). 
Cne église y fut bâtie, portant le nom de Saint-Gildas, pour les religieoi de Rhuys et de Locminé, 
par Ebbon, seigneur de Chàteaurous (ChJleau-Raoul). 

L'abbaye de Notre-Dame-de-Déols et celle de Saint-Gildas sont deux abbayes très-distinctes, 
mais fondées l'une et l'autre par le même seigneur, Ebbon, de Déols. 

Les restes de l'abbaye de Saint-Gildas (Ordre des Bénédictins) existent encore aux bords ds 
l'Indre sur le territoire de Saint-Christophe, un des faubourgs de Châteauroux. 

Voici l'origine de saint Gildas : Comme nous venons de le dire, menacés par les Normands, les 
moines de Saint-Gildas de Rhuys, en Bretagne, avaient pris avec eux les reliques de saint Gildas, 
de saint Albin, de sainte Brigitte et de saint Paterne, et étaient venus en Berry, sous la conduite 
de l'abbe Dajoc, chercher un asile. Ce fut Ebbon, qui avait fondé dans la capitale de ses Et;its, en 
917, l'abbaye de Notre-Dame, qui les accueillit et les logea d'abord à Déols, dans un ermitage, 
pois il bâtit pour eux le monastère qui prit le nom de Saint-Gildas. 

Le corps de saint Paterne fut porté à Issoudun, et donna son nom à une des églises delà ville. 

L'abbaye de Saint-Gildas fut supiirimée par une bulle de Grégoire XV, en date du 24 août 1622. 

Les reliques de saint Gildas ne sont actuellement ai à Déols, ni à Saint-Christophe '. 

Dans le diocèse de Nantes, l'an 1026, fut aussi fondé, par les seigneurs de la Roche-Bernard, un 
monastère du uom de saint Gildas, où s'est établie depuis quelques années une société de sœurs 
institutrices. A Auray, une église paroissiale porte le nom de Gildas et possède de ses reliques 
depuis le 26 juillet 1809. Ce Saint est invoqué dans les litanies anglaises du vu» siècle. Sa fête 
(e fait le 29 janvier dans le diocèse de Saiut-Brieuc, et le 11 mai dans le nouveau bréviaire de 
Nantes. 

Kons avons composé cette vite, qui ne se tronvait point dans le Père Giry, avec Dom Lobiueau, revB 
jar M. Tabbé Tresvanx. 

1. M. L'abbé Dauoubsttk. — Châteauroux, le 10 septembre 1863* 



108 29 JANVIER. 



SAINT SULPIGE-SEVERB, DISCIPLE DE SAINT MARTIN 

Vers 420. — Pape : saint Coniface I". — Roi des Francs : Pliaramond. 



L'historien de saint Martin, Sulpice-Sévère, fut un grand homme par sa 
naissance, son savoir et son humilité chrétienne. Saint Paulin de Noie en 
parle comme d'un prêtre orné des vertus les plus remarquables. Originaire 
de l'Aquitaine, il fut dans sa jeunesse une des gloires de la magistrature, et 
il comptait daus sa famille plusieurs consuls romains. Un avenir de gloire 
et de bonheur s'ouvrait devant lui, lorsque, douloureusement atteint dans 
ses plus chères affections par la mort de sa jeune femme, il résolut de 
quitter le monde, où il était heureux et honoré, pour vivre dans la solitude. 

La renommée de saint Martin était parvenue jusqu'à lui, quelques-uns 
prétendent même qu'il fut converti par la prédication du saint évêque de 
Tours. Quoi qu'il en soit, il vint le trouver à Marmoutier pour être témoin 
de ses vertus, lui demander ses conseils, et aussi, paraît-il, dans le secret 
dessein de faire connaître par ses écrits la sainteté du grand évêque, si elle 
répondait à la hauteur de sa réputation. Saint iMartin accueillit le ji:une 
gentilhomme avec une grande bonté ; il le reçut à sa table, lui présenta 
l'eau pour se laver les mains, et le soir il voulut lui-môme laver ses pieds. 
Sulpice, touché d'une si profonde humilité, déjà subjugué par une si grande 
sainteté, ne sut pas résister, et à partir de ce moment, son esprit et son cœur 
subirent avec la docilité d'un enfant, l'ascendant des vertus du saint évêque. 

Leur entretien roula sur la vanité du monde et sur les avantages de le 
quitter pour suivre Jésus-Christ. A l'appui de ses paroles, saint Martin cita 
l'exemple de Paulin, qui venait d'abandonner de grands honneurs et des 
richesses immenses pour embrasser, dans toute leur rigueur, les conseils 
évangéliques. 

Sulpice répondit avec empressement aux exhortations du grand évêque, 
et plus tard il se lia d'une sainte amitié avec celui qu'il lui proposait pour 
modèle. Ils entrèrent en relations et s'excitèrent mutuellement à la vertu et 
au mépris du monde. Mais cette affection no l'emporta jamais sur celle qu'il 
avait vouée à saint Martin. Il revenait constamment à Marmoutier pour le voir, 
pour l'entendre, et il devint un de ses plus fervents et plus chers disciples.' 

Dans ces nombreuses visites il connut saint Clair, ce très-noble enfant, 
comme il l'appelle, que saint Martin aima d'un si profond et si pur amour. 

Il raconte qu'étant un jour plongé dans un de ces demi-sommeils dans 
lequel on se sent dormir, saint Martin lui apparut, revêtu d'une robe blanche, 
le visage rayonnant et les yeux brillant d'un éclat inaccoutumé. Le saint 
évêque, dit-il, tenait à la main et me présentait, en souriant, le livre que 
j'ai écrit sur lui. J'embrassai ses genoux, et, selon ma coutume, je demandai 
sabénédiction. Je sentis alors sa main s'appuyer doucement sur ma tête... j'en- 
tendis les paroles solennelles de la bénédiction, et, comme il traçait sur ses 
lèvresle signe de la croix qui lui était habituel, il disparut et, devant moi, il fut 
enlevé au ciel. Peu après, je vis le saint prêtre Clair, son disciple, mort depuis 
quelques jours, s'avancer par le môme chemin que son maître. Je voulus les 
suivre, et, comme je faisais des efforts pour monter avec eux, je m'éveillai. 

Sulpice était à peine éveillé, que deux moines, arrivant de Tours, sont 



t 



SATiT SULPICE SÉVÈRE, DISCIPLE DE SAIKT ÎUBTm. 109 

introduits en sa présence, et lui annoncent la mort de saint Martin, a Les 
larmes me vinrent aussitôt aux yeux », écrit-il à Aurélius, « et à l'heure où 
je vous écris je pleure encore amèrement ». 

A la mort de l'évêque de Tours, il demanda comme une grande faveur 
la permission d'habiter sa cellule. Il y demeura pendant cinq ans, dans la 
prière et la solitude, achevant d'écrire la vie de son maître et de son ami. 

On sait quel succès obtint cette vie de saint Martin. Elle fut bientôt 
connue jusque dans les solitudes de l'Orient, et saint Paulin, qui la fit con- 
naître à Rome, où on la lisait avec une pieuse avidité, écrivait à Sulpice : 
«Vos discours, aussi chastes qu'éloquents, montrent bien que vous êtes 
l'azyme du Christ, et jamais il ne vous eût été donné d'écrire si dignement 
de saint Martin, si votre cœur n'eût rendu vos lèvres dignes de célébrer ses 
louanges ». 

En écrivant, le pieux auteur ne s'était point proposé d'attirer les regards 
des hommes et d'appeler leurs éloges. 11 a voulu, comme il le dit avec une 
aimable franchise, montrer que le chrétien doit chercher la vie éternelle 
plutôt qu'une mémoire immortelle. Et ce n'est ni en écrivant, ni en com- 
battant, ni en philosophant qu'on atteint ce but, mais par une vie sainte. 

Saint Paulin, évoque de Noie, sollicita vivement Sulpice-Sévère de venir 
habiter avec lui. Deux fois, l'humble prêtre avait tout préparé pour le départ, 
et deux fois la maladie y avait mis obstacle. Un échange de correspondance 
eut lieu alors entre les deux amis. Piien n'est suave et affectueux comme ces 
pieux entretiens. On y voit leur tendresse mutuelle et la pureté de leurs 
coeurs, toujours avides de faire de nouveaux sacrifices et d'acquérir de nou- 
velles vertus. Paulin, plein d'admiration pour les mérites de Sulpice, se plaît 
à les rappeler, et il trouve ainsi moyen de s'humilier lui-même en se com- 
parant à son ami qui, « après avoir été l'admiration du barreau et avoir 
remporté les palmes de l'éloquence, a tout à coup secoué le joug du péché 
et brisé les funestes chaînes de la chair et du sang ». 

Saint Sulpice avait, en effet, grandi dans la pratique du renoncement et 
dans l'amour de la pauvreté. Il avait vendu tous ses biens et en avait donné 
le prix aux pauvres. Il s'était réservé une petite terre où il établit un 
monastère. Retiré dans cette solitude, il recevait les pauvres, les voyageurs, 
et il se plaisait au milieu de quelques disciples qu'il avait réunis en commu- 
nauté sur le modèle de celle de Marmoutier. Ils menaient tous une vie péni- 
tente et mortifiée, leurs vêtements étaient faits de peaux de bêtes, leurs 
cheveux rasés, et ils s'appliquaient à affaiblir leurs corps par les jeûnes et 
les veilles, afin de donner plus de vigueur et d'énergie à leurs âmes. Sulpice 
ne le cédait à aucun de ses disciples dans ces pacifiques et pénibles luttes de 
la perfection. 

Il écrivait à Paulin pour l'initier à tous les usages qui se pratiquaient 
dans ce petit monastère, et il lui députa un jour un de ses disciples, nommé 
Victor, qui avait fait à Tours son noviciat à la vie religieuse. 11 l'avait chargé 
de remettre au saint évêque un cilice. Paulin ne voulut pas le céder en 
générosité à son ami, et il lui retourna une tunique de laine qui avait été 
tissée par sainte Melaine. « Le jour où j'ai reçu ce vêtement », écrit-il, « je 
vous l'ai destiné. J'ai voulu cependant le porter avant de vous l'envoyer, afin 
d'en diminuer la rudesse.... Il m'a semblé aussi qu'en me servant d'un habit 
que je regardais comme le vôtre, j'aurais quelque part aux bénédictions 
que vous recevez du ciel et que je pourrais véritablement dire que j'étais 
revêtu de votre vêtement». 

Tels étaient les échanges que l'amitié suggérait à ces deux saints ! Une 



110 29 JANVIER. 

autre fois saint Sulpice a choisi un cuisinier pour son ami, et il le lui annonce 
dans un gracieux et charmant badinage : «J'ai appris », dit-il, « que tous 
les cuisiniers ont renoncé à vous servir. — Ils dédaignent sans doute de 
préparer de maigres ragoûts. — Je vous envoie, de mon office, un jeune 
garçon fort habile à cuire la fève, à assaisonner quelques herbes avec du 
vinaigre et à préparer des plantes aromatiques. 

« Je vous le donne avec ses défauts et ses qualités, non comme un 
esclave, mais comme un fils... J'aurais voulu moi-même vous servir à sa 
place : tenez compte de ma bonne volonté et accordez-moi un souvenir au 
milieu de vos bienheureux repas « . 

Saint Sulpice avait conservé une si douce mémoire et une si tendre affec- 
tion pour son maître dans la vie spirituelle, que chaque année il revenait, du 
fond de l'Aquitaine, visiter le sépulcre de saint Martin et les lieux qu'il avait 
sanctifiés. 

Une si constante et si affectueuse fidélité pour la mémoire du saint évoque 
n'empêcha point Sulpice de tomber dans l'hérésie des Millénaires, quelques- 
uns disent des Pélagiens. Il était alors avancé en âge. Son humilité et la grâce 
divine le préservèrent de l'opiniâtreté, il reconnut bientôt son erreur, la 
pleura amèrement, et il se condamna au silence jusqu'à la fin de sa vie, vou- 
lant ainsi expier la faute qu'il avait commise par ses discours. Il prouva 
ainsi que tout coopère au bien de ceux qui aiment Dieu : par sa pénitence, il 
s'éleva à un plus haut degré de vertu et il mérita de la sorte une plus bril- 
lante couronne *. 

A la saison des lis, Sulpice-Sévère avait la coutume d'en cueillir quel- 
ques-uns et de les suspendre aux murs de la cellule qu'il avait choisie pour 
son tombeau. Après sa mort, ses disciples respectèrent un de ces lis qu'il y 
avait lui-même placé. Il tombait déjà en poussière, lorsqu'au jour anniver- 
saire de ses funérailles, on vit tout à coup sa tige se redresser, sa blanche 
corolle s'enlr'ouvrir et s'épanouir comme aux plus belles matinées de l'été '. 

Saint Sulpice mourut vers l'an 420. Il composa plusieurs ouvrages pleins 
d'onction et qui respirent partout la sainteté de leur auteur. Son stj'le est 
pur et élégant ; en le lisant, on sent que l'étude qu'il avait faite dans sa 
jeunesse des auteurs du siècle d'Auguste ne lui fut pas inutile. Outre la Vie de 
saint Martin, il écrivit une Histoii-e sacrée depuis l'origine du monde jusqu'à 
l'an 400 de Jésus-Christ. Il composa encore Irais Dialogues, dont les deux 
premiers traitent des vertus de saint Martin, et le dernier des merveilles des 
solitaires de l'Orient. Nous possédons aussi quelques Lettres dont la piété et 
la grâce feront longtemps regretter la perle des autres. L'élégance et la pré- 
cision qui régnent dans tous ses écrits l'ont fait surnommer le Salluste 
chrétien. 

On confondit longtemps l'historien de saint Martin avec saint Sulpice -le- 
Sévère, archevêque de Bourges. Les moines de Marmoutier eux-mêmes ne 
faisaient qu'un seul personnage de ces deux Saints dans leur office litur- 
gique. Il n'en est rien cependant, et notre Sulpice ne fut jamais revêtu du 
caractère épiscopal. C'est l'opinion du cardinal Baronius, qui a prévalu par- 
tout aujourd'hui. 

Une autre question peut se présenter ici : Sulpice-Sévère a-t-il obtenu 
légitimement les honneurs que l'Eglise rend aux Saints ? Nous ne dirons 

1. Bréoiaire de Tours, 1785, partie d'hiver, 29 janvier. 

2. De Gloria confessorum, cap. il. Dnm liuinart pri5tend qn'il existait do «on temps, dans le diocbso do 
Tarbcs, un monastî;ro do Saint-Suliûce-Sévtrc qni, au témoignage des liabitants, aoi'ait été le ihCâtre du 
miracle des lia i^uo l'on y voyait d'ailleurs représente daus un bas-relief. 



SAINT SULPICE SÉVÈRE, DISCITLE DE SAINT MARTIN. 111 

point ici avec Dom Martenne ', que si l'évêque de Bourges a obtenu un culte 
public , c'est « peut-être parce qu'on lui a attribué les actions et les 
vertus du disciple de saint Martin »; mais nous tenons à prouver que, de 
temps immémorial, Sulpice-Sévère a été honoré comme un saint par l'église 
de Tours. Guibert, abbé de Gembloux, près Namur, mort en 1208, a écrit sa 
^ ir. et après avoir raconté sa chute dans l'hérésie, son repentir et sa péni- 
tence, il ajoute : « Qui donc pourrait douter, je ne dis pas de son salut, mais 
de sa sainteté, sans douter en même temps de la miséricorde de Jésus- 
Christ ? » Et il le montre dans sa solitude, expiant dans le silence et par ses 
larmes son moment d'égarement et d'erreur. Eprouvé dans le creuset par le 
feu de son amour, dit-il, purifié par l'abondance de ses larmes, il fut com- 
plètement lavé de son péché, car il devint plus blanc que la neige. Cet arbre 
qui avait donné tant de fruits excellents, fui un instant renversé par le vent 
de l'hérésie, mais il ne demeura pas à terre, et Dieu soufflant de nouveau 
sur lui, le releva; il tomba enfin, chargé de nouveaux fruits, et il est demeuré 
làoti il est tombé. 

« Si vous ne croyez pas à mon témoignage », continue-t-il, « croyez au 
moins aux habitants du saint monastère de Marmoutier. Chaque année , en 
effet, ils célèbrent solennellement sa fête. Moi-même, j'y ai assisté plusieurs 
fois le 29 janvier. Qu'on respecte donc comme elle le mérite la croyance 
d'une si grande église, et que l'iniquité qui voudrait enlever à notre Saint la 
gloire et la beauté que le Seigneur lui a données, ferme la bouche - ». 

Le martyrologe de Du Saussay s'exprime ainsi au 29 janvier : « Le même 
jour, dans l'Aquitaine, au bourg de Primlau, fête de saint Sévère-Sulpice, 
prêtre et confesseur, remarquable par sa doctrine et sa sainteté. Il écrivit 
dans un style très-pur les actions de saint Martin, qu'il fit revivre non moins 
par ses actions que par sa plume. Il honora la pauvreté d'une manière admi- 
rable ; d'une humilité profonde, il mérita que saint Paulin de Noie fit un 
magnifique éloge de ses brillantes qualités et de la règle de vie qu'il s'était 
tracée ». 

Pierre des Noêls et Godescard le placent aussi au nombre des Saints. 

Dom Martenne dit: « Quand nous n'aurions pas d'autres preuves de la sain- 
teté de Sulpice-Sévère que l'étroite union qu'il a eue avec saint Martin et avec 
saint Paulin, évèque de Noie, nous ne pourrions douter qu'il n'ait été un des 
plus grands saints de son temps '». 

Les éditions du martjTologe romain de 1391 et de 1613 confondent 
l'historien de saint Martin avec l'archevêque de Bourges. Voici comment 
elles s'expriment : « A Bourges, fête de saint Sulpice-Sévère, évêque, disciple 
de saint Martin, remarquable par ses vertus et par son savoir ». 

Lorsque le pape Urbain VIII fit réimprimer le martyrologe en 1640, il 
ne laissa pas subsister cette erreur, et il fit effacer seulement ces mots : dis- 
ciple de saint Martin. 

C'est donc l'archevêque de Bourges, connu sous le nom de Sulpice-le- 
Sévère, que l'Eglise romaine entend uniquement honorer à la date du 
29 janvier. Par le fait de cette suppression, Sulpice-Sévère fut-il réellement 
dépouillé des honneurs rendus aux saints? Nous ne le pensons pas. En effet, 
dans son bréviaire, imprimé en 1683, Mgr Amelot, archevêque de Tours, 
n'en continue pas moins de faire la fête de saint Sulpice-Sévère au 29 janvier; 
mais dans la légende il n'existe plus aucune confusion, le Saint est honoré 
comme confesseur non pontife. 

1. Bistûire il/s. de Marmoutier, t. le., Saùtl S:ilpice-Séi:ère. 
a. Bollanius, 29 janTier. —3. Loco cilato, p. US. 



112 29 JANVIER. 

Ne pourrait-on pas conclure de ce fait que le Pape, en retranchant ces 
mots : disciple de saint Martin, qui se trouvaient à la suite du nom du saint 
évêquc de Bourges, a simplement voulu rectifier une erreur historique , et 
qu'il n'a nullement entendu priver l'historien et le disciple de saint Martin 
des honneurs que lui rendait l'Eglise de Tours? Cette supposition, que 
Benoît XIV paraît favoriser' dans son Traité de la Canonisation, semble d'ail- 
leurs la seule justification possible de l'archevêque de Tours, maintenant dans 
ses livres liturgiques la tradition de son Eglise qui honorait d'un culte spécial 
saint Sulpice-Sévère depuis plus de cinq siècles. 

Quoi qu'il en soit, nous pouvons en toute assurance suivTC les exemples 
d'humilité, de renoncement et de piété du disciple de saint Martin, et nous 
pourrons nous-mêmes arriver ainsi à un éminent degré de sainteté. Con- 
cluons donc qu'il nous importe avant tout de l'imiter, et disons, en termi- 
nant cette courte dissertation, avec les Bollandistes : Ce que nous avons dit 
est suffisant pour qu'on ne nous accuse pas d'avoir voulu ravir à Sulpice- 
Sévère les honneurs célestes, et aussi pour qu'on ne nous reproche pas de 
les lui rendre s'il n'y a aucun droit. 

L'abbé EoUand, Aumôn. du pens. des Frères des Ecoles chrét. de Tours. 



SAINT SULPICE SÉVÈRE, ÉVÊQUE DE BOURGES (591). 

Rémi, évêque de Bourges, mourut en 584. Après son passage à une vie meilleure, la cité Ues 
Biluriges fut la proie d'ua iaceudie qui eu réduisit en cendres la plus grande partie ; ce qui avait 
échappé aus barbares y périt. Sulpice lui succéda, favorisé par le roi Contran. Comme un grand 
nombre de prétendants offraient des présents pour briguer cette dignité sacrée, on rapporte que le 
roi leur fit cette réponse : « Ce n'est pas l'usage de notre gouvernement de vendre le sacerdoce i 
prix d'argent, comme ce n'est pas votre devoir non plus de l'acheter ; nous ne voulons pas, pour 
notre part, encourir le reproche honteux de cupidité ; évitez, de votre côté, d'être assimilés à Simon 
le Magicien; Sulpice sera votre évêque, parce que telle est la volonté de Dieu ». Sulpice fut donc 
mis en possession du siège de Bourges : c'était un homme de noble race, l'un des premiers sénateurs 
des Gaules, très-versé dans l'éloquence et dans la poésie. 11 gouverna son église avec zèle, tant pour 
le maintien de la discipline que pour l'accroissement de la piété et de la ferveur. Il assista au 
second concile de Mdcon, où présida saint Prisque de Lyon, et mourut en 591, la septième année de 
son épiscopat. On l'enterra dans l'église de Saint-Julien de Bourges, d'où son corps fut ensuite 
transporté dans celle de Saint-Ursin, premier évêque de la ville. 11 passait pour un des meilleurs 
poètes et des plus éloquents orateurs de son temps ; mais la pureté édifiante de ses mœurs donnait 
encore plus de poids à ses discours. 

Voyez saint Grégoire de Tours, Histoire française, liv. vi, c. 39; la Gatlia ChrisUana, et Benoit XIV, 
Oiss. seu prœf. m Martyrologium rom. 



I 



SAINTE SABINE OU SAVINE, DE TROYES, VIERGE (313). 

Sainte Savine était sœur de saint Savinien ', mais Savin leur père l'avait eue d'une seconde épouse. 
Comme elle pleurait l'absence de son frère, un ange vint l'avertir en songe, bien qu'elle fut encore 
païenne, que si elle voulait chercher son frère, elle le trouverait jouissant des plus grands honneurs. 
Alors prenant avec elle Maximiniole, sa sœur de lait, et, quittant les idoles, son père et la maison 

1. Benoit XIV dit que les rédacteurs da martyrologe romain n'ont point eu l'intention de s'occuper de 
Salpice-Sévère, historien de saint Martin, n ajoute d'ailleois, mais i> tort, que les anciens écrits ne lui 
donnent pas le titre de saint. 

2. Voir saint Savinien ci-dessus, p. 101. 



SACTTE SABINE OU SAVIXE, DE TROÏES, VIERGE. 113 

paternelle, elle entreprit un voyage bien long à la vérité, mais que le ciel avait ordonné. Elle vint 
d'abord à Rome, fut recueillie par une femme pieuse nommée Justine, qui l'instruisit dans la religion 
chrétienne et la présenta au pape saint Eusùbe (310) pour être baptisée. En même temps elle voua 
sa virginité au Christ. Elle demeura environ cinq ans dans la ville éternelle : elle y guérit deux 
malades perclus des jambes. Un second avertissement du ciel lui fit entreprendre le voyage de Troyes 
pour voir son frère. En passant à Ravenne, ayant reçu l'hospitalité chez un citoyen noble de cette 
ville, elle guérit sa fille qui était à l'extrémité, et donna cette vierge à Jésus-Christ. 

Enfin, elle arriva à la distance d'un mille de la ville de Troyes, et, fatiguée de son long voyage, 
elle se reposa ; ayant vu passer un homme du pays, nommé Lucérius, elle lui demanda où elle pourrait 
trouver Savinien, son frère, absent depuis si longtemps. Cet homme lui apprend qu'il a souîTertle mar- 
tyre dans la persécution d'Aurélien, puis il lui indique du doigt l'endroit de sa sépulture. Sainte Savine 
se rendit en ce lieu, et là, épuisée par la fatigue de la route et désireuse d'aller rejoindre son frère 
bien-aimé dans le sein de Dieu, elle se mit à prier et rendit son âme à Dieu au milieu des ardeurs 
de son oraison, âgée de quarante-huit ans, le 29 janvier. Lucérius étant revenu sur ses pas, la 
trouva sans vie ; il convoqua le clergé et la fit ensevelir dans un faubourg de la ville, situé à 
l'ouest. Peu d'années après, Maximiniole fut ensevelie à cùté d'elle. 

Une croix de fer placée sur le bord de la route de Sens indique, d'après la tradition, l'endroit 
précis où expira Savine. On l'appelle la Croix-la-.Motte. 

Le culte de sainte Savine s'accrut chaque jour dans de nouvelles proportions. Vers le milieu du 
VIP siècle, Ragnégisile, dix-septième évêque de Troyes, fit bàlir une église en son honneur, au 
faubourg occidental de la ville, sur un terrain qui lui appartenait. Cette église n'existe plus ; 
celle qu'on admire aujourd'hui appartient à la dernière époque des constructions ogivales. Il voulut 
même reposer après sa mort à l'ombre de la protection de Savine, et l'on y voit encoi-e son tom- 
beau auprès du pilier de la chaire. Saint Frobert, fondateur de Montier-la-Celle, obtint pour ce 
monastère le corps de la vierge, et l'église, b;\tie par Ragnégisile, fut privée de sa patronne, jusqu'à 
ce que, en 1633 et 1657, les religieux de Montier-la-Celle et les Chartreux du faubourg Croncels 
donnèrent une partie de ses reliques à l'église paroissiale de Sainte-Savine, qui en célèbre encore 
la translation le 29 août de chaque année. 

L'église de Troyes fait l'office de sainte Savine le 28 janvier, mais le martyrologe romain en 
fait mention le jour suivant. 

La piété des fidèles a multiplié, dans l'égliie paroissiale de Sainte-Savine, à Troyes, les images 
de la sainte patronne. Tantùt, sur un médaillon, autrefois ornement de clef de voûte, aujourd'hui 
fixé à la muraille du côté droit de l'autel de la Sainte-Vierge, on voit la Sainte debout au milieu 
d'une gloire, et tenant l'enfant Jésus sur ses bras; tantôt, sur un autre médaillon placé à gauche du 
même autel, on la voit en voyage, cherchant son frère Savinien. Elle tient de la main droite un 
long bâton de pèlerin, et de l'autre un livre fermé, probablement l'Evangile. Sa tète est recouverte 
d'une espèce de capuchon, dont le bord inférieur descend sur les épaules, par-dessus le manteau. 
Maximiniole est près d'elle et semble la suivre ; mais elle est d'une plus petite taille et porte un 
tablier pour marquer la différence des conditions. Maximiniole porte aussi un long biton de voyage 
et sa main gauche est appuyée sur une large escarcelle suspendue à sa ceinture. 

L'église cathédrale aussi a voulu conserver aux générations à venir la mémoire de la sœur de 
saint Savinien, et dans la troisième fenêtre, près du chœur, on peut voir sainte Savine, le biton 
dans une main, l'Evangile dans l'autre. Son manteau est rouge, et elle porte sur sa robe blanche 
une tunique flottante, couleur orange. 

Dans la troisième chapelle qui se trouve au nord de l'église Sainte-Savine, un vitrail raconte la 
convei-sion de Sabinus, père de la Sainte. D'après la légende, le païen, privé de ses deux enfante 
par le Dieu des chrétiens, lui aurait adressé cette prière : 

« Si c'est vous, Dieu tout-puissant, qui régnez au ciel et sur la terre ; s'il n'y a point d'autre 
Dieu que vous; si vous avez seul la puissance de nous sauver, détruisez ces idoles que mes mains 
ont fabriquées, que jusqu'ici j'ai adorées, et qui n'ont pu me sauver, ni moi ni mes enfants ». 

Tout à coup, un bruit semblable à celui du tonnerre se fait entendre du ciel, et les idoles sont 
réduites en poussière. Sabinus revint alors de son erreur, et plusieurs témoins de ce prodige furent 
détrompés et crurent au vrai Dieu. 

lire d'un ancien Propre de Troyes, imprimé en 16iS et de ï Bagioloijie da U. Oefei. 



Vies des Saints. — Tome 0. 



114 30 JAKAIKR 



XXr JOUR DE JANVIER 



MARTYROLOGE ROMAIN. 

A Rome, saint JIartine, vierge et martyre ; on fait mémoire de sa naissance au ciel le l^^de 
janvier. iii« s. — A Antioche, la passion de saint Ilippolyte. prêtre*, qui se laissa entraîner dans 
le schisme de Novat -; mais par l'effet de la grâce de Jésus-Christ, il reconnut sa faute et revint à 
l'unité de l'Eglise, pour laquelle et dans laquelle il endura plus tard un martyre glorieux. Peu 
avant son exécution, ses amis l'ayant prié de leur dire quelle était la vraie doctrine, il répondit, 
après avoir exécré le novatianisme, qu'il fallait conserver la foi que gardait la chaire de I*ierrc ; 
après quoi il tendit sa gorge au bourreau, aie s. — En Afrique, la passion des saints martyrs 
Félicien, Phiiappien, et de cent vingt-quatre autres. — A Edesse, en Syrie, saint Barsiinée, 
évoque, qui, ayant converti et envoyé devant lui dans le ciel nombre de gentils, les suivit sous 
Trajan. avec la palme du martyre, ii^ s. — Au niûme lieu, saint Barsès, évèque, illustre 
par le don des guérisons, qui, ayant été, pour la foi catholique, relégué aux extrêmes frontières 
de ce pays par Valens, empereur arien, y finit sa vie ^ 379. — De plus, saint Alexaudre, qui fut 
arrêté durant la persécution de Dèce, et qui, dans le grand éclat que lui donnaient son âge véné- 
rable et ses cheveux blancs, ainsi que l'honneur de confesser Jésus-Christ pour la seconde fois, 
rendit son âme à Dieu au milieu des supplices que les bourreaux lui faisaient souli'rir *. i51. — A 
Jérusalem, la naissance au ciel de saint Alathias, évoque ^ de qui on raconte des choses merveil- 

1. Ce que le Martyrologe romain rapporte de saint Hippolyte sommaireraent k l'ordinaire, le poëte 
Prudence le développe au long dans les Couronnes des Mvrtyrs, hymne onzième; cependant, si l'on ne 
veut pas être induit en erreur sur ce sujet par cet auteur, il fant savoir que de trois Hipjjolytc, un soldat, 
un prêtre et un évoque, il n'a fait qu'un personnage; qu'il a réuni les actes de trais sur un seul, d'Hippo- 
lyie le soldat, baptisé par saint Laurent; d'Hippolj-te, prêtre d'Antioche, celui dunt fait aujourd'hui men- 
tion le Marty ologe, et d'Hippolyte, évîique de Porto. Ces trois hommes, qui portent le même nom, 
différent par les lieux, par les temps, par les professions, et entin par le genre du martyre. Le soldat 
souffrit auprtjs de Rome, sur la voie Tiburtine, sous l'empire de Valérien, le 13 d'août, întiné et mis en 
pièces par des chevaux indomptés. L'Hippolyte de ce jour fut un prêtre d'Antioche sous l'évêque Fabius. 
Il florissait au temps de l'empereur Dèce, comme il est constant par la chronique U'Eusèbe; cet historien 
cite encore, liist.^ liv, vi, ch. 35, des lettres de Corneille, pontife romain, et de Denys, évêque d'Alexan- 
drie, a l'évêque d'Antioche, Fabius, qui était plus enclin qu'il ne fallait aux doctrines de Novat. Quant "h 
l'évêque de Porto, très-cclfebre par sa science, il périt sous l'empereur Alexandre, noyé dans les eaux da 
port de Rome, et remporta ainsi la couronne du martyre, le 22 d'août. {Tiré de Baronius.) 

2. Voir les Conciles généraux et particuliers^ par Mjjr Guérin, t. jer, passlm. 

3. Les Bollandistes font oliserver que Baronius, en plaçant le lieu tle l'exil de saint Barsès dans le pays 
même oîi se trouvait sa ville épiscopale d'Edesse, c'est-à-dire en Mésopotamie, va directement contre la 
texte de Théodoret, à qui seul il a pu emprunter cette notice sur saint Barsès. Or, d'après Théodoret, 
révé^me d'Edesse fut relégué en Egj*pte, non loin d'Oxyrrhînque. dans le château fort de Philon. Du reste, 
la forteresse de Philon fut la dernière étape du Saint : il en avait fait deux autres, Arad et Oxyrrhinque. 
Mais le bien qu'il y produisait attirait les peuples. Valens en prciKiit de l'ombrage et le faisait pour uiusi 
dire changer de garnison, chaque fois que le bruit des miracles et des vertus du Saint venait l'importuner. 

4. Baronius. avec Bhde et Adon, soutient que s;iint Alexandre, dont il est ici question, n'est pas le 
même que saint Alexandre, évêque de Jérusalem, mentionné le 18 mars. Un grand nombre d'autres mar- 
t>Tologistes soutiennent le contraire. Les Bollandistes, tout en déclarant ne savoir pour qui se prononcer, 
semblent pencher pour Baronius. 

5. Celte persécution sous Adrien est comptée la quatrième par Sulpice Sévère, liv. ii; mais, ni Paul 
Orosc ni saint Augustin ne parlent de cette persécution, et pour eux la quatrième est celle d'Antonin. Ils 
se fondent peut-être sur ce que TertuUien, dans son Apologétique, dit que sous Adrien il n'y eut pas de 
décret publié contre les chrétiens; cependant, les lois de Trujan qui ordonnaient de mener au snppUce 
les chrétiens lorsqu'ils étaient dL-noncés, donnent Heu de penser que le glaive sévit encore sous Adrien. 
Si Trajan avait défendu de rechercher les chrétiens, ceux-ci ne maTiquaîcnt pas d'ennemis juifs et païens 
pour les dénoncer et provoquer contre eux les rigueurs de lu Ugalité. Ce qui prouve d'ailleurs sufiisam- 
ment que la persécution sévit sous Adrien, ce sont les apologies composées sous ce règne par les saints 
Pères, notamment par Quadrat et par Aristide. A quoi pouvaient tendre ces apologies célèbres et si louées 
par saint Jérôme au livre des écrivains eccl .'siastiiucs, si .ou à écarter le glaive de la persccution de U 



4 



U.UITTROLOGES. 115 

leuses et qui sont autant de preuves de sa grande foi. Après avoir beaucoup souffert sons Adrien 
pour le Christ, il se reposa enfin dans le sein de la paix. ii« s. — A Rome, saint FÉLrx. pape, qui 
travailla beaucoup pour la foi catholique. 526-530. — A Pavie. saint Armentaire, évéque et confes- 
seur. T3U. — A Mauheuge, en Hainaut. alors monastère, sainte Aldégoxde, vierge, qui florissâit 
du temps du roi D:igobtrt. Vers 689. — .\ Milan, sainte Savine, femme très-pieuse, laquelle étant 
en prières au tombeau des saints martyrs Nabor et Félix, s'endormit en Notre-Seigneur. 311. — 
A Viterbe, sainte Hyacinthe de .Mariscotti. vierge du Tiers Ordre de Saint-François, religieuse re- 
marquable par sa pèultence et sa charité, mise au rang de£ bienheureux par Benoit XllU et des 
«aintâ par Pie Vil'. loiO. 

MARTYROLOGE DE FR.tNCE, RE\'n ET ADGMEKTÉ. 

A Limoges, saint Thyrse ', martyr, dont la fête y est célébrée, à cause de ses reliques qui y 
ont été apportées. — Sainte Sérène, honorée comme martyre par les cbanoinesses de Sainte-Marie 
de Jletî, qui possédaient ses reliques, apportées autrefois de Spolète â Saint- Vincent de Metz (970), 
par l'évèque Thierry. 291. — A Chelles, la solennité de sainte Bathilde, reine de France, veuve 
du roi Clovis 11. 680. — Au monastère de la Chaise-Dieu, saint Elesue, ou Adelelme, ou 
Aleacme, confesseur. Vers 1100. 



HARTTROLOGES DES ORDKES RELIGIEUX. 

Martyrologe de tOrdr' de Saint-Basile. — A Constantinople, les saints confesseurs Théodore 
et Théophane, frères de l'Ordre de Saint-Basile, qui furent élevés dès l'enfance au monastère de 
Saint-Sabas, combattirent courageusement contre Léon l'Arménien, pour le culte des saintes images, 
et furent par son ordre battus de verges et relégués en exil, mais, après la mort de cet empereur, 
ils eurent encore à résister avec la même constance à Théophile, possédé de la même impiété ; Us 
furent encore passés par les verges et envoyés en exil ; Théodore y mourut dans la prison : 
pour Théophane, la paix ayant été rendue à l'Eglise, il devint évèque de Nicée, et enfin se reposa 
dans le Seigneur. Leur jour natal est le 27 janvier. — A Rome, sainte Martine, vierge, comme ci- 
dessus au martyrologe romain. 

Alartyroloi/e de l'Ordre de Saint-Benoit, des Ca/nnldiilcs et de In Congrégation de Vnllom- 
bretise. — A Burgos, en Espagne, saint Adelelme, abbé, disciple de saint Robert, abbé de la Chaise- 
Dieu, qui guérit beaucoup d'infirmités par le signe de la croix et par la grâce de Bien. — A 
Rome, sainte .Martine, vierge, comme ci-dessus au martyrologe romain. 

Martyrolofe de l'Ordre de CUeaux. — Au monastère de Clairvaui, saint Gérard, confesseur, 
ftère de notre père saint Bernard, religieux du même monastère, rempli des dons célestes. — A 
Borne, sainte Martine, vierge, comme ci-dessus an martyrologe romain. 

Martyrologe de l'Ordre des Frères Prêclfurs. — A Rome, sainte Martine, vierge, qui ayant 
été tourmentée de diverses manières sons l'empereur Alexandre, obtint enfin par le glaive la palme 
du martyre : son jour natal est le l" de janvier. — .\ Antioche, saint Hippolyte, prêtre, comme 
ci-dessus an martyrologe romain. — De plus, l'octave de saint Raymond, confesseur. 

Martyrologe Roniouo-Séropliique et de l'Ordre Séi uphique. A Viterbe, sainte Hyacinthe de 
Mariscotti, comme ci-dessus an martyrologe romain. 

tête des clirétiens? La persécation doit-elle stirprendre de la part d'an prince qui vexa les chrétiens 
jusqu'à profaner et à souiller, par les abominations de l'idolâtrie, leurs lieux saints les plus respectés, 
ceux qui sont à Jérusalem? (A ce sujet, voir Sulp. Sévère, livre n; Paulin à Sulpice Sévère, épitre sie; 
saint Jérôme, épitre siiic; et saint Ambroise sur le psaume 47.) Comment se serait-il retenu d'user àa 
glaive, l'homme qui. dans une lettre à Sévérias. proconsul d'Eçypte. accumula tant de honteuses calomnies 
contre les chrétiens d'Alexandrie? (Cette lettre est citée par Spartlanns.) Qtiand même toutes ces preuves 
manqueraient, ce serait assez de la lettre de Sérénus Granius, dont parle Eosbbe dans sa Chronu/ue et 
dans le livre iv de son Bi'toirey et de laque'Je il résulte que si les édits de l'empereur se taisaient sur la 
persécution, les clameurs des multitudes demandant le supplice des chrétiens éclataient bien haut, au 
point que des gouverneurs de provinces et des présidents, touchés de compassion ponr ces hommes massa- 
sacrés en grand nombre, en écrivirent à l'empereur, et que celui-ci donna des rescrits dans le but 
d'apaiser les fureurs populaires. Un rescrit de ce genre, adressé â Minucins Fundanus, proconsul d'Asie, 
se trouve rapporté dans l'Apologie de saint Justin et dans Eusébe. au livre rv de son Histoire, Il est vrai 
qu'Adrien changea de sentiment, qu'il s'adoucit par la lecture des Apologies des philosophes chrétiens, 
jusqu'à concevoir l'idée de bâtir nu temple à Notre-Seigneur Jésus-Christ, de le recevoir parmi les dieux, 
et jusqu'à construire des temples sans simulacre dans toutes les villes, comme l'affirme Lampride, dans 
sa vie d'Alexandre. 

Quant à saint Mathias, on ne sait rien de lui, sinon qu'il était le huitième évéque de JérosaleiQ. 

1. Voir au 6 firrler, jour auquel ta fête se célèbre dans les États Bomains. 

i. Voir au 3S janvier. 



116 30JANTIER. 

iliirtyrologe des Capucins. — A Vilerbe, la bieaheurêuse Hyacinthe de Mariscotti, yierge, 
religieuse du Tiers-Ordre de notre Père saint François, laquelle ayant triomphé courageusement 
des séductions du siècle et des délices de son sese. par la force de la grJce divine, s'efforça cons- 
tamment de plaire au céleste Epoux en charité, en humilité, en mortifications, et qui fut mise au 
nombre des Bienheureux par Benoit XIU, et des Saints, par Pie VII. — A Anliocbe, la passion de 
saint Hippolyte, prêtre, comme ci-dessus an martyrologe romain. 

ADDITIONS FAITES d'APRÈS LES BOLLANDISTES ET AUTRES BAGIOGBAPHES. 

A Plaisance, en Italie, saint Hippolyte, martyr en Apolie, distinct de saint Hippolyte d'Antiocbe, 
fêté le même jour. Règne d'Antonin. — A Caltabellotta, en Sicile, saint Pérégrin, confesseur. ^ 
En Souabe, la bienheureuse Habérille ou Habrilie, vierge, qui vécut saintement au monastère de 
Mereraw (majnr insulii), sur les bords du lac de Constance, vu» s. — A Fuldcs, le bienheureux 
Amnich ide, moine reclus, venu d'Ecosse et d'Irlande. 1043. — A Fiésole , saint André Corsini, 
évêque de cette ville '. — An diocèse de Munster, sainte Thialdilde, abbesse du monastère de 
Freckenhorst. ix« s. 



SAINTE MAETINE, VIERGE ET MAPiTYRE 

226. — Pape : saint Urbain I". — Empereur : Alexandre Sévère. 



Ses trésors furent pour les pauvres, sa beauté pour 
Dieu et son cœur pour tous ceux qui vivaient dans 
les larmes. 

Rome chrétienne, t. i", p. 114, éd. de 1S67. 

Sainte Martine naqizit à Rome de parents très-illustres et qui avaient 
occupé les premières dignités de cette grande ville. Son père avait été trois 
fois consul, et, ce qui est encore meilleur, il était extrêmement miséricordieux 
envers les pauvres , et fort zélé pour la foi en la très-sainte Trinité. Elle se •vit 
bientôt pourvue de grands biens par son décès, et elle les employa libéra- 
lement en des œuvres de miséricorde et au soulagement des pauvres, afin 
qu'étant déchargée d'un si pesant fardeau, elle courût plus aisément au 
mart}Te. L'occasion ne devait pas se faire attendre : l'empereur Alexandre 
Sévère - suscita, en ce temps-là, la cinquième, ou, selon d'autres, la septième 
persécution contre l'Eglise, et fit faire une recherche très-exacte des chré- 
tiens, pour les contraindre de sacrifier aux idoles, ou les condamner à la 
mort s'ils refusaient de le faire. Trois officiers, qui travaillaient à cette per- 
quisition, rencontrèrent sainte Martine dans une église, où elle faisait sa 
prière, et lui commandèrent, de la part de l'empereur, de les suivre au 
temple d'Apollon, afin de lui offrir de l'encens comme à une véritable divi- 
nité. La Vierge leur fit réponse, d'un visage fort gai, qu'elle les suivrait 

1. "Voir an 4 février. 

2. Ale^ïandre Sû'vëre succéda à Hélioçabale. f Chaque jour », dit Lampride, c il adorait dans un 
temple ob il avait mis les statues des meilleurs empereurs, des pins gens de bien, des âmes les plus 
saintes, ApoUonitis, Christ, Abraham, Orphée, qu'il honorait comme des dieux. La conclQsion de ceux 
qui versaient le sang, de ceux qui le buvaient et de ceux qui raillaient, était déjà qu'il faudrait entrer en 
arrangement avec le Christ. 

Sous cet Alexandre Sévère qui honorait le Christ, le sang chrétien coula dans les provinces. La paix 
dépendait de l'humeur des proconsuls. Les gens de loi tenaient pour la persucation. Les gens de loi 
veulent qu'on exécute la loi. parce qu'elle est leur chose. Ulpien, préfet de Home, grand avocat, fit un 
traité du devoir du proconsul, n eut soin d'y recueillir les édits contre les chrétiens, pour que le pro- 
oonstU ne négligeât pas de les punir. 



SALNTE MARTINE, VIERGE ET MARTYRE. 117 

volontiers aussitôt qu'elle se serait recommandée à Dieu et qu'elle aurait pris 
congé de l'évoque. Ces archers extrêmement satisfaits, et croyant avoir fait 
une riche capture, en donnèrent avis à l'empeTeur. Alexandre la flt venir en 
son palais, fort ravi de voir, dans une telle résolution, une jeune fille si 
illustre et si bien alliée. Mais il se trouva bien loin de son compte lorsque, 
lui ayant ordonné de parler, elle lui dit constamment qu'elle ne sacrifierait 
qu'au vrai Dieu et jamais aux idoles, qui sont les ouvrages des hommes. 
L'empereur ne laissa pas de la faire conduire en ce temple de démons, avec 
ordre aux soldats de sa garde de la suivre pour voir ce qu'elle y ferait. Elle 
y entra donc, et s'élant armée du signe de la croix, elle fît sa prière à Jésus- 
Christ. A peine l'eut-elle achevée, qu'il survint un effroyable tremblement 
de terre par toute la ville ; une grande partie de ce temple d'Apollon tomba ; 
et la statue de l'idole, se brisant en pièces, tua tous les prêtres qui étaient 
présents avec plusieurs autres infidèles. 

Alexandre, indigné de cet accident, et d'ailleurs aveuglé par sa malice, 
pour ne pas reconnaître la puissante main de Dieu, qui faisait ces prodiges, 
commanda que la Sainte fût frappée à coups de poing, et qu'après on lui 
écorchât tout le corps avec des ongles de fer. Quatre bourreaux travaillèrent 
à cette horrible exécution ; mais ce fut inutilement : quatre jeunes hommes, 
paraissant en l'air, encourageaient Martine et tournaient contre ces mêmes 
bourreaux toutes les peines qu'ils lui faisaient souffrir. Ceux-ci se confessant 
vaincus, l'empereur en appela huit autres, qui élevèrent la Vierge en l'air, 
afin de lui déchirer tout le corps avec des pointes fort aiguës. Mais que peut 
l'ingénieuse malice des hommes contre la puissance de Dieu ? Martine éleva 
les yeux au ciel, et il parut aussitôt une lumière qui renversa par terre ces 
ministres de l'impiété d'Alexandre, et, en les terrassant, les changea et les 
convertit ; d'où ils devinrent, en un moment, de glorieux confesseurs et 
martyrs de Jésus-Christ ; ce qui arriva le 28 d'octobre, au récit de Baronius. 

Le lendemain, la Vierge fut conduite devant l'empereur, qui lui com- 
manda de sacrifier à Apollon ; et sur son refus, il lui fit dépecer toute la 
chair ; puis on l'attacha contre terre par les pieds et par les poings à quatre 
pieux ; et, en cet état, elle fut fouettée si cruellement, et pendant un si long 
espace de temps, que sept bourreaux s'y lassèrent les uns après les autres, 
sans néanmoins ébranler la constance de Martine. Un parent de l'empereur, 
nommé Euménius, qui se trouva présent à cet horrible spectacle, bien loin 
d'être touché de compassion, lui persuada de faire reconduire la sainte fille 
en prison, et d'ordonner qu'on répandît sur ses plaies des gouttes d'huile 
bouillante, ce qui fut fait ; mais une lumière céleste qui parut aussitôt, et 
des voix que l'on entendit sensiblement chanter les louanges de Dieu parmi 
ces tourments, adoucirent toutes les douleurs de la Sainte. 

Le jour suivant, le tyran la flt comparaître devant son tribunal, et 
commanda qu'on la conduisît dans le temple de Diane ; aussitôt qu'elle y 
entra, le démon en sortit avec des hurlements épouvantables; et un feu tomba 
du ciel, parmi le tonnerre et les éclairs, et brûla avec une partie du temple 
l'idole qui, par sa chute, écrasa une foule de prêtres et de païens. L'empe- 
reur, effrayé de ces prodiges, abandonna la Sainte à un président appelé 
Justin, pour lui faire souffrir de nouveaux tourments. Celui-ci commanda 
d'abord qu'on lui déchirât tout le corps avec des peignes de fer, en lui disant 
par insulte, à chaque coup : Que ton Dieu te délivre de nos mains ; et avec ces 
instruments, on lui ouvrit le sein d'une si étrange manière, qu'elle n'y reçut 
pas moins de cent dix-huit plaies. 

Le juge la croyant morte, commanda qu'on la laissât là ; mais reconnais- 



HB 30 JANVHîB. 

sanl après qu'elle était encore pleine de vie, il lui dit : « Martine, ne veux-tu 
pas sacrilier aux dieux, et te préserver des supplices qui te sont préparés? 
— J'ai mon Seigneur Jésus-Christ qui me fortilie » ; repartit la Sainte, « et je 
ne sacrifierai point à vos démons ». Le président, transporté de rage, la flt 
détacher du poteau où elle était, et commanda aux bourreaux de la reporter 
en prison, ne croyant pas qu'elle y pût aller d'elle-même. Néanmoins, 
elle eut assez de force pour marcher constamment sans être soutenue de 
personne. 

L'empereur, informé de ces faits, ordonna que Martine fût conduite dans 
l'amphithéâtre pour y être exposée aux bêtes : dès qu'elle y fut arrivée, on 
détacha un lion furieux pour la dévorer ; mais cet animal farouche, au lieu 
de faire aucun mal à la Sainte, se coucha à ses pieds comme un petit chien 
pour lécher ses plaies ; et, comme on le ramenait en sa loge, il égorgea 
en chemin Euménius, ce parent de l'empereur, qui lui avait suggéré un 
pernicieux conseil contre cette innocente. Elle fut ensuite traînée une autre 
fois en prison ; et de là on la conduisit à un autre temple des idoles. Mais 
ayant dit généreusement à l'empereur que jamais on ne la séparerait de 
Jésus-Christ qu'elle avait choisi pour son Epoux, il la fit attacher de nouveau 
à un poteau pour lui déchirer le corps qui ne consistait presque plus qu'en 
des os, puisque toute sa chair était consumée. Et comme un des bourreaux 
lui dit : (I Martine, reconnais Diane pour déesse, et tu seras délivrée » , elle 
repartit : « Je suis chrétienne el je confesse Jésus-Christ ». Alors le tyran la 
fit jeter dans un grand feu pour y être brûlée ; mais la divine Providence 
envoya une grosse pluie avec un grand vent, qui éteignit les flammes et dis- 
persa les charbons de part et d'autre, d'où plusieurs Gentils qui assistaient 
à ce spectacle furent brûlés. 

L'empereur, étonné plus que jamais de ce qu'il voyait, et s'imaginant 
que cela se faisait par quelques charmes que la Sainte portait en ses cheveux, 
puisque tout son corps était sans vêtement, commanda qu'elle fût rasée ; et, 
croyant ensuite qu'elle avait perdu toutes ses forces, il commença à se 
moquer d'elle, et la fit retenir l'espace de trois jours dans le temple de Diane, 
où elle demeura sans manger, mais non pas sans chanter continuellement 
les louanges de son Dieu. Enfin, Alexandre , désespérant de la pouvoir 
vaincre, usa du dernier effort de tous les tyrans contre les saints MartjTs; 
ce fut de lui faire trancher la tête ; et par ce moyen, sainte Martine, triom- 
phant du monde, des tyrans et de l'enfer, s'en alla glorieusement jouir de la 
présence de Jésus-Clirist, son céleste Epoux, le 1" janvier, comme il est mar- 
qué en tous les Martyrologes, et la quatrième année de l'empire d'Alexandre 
Sévère. 

CULTE ET RELIQUES DE SAINTE MARTINE. 

Son saint corps demeura qnelqne temps exposé sur la place publique; mais il y fut conservé et 
protégé par deui aigles jusqu'à ce qu'un évèque, nommé Ritorius, lui put donner une honorable 
sépulture. Depuis, sous le pape Aatère, il fut apporté en la ville et mis dans une vieille église, auprès 
de la prison .^lamertine, au pied du mont Capitolin, où on le trouva l'an lti34 avec les corps des saints 
martyrs Concorde, Epiphane et ses compagnons. Urbain VIII lit reconstruire celte église sur l'empla- 
cement d'un temple de Mars an pied du Capitole. C'est aujourd'hui la plus i-irhe et la plus magni- 
fique de toutes celles qui sont consacrées, à Home, aux saintes martyres. Le même pape prescrivit 
que l'on fit sa fête, avec office semi-double, le 30 janvier, avec des hymnes et des leçons propres, 
où il est dit foutre les prodiges que nous avons remaninés dans le cours de son martyre) 
qn'elle fut vue élevée en l'air sur un tiône royal, qu'on l'eulondit chanter les louanges divines ave» 
les bienheureux, et que des plaies de son corps il sortit du hiit. tandis qu'une hnli.Mite clarté l'en- 
viroaaait de toutes parts et qu'une odeur très-agréable s'exhalait de ses membres. C'est Urbain VIII 



SALXT FÉLIX, PAPE. H9 

lui-même q>ii composa les hymnes que l'on chants au jour de sainte Martine et qui font partie des 
prières annuelles pour la délivrance de Jérosalem. C'est le dernier cri de la croisade. 

Lorsque l'Europe s'endormit devant le péril, l'Eglise ne cessa pas de veiller. Non loia de l'arc 
de Titus, à lieux milles de la prison où Pierre fut enchaiaé, l'Eglise pousse encore ce cri vigilant: 

« Martine, de les autels sur lesquels l'enceos s'élève, montent vers toi nos prières assidiies. 

« Rassemble tous les rois avec leurs hommes de guerre sons l'étendard de la croix : délivre 
Jérusalem et renverse à jamais le rempart de l'ennemi... » 

La eiypte de sainte Martine est des premières entre les merveilles souterraines de Rome. 

Sainte Martine est l'une des patronnes de la ville éternelle. 

Les religieuses de Saint-Manr, à Davenescourt, possèdent une de ses reliques. 

L'histoire de son martyre, tirée des ramascrits de saint Maxime, k Trêves, est rappo'-t^e par Snrios 
et Bollandas, ea leur premier tome des Actes des Saints. Le It. P. Louis de Grenade l'a traduite en langue 
espagnole dans la seconde partie de son Introduction <m Sym!i{jle dj la Foi. 



SAINT FELLX, PAPE 



526-530. — Rois d'Italie : Théodoric le Grand et Alhalaric. — Empereurs d'Orient : Jostin le Vieux 

et Jnstinien. 



« Félix, né au pays des Samnites, était fils de Castorius 

« Il éleva la basilique des saints Côme et Damien ' sur la voie Sacrée, non 
loin de l'ancien temple de Romulus. Un incendie ayant détruit la basilique 
du saint martyr Saturnin - sur la voie Salaria, il la fit entièrement recons- 
truire. 

(c L'élection de Félix put s'accomplir sans trouble 

« En deux ordinations faites à Rome, au mois de février et au mois de 
mars, il consacra cinquante-cinq prêtres, quatre diacres et trente-neuf évo- 
ques destinés à diverses églises ». 

Complétons ces extraits du Liber ponlificalis : 
Félix succédait au pape saint Jean I", que le roi d'Italie, Théodoric, devenu 
cruel sur la fin de ses jours, avait fait incarcérer et laissé mourir dans sa 
prison. L'impression d'horreur produite à Rome et dans toute l'Italie par le 
supplice de Boèce et de Syramaque^, les manifestations populaires causées 
par la mort de saint Jean I", à Ravenne, agirent sur l'esprit de Théodoric. La 
main qui venait de signer la confiscation de toutes les églises catholiques, 
se sentit impuissante à faire exécuter une telle mesure. Les sénateurs ro- 
mains durent être fort surpris de recevoir une lettre royale ordonnant de 
procéder, sans crainte, à l'élection d'un nouveau Pontife, et recommandant 
à leurs suffrages un nom également cher au clergé et au peuple de la ville, 
celui du saint prêtre FéUx. Certes, la liberté et la dignité de l'Eglise eussent 
exigé que Théodoric n'intervint nullement; mais le roi goth nourrissait des 
sentiments si hostiles au catholicisme, qu'on dut se féUciter de n'avoir pas 

1. L'Eglise Saint-Côme-et-Daniien est aujourd'hui titre cardinalice. On y Usait une inscription dont 
TOlci le dernier distique : 

ObtuUt hoe Duminn Félix antistite digmtm 
MunvSj ut etherea vivat in areep'di. 

2. Saint Saturnin, surnommé le Vieux, à cause de son gi-and âge, sonfiFrit le martyre avec le diacre 
Sislnnius. pendant la première persécution de Dioctétien. Il ent la tête tranchée, après avoir été piqué 
par des scorpions. Ses reliques et celles de saint Sisinnîns se conservent aujourd'hui dans l'église Sau- 
Pammacchio. 

3. Voir la vie de l'illustre Boèce, modèle des hommes d'Etat, après celle du pape saint Jeau I-r, au 
87 mai. On y trouvera aussi quelques mots sur Sj-mniaque, honoré da titre de Siiint. 



120 30 JAKATER. 

de plus grands malheurs à subir. Cependant la justice divine, qui ne laisse 
jamais impunis en ce monde les attentats contre le Saint-Siège, allait frap- 
per ce prince dont les mains étaient chargées du sang innocent. Trois mois 
s'étaient écoulés depuis son dernier forfait, la captivité et la mort du pape 
Jean. L'Italie était redevenue tranquille, mais son roi ne l'était plus. Le 
26 août 326, Théodoric étant à table, on lui servit un énorme poisson. A 
cette vue, il frissonna d'une manière étrange; il avait cru voir se dresser 
devant lui la tête ensanglantée de l'une de ses victimes, celle de S}'m- 
maque, qu'il avait fait massacrer sous ses yeux. La victime ne quitta plus 
son bourreau. En quelques heures le frisson du malade devint une inflam- 
mation interne qui lui dévorait les entrailles et détermina les plus, funestes 
accidents. Trois jours après il était mort. Son règne avait été glorieux aux 
yeux des hommes ; mais deux années de crimes sur la fin de sa vie le dési- 
gnèrent à la vengeance divine. Saint Grégoire le Grand raconte qu'un soli- 
taire de l'île Lipari aperçut l'âme de Théodoric enchaîné, marchant pieds 
nus, comme un captif et un criminel, entre le pape Jean et le patrice Sym- 
maque. Ils le conduisirent au cratère d'un volcan et là le précipitèrent dans 
le gouffre ardent '. — Plaise à Dieu que ce gouffre soit celui du purgatoire 
et que Dieu ait fait miséricorde à cet ennemi de ses Christs ! 

Le pontificat de saint Félix IV vit naître deux œuvres immortelles : le 
Code Justinien et les travaux de Denys le Petit sur l'ère vulgaire ou chré- 
tienne. Par le Code Justinien le Christianisme triomphait définitivement dans 
les lois ; car cette création n'était pas la découverte fortuite de quelque esprit 
supérieur à son siècle; c'était une œuvre chrétienne préparée depuis deux 
cents ans par le travail incessant du Christianisme et éclose à une époque oii 
le Christianisme était tout '. 

En introduisant l'usage de compter les années à partir de la naissance de 
Jésus-Christ, le moine Denys le Petit a fait resplendir à travers les siècles la 
divine origine de nos espérances et a, pour toujours, assuré au catholicisme 
la suprématie de la science '. 

Pendant que le Christianisme pénétrait les mœurs et la législation de 
l'empire, le soleil de l'Evangile se levait parmi les peuples barbares. Les 
Hérules étabbs sur les bords du Danube, les Tzades, peuplade à demi sau- 
vage du Mont-Taurus, le roi des Huns, Corda, se convertissaient successi- 
vement à la foi. 

En Italie, le successeur de Théodoric, Athalaric, tenant compte, quoique 
arien, de la dignité du Siège apostolique, confirma par un décret les privi- 
lèges du clergé. Aux termes de ce décret, quiconque avait une action à 
intenter contre un clerc de l'Eglise de Rome, devait premièrement s'adresser 
au Pape qui jugerait lui-même ou déléguerait des juges. Quiconque s'adres- 
sait aux tribunaux civils sans s'être d'abord présenté au Saint-Siège, devait 
perdre sa caution et payer une amende de 10 livres d'or applicable aux 
pauvres par les mains du Pape. De cette façon, le clergé n'était pas mêlé 
eux disputes du barreau et profané par le contact des affaires séculières. 

Plusieurs conciles furent tenus sous ce pontificat, qui dressèrent les rè- 
glements les plus sages. Celui de Vaison, en Provence (7 novembre 329), 
créa les écoles presbytérales dans chaque village, sur le plan des écoles épis- 
copales dont jouissaient déjà les villes *. 

1. s. Gr(-j;., Dial., liv. iv, ch. 30; Patrot. lat.. t. LXXVII, col. 369. 

2. M. Troplong. luflticnce du christi'ifihmc nur le d>-oU CiviL 

8. Voir sur Dw*nys le Petit, h la table, l'article le concernant. 

4. n n'entre pas dans notre plan d'analyser les autres Conciles, ceux d'Arles, de L<5riâa, de TA* 
lentU, etc. Voir let Conciles généraux et particmisrs, par Mgr Guérin: 3 vol. ia-S". Bar, 13i;a-lS70. 



SADsTE BATIIILDE, ni£L\E DE FRANCE. 121 

Terminons par un trait d'humilité du saint Pontife : 

L'erreur des semi-pélagiens ayant pris racine dans les Gaules, saint Cé- 
saire, évoque d'Arles, demanda des conseils et des lumières à Félix. Celui- 
ci ne trouva rien de plus à propos, pour préserver les fidèles de la séduction, 
que d'extraire des OEuvres de saint Augustin les passages les plus lumineux 
sur la grâce et le libre arbitre, et de les transmettre à Césaire, comme con- 
tenant avec précision et sans équivoque la doctrine traditionnelle de l'Eglise. 

Charitable envers les pauvres, consolateur généreux de toutes les mi- 
sères, il échangea cette vie misérable contre une plus heureuse et fut ense- 
veli dans la basilique du bienheureux apôtre Pierre, le 12 octobre 530. Il 
avait augmenté la puissance du SainL-Siége. 



SAINTE BAÏHILDE, REINE DE FMNGE ' 

660. — Papes : iMartin \"; Agathon. — Rois de France : Clovis II; Thierry Ifl. 



Mortis nos propritB mors aliéna monet. 
Tout meurt autour de nous : N'est-ce pas assez nous 
dire que nous mourrons nous-mêmes ? 

Saint Orens d'Auch, Commonitorium. 



n y avait à la cour du roi de France, Clovis II, une jeune et belle esclave, 
dont les vertus, plus encore que les agréments physiques, attiraient les 
regards et gagnaient tous les cœurs. Elle était fille du roi d'Angleterre et 
se nommait Bathilde. Enlevée sur les côtes par des pirates qui l'emmenèrent 
en France, elle avait été vendue à Erchinoald, l'un des favoris de Clovis II, 
et plus tard maire du palais. Son maître l'employa d'abord aux travaux les 
plus vulgaires ; mais devenu veuf, et frappé des qualités admirables qui bril- 
laient dans cette jeune esclave, il voulut l'épouser. Bathilde répondit qu'elle 
désirait n'avoir d'autre époux que Jésus-Christ, et comme le maître insistait 
chaque jour davantage, la pieuse enfant se cacha dans une retraite sûre, 
dont elle ne sortit qu'au lendemain du second mariage d'Erchinoald. 

Celui-ci, de plus en plus touché des rares vertus de son esclave, lui par- 
donna volontiers son refus et n'éprouva désormais pour elle qu'une affection 
toute paternelle qui permit à Bathilde de tenir à la cour du roi de France 
le rang que lui assignait sa naissance. Clovis, alors âgé de dix-sept ans, ne 
put, lui non plus, résister aux grâces et aux vertus de la jeune Anglaise, il 
voulut en faire son épouse. 

— Je suis votre esclave, répondit Bathilde, et, de gré ou de force, il fau- 
dra que je me soumette à votre volonté. 

— Une esclave, lui dit le roi, ne saurait s'asseoir sur le trône de France. 
Je vous déclare libre, et libre aussi de refuser ma main. 

— Merci! seigneur, repartit la jeune fille, merci de la grâce que vous 
m'accordez et de l'honneur que vous voulez bien me faire; mais la liberté 
que vous me rendez me constitue de nouveau sous la tutelle de mon père, 
et je ne puis accepter vos offres qu'avec le consentement du roi d'Angleterre. 

Or, parmi les conseillers du jeune Clovis II, se trouvait le comte Rigobert, 

1. Alias. BaldecbUde, nommée aussi autrefois par ie peuple sainte Sauteur, sainte Baudour. 



122 30 JAisTiEn. 

plus âgé, de quinze à vingt ans, que son souverain dont il avait la confiance 
et l'ailection ; celui-là même qui devait être père de sainte Berthe de Bhmgy. 
Rigobert était, à la lettre, ce que l'on peut appeler un homme accompli : 
bon chrétien, sujet dévoué, prudent dans les conseils et vaillant à la guerre. 
Le roi le chargea de passer en Angleterre et de négocier son mariage avec 
Bathilde. Le comte s'acquitta de cette mission délicate à la complète satis- 
faction des diverses parties. Il obtint pour son roi une épouse accomplie, et 
il dota la France d'une grande reine et d'une grande sainte. 

Quelque temps après le mariage, Bathilde sentit qu'elle serait mère, et 
craignant de donner le jour à une fille et qu'ainsi le royaume ne vînt à tom- 
ber en quenouille, elle éprouva de vives et poignantes inquié'iudes; les ayant 
communiquées à saint Eloi, évêque de Noyon, celui-ci la rassura en lui 
annonçant qu'elle mettrait au monde un fils, et lui dit même qu'il en voulait 
être le parrain : il le fut en effet, et le nomma Clotairc. Ce fils fut suivi de 
deux autres, Cliildéric et Thierry; tous trois ont été rois de France. Un si 
notable changement de condition, qui eût ébloui tout autre esprit moins 
fondé sur l'humilité, ne causa néanmoins aucune altération à ses vertus. Elle 
rendait également à chacun ce qui lui était dû, depuis le roi, son mari, jus- 
qu'à l'enfant de la plus pauvre veuve du royaume, dont elle faisait profes- 
sion d'être la protectrice et l'avocate. Il ne fallait point d'autre agent qu'elle 
à la cour pour les affaires du clergé; et nous voyons dans l'histoire qu'il y 
eut, de son temps, plus d'églises et de monastères bâtis, que l'on n'en avait 
TU jusqu'alors. Les affaires delà cour ne l'empêchaient pas de jouir des 
plus pures délices de la dévotion dans un grand repos d'esprit et une parfaite 
quiétude de toutes les facultés de son âme; il n'y avait point de jour où elle 
n'employât quelques heures à l'oraison, et sa prière était toujours accom- 
pagnée d'une grande abondance de larmes; de sorte que le temps de la vie 
du roi lui servit de disposition à la solitude qu'elle devait embrasser quelque 
temps après son décès. Elle prévit qu'il était fort proche, parce que le roi 
s'affaiblissait chaque jour sans aucune apparence de guérison. Aussi mou- 
rut-il bientôt après, en rendant ce témoignage de la vertu de la reine, que 
non-seulement elle avait fait pour lui tout ce qui était en son pouvoir, mais 
qu'elle avait même surpassé tout ce qu'on peut imaginer. 

Cette mort, ainsi que tout ce qui arriva ensuite, lui avait été prédit par 
saint Eloi; conformément à cette prédiction, elle fut déclarée régente; en 
cette qualité, elle partagea la France et l'Austrasie entre les rois ses enfants. 
Clotaire fut assis sur le trône royal de ses aïeux ; Childéric, son frère, fut 
couronné roi d'Austrasie, et Thierry, le troisième, fut déclaré roi de Bour- 
gogne. Après cela, elle travailla à la réformalion des abus qui perdaient le 
royaume, et elle commença heureusement par le châtimentdes Simoniaques. 
Pour cet effet, elle fit un édit par lequel il était défendu aux prélats de rien 
recevoir pour la collation des ordres sacrés, ni pour aucune fonction épis- 
copale. Ensuite elle abolit pour jamais cel impôt personnel, qu'on appelle 
capiinlion, par lequel chacun était taxé pa.'tête : cette taxe injuste et cruelle 
conduisait les Français à renoncer au mariage ou à vendre leurs enfants, 
parce qu'ils voyaicr.l les exactions fiscales croître avec leur nombre. Elle 
défendit aussi la coutume barbare qui existait encore en France, de vendre 
aux étrangers des esclaves chrétiens. Elle racheta même de ses propres 
deniers plusieurs de ces infortunés. De la sorte, la France jouit d'un grand 
bonheur durant sa régence et sous les douces lois de son gouvernement; 
aussi les peuples lui donnaient mille bénédictions, et lui rendaient des hon- 
neurs extraordinaires. 



SAINTE BATHILDE, REINE DE FRANCE. 123 

La sainteté et les vertus de Balhilde ne la mirent pas à l'abri de la malice 
des méchants : Dieu le permit, pour offrir en elle aux Français un admirable 
exemple de patience et de douceur, et pour ménager dans le ciel à son 
humble servante une plus brillante couronne. La calomnie alla jusqu'à ten- 
ter de rendre suspectes son innocence et sa pureté : elle ne servit qu'à 
mettre en relief le noble cœur de Batbilde, et son indifférence pour l'estime 
des hommes. Mais, Bathilde fut plus sensible aux malheurs causés dans les 
Etats du roi son fils par la perfide administration d'Ebroïn ; les persécutions 
que ce sanguinaire ministre exerça contre les plus saints évêques, et surtout, 
la mort violente de saint Annemond, évêque de Lyon, lui firent verser bien 
des larmes. Ayant été accusée d'avoir prêté la main à ce crime, elle eut 
besoin de son énergie, de sa foi, et de la grâce du Seigneur, pour sortir vic- 
torieuse de cette pénible épreuve. 

Néanmoins, cette admirable reine, qui avait encore plus dans le cœur 
le royaume du ciel que celui de la France, méditait toujours sa retraite, 
afin de se mettre dans la liberté des enfants de Dieu, et de vivre dans le 
repos de quelque sainte solitude; mais elle était retenue par le bas âge de 
ses enfants, auxquels elle voulait auparavant assurer la couronne. Ainsi, 
attendant le temps de pouvoir jouir de ce bonheur, elle s'occupait entière- 
ment au service de l'Eglise, ornait les autels, et établissait en divers lieux 
le culte de Dieu. Ce fut alors que plusieurs maisons de religieuses furent 
fondées, comme les abbayes de Corbie, de Jumièges, de Luxeuil, de Jouarre, 
de Sainte-Fare et de Fontenelles, témoins éternels de sa piété; et il est 
peu des anciens monastères qui s'élevaient autrefois autour de Paris qui ne 
la reconnussent pour leur fondatrice, ou tout au moins leur bienfaitrice. 
La ville de Rome ne fut pas privée de sa munificence, car elle y envoya des 
personnes exprès, afin de faire des prières à son intention dans l'église de 
Saint-Pierre et de Saint-Paul, avec des présents dignes de sa grandeur et de 
sadévotion. Mais cette charité, qui était reçue des étrangers avec admiration, 
se répandait encore plus abondamment sur les Francs, particulièrement sur 
les Parisiens ; de sorte qu'il semblait que l'argent se multipliait dans les 
■ mains de cette sainte princesse, et que, pendant qu'elle vidait les coffres de 
l'épargne pour remplir ceux de Dieu, qui sont les pauvres. Dieu même sem- 
blait vouloir épuiser les siens pour combler la France de bénédictions. 

La sainte reine, travaillant ainsi à enrichir ou à fonder des maisons reli- 
gieuses dans le royaume, voulut aussi en faire bâtir une pour elle-même, 
afin de s'y pouvoir retirer, lorsqu'elle serait déchargée de sa régence. Car, 
depuis que saint Eloi lui eut prédit la mort de son mari, et qu'ensuite il 
l'eut aussi avertie que sa vie et celle de ses enfants ne seraient pas de longue 
durée, ce qui lui fut encore confirmé par saint Vandrille , abbé de Fonte- 
nelles; depuis ce temps-là, dis-je, elle imprima si fortement dans son cœur 
le mépris des vanités du monde, qu'elle ne respira plus qu'après une douce 
retraite, où, vivant avec les anges, elle pût s'approcher de plus en plus de 
son souverain bien. Pour cet effet, elle fit chercher, aux environs de Paris, 
un lieu convenable à l'exécution de son dessein : n Allez », dit-elle, « cher- 
chez-moi un lieu d'où l'on puisse contempler le ciel sans nul empêchement, 
afin d'y bâtir un monastère ». La terre lui semblait trop basse, et l'air de 
la cour trop épais pour y pouvoir considérer à son aise la beauté du firma- 
ment et y contempler les délices de l'autre vie. On alla donc et on cher- 
cha; et, enfin, on trouva un lieu assez propre au dessein de Bathilde : ce 
fut une petite colline au-dessus de la Marne, à quatre lieues de Paris, un 
peu au-delà de Lagny. Elle y avait déjà fait bâtir une maison auprès d'une 



Ii>^ 30 JANVIER. 

chapelle dédiée à saint Grégoire, mais elle voulut que l'on changeât ce petit 
bâtiment en un grand monastère, qui fut depuis nommé Chelles, par la 
raison que nous dirons ci-après; et le tout fut exécuté en peu de temps, 
selon son intention. 

La maison fui bien dotée, plusieurs villages et plusieurs forêts lui furent 
annexées pour l'enlretien des religieuses que la reine avait l'intention d'y 
mettre. Et afin que rien ne manquât à un si juste dessein, elle fit que les 
trois rois, ses enfants, signèrent sa fondation de leur propre main et l'auto- 
risèrent de leur sceau. Et comme si toutes ces assurances de la terre n'étaient 
pas encore assez efficaces pour l'affermir, elle y implora, de plus, le témoi- 
gnage du ciel, faisant ajouter au bas du contrat de terribles menaces et de 
grandes imprécations, au nom de la très-sainte Trinité, contre ceux qui 
voudraient, dans les siècles à venir, y apporter du changement et de 
l'altération. 

Tout étant ainsi disposé, la sainte princesse fit venir de l'abbaye de 
Jouarre une très- vertueuse religieuse nommée Berthille, pour être la mère 
et la supérieure des filles qui se présenteraient en ce nouveau monastère. 
Son plus grand désir était d'y prendre la première l'habit; mais l'intérêt 
commun de l'Etat, et l'obligation d'assister son fils, qui, à cause de sa jeu- 
nesse, n'était pas capable de gouverner seul la monarchie, la retinrent 
encore quelque temps à la cour. Enfin, les affaires ayant changé de face, et 
sa présence n'étant plus nécessaire, ni môme désirée de la plupart des 
grands du royaume, elle profita de l'occasion, et demanda résolument la 
permission de se retirer. Elle se sentit d'autant plus portée à ce pieux projet 
que saint Eloi, qui venait de décéder et qui jouissait déjà de la gloire, l'avertit 
en vision, jusqu'à trois fois, qu'il était temps qu'elle déposât ses dorures, 
ses bagues et toutes les autres marques de sa grandeur et de sa souveraineté : 
elle suivit ce conseil de très-bon cœur, et employant toutes ses richesses à 
secourir les pauvres et à faire fondre une châsse pour enfermer le corps du 
même saint Eloi, son père spirituel. 

Après avoir ainsi mis ordre à toutes choses, et les affaires de France le 
permettant, Bathilde partit de Paris pour n'y plus revenir, et laissa les Francs, 
qui avaient joui d'une paix florissante pendant les années de sa belle régence, 
dans une extrême douleur de sa retraite. Toute la cour la suivit depuis Paris 
jusqu'au lieu de sa solitude, où elle entra comme dans un paradis de délices ; 
et elle y fut reçue pour être, par la sainteté de sa vie, la gloire éternelle de 
cette nouvelle maison. Les historiens ne s'accordent pas sur le temps de 
cette retraite : les uns disent que ce fut après la mort de ses deux premiers 
Sis, aotaire et Childéric, et sous le règne de Thierry, qui était le troisième ; 
et les autres, que ce fut du vivant du môme Clotaire, comme semble l'indi- 
quer la vie de saint Eloi, écrite par saint Ouën, 

La première chose que fit la saii le Reine après qu'elle fut entrée dans le 
monastère, fut d'assurer à ces bonnes religieuses qu'elle avait tellement 
renoncé au monde et à toutes ses vanités, que son séjour dans leur cloître 
ne leur serait nullement incommode ; que leur silence n'en serait point 
interrompu, ni leur solitude troul)lée, et que les heures de l'oraison et de 
l'office divin n'en recevraient nul préjudice, car elle avait mis si bon ordre 
à ses affaires, que leur porte ne serait point battue par trop de visites, ni leur 
parloir occupé à des entretiens inutiles. Cette assurance calma parfaitement 
ces saintes âmes, qui craignirent d'abord que la présence de la Reine dans 
leur cloître n'étouffât leur dévotion naissante. Apprenant le dessein de cette 
vertueuse princesse, leurs craintes se changèrent aussitôt en une parfaite 



SADÎTE BATHILDE, REKE DE FKAACE. 125 

allégresse ; et leur esprit étant pacifié, elles ouvrirent leur cœur à l'affection 
et à l'amour envers leur charilable maîtresse. Bathilde, pour prouver par les 
effets ce qu'elle promettait en paroles, ne rougit point, toute Reine qu'elle 
était, de se placer après la dernière des novices, et de se reconnaître la moindre 
de toutes. Certes, c'était une chose digne d'étonnement, de voir une reine 
de France et la mère de trois rois, n'avoir plus de soin que d'être la 
plus petite en la maison de Dieu ; être humblement soumise à la supérieure 
et recevoir les commandements de sa bouche, comme les oracles de Jésus- 
Christ même. Elle considérait toutes les sœurs comme autant de Saintes, et 
ne cherchait que les occasions de leur rendre service ; ce qu'elle faisait avec 
une complaisance admirable et comme si elle fût née leur sujette, et que 
tout son repos eût dépendu de leur satisfaction. Une fois qu'on lui demanda 
quel plaisir elle avait à servir ces filles, elle répondit très-sagement : « Hélas ! 
mes très-chères sœurs, quandje me souviens que mon Seigneur Jésus-Christ, 
le Roi des rois et le souverain Seigneur de l'univers, a dit dans son Evangile 
qu'il était venu pour servir et non pour être servi, et que je l'y vois laver les 
pieds de ses disciples, entre lesquels je découvre un traître, je ne sais plus 
oîi je me dois mettre, et il me semble que le plus grand bonheur qui me 
puisse arriver, c'est d'être foulée aux pieds de tout le monde ». Paroles, 
certes, dignes d'une grande princesse et d'une grande religieuse, car il y a 
deux choses que les rois et les souverains n'apprennent jamais ailleurs que 
sur le Calvaire et à l'école de la Croix : Obéir et servir ; parce qu'ils viennent 
sur la terre en recevant les hommages de leurs sujets, et lorsqu'ils croissent, 
ils jouissent du fruit de leurs travaux et de leurs services. Il n'y a que ceux 
qui apprennent la leçon de Jésus-Christ, lequel, étant Dieu, s'est abaissé 
pour nous élever, qui pratiquent l'un et l'autre par excellence. 

Cette incomparable Reine servait les religieuses de la maison et les ma- 
lades de l'infirmerie avec des sentiments d'une si profonde humilité, que si 
les religieuses eussent oublié ce qu'elle était, elle ne s'en fût jamais souve- 
nue. Sa bouche était fermée pour parler de ses grandeurs passées, aussi bien 
que des manquements des autres ; s'il lui arrivait de faire allusion à des 
manquements, c'était pour les excuser : ses mépris étaient pour elle-même, 
ses louanges pour son prochain, ses services pour celles qui en avaient besoin, 
sa volonté pour la supérieure, et son cœur pour Dieu. 

Pour son oraison et l'ordre qu'elle y observait, son confesseur en avait la 
direction; mais elle gardait très-religieusement les heures de silence, et em- 
ployait une partie du j our à la méditation; le reste était pour la lecture des livres 
spirituels et pour le recueillement intérieur dans sa cellule, afin de considérer 
attentivement ce qu'elle avait été, ce qu'elle était pour lors et ce qu'elle 
serait un jour. Aussi son cœur ne se sentit jamais enflé par le souvenir des 
grandeurs passées, mais tout son soin était de l'embraser des flammes du 
pur amour de Dieu. Cette charité se répandait après sur le prochain, et la 
rendait si serviable aux malades, qu'elle avait acquis un talent particulier 
pour les soulager. Elle était fort soigneuse d'obtenir ce qui leur était néces- 
saire,~et bien souvent son affection lui révélait leurs sentiments et lui faisait 
mieux connaître ce qu'ils désiraient ou ce qui leur était convenable, qu'ils ne 
le savaient eux-mêmes. Dieu lui avait donné, outre cela, une merveilleuse 
douceur de paroles, et lui mettait des pensées si bénignes en l'esprit, pour 
rendre faciles les plus grandes difficultés, que ses discours portaient le miel 
de la consolation dans le cœur de ses sœurs, lorsque, étant tentées par l'en- 
nemi, elles trouvaient du dégoût en leur vocation ou de l'ennui dans les 
exercices de la vie spirituelle. 



126 30 JAXviEi. 

Tels furent les exercices de la bienheureuse Batliilde, jusqu'à ce qu'il 
plut à Dieu de l'appeler à lui pour lui donner une couronne immortelle, en 
récompense de celle qu'elle avait méprisée pour son amour. Elle eut un 
briilai'.l présage de ce bonheur : comme elle élait un jour dans les douceurs 
lie sa moilitalion, elle vit une échelle d'or qui avait le pied posé sur l'autel 
de la Sainte Vierge devant lequel elle priait, et de là atteignait jusqu'au ciel; 
une grande multitude d'anges montait par les degrés de celte échelle, sans 
que nul en descendît, et elle y fut elle-même élevée par les auges et conviée 
à les suivre. Cette vision arriva en présence de quelques autres religieuses 
qui tremblèrent que ce présage ne fût véritable : mais Bathilde fut comblée 
de joie, lorsque l'Esprit de Dieu lui ût connaître que c'était un avertisse' 
ment de son prochain décès, et une invitation d'entrer bientôt dans la vi., 
éternelle. Alors sa dévotion lui lira des larmes d'amour et de douceur, pen- 
dant que ses sœurs étaient au contraire navrées de douleur, croyant déjà 
l'avoir perdue. Etant revenue à elle, elle les supplia de ne rien dire de ce 
qu'elles avaient vu ; mais si leur bouche garda le secret, leurs yeux ne purent 
le garder, et leurs larmes firent savoir sans parler ce qu'elles ne voulaient 
pas dire. Et de là est venu le nom de Ghelles, que porte cette abbaye, comme 
qui dirait Echelle. 

Sa maladie commença par une douleur d'entrailles, qui la fit souffrir 
avec tant de violence, que c'était une espèce de martyre ; ce n'étaient pas 
néanmoins les plaintes qui donnaient connaissance de son mal, car jamais 
sa bouche ne s'ouvrit pour se plaindre, et si elle recevait des consolations 
parmi ses douleurs, c'était le ciel qui les lui envoyait. On remarqua seule- 
ment ces paroles dans les plus fortes atteintes de son mal : « bon Jésus ! 
je vous remercie de la grande miséricorde que vous faites à cette vile créa- 
ture, de lui donner quelque petite chose à souffrir. Hélas ! celui qui vous 
regarde tout déchiré et élendu sur une croix si dure, peut-il avoir une 
bouche, un cœur et une âme pour se plaindre ? » 

Elle nourrissait une petite fille, nommée Radegonde, qu'elle avait tenue 
sur les fonts de baptême, et elle l'aimait aussi tendrement que si elle l'eût 
enfantée. Cette enfant tomba malade en même temps que la Sainte se mit 
au lit. Bathilde, croyant que cette petite créature serait plus heureuse si 
elle mourait, que si elle demeurait au monde, pria Dieu que ce fût son bon 
plaisir de l'en retirer, afin qu'elle pût, avant de mourir elle-même, la mettre 
dans le tombeau et la voir parmi les chœurs des Vierges. Elle fut exaucée : 
la jeune fille rendit l'esprit entre les bras de sa royale protectrice, et on 
l'honora comme Sainte dans la même abbaye. 

Toutes choses étant ainsi accomplies, sainte Bathilde vit bien que l'heure 
était venue de partir de ce monde pour aller à Dieu ; c'est pourquoi, en 
présence des ecclésiastiques qui lui avaient administré les derniers sacre- 
ments, et de quelques religieuses qui l'assistaient, elle se munit du signe 
de la croix, et, élevant les yeux au ciel, elle y envoya sa belle âme vers 
la fin de janvier, l'an de Noire-Seigneur 680. 

Le savant Dom Pitra résume eu ces termes les merveilles opérées par 
notre pieuse et sainte Reine : « Bathilde a mis la main, pendant son admi- 
nistration, à toutes les grandes choses de son temps : au clergé, qu'elle rend 
à la régularité ; à l'épiscopat, qu'elle glorifie par des Saints ; aux monas- 
tères, qu'elle fonde et relève ; au peuple, qu'elle nourrit, soulage et affran- 
chit ; à la royauté, qu'elle affermit en concentrant son prestige et sa force. 
Elle louche à l'Italie et l'Espagne par ses ambassadeurs, à l'Angleterre par 
ses captifs, à l'Allemagne, par les moines missionnaires, à la France par les 



SAINTE BATHELDE, REINE I)E FRANCE. 127 

évêques, et, par les Francs, au monde. Dans les jeux du blason, on lui a 
donné pour emblème un aigle aux ailes déployées portant le rameau d'oli- 
vier avec ces mots : Paix et force. Ce signe n'a rien de trop ambitieux pour 
une humble femme, qui, sur les ailes seules de la foi, éleva la France nais- 
sante comme l'aigle emporte ses aiglons au soleil. Un mot d'un légendaire 
ancien nous révèle le secret de sa force et de sa fécondité : a L'amour divin 
l'embrasait de ses ardeurs, et la splendeur des Saints la ravissait jusqu'au 
ciel ». C'est le secret de la femme forte créée par le christianisme, et trans- 
figurée selon son type le plus accompli, la Vierge, Mère de Dieu '». 

Son corps fut porté enterre sans pompe, les seules personnes nécessaires 
pour les cérémonies de l'Eglise y étant appelées : les religieuses faisaient 
toute la magnificence de ses funérailles ; elle l'avait ainsi désiré, et on le fit 
pour satisfaire à son intention. La réputation de sa sainteté et l'odeur de ses 
vertus héroïques durèrent longtemps à la cour, après son bienheureux décès. 

i" Un des attributs de sainte Bathilde est le balai. Cet attribut peut avoir 
deux significations, l'une historique, l'autre symbolique. L'allusion historique 
se référerait aux premiers temps de sa captivité, alors qu'« elle se rendait 
la servante des servantes et faisait plus d'ouvrage à elle seule que toutes 
les autres ensemble ; en sorte que c'était merveille de voir combien cette 
pauvre étrangère était officieuse ». Dans ces conditions elle a dû tenir le balai 
plus d'une fois. — En tant que symbole, l'attribut du balai s'applique aux 
personnes qui ont quitté de grandes positions pour embrasser l'humble vie 
du cloître où celui qui était le premier devient le dernier. — 2° D'après 
sa statue provenant de l'ancienne abbaye de Corbie, elle porte une couronne 
et tient, comme fondatrice, le modèle d'une église ; 3° D'après la statue de 
son tombeau provenant de l'abbaye de Chelles, elle porte une couronne et 
l'habit de religieuse : la couronne serait mieux, ce nous semble, à ses pieds ; 
4° On la représente encore debout ou a genoux, regardant une échelle mys- 
térieuse par laquelle montent des anges. Est-ce une allusion au nom de son 
monastère : Chcllcs ? 



ÉGLISE ET MONASTÈRE DE CHELLES, RELIQUES ET CULTE. 

Deai cents ans après, l'empereur Louis le Débonnaire voulut aller lui-même à Chelles, pour honorer 
le tombeau de sainte Bathilde et faire transférer ses précieuses reliques, de la petite église de Sainte- 
Croix en celle de la Sainte- Vierge. Son corps fut trouvé entier et sans nulle marque de corruption. La 
nouvelle de cette merveille étant portée à Paris, où appela toute la cour pour eu être témoin, et 
presque tout le peuple de celte ville se trouva à Chelles, pour voir plus de gloire danscemoaastère 
qu'il n'y eu avait dans la vaste étendue de ses murs. Une religieuse fort ancienne de la maison, 
étant depuis longtemps privée de l'usage de ses membres, fut portée au sépulcre de la Sainte, où, après 
avoir fait sa prière, elle se trouva parfaitement saine, se leva sur ses pieds, et jeta un cri, disant : 
«Obon Jésus, je suis guérie! sainte Bathilde, je vous rends grâces de ce que vous m'avez rendu 
la vie ! » 

L'abbesse supplia l'évèque de Paris, Erchenrad, de venir à Chelles, pour disposer des reliques que 
chacun voulait cuiporler, et pour faire un procès-verbal des miracles qui s'y faisaient. Cependant 
nn homme, nommé Baudran, qui n'avait jamais eu l'usage de ses jambes et ne marchait que sur ses 
genoux, ayant appris ce qui se passait, et voulant participer aux bienfaits de la Sainte, se fit porter 
à l'église ; y ayant fait sa prière, il se sentit guéri et commença à marcher devant tout le monde. 
L'histoire porte aussi que les démons furent chassés des corps des possédés et que toutes sortes 
d'autres miracles furent faits à son tombeau. 

L'évèque étant arrivé, et toutes choses étant disposées selon son ordre, il Et transporter le saint 
corps avec honneur, et ordonna qu'il fût enfermé dans une chùsse. Il reposait, avant 93, sur le 
maitre-autel de l'abbaye, ayant à ses cotés, d'une part saint Genêt, évéque de Lyon, son auniOnier; 

1, Bist. de saint Léger, par Dom Pitra, liS, 



128 30 JA^vuiR. 

et, de l'autre, sainte Berthille, première abbesse de ce monastère, outre sa petite filleule Radegonde, 
que Dieu avait retirée de ce monde à son instante prière, ainsi qu'il a été dit ; mais son saint chef 
avait été mis à part dans un reliquaire d'argent. 

L'an 1631, celte châsse de sainte Balhilde ayant été descendue et ouverte pour quelque occasion 
solennelle, sii religieuses de la même abbaye, tourmentées depuis trois ans par d'étranges convulsions, 
furent toutes, en un moment, délivrées lorsqu'on leur appliqua les reliques de cette sainte reine; 
ce fait étant reconnu pour un vrai miracle, Jean-François de Gondy, premier archevêque de Paris, 
consentit qu'on en fit la publication et donna permission aux religieuses d'en faire mémoire en 
l'office divin au même jour que cette merveille arriva, c'est-i-dire le 3 juillet. 

Renseignements fournis par M. Torchet, curé de Clielles (30 août 1SC2). — 1. Monastère. — 
Du monastère de Chelles, autrefois si célèbre et si vaste, il ne reste plus aujourd'hui que quelques 
débris qui ont subi bien des transformations : 1° Le pavillon abbatial servant d'habitation au pro- 
priétaire de la majeure partie de l'immense enclos du couvent. Point d'architecture remarquable. — 
La pierre de taille de bas en haut sans style. — Rien à l'intérieur digne d'être signalé, sauf quel- 
ques restes de décors ; 2° Quelques portions de l'ancienne construction bitie pour les cellules des 
religieuses, et actuellement occupée par plusieurs habitants de la ville ; enfin 3° La ferme, avec 
son remarquable pigeonnier, contenant deux mille chambres et ses immenses bâtiments qui en fout 
une ferme modèle. 

II. Eglise. — Il n'y a jamais eu à Chelles d'église ni de chapelle sous le vocable de sainte 
Bathilde. 11 y avait autrefois trois églises à Chelles : Saint-.\ni]ré, première paroisse ; Saint-Georges, 
deu.\ième paroisse, desservie par les Bénédictins attachés à l'abbaye ; troisième, Notre-Dame, primi- 
tivement Sainte-Croix, bâtie sur le tombeau de sainte Bathilde, église abbatiale. Cette dernière fai- 
sait l'admiration de tous les connaisseurs; aujourd'hui, il ne reste plus pierre sur pierre. 11 y a 
quelques années, on en voyait encore certains vestiges : une auberge avait été construite dans une 
partie du sanctuaire ; le marteau démolisseur a achevé son œuvre ; tout a disparu pour faire place, 
cette année, à un élégant hôtel de ville. Saint-Georges a été également détruit ; il ne reste plus pour 
église paroissiale que l'église Saint-.\ndré, située à l'extrémité de la ville sur un monticule. Le 
chœur et le sanctuaire du maitre-autel el de la chapelle de la sainte Vierge sont du xvp siècle; la 
chapelle de Saint-Roch est du xiii° et les trois nefs du svii", plein cintre reposant sur des piliers 
ronds. 

III. Reliques. — Les reliques de sainte Bathilde sont conservées avec une grande vénération; 
elles ont été sauvées des fureurs révolutionnaires par la piété des Chellois. Quand les Vandales répu- 
blicains firent le pillage du monastère, les habitants se portèrent en foule à l'église de l'abbaye, 
s'emparèrent des reliques et les transportèrenlà l'église de Saint-André. Cette église a été tour à 
tour club révolutionnaire et grenier à foin : mais malheur à qui aurait osé mettre une main sacrilège 
sur la châsse ! Nous possédons le corps entier de sainte Bathilde, sauf quelques portions extraites 
à différentes époques et conservées religieusement dans la chapelle de Pie IX, à Rome, dans la 
cathédrale de Meaux et dans l'église abbatiale de Jouarre. 

IV. Culte. — Sainte Bathilde est honorée à Chelles avec un religieux respect. Sa fête est célé- 
brée, par un privilège et selon le calendrier de l'abbaye, le 30 janvier, tandis que, dans le diocèse 
comme à Borne, la fête est le 26 du même mois. L'affluence des fidèles est très-considérable ; les 
malades invoquent la bienheureuse sainte Bathilde ; on lui fait des neuvaines. La fontaine, qui 
fournil de l'eau à tous les particuliers, est appelée fontaine de sainte Bathilde ; elle se trouve juste 
au centre du pays. On dit que sainte Balhilde la fit couler par miracle, en frappant le sol d'une 
baguette. Cette fontaine n'a jamais tari; dans une grande sécheresse, pour la curer, douze hommes 
ont été mis à l'œuvre : ils n'ont pu réussir qu'à opérer une baisse de trois pouces. Il a fallu y 
renoncer. 

Le deuxième dimanche de juillet, on fait une procession solennelle des reliques, tant de saints 
Bathilde que des autres saints. C'est la fête du pays. 

L'égliie de Corbie possédait plusieurs reliques de sainte Bathilde, mais elles ont dispam à la 
Révolution. On en conserve de peu importantes à Bray-snr-Somme et à .Mailly. 

Outre le Ptïrc Gir^ que nous avons repro<lait en grands partie, à cause de ce ton de pîété snave qui 
est comme inc:\rnéc dans son style et qu'il est impossible de s'approprier, nous avons emprunta divers 
fragments aux ouvrages solvants : Vie di sainte Berthe de Blangy, par le R. Bion, prêtre de la Miséri- 
corde ; Vies des Saints de Béarnais, par II. l'abbé Sabatier ; Vie du saint Léger, par Dom Pitra. 



SAINTE ALDEGOXDE, VIERGE ET PATRONNE DE MACBEUGE. 129 



SAINTE ALDEGONDE, VIERGE 

ET PATRONNE DE MAUBEUGE 
689. _ Pape : Sergius l'<: — Roi de Fiance : Thierry III. 



A la suite de sainte Bathilde, qui est venue de la Saxe anglaise, comme 
une belle rosée, orner les lis de la France, voici fort à propos une nouvelle 
fleur qui sort de ces mêmes lis, pour servir au diadème du Roi des cieux. 
C'est la très-illustre sainte Aldegonde, qui eut pour père le prince Walbert, 
issu en droite ligne des premiers rois de France, et pour mère la princesse 
Berthille, qui, selon quelques-uns, était fille de Bertaire, roi de Thuringe. 
Le mariage de ces deux illustres personnes fut béni du ciel par la naissance 
de deux filles : l'aînée, qui s'appelait Waldetrude, ou Vautrude, occupera 
aussi très-dignement sa place dans ce recueil de la Vie des Saints ; et la 
cadette, qui fut nommée Aldegonde, naquit dans un bourg de Hainaut, au 
Pays-Bas, l'an 630, sous le règne de Dagobert I". 

Dieu fit paraître de bonne heure qu'il entreprenait lui-même la direc- 
tion de cette sainte fille, lui envoyant exprès l'apôtre saint Pierre pour 
l'instruire de ce qu'elle devait faire pour la bonne conduite de sa vie; elle 
fut aussi souvent consolée par la visite des Anges, et même par celle du roi 
des Anges, qui, dès lors, la choisissait pour sa chère épouse. 

Ses parents, qui avaient d'autres vues sur sa personne, s'efforcèrent, par 
toutes sortes de moyens, de l'engager dans le monde ; et il arriva fort à 
propos, pour leur dessein, qu'elle leur fut demandée en mariage pour le 
fils d'un prince anglais nommé Eudon. Aldegonde fut extrêmement embar- 
rassée, parce qu'elle appréhendait de fâcher ceux qu'elle honorait comme 
représentant la personne de Dieu sur la terre. Cependant, prenant courage, 
elle fit entendre généreusement à sa mère qu'elle ne voulait point avoir d'autre 
époux que le Fils unique de Dieu. Cette réponse ne plut pas à ses parents. 
Son père usa donc de son autorité et, sans avoir égard aux inclinations de 
sa fille, il la promit au jeune prince anglais, et commanda en même temps 
à la jeune princesse de se mettre en état de le recevoir. La pauvre fille, fort 
surprise, supplia sa mère de lui donner du moins quelques jours pour se 
résoudre, puisque, dans cette affaire, il y allait du repos de toute sa vie et 
du salut de son âme. Cela lui fut accordé, quoiqu'à regret, parce que ses 
parents voyaient bien que tous ces délais ne tendaient enfin qu'à une 
entière rupture. Le terme expiré, Aldegonde, ne sachant plus que faire 
pour reculer, eut recours à son Epoux céleste, qui, fortifiant son courage 
d'une sainte résolution (comme autrefois il remplissait de constance les 
vierges martyres au milieu des tourments), lui inspira de prendre la fuite. 
Elle se déroba donc, à la faveur de la nuit, des mains de sa gouvernante ; 
et, gagnant au travers des forêts, elle prit les sentiers les moins fréquentés, 
jusqu'à ce qu'elle fût arrivée sur les bords de la rivière de Sambre. Comme 
elle ne trouva point de bateau pour la passer, et qu'elle appréhendait d'être 
poursuivie, elle implora de nouveau le secours du ciel et la main du Tout- 
Puissant, afin qu'il la prît sous sa protection et ne souffrît pas que le courant 
Vies des Saints, — Tome II, '' 



130 30 JANVIER. 

de cette rivière arrêtât un moment le succès de sa généreuse entreprise. Sa 
prière fut exaucée, et Dieu envoj'a deuxesprits célestes qui, soulevant visible- 
ment cette princesse toute angélique, la passèrent légèrement à l'autre bord 
de ce fleuve, sans même qu'elle se mouillât les pieds ; puis les Anges dispa- 
rurent aussitôt, et Aldegonde fut inondée de consolation i\ la vue de ces 
merveUles de son Dieu. Ensuite elle se retira dans une forêt, où elle fit une 
petite chapelle, résolue de ne point quitter ce lieu que ses parents ne lui 
promissent de ne plus lui parler de mariage. Le seigneur Walbert et la 
princesse Berthille, reconnaissant par là la volonté de Dieu sur leur fille, et 
certains qu'ils ne gagneraient rien sur son esprit, consentirent enfin à ce 
qu'elle gardât sa virginité. 

Mais quelque temps après, l'un et l'autre étant décédés, notre Sainte se 
vit plus pressée que jamais par ses parents et ses amis d'épouser le jeune 
prince d'Angleterre, dont ils jugeaient l'alliance très-avantageuse. Que fera 
donc l'innocente Aldegonde, entre les mains de tant de gens qui veulent lui 
ravir sa liberté? Comment se délivrera-t-elle des pouisuites d'Eudon, qui, 
pour la gagner et l'obliger de correspondre à l'afl'ection qu'il lui témoigne, 
emploie toutes les adresses de l'art et de la nature ? Elle prit une seconde 
fois la fuite, et demeura quelques jours cacbée dans un bois, jusqu'à ce 
qu'elle apprit que saint Amand, évêque de Maëstricht, et saint Aubert, 
évêque de Cambrai, étaient pour lors au monastère de Hautmont, en Hai- 
naut, où le B. Vincent, mari de sainte Vautrude, sa sœur aînée, s'était fait 
religieux ; elle résolut de les y aller trouver, afin de les consulter sur l'af- 
faire présente. Elle s'y rendit nu-pieds, comme une pénitente, par respect 
pour leur caractère sacré ; et, après les avoir informés de l'état de sa voca- 
tion, des poursuites de ses parents et de la recherche du prince qui la 
demandait en mariage, elle les supplia de l'assister, afin qu'elle ne fût pas 
contrainte de se donner à un homme mortel, après s'être engagée par pro- 
messe à Jésus-Christ. Ces saints prélats approuvèrent le dessein d'Aldegonde, 
et, reconnaissant bien que tout cela était un coup de la main du Très-Haut, 
ils jugirent à propos de lui donner, en ce même lieu, le voile sacré de vir- 
ginité. Comme on était sur le point de faire cette sainte cérémonie, il arriva 
une grande merveille. Tous les habits nécessaires à la vêture étant disposés 
sur l'autel de saint Vaast, une colombe parut visiblement en l'air, et, vol- 
tigeant sur cet autel, prit de son bec le voile qui était préparé ; et, l'ayant 
quelque peu élevé, elle le laissa tomber directement sur la tète de cette 
sainte fille. Chacun demeura ravi d'une marque si extraordinaire par 
laquelle Dieu faisait voir évidemment qu'il approuvait l'offrande et le sacri- 
fice que la jeune princesse faisait de sa personne ; quant à elle, elle demeura 
extrêmement satisfaite de se voir arrivée avec tant de facilité au comble de 
ses désirs. 

Après cette sainte action, Aldegonde se retira, de l'avis des mêmes saints 
Prélats, dans le lieu solitaire où elle s'était cachée et qu'elle appela Mau- 
beuge ; et, se servant des grands biens qui lui étaient échus par le décès de 
ses parents, elle y fit bâtir trois églises, par allusion au nombre des personnes 
de la très-sainte Trinité : la première fut dédiée à l'honneur de la Reine des 
Anges, la seconde à l'honneur de saint Quentin martyr, et la troisième à 
l'honneur des princes des Apôtres, saint Pierre et saint Paul. Ensuite, cette 
vertueuse princesse, pour honorer la mémoire de son père et de sa mère, fit 
enrichir de très-beaux bâtiments le lieu de leur sépulture, à Coursolre, et y 
fit une fondation pour l'entretien de douze religieuses à perpétuité. Quand 
elle fut retirée en son désert de Maubeuge, sa sœur Vautrude l'y alla visiter 



SAINTE AIDEGONDE, VIERGE ET PATRONNE DE MAUBEUGE. 131 

et lui laissa ses deux filles, Aldetrude et Maldebette, afin qu'elle les élevât 
dans la voie de la perfection ; elle y réussit si heureusement, que ses nièces, 
l'ayant imitée, lui succédèrent en son abbaye, où elles attirèrent après elles 
un grand nombre de filles, pour y vivre religieusement, et devinrent enfin 
l'une et l'autre de très- grandes Saintes. 

Mais, pour revenir à Aldegonde, le plan de ses bâtiments étant achevé, 
elle fit consacrer les églises et assura un revenu suffisant pour la subsistance 
des chanoines et des filles chanoinesses qu'elle avait fondées; c'est pourquoi 
elle voulut en passer les actes nécessaires, en présence de plusieurs grands 
personnages, sous l'autorité de saint Aubert, évoque de Cambrai, qui em- 
ploya môme son crédit pour faire approuver ces établissenaentspar le Saint- 
Siège. A la suite de cela, elle ne pensa plus qu'à la conduite de ses chères 
chanoinesses. Elle commença par donner des exemples très-rares de toutes 
sortes de vertus, et ces exemples furent confirmés par plusieurs actions 
miraculeuses, qu'il est aisé de voir en sa vie, soigneusement écrite par les 
PP. Etienne Binet et André Triquet, l'un et l'autre de la compagnie de 
Jésus, et auparavant par le P. Basile de Vatonne, capucin. 

Cependant, comme il n'y a point de lieu si sacré, ni de compagnie si 
sainte où la détraction ne trouve entrée, ni de vertu si éminente qui ne soit 
sujette à la censure des langues médisantes, quelques libertins eurent là 
malice de calomnier cette sainte vierge, et s'efforcèrent même de lui faire 
ressentir les effets de leur méchante volonté. Mais tout cela c'était battre un 
rocher que les flots et l'écume des vagues ne sont pas capables d'ébranler ; 
car la sainte abbesse, jetant les yeux sur son céleste Epoux Jésus-Christ, s'es- 
timait d'autant plus heureuse, qu'elle se voyait méprisée par les hommes ; 
dans cette conduite, Notre-Seigneur même la confirma, lui faisant con- 
naître que les mépris, regardés avec égalité d'esprit, étaient le grand chemin 
par où tous les Saints, après le Saint des Saints, avaient marché. 

Aldegonde ayant passé sa vie dans une très-éminente sainteté. Dieu, par 
une faveur qu il ne fait ordinairement qu'à ses bien-aimés, lui fît connaître 
le temps de sa mort. Comme elle était en prières dans l'église, à l'heure du 
décès de saint Amand, elle aperçut, dans un ravissement d'esprit, un véné- 
rable vieillard, revêtu d'habits pontificaux et environné de gloire, qui mon- 
tait au ciel, suivi d'un très-grand nombre d'esprits bienheureux. La Sainte 
considérait attentivement la pompe de ce triomphe ; et désirant savoir ce 
que c'était, elle entendit la voix d'un ange qui lui dit : « C'est l'évêque 
Amand, dont vous avez chéri les vertus et le mérite pendant sa vie ». Alde- 
gonde ayant déclaré cette vision au B. Guislin, qui l'était venu visiter, il lui 
dit que c'était un présage évident de sa mort prochaine. Elle n'en fut nulle- 
ment surprise ; mais, se soumettant au bon plaisir de Dieu, elle remercia le 
Saint de ce qu'il lui annonçait une si agréable nouvelle. 

Une autre vision, quoique bien différente, ne la consola pas moins ; Dieu 
lui fit voir l'ennemi du genre humain, sous une figure épouvantable, et qui 
paraissait extrêmement triste ; la Sainte lui en ayant demandé raison, il 
répondit : « Que son plus sensible déplaisir venait de ce qu'il voyait chaque 
jour les hommes monter au ciel, d'où il était banni ». Ces paroles du démon, 
qui, forcé par la vérité, avouait le sujet de sa rage, embrasèrent d'autant 
plus le désir d'Aldegonde, de sortir de ce monde parfaitement purifiée, afin 
qu'à l'heure de la mort elle n'eût rien qui pût la retarder de jouir de la pré- 
sence de son bien-aimé. Elle le demanda instamment à Notre-Seigneur, et 
l'obtint enfin de sa miséricorde ; car, pour achever d'épurer sa vertu, il 
permit qu'un cancer se formât sur sa mamelle droite ; ce qu'elle suppurta 



132 30 JANVIER. 

avec beaucoup de patience et avec de grands témoignages de joie, louant et 
bénissant continuellement Dieu de ce qu'il lui plaisait de la visiter par des 
châtiments, qu'elle confessait être dus à ses offenses et à son manque de 
dévotion. 

L'esprit de ténèbres, ne pouvant souffrir une telle sainteté, fit tout son 
possible pour la troubler et pour la faire tomber en quelque impatience ; 
mais, bien loin de réussir, il ne faisait que jeter les rets devant les yeux de 
celle qui avait des ailes de colombe pour se sauver, selon l'expression de 
l'Ecriture, dans les trous de la pierre et dans les plaies du crucifix, où était 
son asile ; elle se tourna vers ce monstre, qui se vantait de lui avoir excité 
une soif très-ardente, dans un accès de fièvre, et la menaçait de lui susciter 
encore de plus grands maux ; et, sans vouloir d'autre remède que celui de 
la prière, elle lui dit d'un accent tout plein de feu : « Le Seigneur est mon 
aide, je ne crains point tes menaces » ; ce qui remplit l'ennemi de confu- 
sion, et l'obligea de se retirer avec honte. 

Ce fut à la vérité un orage, mais qui fut bientôt suivi d'un calme très- 
grand, parce que la Sainte se vit en même temps invitée par Notre-Seigneur 
à demander la persévérance en son amour ; et un prêtre, qui paraissait en 
la même vision, lui faisait signe que Jésus- Christ lui accordait sa demande. 
Enfin, pour une troisième consolation, il lui semblait voir l'apôtre saint 
Pierre, qui lui apportait un pain d'une blancheur admirable, qu'elle recevait 
très-joyeusement de sa main. 

Un enfant malade et hors d'espérance de guérison lui fut présenté ; elle 
le fit porter au coin de l'autel, oîi, à l'heure même, il recouvra la santé ; et, 
comme chacun admirait cette merveille, la Sainte assura que c'était l'en- 
droit où elle avait vu Notre-Seigneur. Un homme insensé lui fut aussi 
amené, qui n'était pas moins en danger de sa vie ; et il fut guéri de corps et 
d'esprit, aussitôt que la sainte malade eut fait le signe de la croix sur lui. Nous 
passons sous silence plusieurs autres merveilles, visions et apparitions ; soit 
qu'elles aient été faites à elle-même, ou à d'autres en sa considération : telle 
fut particulièrement celle d'un globe de feu, qui parut descendre du ciel sur 
sa tête ; et celle de Notre-Seigneur avec une troupe d'esprits célestes qu'un 
saint personnage vit autour delà malade; nous laissons, dis-je, toutes ces mer- 
veilles, afin de venir à la dernière de toutes, qui commença trois jours avant 
sa mort, et ne cessa point jusqu'au dernier moment de sa vie: ce fut une 
splendeur et une clarté admirables, qui, paraissant dans le lieu où était la 
Sainte, rejaillissaient sur le lit où elle était couchée. Tous ceux qui étaient 
présents, et particulièrement sainte Vautrude, qui avait quitté sa maison, 
pour voir sa sœur malade, demeurèrent dans l'étonnement ; bientôt l'on vit 
cette lumière remonter vers le ciel, au moment où la belle âme d'Alde- 
gonde sortit de son corps d'une façon si paisible, que l'on put à peine s'en 
apercevoir : ce fut vers l'an 689, quoiqu'il y ait là-dessus plusieurs opi- 
nions, fondées sur le temps de la mort de saint Amand, dont nous parlerons 
en sa propre vie, le 6 février. 

Une ancienne peinture la représente avec le voile de vierge, un manteau 
violet semé de fleurs, une robe rouge et une tunique blanche; ce qui indique 
une chanoinesse. 

Les faits merveilleux qui remplissent la vie de sainte Aldegonde font 
conjecturer les autres manières dont elle a été représentée, sans que nous 
ayons besoin de les énumérer de nouveau. 

On l'invoque contre le cancer. 



S4IUT ALEA.DME, MOINE DE LA CHAISE-DIEU. 133 

RELIQUES DE SAINTE ALDEGONDE. 

Son saint corps fut premièrement inhumé dans le tombeau de ses parents, à Cousolre ; peu de 
temps après, sa nièce, sainte Aldetrude, le fit transporter en sa maison de Maubeuge, où Dieu a 
fait plusieurs miracles, pour preuve de sa gloire dans le ciel. 

A Cousolre et à Ilauraont, il n'en reste plus aucun vestige, sinon des souvenirs traditionnels de 
la maison natale de sainte Aldegonde, et de l'église abbatiale où elle se consacra à Dieu. 

Sur le flanc d'un coteau qui domine Maubeuge, au milieu d'un de ses faubourgs, qui doit son 
nom à sainte Aldegonde, se voit encore la fontaine qui apaisa miraculeusement sa soif. Jamais ses 
eanx n'ont tari. A côté de celte fontaine s'élève une petite chapelle qui remplaça, en 1S08, celle 
qui fut détruite pendant la Révolution française. Peu de jours se passent sans qu'elle reçoive quel- 
que pèlerin. 

A qnelques pas et vis-à-vis coule la rivière qu'Aldegonde franchit i pied sec, soutenue par 
deni Anges qui la transportèrent à l'antre bord. Sa largeur, sans parler de sa profondeur, qui est 
assez considérable, n'a pas moins de quatre à cinq mètres. C'est en mémoire de ce passage, natu- 
rellement impossible à une jeune fille de quatorze ans, que, chaque année, lorsque la procession, 
dite de Sainte-Aldegonde, est arrivée en vue de la Sambre, le clergé chante le cantique de recon- 
naissance des Hébreux, sortis miraculeusement de la mer Rouge. 

Le monastère que sainte Aldegonde fonda à Maubeuge, et qui fut l'origine de cette ville, plu- 
sieurs fois ruiné et réédifié, a été détruit pendant la Révolution française, ainsi que l'église dn 
chapitre. Mais ce que contenait de plus précieux ce chapitre fut sauvé : le voile qu'une colombe 
déposa sur la tète de sainte Aldegonde au moment de sa consécration, transporté dans l'exil en 
Allemagne, par une chanoinesse, fut remis par M. le baron Blondel de Bciregard, en 1821, à M. Be- 
venot, curé de Maubeuge, et exposé à la vénération des fidèles. Peu de morceaux d'orfèvrerie sont 
comparables, pour la beauté, à celui qui renferme ce voile. 

Les ossements sacrés de sainte Aldegonde perdirent, le 21 janvier 1793, leur magnifique reli- 
quaire, mais ils furent religieusement conservés, et l'authenticité en fut reconnue par Mgr Belmas, 
évêque de Cambrai, le 26 juin 1808. Au siège de 1815, un incendie consuma l'église et la châsse, 
mais sans exercer sur ces reliques d'autre action que de leur donner une teinte bleuâtre. Deux fois 
l'année, elles sont exposées à la vénération des fidèles : le 30 janvier et le dimanche qui suit l'As- 
cension, jour où elles sont portées solennellement en procession. 

Une chapelle, dans l'église actuelle de Maubeuge, vient d'être consacrée à sainte Aldegonde. 

Le cardinal Baronius remarque qu'il y a encore un autre sainte Aldegonde, vierge, fille de saisi 
Basin, lequel était aussi du sang royal, et avait fait bâtir trois églises en Flandre, sur la rivière de 
la Lys. Comme il en gardait une, dédiée à la sainte Vierge, contre l'invasion des Gentils, il fut 
martyrisé et inhumé à Drongben, près de Gand, au même lieu où il y eut depuis une abbaye de 
l'Ordre des Prémontrés ; c'est là que cette bienheureuse avait servi Notre-Seigneur dans une grande 
sainteté. Son corps y fut aussi enterré auprès de celui de son père, saint Basin. On fait sa fête le 
20 juin, et celle de son père le 14. 

Les Mart^Tologes anciens, particalièrement le Romain, font mémoire de sainte Aldegonde an 30 janvier. 
Les renseignements modernes sont tirés de la Vie de samle Aldegonde, pnbliée par M. l'abbé Oelbos. 



SAINT ALEAUME ' 

MOINE DE LA CHAISE-DIED, ABBÉ DE SAINT-JEAN DE BDRGOS, EN ESPAGNE 



Saint Aleaume, qui vivait au xi° siècle, était fils d'un seigneur de Lou- 
dun, en Poitou. Ses parents l'appliquèrent dès ses plus tendres années aux 
études et bientôt aux armes. Après leur mort, il distribua tous ses biens aux 
pauvres, sortit secrètement de son pays, accompagné d'un seul valet, et, 
étant entré sur les terres de l'Auvergne, il prit l'habit de son domestique, 
lui donna le sien avec ce qu'il pouvait avoir pour le récompenser, et conti- 
nua son chemin en mendiant son pain. II se proposait d'aller à Rome. A 

1. Go Adelelme ; — en espagnol, saint Elesme, saint Olesme, ou saint Lesmez. 



134 30 JANVIER. 

Issoire, il reçut duB. Robert, premier abbé de la Chaise-Dieu, de belles ins- 
tructions pour bien régler sa vie et lui promit do se retirer dans son monas- 
tère dès qu'il serait de retour. Robert lui ayant exposé que souvent le voyage 
de Rome n'était qu'un prétexte de dissipation ou un but de curiosité, notre 
Saint, pour être sûr de le faire, lui, en vrai pèlerin, s'astreignit aux plus 
rudes austérités. La terre nue était son lit, une pierre son chevet, et les au- 
mônes sa nourriture ; il refusait l'argent qu'on lui donnait, pour n'avoir pas 
occasion de penser au lendemain. 11 employa trois ans à ce voyage, pendant 
lesquels il demeurait souvent plusieurs jours sans manger, visitant conti- 
nuellement les églises et les lieux saints, et sa vie toute innocente était sou- 
vent suivie de miracles sur les malades qu'il guérissait au nom de Jésus. Il 
fit sortir du corps d'un homme un serpent qui s'y était glissé pendant qu'il 
dormait la bouche ouverte ; il rendit la santé à une femme qui avait aux 
seins une maladie regardée comme incurable. 

A son retour de Rome, il alla droit à la Chaise-Dieu. Ses austérités et les 
fatigues du voyage l'avaient tellement défiguré, que Robert fut quelque 
temps sans le reconnaître. Quand il vit enfin que c'était ce bienheureux pè- 
lerin qu'il avait rencontré et béni à Issoire, il l'embrassa avec tendresse et 
vénération comme un martyr de la pénitence et le revêtit de l'habit de 
Saint-Benoît. Aleaume fut bientôt regardé dans le monastère comme un 
modèle d'humilité, de mortification et d'obéissance. Il s'acquitta en saint 
de la charge de maître des novices qu'on lui conféra. 

Il fallut faire violence à son humilité pour qu'il reçût la prêtrise ; mais 
ayant su que l'évèque de Clermont (probablement Etienne de Pohgnac), qui 
l'avait ordonné, était interdit par le Pape pour cause de simonie, il s'abstint 
de toute fonction sacerdotale jusqu'à ce que le successeur de ce prélat l'eût 
réhabilité. Je laisse à d'autres le soin de décider s'il accepta la charge d'abbé, 
et à qui il aurait succédé. Ce sont des points controversés. Ce qui est sûr, 
c'est que le bruit de sa sainteté vola jusqu'aux pays étrangers. La reine 
d'Angleterre, attaquée d'une maladie incurable, l'envoya supplier de lui 
envoyer du pain bénit de sa main. Elle en obtint, et à peine en eut-elle 
goûté qu'elle fut guérie : il lui en resta pour guérir un grand nombre de 
malades de son royaume. Aleaume fit beaucoup d'autres miracles, changeant 
quelquefois l'eau en vin, guérissant les fièvres avec du pain qu'il avait bénit. 
Quelques médisants ayant voulu forger des calomnies pour noircir son 
innocence, ils en furent miraculeusement punis. 

Alphonse VI, roi de Castille et de Léon, entendant parler des vertus hé- 
roïques de ce grand religieux, désira le voir; il lui fit écrire par sa femme, 
la reine Constance, qui pria Aleaume de venir purger l'Espagne des erreurs 
du mahométisme, et la peupler de bons religieux capables d'y rétablir le 
culte de Dieu. Le Saint, se soumettant à la volonté de Dieu, entreprit ce 
voyage. Arrivé en Espagne, il alla trouver le roi, qui commandait son armée 
sur les bords du Tage, en Portugal. Ce prince ne savait comment passer le 
fleuve, à cause du débordement, et il le fallait pourtant pour combattre les 
ennemis. Saint Aleaume, pour donner courage à cette armée catholique, 
récita le verset 8 du psaume xix : « Les uns implorent la multitude de leurs 
chars, les autres la force de leurs coursiers, et nous, nous nous souviendrons 
du nom de notre Dieu », Puis il monta sur son âne et passa le premier, 
traversant le fieuve en dépit de la profondeur et de la rapidité des ondes. 
Tout le reste de l'armée le suivit sans qu'une seule personne pérît. Le roi, 
ravi d'aise et d'admiration, se jette aux pieds du Saint, les baise et le prie 
de choisir une retraite dans son royaume. Aleaume ayant accepté, Alphonse 



SAEJT PÉRÉGRrX, DE SICItE. 133 

lui bâtit aux faubourgs de la ville de Burgos un couvent qu'il dédia à saint 
Jean l'Evangéliste, avec un hôpital pour y loger les pèlerins de Saint-Jac- 
ques, que notre Saint servit désormais de ses propres mains. Il acheva là le 
reste de ses jours en prières, abstinences et bonnes œuvres, accompagnées 
d'un nombre infini de miracles. Plusieurs personnes embrassèrent sous lui 
la règle de Saint-Benoît, et voulurent qu'il fût abbé de leur monastère, qui 
dépendit de celui de la Chaise-Dieu jusqu'en 1436, auquel temps il en fut 
démembré pour être uni à celui de Saint-Benoît de Valladolid. Saint Aleaume 
mourut aussi saintement qu'il avait vécu, vers l'an HOO. Son corps fut en- 
terré dans l'église du monastère de Saint-Jean. Mais l'an 1480, il fut trans- 
porté hors de la ville de Burgos, dans une église paroissiale appelée de son 
nom, Saint-Elesme, où la dévotion attire une foule nombreuse. La ville de 
Burgos a choisi ce Saint pour son patron, et elle célèbre sa fête tous les ans, 
le 30 janvier, avec beaucoup de solennité. 

La hache qu'on lui met en main annonce qu'il aida saint Robert de la 
Chaise-Dieu à défricher les forêts, qui peu à peu firent place aux construc- 
tions subséquentes du monastère. 



SALNT ARMENTAIRE, ÉVÊQUE DE PAVIE (730). 

Les actes de la vie de saint Armentaire et d'an grand nombre d'autres évêques de Payie ont 
péri par suite des bouleversements sans nombre dont cette malheureuse ville a été le théâtre : 
néanmoins le corps du saint évêque qui nous occupe a pu échapper à la dévastation : il est reli- 
gieusement conservé dans l'église principale de la \il\e, et chaque année on fait sa fête le 30 janvier. 

n succéda à saint Damien, en 720, et siégea i'ix ans environ. 

Son occupation principale était la prière. Il aimait à répéter ces consolantes paroles : 

11 est de toute impossibilité qu'une ebose juste, justement demandée, ne nous soit pas accordée. 

« La prière est plus efficace et plus puissante qu'un ordre pour obtenir ce que nous demandons. 

« La prière éteint la violence du feu, ferme la bouche des lions, termine les guerres, chasse les 
démons, les maladies et les orages, brise les liens de la mort, détourne de nous la colère de Dieu 
et tous les maux ». 



SAINT PÉRÉGRIN. DE SICILE (1030-1098?), 

Saint Pérégrin est célèbre en Sicile pour avoir changé en pierre le pain d'une méchante femme qui 
avait offensé Dieu dans sa personne. Apôtre et patron de la contrée où se trouve aujourd'hui Calta- 
bellotta, il y était autrefois l'obiet d'un très-grand culte. Deux fois par an les soleouités consacrées 
à sa mémoire réunissaient le peuple au pied des autels, le 30 janvier et le 18 août : le premier de 
ces jours, il y avait suspension de tonte espèce de travail. La tradition seule, du temps des premiers 
BoUandistes, avait conservé le souvenir de saint Pérégrin : elle le faisait venir de Grèce et envoyer 
en Sicile par le Pape pour y annoncer l'Evangile, à une époque où la foi renaissait, ce qu'il faut 
probablement entendre de l'expulsion des Sarrasins par Roger de Normandie (1050-1098). 

Cf. AA. SS., t. Hi de Janvier, p. 6i6, nonr. ii. 



136 31 JANVIKR. 



SAINTE SAMNE DE LODI (3H). 

Sainte Savine était une pieuse veuve de Lodi qui s'était vouée aa service des martyrs do Sei- 
gneur : elle les visitait dans leur prison et leur rendait les derniers devoirs. Saint Nabor et saint Félix 
étaient deux soldats mis à mort sous Maximien dont elle conduisit le corps de Lodi à Milan dans un 
jardin, dit le Jardin de Philippe qui était consacré depuis le temps des Apùlres à la sépulture des 
martyrs. Saint Charles Borromée découvrit les restes de sainte Savine oubliés depuis longtemps . 
il en prit une dent qu'il porta toute sa vie suspendue à son cou dans un reliquaire. Les dames de 
Milan avaient autrefois une grande dévotion à sainte Savine, pour avoir éprouvé l'effet de sa protection 
dans des maladies propres à leur sexe. 



XXXr JOUR DE JANVIER 



MARTYROLOGE ROMAIN. 

 Barcelone, eu Espagne, saint Pierre Nolasque, confesseur, qui s'endormit dans le Seigneur, le 
25 de décembre. 4256. — A Rome, sur la voie de Porto, les saints martyrs Cyr et Jean, qui, 
après beaucoup de tourments endurés pour le nom de Jésus-Christ, eurent )a tête tranchée, iv^s.— 
A Alexandrie, la naissance au ciel de saint Métran*, martyr, qui, sous l'empereur Dèce *, ne von- 

1. On l'appelle aussi Blétras. Les paroles impies dont parle le Martyrologe étaient des blaspbèmes 
contre Notre -Seigneur Jésus-Christ. « Ces bêtes féroces de l'empereur Décîas », dit un historien ecclé- 
siastique (Nicéph. Calliste), « voulaient le forcer à prononcer contre le Christ des paroles qui allaient 
jusqu'oh peuvent aller l'injure, l'outrage et le blasphème. Puis, le trouvant peu obéissant, ils lui déchi- 
rèrent tout le corps U coups de bâton, lui lacérèrent le visage avec des roseaux polntos, lui crevèrent les 
yeux, n'épargnant pas même les parties intérieures et secrètes de son corps, et enfin, étant à bout d'In- 
ventions barbares et de guerre lasse, ils l'écrasèrent sous un monceau de pierres. Saint Denys, évêque 
d'Alexandrie, a décrit son martyre dans une lettre qu'on trouve dans VBistoire d'Eusèbe, liv. vi, ch. 34, 

2. Après la mort des deux Philippe, le père et le fils, empereurs chrétiens, qui furent tués par let 
soldats, Décius, révolté contre eux et déjà reconnu par l'année, demeura seul maître de l'empire avec son 
fils Décius Etruscus qu'il fit César. Se piquant de réformer les désordres introduits sous le règne de 
Philippe, il fit exercer une cruelle persécution contre les chrétiens. Saint Cyprien rapporte qu'nn des 
Saints de l'église de Carthage en avait été averti dans une vision longtemps auparavant. Le saint évoque 
attribuait la cause de cette persécution au relâchement des chrétiens, qui venait de la longue paix dont 
ils avalent joui. L'édit sanglant de la septième persécution fat publié par tont l'empire, intimant aux 
gouverneurs l'ordre de commencer les supplices sans retard et partout à la fois. Il fut tel, que saint 
Denys, évêque d'Alexandrie, dit qu'on était tenté d'y voir l'accomplissement de la prophétie, que ies 
élus eux-mêmes en seraient ébranlés, si c'était possible (Eusèbe, Bist.^ liv. vi, ch. 34). Saint Jérôme parle 
de l'atrocité de cette persécution dans la vie de saint Paul, premier ermite, et dans les écrivains ecclé- 
■iastlques an sujet d'Origène, a nsi que saint Grégoire de Nysse, dans la vie de saint Grégoire Thauma- 
turge. Elle commença, dit Fleury, avec un effort terrible. Tous les magistrats n'étaient occupés qu'à 
chercher les chrétiens et à les punir. Aux menaces, ils joignaient un appareil épouvantable de toutes 
sortes de supplices : des épées. des feux, des bêtes cruelles, des fosses, des chaises de fer ardentes, des 
chevalets pour étendre les corps et les déchirer avec des ongles de fer. Chacun s'étudiait à trouver 
quelque nouvelle invention. Les ans dénonçaient, les autres cherchaient ceux qui étalent cachés; d'antres 
poursuivaient les fugitifs, d'autres s'emparaient de leurs biens. Les supplices étaient longs, pour ôter 
l'espérance de la mort et tourmenter sans fin Jusqu'à ce que la courage manquât. 

La persécation fut aussi longue que le règne de Décius, c'est-à-dire qu'elle dura trente mois. Enfin, 
ce prince étant allé sur les bords du Danube repousser les Carpes, espèce de Scythes qui pillaient la 
Thrace. Gallos, à qui il avait laissé la garde de Tanals, le trahit; et celui-ci étant d'intelligence avec let 
Barbares, l'engagea dans un marais oh il s'enfonça avec son cheval et périt, en sorte qu'on ne trouva pj.3 
même son corps. Son fils mourut avec lui en cette occasion. Cette fin du persécoteor des chrétiens es' 
rapportée par Aurélios Victor. 



MARTYROIOOES. 137 

laut pas prononcer des paroles impies sur l'injonction des païens ', eut tout le corps brisé des coups 
de bâton qu'ils lui donnèrent. Ensuite ils lui percèrent le visage et les yeuï avec des roseaux 
extrêm»ment aigus, et, l'ayant chassé de la ville, sans cesser de le tourmenter, ils l'accablèrent de 
pierres et le tuèrent. 249. — Au même lieu, les saints martyrs Saturnin, Thyrse et Victor. — Dans 
la même ville, les saints martyrs Tharsice, Zotique, Cyriaque et leurs compagnons. — A Cyzique, 
dans l'Hellespont, sainte Triphène, martyre, qui, après avoir surmonté plusieurs lourments, fut tuée 
par un taureau et remporta la palme du martyre. — A Modène, saint Géminien -, évéque, renommé 
pour ses grands miracles. Après 390. — Dans le Milanais, saint Jdles, prêtre et confesseur, qui 
vivait du temps de l'empereur Théodose. v« s. — A Rome, sainte Marcelle, veuve, dont saint 
Jérôme a écrit les belles actions. 410. — Au même lieu, la bienheureuse Lodise d'Albertone, 
veuve romaine, du Tiers Ordre de Saint-François, illustre par ses vertus. 1530. — Le même jour, 
la translation de saint Marc, évangéliste, de la ville d'Alexandrie en Egypte, que les Barbares occu- 
paient, à Venise, où il fut déposé avec beaucoup d'honneur, dans la grande église dédiée sous son 
nom. 831. 

MARTYROLOGE DE FRANCE, REVU ET AUGMENTÉ. 

A Saint-Denis, en France, saint Parre ou Patrocle, évêque et martyr, dont le corps fut dorme i 
cette abbaye, par les habitants de Toulouse, en échange de celui de saint Saturnin. — En Cham- 
pagne, saint PouANGE(Potamius), confesseur, dont l'église deTroyes fait mémoire en ce jour. Fin du 
VI» s. — A Evreuï, saint Gadd, évêque et confesseur, qui quitta son évêché pour mener une vie 
austère et retirée dans la solitude. 491. — A Troyes, saint Bobin, qui fut tiré de Montier-la-Celle, pour 
gouverner cette église '. — A Amiens, sainte Ulphe, vierge, disciple de saint Domice, dont le 
corps est honoré en l'église cathédrale d'Amiens '. vm» s. — A Sainl-Gall, le bienheureux Landéol, 
évêque de Tarbes, en Bigorre. 878. — A Besançon, saint Nicet, évêque de ce siège. 813. — Eo 
Poitou, sainte Viergde, déjà nommée au 7 janvier. 

HARTVROLOGES DES ORDRES RELIGIEUX. 

Martyrologe des Frères Pi-écheurs. — A Barcelone, en Espagne, saint Pierre Nolasque, con- 
fesseur, qui, par l'avertissement de la Vierge, Mère de Dieu, avec la coopération de saint Raymond 
de Pennafort, institua l'Ordre nouveau de Sainte-Marie de la Merci, pour le rachat des captifs. — A 
Rome, sur la voie de Porto, les saints martyrs Cyr et Jean, comme ci-dessns au martyrologe romain. 

Martyrologe Romano-Se'ra/jhiqiœ. — A Rome, la bienheureuse Louise d'Albertone, veuve, 
du Tiers Ordre de Saint-François, notre Père, illustre par sa vie et par ses miracles. 1530. — A 
Barcelone, en Espagne, saint Pierre Nolasque, confesseur, comme ci-dessus au martyrologe romain. 

Martyrologe de POrdre des Capucins. — A Rome, la bienheureuse Louise d'Albertone, veuve, du 
Tiers Ordre de notre Père saint François, qui brilla d'un éclat remarquable, outre ses autres vertus, 
par une singulière charité envers les pauvres , par une vie exemplaire, et par ses miracles. — Au 
même lieu, sur la voie de Porto, comme ci-dessus, an martyrologe romam. 

ADDITIONS FAITES d'aPRÈS LES BOLLANDISTES ET AUTRES HAGIOGRAPHES. 

Aux martyrs d'Alexandrie que mentionne le martyrologe romain, ajoutez Géminus, Gélase, Hippo- 
lyte, Ursin, Pélian et autres. — En Afrique, les saints martyrs Victor, Publius, Saturnin, Polycarpe, 
mentionnés dans le martyrologe de saint Jérôme. — Aux illustres martyrs Cyr et Jean, nommés ci- 
dessus, ajoutez sainte Athanasie et ses trois filles, Théodosie, Théoctiste et Eudoxie, dont nous 
racontons le glorieux combat. — A Novare, avec saint Jdles, mentionné ci-dessus, saint Jdlien, 
diacre, son frère, et son compagnon de prédication. Commencement du v» siècle. — A Fernes, en 
Irlande, saint Aidan ou Médoc, évêque ; il se réfugia en Angleterre auprès de l'évêque saint David, 
pour échapper aux honneurs auxquels voulaient l'élever le roi ^dus et son peuple ; revenu plus 

1. Le mot paganus a pour racine pagus, village, campagne. C'était primitivement nn terme de mépris 
en usage parmi les soldats, pour de'signer tout ce qui n'était pas militaire, comme en français civil, pékin, 
iVisi vincitis paiiani estis, dit un général à ses soldats qui faiblissaient (Tacite, liv. m, des bist. 24). Il ne 
fat employé pour signifier païens ou non chrétiens que lorsque la religion chrétienne fut devenue domi- 
nante, au me si'ccle. 

2. Saint Géminien, évêque de Modène, assista au Concile tenu k Milan, contre Jovinien l'Hérésiarque; 
on le voit par la lettre synodale adressée à cette occasion au pape Sirice. Cette lettre se trouve parmi 
celles de saint Ambroise : c'est la septième du livre i". — Il est patron de .Modène. (Voir, sur le Jovi- 
nianisme, tes Conciles généraux et particuliers, par Mgr Guérin, 3 vol. gros in-8o, outre le Concile du 
Vatican qui forme un ta vol. et sera continué ï la reprise du Concile ; Bar, 1669-70.) 

». V. au 22 avril. — 4. Voir au 23 octobre. 



138 31 JANVIER. 

tard en Irlande, il s'y rendit célèbre par de nombreux miracles. Commencement dn vii» siècle. — \ 
Coldingliam, en Ecosse, saint Adamnan, prêtre <. Fin du vu» siècle. — En Grèce, saint Athanase, 
évèque de Mélhone, dans le Pèloponése. 11 était originaire de Catane d'où sa famille avait fui lors 
de l'invasion de la Sicile par les Sarrasins. ix« s. — A Sainl-Gall, en Suisse, le bienlieureux Eusébe, 
moine dans la célèbre abbaye de ce lien, et martyr. Il était né en Ecosse. S'élant retiré sur le mont 
Saint-Victor près de Saint-ljall, les habitants du lien dont il reprenait les vices, lui coupèrent la 
tète avec le trancbant d'une faux. 8St. — A Soure, en Portugal, saint Martin, prêtre ; pris par les 
Maures avec des cbcvaliers de l'Ordre du Temple, il consola ses compagnons de captivité, leur 
prédit leur délivrance, convertit un grand nombre d'infidèles, et mourut lui-même en prison à Cor- 
doue. 1147. — A Vérone, saint Firmus et saint Rusticus, martyrs: ces deux athlètes du Christ 
étaient de riches citoyens de Bergame que l'un des conseillers de l'impie Maximien se Dt d'abord 
amener à Milan, puis de Milan à Vérone, comme pour les oITrir en spectacle aux foules : ils eurent 
la tête tranchée en dehors des murs de Vérone, sur les bords de l'Adige. Ou voit dans leurs Actes' 
avec quelle rage les persécuteurs détruisaient les saintes Ecritures et les relations aulbealiques des 
souffrances des martyrs. 303. — A Waldsée, en Souabe, la bienheureuse Elisabeth, du Tiers Ordre 
de Saint-François : elle entra dans cet Ordre à l'âge de quatorze ans. Pauvre, elle apprit à tisser la 
toile pour gagner sa vie. Cependant des personnes charitables lui procurèrent une maisonnette où 
elle se retira avec quelques compagnes. Elle passa trois années sans autre nourriture que le pain 
eucharistique. Le démon reçut le pouvoir de la maltraiter d'une manière horrible; quand le démon 
la quittait, elle tombait en de longs ravissements : souvent il lui fut donné de ressentir dans son 
corps les douleurs de la passion. Dieu l'appela aux étemelles récompenses, en U20. 



SAINTE MARCELLE, VEUVE 

410. — Saint Innocent I«r. — Empereur d'Orient : Théodose II, fe Jeune. 



Heureux l'homme qui aime îi s'instruire des choses 
du Seigneur et qui, jour et nuit, médite ses ensei- 
gnements. Ps. I, I et t. 

Sainte Marcelle, que le grand saint Jérôme appelle o le modèle de la 
viduité et de la sainteté des Romains », naquit à Rome d'une famille si 
illustre, qu'elle ne reconnaissait que des consuls, des proconsuls et des gou- 
verneurs de provinces pour ses ancêtres ; mais elle augmenta cette noblesse, 
lorsqu'elle voulut l'oublier pour suivre Jésus-Christ dans une parfaite humi- 
lité et pauvreté évangélique. Ayant perdu son père, et bientôt après son mari, 
avec qui elle ne vécut que sept mois, elle demeura veuve en la fleur de son 
âge et de sa beauté, dans l'abondance des biens et dans la splendeur d'une 
grande fortune, mais encore plus enrichie d'une vertu qui n'avait point de 
pareille. Céréal, qui était alors en possession de la première magistrature de 
l'empire, prétendit l'épouser, parce que, outre ses charges qui le rendaient 
considérable, il avait des biens et du crédit ; mais comme il était déjà avancé 
en âge, pour la gagner, il disait qu'il ne la voulait pas tant considérer 
comme sa femme que comme sa fille et l'héritière de tous ses biens. Albine, 
mère de Marcelle, en était d'accord, et priait sa fille d'y vouloir consentir à 
cause de l'appui qu'elle espérait d'un homme de cette considération ; mais 
Marcelle ne voulut jamais écouter cette proposition, disant que quand 
même elle ne serait point résolue de consacrer son veuvage à Dieu, et 
qu'elle aurait envie de se marier, elle prendrait plutôt un homme que des 

1. Le Ttfnâ^ble Bède a <^crit sa vie. 

2. Ces Actes ont tti retrouvé» par Sciplon Maffei au xtiii* sitcle. — Voir Acin de$ liartyn, tradtilti 
par les Bén(!dictins. 



SAINTE MABCELtE, VEC^^ 139 

biens. Céréal lui fît dire que les vieillards pouvaient vivre longtemps et que 
les jeunes gens pouvaient mourir subitement. Marcelle répliqua adroitement 
que ceux qui sont jeunes peuvent mourir, mais que les vieillards ne sau- 
raient beaucoup vivre ; ainsi elle rompit ce pourparler et ferma sa porto à 
d'autres. 

Elle vécut avec tant de conduite et de modestie dans la ville de Rome, 
que jamais personne n'osa ouvrir la bouche pour la calomnier ; et, si quel- 
qu'un l'eût fait, on ne l'aurait pas cru, ni même écouté. Elle était le miroir 
des veuves chrétiennes ; la candeur de son âme et de ses œuvres servait de 
leçon aux dames de sa condition, et elle fut la première qui leur enseigna 
par son exemple le moyen de confondre par leur modestie les ennemis de la 
dévotion. Ses habits étaient simples, et elle n'en usait que pour défendre 
son corps de l'injure des saisons, ayant renoncé aux pierreries et aux orne- 
ments précieux, dont elle avait employé le prix à la nourriture des pauvres. 
Elle ne voulut jamais voir d'homme, de quelque qualité qu'il fût, qu'en 
présence de plusieurs personnes. Elle avait toujours à son service des veuves 
et des filles d'une vie irréprochable, parce qu'elle savait que les maîtresses 
portent tout le blâme lorsque leurs servantes font quelque faute. Elle ne se 
lassa jamais de lire, de méditer et d'étudier la sainte Ecriture ; et elle avait 
un désir extrême de vivre selon les lois qui nous y sont prescrites, croyant 
que ceux qui observent exactement ce que Dieu commande en la sainte 
Bible méritent qu'il leur en découvre la vraie intelligence. Saint Jérôme 
étant venu à Rome avec saint Epiphane et saint Paulin, quoiqu'il évitât la 
fréquentation des dames de la cour, fut néanmoins si souvent sollicité par 
cette vertueuse veuve et pressé par tant de moyens divers de lui expliquer 
les endroits difficiles de l'Ecriture sainte, qu'il ne put lui refuser ce service. 
Toutes les fois qu'il la voyait, elle lui proposait de nouvelles difficultés pour 
en avoir la solution, et usait de plusieurs moyens afin de mieux comprendre 
les éclaircissements qu'il lui donnait ; de la sorte, elle devint si éclairée que, 
quand saint Jérôme partit de Rome pour se retirer à Jérusalem, elle demeura 
comme l'interprète de ce qu'elle avait appris de ce grand docteur de l'Eglise. 
Quand il se présentait quelque difficulté sur un passage obscur de l'Ecriture, 
on avait recours à l'explication de Marcelle : elle s'en acquittait avec tant 
de modestie que, sans attribuer ce qu'elle disait à sa propre suffisance, elle 
en rapportait tout l'honneur à saint Jérôme ou à d'autres auteurs, sachant 
très-bien la doctrine de saint Paul, qu'il n'appartient pas à la femme d'ensei- 
gner, mais seulement d'apprendre. 

Ses jeûnes, au rapport de saint Jérôme, étaient réglés ; elle ne mangeait 
point de viande,, elle buvait néanmoins un peu de vin à cause de la faiblesse 
de son estomac et des autres infirmités auxquelles elle était sujette, mais elle 
le trempait si bien qu'il ne sentait plus rien. Ses visites chez les autres dames 
étaient fort rares, pour ne point voir chez elles ce qu'elle avait méprisé en sa 
personne. Elle allait aux églises des saints Apôtres et des Martyrs, mais 
secrètement et aux heures qu'elle était assurée de n'y rencontrer guère ou 
point de monde. Et pour vivre plus en la solitude, elle sortit de Rome et se 
retira dans une de ses maisons des champs. Son obéissance envers sa mère 
fut toujours très-grande ; elle forçait pour elle ses propres inclinations afin 
de s'accommoder aux siennes, et, par une admirable complaisance, elle la 
laissa la maîtresse de tous ses grands biens, afin qu'elle en pût disposer en 
faveur de ses parents, quoique ses vues fussent bien différentes. 

Il n'y avait point alors à Rome de dame qui connût l'excellence de la pro- 
fession religieuse : au contraire, les personnes de condition avaient eu mépris 



140 31 JANVIER. 

le nom de religieuse. Mais Marcelle, après avoir appris de saint Athanase la 
manière de vivre de saint Antoine et la céleste conversation des Vierges et des 
veuves qui se sanctifiaient dans la Thébaïde sous la conduite de saint Pacôme, 
embrassa cette espèce de vie avec une telle affection, qu'elle prit l'habit de 
religieuse, n'ayant point honte de faire profession d'une chose qui était 
agréable à Jésus-Christ. Elle fut la première dans Rome qui se voila ; depuis, 
elle fut imitée par plusieurs dames, et grand nombre de maisons religieuses 
furent fondées pour servir de retraite aux vierges qui voudraient embrasser 
la piéfé ; de sorte que ce qui, auparavant, était estimé peu houorable, fut 
ensuite tenu pour glorieux et regardé avec vénération : la gloire en est due 
à sainte Marcelle, ayant été le guide et la maîtresse des veuves et ayant excité 
par son exemple les dames romaines à embrasser cette vie. 

La vertu héroïque de cette généreuse veuve parut merveilleusement en 
la ruine épouvantable de Rome, lorsque Dieu permit que cette ville tom- 
bât entre les mains de ses ennemis : ils réduisirent en cendres la gloire de 
cette illustre cité et ôtèrent la liberté à celle qui, autrefois, avait mis toute 
la terre en servitude ; Alaric, roi des Goths, l'ayant assiégée et emportée 
d'assaut, la mit à feu et à sang et exécuta contre elle tout ce qu'un prince 
victorieux et irrité peut faire dans une ville où il est entré l'épée à la main et 
la rage dans le cœur. 

Quelques soldats insolents étant entrés dans la maison de Marcelle pour 
la piller, elle les reçut paisiblement et sans s'étonner. Us lui demandèrent 
où elle avait caché ses richesses : elle leur déclara, en leur montrant son 
pauvre habit, qu'elle avait de très-bon cœur choisi d'être pauvre pour 
l'amour de Jésus-Christ. Elle fut battue et fouettée par ces barbares, qui ne 
la croyaient pas ; mais elle n'avait point de ressentiment pour les coups 
qu'ils lui donnaient. Elle se jeta à leurs pieds pour les prier avec larmes de 
lui laisser une jeune fille nommée Principia sa compagne, à laquelle saint 
Jérôme a dédié la vie de notre Sainte, et qui en avait été le témoin oculaire ; 
elle craignait que cette fille ne souffrît en sa jeunesse ce que son âge avancé 
ne lui faisait plus appréhender. Dieu amollit les cœurs endurcis de ces sol- 
dats, et la pitié trouva quelque place parmi les épées sanglantes de ces 
païens, car ils les menèrent toutes deux dans l'église de Saint-Paul ; elles ne 
savaient si c'était pour leur donner la vie ou pour les mettre au tombeau, 
mais lorsqu'elles virent que ces barbares les laissaient en liberté dans ce lieu, 
elles en furent extrêmement consolées et rendirent grâces à leur souverain 
Seigneur Jésus-Christ du soin qu'il avait pris de leurs personnes. La captivité 
ne la rendit pas plus pauvre qu'elle n'était auparavant ; car elle l'était déjà 
tellement, qu'elle n'avait pas de pain à manger ; mais, d'ailleurs, elle était 
si remplie et si rassasiée de Jésus-Christ, qu'elle ne sentait point la faim, et 
qu'elle pouvait dire avec vérité : « Je suis sortie nue du sein de ma mère, j'y 
retournerai avec la même nudité ; il ne m'est arrivé que ce qu'il a plu à 
Dieu : que son nom soit béni ! » 

A quelques jours de là, la très-illustre veuve sainte Marcelle, étant encore 
pleine de vigueur, rendit paisiblement son âme à Notre-Seigneur, l'an 410, 
laissant Principia héritière de sa pauvreté. Tandis qu'elle était à l'agonie, 
elle souriait aux pleurs de Principia, sa bonne conscience lui rendant témoi- 
gnage de sa vie passée et la remplissant d'espérance pour les biens de la vie 
future qu'elle attendait par la miséricorde de son Rédempteur. 

Principia vécut alors seule, sous les regards et en la présence de Dieu, 
qui la garda comme la prunelle de son œil, et la combla de toutes ses 
faveurs. Elle continua la manière de vivre de sa sainte maîtresse, devenant 



SAEfT PIERBE KOIASQUE, FONDATEUR DE l'oRDRE DE LA MERa. 141 

à son tour un modèle pour ses compagnes, et amassant tous ses trésors 
dans le ciel. Mûre pour la récompense, elle s'en alla de cette terre pour 
monter au séjour des élus, le 24 janvier, vers l'an 418. 

La lettre seizième de saint JérSme à Principia, roule tont entière sur la sainteté et l'érudition de 
l'illustre Marcelle. Dans ses autres écrits, le grand docteur ne cesse de nommer Marcelle sans pouvoir 
assez la louer. Disciple de saint Athanase, non-seulement pour la pratique de la vie religieuse, mais pour 
la pureté de la foi. lorsque l'ouvrage d'Origène, Periarchon, traduit par Ruffin, eut été introduit à Rome, 
elle fut la première à découvrir les hérésies qu'il recelait et à en poursuivre la condamnation avec zèla 
et fermeté. — V. aussi Annaîes de Baronius. 



SAINT PIERRE NOLASQUE, 

FONDATEUR DE L'ORDRE DE LA MERCI 



1189-1256. — Papes : Clément 111; Alexandre IV. — Rois de France : Philippe n Auguste : 

saint Louii. 



La miséricorde* donne un cœur compatissant pour la 
misère, chasse du cœur tonte dureté, inonde le 
c<Eur d'une admirable suavité. 
Saint Antoine de Fadone, Serm. 7sn, après la 

Trinité. 



C'est ici im de ces illustres fondateurs de congrégation que la France a 
donnés à l'Eglise. Il naquit au pays du Lauraguais, diocèse de Saint-Papoul, 
en un lieu appelé le Mas des Saintes Puelles, près de Castelnaudary, aujour- 
d'hui diocèse de Carcassonne, d'une des plus illustres familles de toute cette 
province. Le lieu appelé aujourd'hui Le Mas-Saintes-Puelles s'appelait 
Recaud avant que trois jeunes filles de Toulouse, fuyant la persécution, vins- 
sent s'y réfugier. Aussi a-t-on chanté jusqu'à l'introduction du rit romain 
(1834) au Mas-Saintes-Puelles, ces paroles d'un office approuvé spécialement 
pour cette paroisse par J. B. Marie de Maillé de la Tour Landry, dernier 
évéquede Saint-Papoul : 

Elève jusqn'ani cieux tes cantiqnes de fête, 
peuple de Récaud* ! 

N'est-il pas bien juste, en effet, de se réjouir, et l'Eglise tout entière ne 
se réjouit-elle pas en ce jour où elle célèbre le triomphe de l'un de ces hom- 
mes que l'Ecriture appelle des hommes de miséricorde? Jeune encore, Pierre 

1. Hissria in corde. 

3. Nous lisons dans le Bréviaire romain que notre Bienheureu:: est né h Becaudun, près de Carcas" 
tonne; il est bon d'expliquer ici ces paroles de la liturgie sacrée. 

Daniel-Bertrand de Langle, érêque de Saint-Papoul, dit en termes exprès, dans son supplément au 
Bréviaire romain : c Les saintes Pnelles quittèrent Toulouse, et pour fuir cette persécution impie dont 
elles étaient l'objet, elles se réfugièrent dans le bourg de Recaudum, appelé aujourd'hui de leur nom le 
M'is-Saxntes-Puelles. Quelques siècles après cet événement, ce lieu devint bien autrement illustre par la 
naissance de saint Pierre Kolasque, fondateur de l'Ordre de Notre-Dame de la Merci pour la rédemption 
des captifs i. 

Les auteurs de l'Histoire du Languedoc ont avancé les premiers, et sans dissimuler l'embarras dans 
lequel Us se trouvaient, que « saint Pierre Nolasque est né proche de Carcassonne, dans la paroisse do 
Saint-Papoul o, se fondant sur une note qu'ils avaient reçue, disent-ils, des Pères de la Merci, de la 
maison do Paria. Mais la note des Pères de la Merci, à moins d'être rejetée comme inexacte, doit Être 



142 31 JANVIEK. 

Nolasque fit toujours paraître qu'il était né pour la miséricorde, et que cette 
vertu lui avait été donnée pour compagne dés le premier instant de son 
existence; à peine pouvait-il regarder un pauvre sans verser des larmes de 
compassion. Son père, qui s'appelait Nolasque, étant décédé, il demeura, 
âgé de quinze ans, sous la conduite de sa mère. Elle eût bien souhaité, pour 
le soulagement de sa vieillesse, de lui voir prendre un parti sortable à sa 
condition. Mais Dieu, qui l'appelait à des choses plus grandes, lui nîit dans 
l'esprit une forte pensée de ne s'attacher jamais à aucune créature mor- 
telle. Cependant, le jeune Pierre s'engagea à la suite de Simon, comte de 
Montfort, général de la croisade catholique contre les Albigeois. Simon de 
Montfort gagna la fameuse bataille de Muret, contre les comtes de Tou- 
louse, de Foix, de Comminge, et Pierre, roi d'Aragon : ce dernier y fut tué, 
et son fils Jacques fait prisonnier. Le vainqueur, qui avait été l'ami de Pierre 
d'Aragon, fut touché du malheur de son fils, âgé de six ans; il en eut le plus 
grand soin, confia son éducation à Pierre Nolasque, et les envoya tous deux 
en Espagne. 

Le Saint n'avait alors que vingt-cinq ans; il vécut à la cour d'Aragon, à 
Barcelone, avec toute la régularité d'un religieux. Il s'acquitta de ses nobles 
fonctions avec le plus grand zèle, inspirant au jeune roi la piété envers Dieu 
et son Eglise, l'amour de la justice et de la vérité. Pour lui, loin des plaisirs 
de la cour, il vivait retiré dans un hôtel que le roi lui avait donné, sur la 
paroisse de Saint-Paul, après l'avoir naturalisé et incorporé à la noblesse de 
Catalogne. Il donnait à la prière, à l'étude des saintes Ecritures et aux exer- 
cices de la pénitence, le temps qu'il n'était point obligé d'employer auprès 
de la personne du roi. Il avait quatre heures d'oraison marquées, savoir : 
deux le jour et deux la nuit. En outre il se sentit si vivement touché de 
compassion pour les pauvres chrétiens qui, étant tombés par quelque mal- 
heur entre les mains des infidèles, gémissaient sous une si misérable servi- 
tude, qu'il se fût de bon cœur rendu de lui-même esclave pour en délivrer 
quelqu'un. Mais saint Raymond de Pennafort lui ayant fait modérer cette 
grande ferveur, il crut devoir au moins contribuer autant qu'il pourrait par 
ses biens et par des quêtes auprès de ses meilleurs amis, à un dessein si reli- 
gieux. Dans le but d'y mieux réussir, il engagea quelques personnes de sa 
connaissance à faire une sainte alliance sous le nom de Congrégation de la 
sainte Vierge, pour travailler à la rédemption des esclaves et à former un 

nécessairement expliquée. Sans cela, cette note aurait contre elle les traditions de l'Ordre fonde' par saint 
Pierre Kolasque, et ces traditions, toujours unanimes et toujours invariables, sont conformes h l'tùstoird 
et aux traditions locales qu'on chercherait vainement ailleurs. 

C'est la légende de l'ancien Bréviaire de Saint-Papoul qui nous donnera cette explication. 

Le même Daniel-Bertrand de Langle coupe court aux ditïlcultés, en conciliant tout h la fois le Bré- 
Tiaire romain, la tradition nnanime du passé, la note des Pbrcs de la Merci et YBisloire générale du 
Languedoc^ dont il reproduit les termes en y ajoutant toutefois un mot qui rend le doute impossible. 
« Pierre Nolasque n, dit le Bréviaire do 1772, est né pr'es de Carcassonne, in paroehid SanctiPapuli, dans 
le lien qui porte le nom de Mas-Saintes-Puetles n. 

On peut, après ce témoignage, émanant du défenseur le plus légitime des traditions locales d'un diocèse, 
chercher quelles significations diverses peuvent présenter les mots in paroc/iid ; mais l'évèque de Saint- 
Faponl nous laisse uniquement ce droit, et U nous défend d'enlever au Mas-Saiutes-Fuelles la gloire 
d'avoir été le bercean do notre Saint. 

Cette gloire, qui revient à l'antique Éeeaudum, et le changement da nom primitif de ce hourg en ceint 
de Mai-Saintes-Puelte^^ sont en outre attestés par le manuscrit épiscopal du xve sifecle, conservé dans 
les archives de l'ancien évcché do Saint-Papoul; par le Pfcre Gaver, qui écrivait au xvc siîjcle; par Guil- 
laume de Catel, en 1C33, sur la foi d'un vieux Icctionnalro alors conservé dans les archives de Saint- 
Etienne de Toulouse; dans Vllistoire (jénérale de l'Ordre de la Merci, écrite en 1882 par les religieux de 
fOrdre et approuvée par Je supérieur majeur; en un mot par tous les baglographes et les historiens 
de l'Eglise. 

Nous devons les atiles et rnSme nécessaires éclaircissements que contient cette note & l'obligeance 
de M. l'abbé Redon, autrefois bibliothécaire au grand séminaire de Carcassonne, aujourd'liui curé des 
Croies— Castelnaudary (Aude), qui a bien voulu, en outre, revoir pour nous, la Tie de saint Pierre Nolasque. 



SAINT PIERRE NOLASQUE, FONDATEUR DE l'ORDRE DE LA MERCI. 143 

fonds d'aumônes qui serviraient à cet usage. Cependant, de si heureux com- 
mencements ne furent pas exempts des médisances du monde, qui a cou- 
tume de traverser les plus saintes entreprises des serviteurs de Dieu. Mais 
celui qui en avait donné la première pensée au généreux Pierre, l'y voulut 
encore aflermir par une vision céleste qu'il eut durant la prière ; car il lui 
sembla voir un olivier chargé de fleurs et de fruits au milieu de la cour d'une 
maison royale, et deux vénérables vieillards qui lui commandaient de s'as- 
seoir au pied de cet arbre afin de le garder. Il crut que cela se rapportait à 
la petite congrégation qu'il avait déjà érigée dans la cour du roi et qu'il dési- 
rait étendre par toute la chrétienté. Aussi, était-ce la vraie interpré talion 
de cette vision. 

Une autre fois, le jour de la fôte de Saint-Pierre-aus-Liens, la Sainte 
Vierge Marie lui apparut durant la nuit et dans la plus grande ferveur de 
son oraison, pour lui dire que c'était le bon plaisir de Dieu qu'il travaillât à 
rétablissement d'une congrégation, qui serait employée à la délivrance des 
captifs, sous le titre de Notre-Dame-de-la-Misérieorde, et qui ferait profession 
de retirer les fidèles, esclaves, des mains des barbares. Pierre, étonné de cette 
vision, prit la hardiesse de parler à Celle qu'il voyait et de lui dire : (( Qui 
êtes-vous, pour savoir si bien les secrets de Dieu? et qui suis-je, moi, pour 
remplir une si grande mission ? » La Vierge lui répondit : « Je suis Marie, Mère 
de Dieu, qui ai porté le premier Rédempteur du monde, et qui veux avoir 
parmi les chrétiens une nouvelle famille qui fasse en quelque façon le même 
office pour l'amour de mon Fils en faveur de leurs frères captifs ». Aussitôt 
Pierre, tout transporté de joie, s'en alla au palais pour informer le roi de ce 
qui s'était passé ; mais il fut encore plus consolé quand il apprit que ce 
prince avait été favorisé à la même heure d'une semblable vision, ainsi que 
saint Raymond de Pennafort, de l'Ordre de Saint-Dominique. 

Le roi ayant fait appeler Bérenger de La Palu, évêque de Barcelone, et 
les principaux de son conseil, il fut arrêté que le jour de Saint-Laurent, 
l'habit de religieux serait donné à Nolasque, afin qu'il fût comme la première 
pierre de ce grand édifice. Ce fut donc en ce jour prescrit que le roi, sui\i 
de saint Raymond, de notre Saint, de toute la cour et des échevins de la 
ville, se rendit en l'église de Sainte-Croix-de-Jérusalem, cathédrale de Bar- 
celone, où l'évêque avec le clergé le reçut à la porte, en chantant le Te 
Deum, et célébra la messe pontificale. Après l'Evangile, saint Raymond 
monta en chaire, et fit savoir au peuple la volonté de Dieu, révélée au roi, à 
Nolasque et à lui, touchant l'institution de l'Ordre de Notre-Dame-de-la- 
Merci pour le rachat des captifs; et après l'offrande, le roi et saint Raymond 
présentèrent le nouveau fondateur à l'évêque, qui, ayant béni la robe 
blanche, le scapulaire et les autres parties du nouvel habit religieux, en 
revêtit le bienheureux Pierre en présence de tout le peuple, et avec lui deux 
seigneurs de ceux qui avaient été ses premiers associés pour recueillir les 
aumônes destinées aux esclaves. Ils firent les vœux solennels de religion et 
en ajoutèrent un quatrième, par lequel ils s'obligèrent d'engager leurs biens 
et leurs propres personnes, quand il serait nécessaire, pour la délivrance 
des prisonniers ; et c'est ce qui distingue cet Ordre des autres. Le roi, en 
témoignage de sa bienveillance, lui fit présent de ses armes, qui sont d'or à 
quatre pals de gueules, et l'évêque à son tour demanda qu'on lui permît d'y 
ajouter ceUes de l'église cathédrale, qui sont une croix d'argent de SainL- 
Jean-de-Jérusalem, en champ de gueules ; afin que les armes royales étant, 
par ce moyen, unies à celles de la religion, fussent plus conformes à l'esprit 
de l'Institut. A l'issue de la messe, le roi prit le nouveau religieux et ses deux 



144 31 JAMviEn. 

compagnons, et, suivi de l'évêque, de saint Raymond, de la noblesse et des 
échevins de la ville, il les conduisit en son palais, où il les mit en possession 
d'une partie des bâtiments qui devaient leur servir de premier logement : 
leurs successeurs en jouirent depuis. 

Dieu, continuant de verser ses bénédictions sur ce nouvel Ordre, y atti- 
rait de jour en jour plusieurs personnes notables, qui, d'esclaves du monde, 
devenaient rédempteurs des captifs : et, comme le nombre des religieux 
commençait à croître, le bienJieureux Pierre demanda au roi permission de 
choisir quelque place dans la ville pour bâtir un monastère ; l'église de 
Sainte-Eulalie, sur le bord de la mer, fut le lieu le plus convenable que l'on 
pût trouver. 

Cependant, le roi d'Aragon ne diminuant rien de l'affection qu'il avait 
toujours eue pour son gouverneur, se fit faire un appartement auprès du 
couvent de la Merci, qui lui servirait de résidence ordinaire. Ainsi la vertu 
de ce bon religieux fut plus puissante pour attirer le roi de son palais au 
monastère, que le crédit du roi pour faire venir le religieux du cloître à la 
cour. Quoique ce prince, en effet, désirât qu'il lui tînt compagnie dans le 
voyage qu'il devait faire pour aller célébrer ses noces en la ville d'Agréda, 
il ne fut pas possible de lui faire abandonner sa cellule. Mais on remarque 
que ce qu'il avait refusé par modestie, il l'accepta une autre fois par cha- 
rité : des querelles entre Dom Nugier Sanchez, cousin germain du roi, et 
Dom Guillaume de Moncada, vicomte de Béarn, avaient tellement divisé 
l'Aragon et allumé une si grande guerre, que le roi même, qui devait être 
juge de ces différends, était en danger de sa personne par l'artifice et par la 
violence des deux partis. Comme chacun d'eux voulait avoir le Saint de son 
côté, il vint vers le roi; et, ayant reçu commission de Sa Majesté, il alla 
trouver les chefs des deux factions et négocia si prudemment cette affaire, 
qu'il contenta tout le monde et pourvut en même temps au soulagement du 
peuple. De plus, le roi étant comme prisonnier depuis trois semaines dans 
le château de Saragosse, le bienheureux Pierre s'y rendit, et, après avoir 
longtemps sollicité Dieu par ses prières, il traita l'affaire avec tant d'adresse, 
que le roi reçut la satisfaction qu'il désirait et eut moyen de retourner à 
Barcelone. 

Apres avoir donné ces preuves d'attachement à son prince, il en prit 
congé, pour aller en pèlerinage à Notre-Dame de Montserrat; et, afin de 
satisfaire plus secrètement sa dévotion, il alla à Manrèse, comme s'il u'eûtpas 
eu dessein de passer à Barcelone; et, étant là, il se mit en l'état qu'il désirait 
et fit le voyage les pieds nus, après quoi il retourna en son monastère. Dès 
qu'il y fut arrivé, il assembla ses religieux et leur représenta que ce n'était 
pas assez pour la perfection de leur Ordre de racheter quelques captifs, 
comme ils faisaient, sans sortu? des terres sujettes aux princes chrétiens, 
mais qu'il fallait aussi se transporter dans les pays infidèles, afin de retirer 
les agneaux de la gueule des loups et de délivrer les chrétiens leurs frères 
de la main de leurs ennemis. Comme ils n'y pouvaient aller tous ensemble, 
ils procédèrent à l'élection de ceux qui feraient les premiers ce voyage, et 
qui, pour ce sujet, furent appelés Rédempteurs. 

Il fut lui-même nommé, afin, pour ainsi dire, qu'il rompît la glace et 
frayât le chemin aux autres. Et, regardant cette élection comme un com- 
mandement du ciel , il s'y disposa avec la diligence et la dévotion que l'on 
peut imaginer. Il entreprit donc ce voyage dans la résolution de n'employer 
pas seulement à la rédemption des fidèles les deniers qu'on avait amassés, 
mais aussi son sang et sa vie. 



SMNT PIERRE NOLASQUE, FONDATEUR DE L'ORDRE DE LA MERCI. 145 

n alla premièrement au roj'aume de Valence, occupé pour lors par les 
Sarrasins : bien loin d'y trouver le mépris que son humilité lui avait fait 
espérer, il n'y reçut que de l'honneur; c'est pourquoi, après avoir exécuté 
son dessein avec presque tout l'avantage et toute la facilité qu'il pouvait 
désirer, il revint aussitôt à Barcelone, ramenant dans un humble triomphe 
un grand nombre de pauvres innocents, que le malheur avait réduits en ser- 
vitude. Il ne fut pas plus tôt de retour, qu'il fit une nouvelle quête et partit 
une seconde fois pour aller au royaume de Grenade. Il retira des mains des 
infidèles, dans ces deux expéditions, environ quatre cents esclaves. Si sa cha- 
rité remplit les captifs de consolation, elle ne causa pas moins d'étonne- 
ment aux Barbares à qui il prêchait généreusement les vérités chrétiennes 
et les mystères de notre religion. C'est sans doute à cause de ce grand zèle 
que Dieu donna une telle bénédiction à ses travaux, qu'il acheva avec une 
merveilleuse facilité tout ce qu'il entreprit. 

Nolasque aurait bien souhaité de continuer ses charitables fonctions ; 
mais, comme le roi d'Aragon avait entrepris la conquête de Valence sur les 
Sarrasins, après leur avoir enlevé l'île de Majorque, l'an 1228, l'interdiction 
du commerce et les actes d'hostilité de part et d'autre contraignirent les 
Pères d'interrompre ce pieux exercice durant quelques années. 

Cependant cela ne laissa pas d'être avantageux à la rédemption des 
captifs, soit par les victoires fréquentes et signalées que le roi d'Aragon 
remporta sur les infidèles, soit par la fondation de plusieurs monastères de 
la Merci qu'il érigea dans les terres conquises sur les ennemis. Le plus 
célèbre de tous fut fondé lorsqu'ayant gagné sur Zaen, roi des Maures de 
Valence, une grande victoire d'où suivit la prise de la montagne d'Unéza, le 
roi manda au bienheureux Pierre, qui était à Barcelone, de le venir trouver 
en diligence. Et, dès qu'il fut arrivé, il donna à son Ordre le château d'Unéza, 
en reconnaissance de la victoire qu'il avait plu à Dieu de lui faire remporter 
sur ces infidèles, et y fit bâtir un monastère et une église à l'honneur de 
Notre-Dame : en effet, devant le succès de ses armes à l'intercession de 
Marie, il était juste qu'il lui consacrât la gloire de ses conquêtes en lui 
érigeant ces illustres trophées. 

Tandis que l'on travaillait aux fondements de cette nouvelle église que 
l'on nomme en Espagne Sainte-Marie del Puche, à cause du lieu, il arriva 
une chose digne de remarque : pendant quatre samedis, on vit paraître la 
nuit sept lumières brillantes comme des étoiles, qui, descendant du ciel à 
sept diverses fois, allaient se cacher sous la terre à l'endroit même où l'on 
creusait les fondations. On y prit garde et, en creusant plus avant, on trouva 
une cloche d'une prodigieuse grosseur, dans laquelle il y avait une très-belle 
image de Notre-Dame. Le bienheureux Pierre la reçut entre ses bras 
comme un riche don du ciel et lui fit dresser un autel au même endroit où 
elle fut trouvée; et Dieu y a opéré, dès ce temps-là, de nombreux miracles. 

Cette faveur céleste donna sujet au saint homme d'exhorter le roi à la 
poursuite du siège de Valence ; et, quoique le conseil fût d'avis contraire, 
néanmoins le prince se confia aux paroles de Nolasque, qui lui promettait 
le succès de la part de Dieu. Il continua le siège et emporta enfin la ville 
avec le secours du ciel et des armes de la noblesse française qui vint, sans 
être mandée, lui faire offre de ses services en une si sainte entreprise, où il 
y allait de la gloire de Dieu et de l'intérêt de la religion chrétienne. 

La première action du roi, après son entrée dans la ville, fut de faire 
consacrer, par l'évêque de Narbonne, la grande mosquée en église cathé- 
drale, sous le titre de Saint-André, et de donner aux religieux de la Merci 
ViES DBS Saints. — Tome II. 10 



146 31 JANVIER. 

une autre mosquée, où fut l'église et le monastère de l'Ordre. Notre Saint 
disposa cette maison et, après l'avoir remise entre les mains de quelques reli- 
gieux, il retourna à Barcelone ; il n'y fut pas longtemps sans faire les prépa- 
ratifs d'un troisième voyage pour une nouvelle rédemption. Comme il avait 
trouvé chez les Maures de Grenade et de Valence plus de douceur qu'il n'en 
désirait pour contenter son humilité, il résolut de tirer vers l'Afrique, et 
alla aborder à Alger, côte depuis longtemps oubliée des matelots européens, 
mais depuis fort fréquentée par les Pères de la Merci. 

Il allait chercher les fidèles captifs dans les basses-fosses des Turcs, avec 
plus de soin et d'allégresse que les plus avares ne recherchent l'or dans les 
entrailles de la terre ou les perles dans le fond de la mer. Mais, tandis qu'il 
travaillait à délivrer les esclaves, les Turcs s'efforçaient de faire prisonniers 
ceux qui étaient libres. Un pirate, revenant de faire sa course, arriva à 
Alger avec une frégate remplie de chrétiens passagers, parmi lesquels il y 
avait une dame catalane nommée Thérèse de Vibaure : c'était une personne 
de haute qualité, accompagnée d'un de ses frères avec qui elle revenait de 
Rome recevoir de Sa Sainteté la conclusion d'un différend qu'elle avait avec 
le roi d'Aragon. Lorsque le pirate arriva au port, les hurlements extraordi- 
naires de ces loups affamés firent bien juger au Père qu'ils avaient fait quel- 
que nouvelle prise : c'est pourquoi il s'y rendit promptement, et, décou- 
vrant ces pauvres prisonniers, il s'approcha d'eux afin de mêler ses larmes 
avec leurs soupirs et d'adoucir leur douleur en leur témoignant le chagrin 
qu'il en avait, et en offrant à chacun d'eux sa liberté et sa vie pour leur 
délivrance. Mais quand il aperçut Thérèse, qu'il avait vue peu d'années 
auparavant dans la prospérité, il lui promit toute sorte d'assistance, et alla 
aussitôt traiter du rachat de tous ces captifs avec le pirate qui les avait 
amenés. Celui-ci ne sachant pas les qualités de ses esclaves, les laissa à un 
pris médiocre et, en ayant reçu le paiement, il les mit entre les mains du 
Père. Un matelot ayant découvert la qualité de cette dame et de son frère, 
le chef des pirates se saisit de nouveau de leurs personnes ; et, comme s'il 
avait été trompé par le Père, il le traita injurieusement et le menaça même 
de le faire mourir. Saint Pierre, pour arrêter le bruit, augmenta la rançon ; 
et, parce qu'il n'avait pas de quoi payer, il obtint du temps pour envoyer 
en Espagne chercher la somme nécessaire, à condition que les esclaves 
seraient mis en lieu de sûreté et qu'il aurait la liberté de les visiter. Il écrivit 
au roi d'Aragon, et les captifs écrivirent aussi à leurs parents ; mais la lon- 
gueur qu'on apporta à faire réponse et les incommodités de la servitude, 
insupportables à des personnes délicates, les portèrent à chercher leur 
liberté àl'insu du Père ; et un juif du pays les enleva secrètement une nuit 
et les fit passer quelques jours après en Espagne. 

Le lendemain, les pirates, ne trouvant plus le meilleur de leur butin, se 
saisirectdu bienheureux Père, sans autre information, le chargèrent d'in- 
jures et de coups, le mirent dans une basse-fosse et le firent comparaître en 
justice comme un voleur, un séducteur, un faussaire et le seul auteur de la 
fuite des esclaves. Le cadi ou juge, ne trouvant aucune preuve contre lui, 
n'osa le condamner; mais lui, désirant souffrir et craignant que l'on ne 
fît quelque mauvais traitement aux autres captifs, s'offrit pour être esclave 
à la place des fugitifs ou de ceux qu'on voudrait, pendant que le religieux 
qui était en sa compagnie irait en chercher la rançon en Espagne. Le pirate, 
avare et artificieux, voulant avoir de l'argent et se venger, aima mieux rete- 
nir en gage le religieux que le Père destinait à ce voyage et voulut que lui- 
même se mit en mer pour aller chercher la rançon des autres. Il fit mettre 



SAINT PIERRE NOLASOTTE, FONDATEUR DE l'oRDRE DE LA MERCI. 147 

sur mer deux barques nommées tartanes : dans l'une, qui faisait eau de lous 
côtés, il fit embarquer le Père, avec ordre aux matelots, dès qu'ils seraient 
en pleine mer, de l'abandonner sans voiles ni gouvernail, et qu'au retour ils 
feignissent que la tempête avait perdu le vaisseau où était le chrétien. Son 
ordre fut exécuté, mais non pas avec le succès qu'il prétendait, parce que 
Dieu voulut garantir du naufrage celui qui n'allait que sous la conduite de 
sa grâce. L'orage que les Turcs avaient choisi pour exercer leur fureur 
cessa : le calme revint. Dieu même servit de guide à la tartane, et le Père, 
faisant mât de son corps et voile de son manteau, à la faveur d'un vent pro- 
pice, traversa la mer et se rendit en peu d'heures aux côtes et enfin au port 
de Valence, au grand étonnement d'une infinité de monde qui le vit aborder. 

Dès qu'il fut débarqué, il alla rendre grâces à Dieu en l'église de Notre- 
Dame del Puche, dont nous avons parlé ci-dessus ; il y fut suivi de tout le 
peuple, qui donna mille louanges à Dieu pour la merveille de ce succès et 
qui fit, sur l'heure, de grandes aumônes pour dégager au plus tôt le religieux 
et le reste des chrétiens captifs à Alger ; ils furent bientôt rachetés et amenés 
à Valence, où ce bienheureux Père les attendit et les reçut avec des ten- 
dresses que l'on ne peut exprimer par des paroles. Les religieux de Barce- 
lone, ayant appris l'admirable retour de leur saint Père, l'envoyèrent sup- 
plier de les venir consoler par sa présence qui leur était très-nécessaire : il 
y alla; mais, s'il leur donna cette consolation, il en reçut aussi beaucoup de 
voir le zèle qu'ils avaient pour se sacrifier entièrement aux œuvres de cha- 
rité et chercher l'occasion du martyre. Quelque temps après, il assembla les 
principaux de l'Ordre pour se démettre de l'office de rédempteur, qu'on lui 
avait imposé, et procéder à l'élection d'un autre qui s'acquittât dignement 
de cette fonction : le sort tomba sur le P. Guillaume Bas. 11 voulut en 
même temps renoncer aussi à la charge de général pour vivre le reste de ses 
jours en simple religieux ; mais, quelque raison qu'il alléguât pour faire 
agréer son dessein, personne n'y voulut consentir. "Tout ce qu'il put faire 
par ses prières et par ses larmes, ce fut d'obtenir enfin l'élection d'un vicaire 
général qui le soulagerait en ses visites et dans les autres fatigues de l'Ordre ; 
et ce fut le P. Pierre d'Amour. Ainsi Nolasque, se voyant im peu plus 
libre, s'appliqua avec un nouveau zèle aux plus humbles ministères de la 
communauté et reprit les premiers exercices du noviciat. Entre autres 
choses, il se plaisait extrêmement à distribuer les aumônes aux pauvres, à 
la porte du monastère, parce que, durant ce temps, il avait le moyen de 
leur faire part de l'aumône spirituelle et de les exhorter à la patience et à 
l'amour de Dieu. 

11 était souvent favorisé de visions célestes par lesquelles Notre-Seigneur 
lui faisait connaître les progrès de son Ordre et la meilleure manière de 
conduire ses reUgieux. Un samedi, qu'il assistait avec les autres au salut qui 
se chante le soir dans l'église, il considérait tous ses religieux, et comme il 
lui semblait que le nombre en était petit, tout ravi, hors de lui, il dit d'une 
voix intelligible et accompagnée de soupirs et de larmes : « Comment ! Sei- 
gneur, est-ce que vous serez avare envers votre mère, étant si libéral envers 
toutes vos créatures ? Seigneur, si c'est mon insuffisance qui fait tarir la 
source de vos grâces, effacez du livre de vie ce serviteur inutile et donnez 
des enfants à la divine Marie ». Alors, on entendit dans l'église une voix qui 
prononça ces paroles : « Ne craignez pas, petit troupeau, parce qu'il a plu à 
votre Père de vous donner son royaume » . Ces paroles remplirent les assis- 
tants d'étonnement et le Saint d'allégresse, et il eut bientôt la consolation 
de voir cette promesse accomplie par l'augmentation des religieux et des 



148 31 JANVIER. 

monastères qui furent fondés en plusieurs endroits de la chrétienté. 

Il avait toujours eu un extrême désir de faire le voyage de Rome pour y 
rendre ses vœux au sépulcre de saint Pierre, le prince des Apôtres, auquel 
il était très-dévot, parce qu'il en portait le nom. Celte dévotion se renouvela 
et même augmenta après l'établissement de son Ordre, et il résolut de faire 
le chemin les pieds nus. Un jour donc qu'il méditait sur cette entreprise, il 
entendit une voix qui lui dit par trois fois : « Pierre, puisque tu n'es pas 
venu me voir, je te viens visiter ». Et aussitôt il aperçut le prince des 
Apôtres au même état qu'il était quand il fut crucifié, qui lui dit : « Pierre, 
tous les bons désirs des justes ne doivent pas être accomplis en cette vie : 
j'ai voulu avoir la tête en bas à ma mort, pour faire connaître que les supé- 
rieurs doivent porter leur esprit et leur pensée aux nécessités de leurs infé- 
rieurs, à l'imitation de mon maître, qui, avant de mourir, porta sa tête à 
mes pieds afin de les laver » . 

Depuis cette vision, il ne passait point de jour sans faire quelque dévo- 
tion particulière à saint Pierre ; ainsi il commandait à un religieux de le lier 
à une croix qui était au chevet de son lit, et passait des heures entières en 
la même posture qu'il avait vu cet apôtre. Ce qu'il pratiqua longtemps, 
jusqu'à ce que son père spirituel, s'apercevant que cette mortification portait 
un préjudice notable à sa santé, lui défendit de la continuer. Il avait une 
forte inclination pour la solitude ; c'est pourquoi il eût bien voulu passer le 
reste de ses jours au désert de Montserrat avec les autres ermites qui y 
vivaient, mais il en fut détourné par saint Raymond, son confesseur, qui 
l'assura que Dieu l'appelait à autre chose : ce conseil de son père spirituel 
fut confirmé par une voix qui lui disait : « Pierre, lève les yeux et regarde »; 
et il vit des personnes de toutes sortes de conditions qui entraient en paradis. 

11 était si humble qu'il s'appelait au bas de ses lettres tantôt Pierre 
Nolasque, serviteur inutile ; quelquefois les balayures du monde ; d'autres fois 
le vrai néant. Et comme on lui remontra que ces titres semblaient ridicules, 
ou du moins peu décents à sa dignité, il répondit que les signatures étant 
inventées pour exprimer qui nous sommes, il se qualifiait tel qu'il voulait 
être estimé des autres. 

Dieu l'avait favorisé de l'esprit de prophétie pour connaître les choses à 
venir, celles qui étaient présentes et cachées ; car il prédit, ainsi que nous 
l'avons vu, l'heureux succès du siégé de Valence à dom Jacques, roi d'Ara- 
gon, et il reconnut que deux hommes, qui se présentaient à lui sous prétexte 
de lui demander l'habit de son Ordre, étaient des assassins qui venaient avec 
le dessein de lui ôter la vie. 

Il ne fut pas seulement honoré des rois d'Aragon et d'Espagne, mais 
aussi du grand saint Louis, roi de France, qui, entendant parler de ses 
actions miraculeuses et de sa vie exemplaire, eut envie de le voir et lui fit 
savoir son désir. Le Saint prit occasion de lui venir baiser les mains, lorsque 
ce prince, pour arrêter les progrès de Raymond, dernier comte de Tou- 
louse, fit un voyage en Languedoc environ l'an 1243. Le roi le reçut avec de 
grandes démonstrations de joie et le retint quelque temps en sa cour, oîi il 
lui communiqua les desseins qu'il avait pour le service de Dieu et particu- 
lièrement touchant la liberté des chrétiens qui souffraient en la Terre Sainte 
sous le joug des infidèles. Il contracta môme avec lui une amitié particu- 
lière, et l'entretint depuis par des lettres qu'il lui écrivait souvent, recom- 
mandant ses Etats et sa personne à ses prières et à celles des religieux de 
son Ordre. Enfin, ce très-saint roi faisait tant d'estime des vertus et des 
mérites de saint Pierre Nolasque, que, se voyant sur le point de passer avec 



SAINT PIERRE KOtASQUE, FONDATEUR DE l'ORDRE DE tA JfERCI. 149 

ses armées sur les terres des infidèles, il le pria, pour l'amour de Dieu, de 
vouloir être de la partie et de le suivre en la conquête qu'il espérait faire da 
la Palestine. 

Notre Saint était déjà fort âgé et très-incommodé : néanmoins, comme 
si la pensée de cette entreprise qu'il croyait devoir être très-glorieuse lui 
eût donné de nouvelles forces, il sortit du lit et commença à se disposer à 
son voyage , mettant l'ordre nécessaire aux affaires de son monastère 
durant son absence. Mais les elForts de la vieillesse ne peuvent être de longue 
durée, surtout dans un corps que les grandes austérités n'ont pas moins 
cassé que l'âge. Son zèle et son extrême ardeur ne servirent qu'à le faire 
tomber en une plus grande faiblesse ; de sorte que, se sentant diminuer tous 
les jours, il se vit contraint avec douleur de se remettre au lit et se contenta 
de faire savoir au roi de France sa bonne volonté et le peu de forces qu'il 
avait pour la mettre à exécution. 

Le jour de la naissance du Sauveur approchant, lorsque les fidèles con- 
çoivent le plus de sentiments d'allégresse, les douleurs de sa maladie redou- 
blèrent : il en fît paraître une joie particulière, étant ravi de prendre part 
aux souffrances de Jésus enfant couché dans la crèche. Et, quoique les 
médecins ne fussent pas d'avis qu'il sortît de sa cellule pour aller à l'église, 
il ne laissa pourtant pas de se trouver à sa place dans le chœur, sans savoir 
de quelle manière il y avait été porté. Le service achevé, il se leva tout seul 
et s'en alla en sa cellule comme si jamais il n'eût eu d'incommodités ; mais, 
aussitôt qu'il y fut, ses convulsions le reprirent, et les religieux, l'ayant remia 
sur son lit, le prièrent de leur dire comment il avait été transporté ; il fit 
réponse qu'il en fallait louer Dieu, Père de miséricorde et de toute consola- 
tion, et sa sainte Mère, protectrice de l'Ordre, et que c'était tout ce qu'il en 
pouvait dire. 

L'incommodité qu'il ressentit cette nuit de Noël avança beaucoup le 
dernier jour de sa vie. Reconnaissant donc que sa fin était proche, il supplia 
qu'on lui donnât le saint Viatique. Quand il vit qu'on le lui apportait, la 
dévotion lui fournit de nouvelles forces ; et, sautant de son lit, il sortit de 
sa chambre, se traîna à genoux jusqu'à ce qu'il arrivât aux pieds de celui 
qui tenait le Saint-Sacrement à la main ; et là, répétant souvent ces paroles 
avec un grand transport de ferveur : « D'oîi me vient cet honneur que mon 
Seigneur vienne à moi ? n il tomba de faiblesse. Les religieux, le prenant 
sur leurs bras, le remirent dans son lit, où il reçut avec d'admirables témoi- 
gnages de douceur et de consolation intérieure le corps précieux de son 
Dieu. Puis, faisant appeler tous les frères, il leur dit qu'il avait deux grâces 
à leur demander : l'une, de lui pardonner le mauvais exemple qu'il leur 
avait donné et sa négligence dans le gouvernement de l'Ordre ; l'autre qu'ils 
élussent en sa place un général, afin qu'il pût mourir avec le mérite de 
l'obéissance. Les religieux, préférant en cette extrémité sa consolation à la 
coutume des Ordres réguliers, consentirent à son désir, persuadés qu'il 
nommerait celui qu'il jugerait le plus propre à soutenir cette charge ; alors 
il déclara et assura que frère Guillaume Bas était celui que le ciel destinait 
pour la conduite de l'Ordre. 

Les religieux, déférant à la nomination de leur saint patriarche, rendirent 
aussitôt au nouveau général les premiers actes d'obéissance. Lorsque le Saint 
se vit déchargé de ce fardeau et qu'il n'eut plus qu'à penser à l'affaire de 
son salut, il s'appliqua entièrement aux exercices de la dévotion ; tantôt il 
s'entretenait avec Dieu et avec la très-sainte Vierge ; tantôt il parlait au 
prince des Apôtres, d'autres fois à son ange gardien, et ses colloques étaient 



150 31 JANVIER. 

accompagnés des larmes d'une parfaite contrition et suivis d'extases qui le 
faisaient paraître comme s'il eût rendu l'âme. Une fois, entre autres, récitant 
le psaume l, Miserere mei Beus, etc., étant arrivé à ces mots : Asperges me, 
Domine : — a Oui, Seigneur, votre miséricorde me lavera dans le bain salu- 
taire de votre sang, et je deviendrai plus blanc que la neige » , il demeura si 
longtemps hors de lui, qu'il fut tenu pour mort, jusqu'à ce qu'enfin il reprit 
sa prière et continua les mouvements de sa ferveur. Le roi d'Aragon lui 
écrivit des lettres en cette dernière maladie, et l'évêque de Barcelone le vint 
voir et lui donna sa bénédiction pastorale. Ensuite le bon père, regardant 
ses enfants autour de son lit, et levant les yeux et les mains au ciel, leur 
donna la sienne, laquelle fut suivie d'une agréable odeur qui parfuma toute 
la chambre. Enfin, se munissant du signe salutaire de la sainte croix, il 
expira en leur présence, la nuit de Noël de l'an 1236, âgé de cinquante -neuf 
ans, ou de soixante-six, selon divers auteurs. Son corps fut inhumé dans la 
sépulture ordinaire des religieux, comme il l'avait ordonné ; mais, quatre- 
vingt-sept ans après, l'an 1343, il en fut levé par ordre du Pape et transporté 
dans une chapelle dédiée au Très-Saint Sacrement de l'autel, où le peuple 
chrétien, en honorant ses précieuses dépouilles, a souvent reçu de Dieu des 
grâces extraordinaires qui ont été tenues pour des miracles. 

Voici comment on a représenté saint Pierre Nolasque : des Anges le portent 
au chœur pour qu'il puisse assister à l'office avec ses frères ; cela suppose que 
le Saint était vieux ; — On place à côté de lui, comme du reste à côté de tous 
les saints de l'Ordre de la Merci, les armoiries d'Aragon ou plutôt de Cata- 
logne, que les Espagnols appellent les quatre barres sanglantes d'Aragon : ces 
quatres barres sont surmontées de la croix blanche de l'Ordre. A propos des 
quatre barres sanglantes d'Aragon, certains héraldistes prétendent qu'après 
une grande bataille un de nos empereurs carlovingiens vint trouver le 
marquis français de Catalogne blessé grièvement dans l'action, et que trem- 
pant sa main dans le sang du guerrier, il traça sur le bouclier quatre lignes 
rouges, disant : Ce seront désormais vos armes. Quant à la concession du bla- 
son aragonais faite aux religieux de la Merci, elle s'explique par l'affection de 
Jayme 1" dont saint Pierre avait été le précepteur ; — On lui met entre les 
mains une branche d'olivier, symbole de sa mission de paix entre chrétiens 
et Musulmans : il faut avouer toutefois que cet attribut n'est point suffisam- 
ment caractéristique ; — On le peint souvent accompagné de prisonniers 
délivrés par lui : cachots et noires poternes, chaînes et galères peuvent figu- 
rer ici ; — A ses pieds est une cloche dans laquelle on voit une image de 
Notre-Dame, et sur laquelle descend une traînée lumineuse semée de sept 
étoiles : cela rappelle la fondation de Notre-Dame de la Merci près de 
Valence. Nous avons raconté le fait dans la vie du Saint ; — il tient à la main 
une croix à longue hampe : cette croix se donne assez souvent aux fonda- 
teurs d'Ordres religieux qui, n'étant pas abbés, n'ont pas le droit de porter 
crosse ; — A ce même titre de fondateur d'Ordre, on peut lui mettre le 
crucifix dans une main et un drapeau dans l'autre, ce dernier étant le sym- 
bole du recrutement ; — La sainte Vierge remet à Pierre Nolasque le sca- 
pulaire de Notre-Dame de la Merci. — Saint Pierre Nolasque est naturellement 
le patron de son Ordre : il est particulièrement honoré à Barcelone. 

CULTE DE SAINT PIERRE NOLASQUE. 

En 1628, le pape Urbain VIII permit aux religieux de la Merci de solenniser sa fête le 29 jan- 
TÏer, en récitant roffice divin et en célébrant la messe en son honneur. Par suite de cette permis- 



SAINT CYR ET SAINT JEAN. 131 

sioD, plusieurs églises cathédrales d'Espagne l'iasérèvcnt dans leur calendrier, et en ordoauércat 
l'office et la messe solennelle. Depuis, le pape Alexandre VU l'a fait mettre avec beaucoup d'éloges 
dans le martyrologe romain, et en a étendu l'office et la solennité à toute l'Eglise. Et Clément X, 
en étant supplié par la reine de France Marie-Thérèse d'Autriche, a commandé que cet office fût 
double. Il a été transféré du 29 au 31 janvier, qui est à présent son propre jour. 

Le diocèse de Carcassonne célèbre cette fête sous le rite double majeur, et le Mas-Sainte Puelle, privé 
depuis les jours néfastes de la Révolution française d'une communauté de l'O.'dre de la Merci, n'en 
célèbre pas moins tous les ans, le 31 janvier, avec toute la pompe possible, la solennité de celui 
que l'office particulier à cette paroisse appelait Saint Pierre Nolusque, fils de l'église du Mas- 
Sainles-Puelle^, et la population entière visite plus spécialement en ce jour les ruines du château 
de notre bienheureux. Enfin, comme pour marcher sur les traces du pape Clément VI, en 1343, 
Mgr de la BouiUerie, évèque de Carcassonne, a voulu que le 31 janvier, la paroisse du Mas-Saintes- 
Puelles célébrât en même temps la fête de l'Adoration perpétuelle du Très-Saint Sacrement, et celle 
de saint Pierre Nolasque. 

Le R. P. François Zumel, général de l'Ordre de la Merci, et très-savant théologien, a écrit en 
latin la vie de ce saint fondateur. Ensuite d'antres l'ont composée en français, en italien et en 
espagnol ; et ceux qui ont écrit l'histoire de l'Eglise de son temps en ont parlé avec beaucoup 
d'honneur. Le martyrologe d'Espagne en rapporte des choses très-dignes d'être lues par les savants. 
Pour en finir, j'ajoute qu'il est vrai que l'on a douté fort longtemps si saint Pierre Nolasque avait 
été prêtre ; mais les raisons rapportées par le R. P. Marc Salomon, général de cet Ordre et nommé 
à un évêché, sont entièrement convaincantes pour persuader qu'il l'a été, et qu'il célébra sa pre- 
mière messe dans la ville de Murcie, lorsque le roi dom Jacques en eut chassé les Mahométans. 

Son Ordre s'est étendu dans toutes les provinces d'Espagne et est établi dans les meilleures 
villes d'Italie. II y en a eu peu de maisons en France. Ces religieux sont les premiers prêtres qui 
aient passé dans l'ile de Saint-Dominique, au Pérou et dans le Mexique ; ils ont été des plus zélés 
à annoncer l'Evangile et à travailler à la conversion des Indiens ; outre les couvents qu'ils possè- 
dent dans le Brésil, ils ont eu jusqu'à huit florissantes provinces dans les autres parties de l'Amé- 
rique, avec un grand nombres de cures '. On ne peut dire le nombre de captifs que ces saints ré- 
dempteurs ont tirés des fers, de chrétiens ébranlés qu'ils ont soutenus, fortifiés et animés au mar- 
tyre, d'idolâtres qu'ils ont éclairés de la lumière de l'Evangile, et de pécheurs qu'ils ont convertis. 
Comme leur institut les obligeait continuellement à se mettre à la merci des Turcs et des Barbares, il 
y en a beaucoup qui ont souffert de grands tourments et même qui ont été martyrisés pour le nom 
de Jésus-Christ. Plusieurs aussi se sont rendus illustres par leur doctrine, et ont été élevés à des 
prélatures très-considérables. Enfin, ce même Ordre s'est notablement augmenté au sv» siècle par 
l'érection d'une congrégation de Déchaussés de l'un et de l'autre sexe, qui, dans un grand nombre 
de couvents, en Espagne, en Italie et en Sicile, ont eu pour but, comme les Pères de la Merci, de 
racheter les chrétiens esclaves. 



SAINT CYR ET SAINT JEAN, 

S^ ATUANASIE, S'° THÉODOSIE, S,^" THÉOCTISTE ET s'" EDDOXIE, MAUTTHS 

(Règne de Dioclétien.) 

Cyr ou Cyms était d'Alexandrie même ; il y exerçait la profession de médecin, guérissant les 
âmes des erreurs du paganisme, non moins que les corps de leurs maladies. Il fut dénoncé au gou- 
verneur conune détournant les peuples du culte des idoles et leur persuadant d'adorer Jésus 
le crucifié. Le gouverneur donna ordre de l'arrêter. Le Saint se réfugia sur les frontières de l'Ara- 
bie, y changea de costume, se rasa la tête, prit l'habit de moine, et continua de guérir les corps et 
les âmes par la foi et la prière seules. Jean était d'une naissance illustre et occupait un poste élevé 
dans la milice séculière. Ayant été faire un pèlerinage à Jérusalem, il vint en Egypte, et se joignit 
à Cyms, attiré par le bruit de ses guérisons miraculeuses. S'édifiant l'un l'autre, ils faisaient tons 
les jours de nouveaux progrès dans la vertu. La persécution ayant redoublé, trois vierges chrétiennes 
de Canope, consacrées à Jésus-Christ, furent arrêtées avec leur mère Athanasie, et présentées au 
gouverneur syrien. Saint Cyr, l'ayant appris dans sa retraite, craignit beaucoup que ces enfants, 
intimidées à la vue des supplices, ne vinssent à renier leur céleste époux, surtout à cause de leur 
grande jeunesse. Car Théoctiste, l'ainée des trois, n'avait que quinze ans, Théodosie, la seconde, en 

1. Qui dit cure dit administration des sacrements h la villâ comme à la campagne. 



452 31 JANVIER. 

avait treize, et Eudoiie, la deniicre, était dans sa ouzième. Saint Cyi- rentra donc dans Alexandrie, 
accompagné de Jean. Ils pénètrent dans la prison, ils exhortent les jeunes vierges à mettre leur 
confiance en Jésus-Chiist, à qui elles se sont consacrées, et qui sera lui-même leur force an milien 
des tourments ; ils leur inspirent ainsi nn courage au-dessus de leur âge et de leur sexe. Le gou- 
verneur l'ayant su, les fit amener tous deux devant son tribunal, ainsi que les trois vierges et leur 
mère, n comptait entraîner ces dernières dans l'apostasie des deux hommes, ou les effrayer parleur 
supplice. D essaya d'abord de gagner Cyr et Jean par des promesses ; leur offrit de l'argent, de» 
honneurs, des places s'ils voulaient revenir à la religion du prince. Sur leur refus, il leur fit endu- 
rer toutes les espèces de tourments, les coups de fouet, le fer, le feu. Voyant ces deux hommes 
insensibles, comme s'ils avaient souffert dans nn corps étranger, il les fit mettre à part, et se mit 
à tourmenter les jeunes vierges et leur mère. Comme elles demeurèrent inébranlables, il fît trancher 
la tète à la mère et aux trois filles. Après quoi il essaya de nouveau sur les deux martyrs, Cyr et 
Jean, toutes les espèces de promesses et de tortures, et finit par les décapiter. Les chrétiens trans- 
portèrent les corps dans l'église de Saint-Marc, et les placèrent, les trois vierges et leur mère dans 
nn tombeau, les deux amis saint Cyr et saint Jean dans un autre. Plus tard, saint Cyrille, patriarche 
d'Alexandrie, transféra saint Cyr et saint Jean dans l'église des Evangélisles, sur le bord de la mer, 
où ils opérèrent une infinité de miracles '. 

Leurs corps furent plus tard transportés à Rome. Si donc Rome est citée dans la mention du 
martyrologe, c'est comme le lieu où ils sont honorés, et non comme celui de leur martyre. Il y a, 
dit Baronius, sur la voie de Porto, dans la région ou quartier de la basilique Saint-Paul, au-delà do 
Tibre, une vieille église nommée communément Sainte-Passara, mais que les anciens manuscrits 
appellent sainte Praxède ; on y lit ces deux vers gravés sur le marbre : 

Ici brillent les saints corps de Cyr et de Jean. 
Alexandrie la Grande les a donnés à Rome '. 

Sophrone, évêque de Jérusalem, prononça un beau panégyrique de ces Martyrs; il est cité dans 
l'acte deuxième du concile de Nicée et par saint Jean Damascèue, troisième discours sur les images» 

Âcta Sanctomm. 



SAINT JULES ET SAINT JULIEN, 

APÔTRES DES ÎLES DU LAG MAJEUR (commencement du v* siècle). 

Jules et Julien étaient frères : Jules était prêtre et Julien diacre. L'empereur Théodose ferma 
définitivement les temples des idoles, permit de les abattre ou de les transformer en églises, et fit 
appel aux hommes de bonne volonté pour aller évangéliser les contrées reculées de son empire, qui 
étaient devenues le dernier asile du paganisme. Les lies dont sont semés les lacs de la Haute-Italie 
étaient dans ce cas. 

Les deux frères Jules et Julien, originaires de la Grèce, se dévouèrent à ce genre d'apostolat : 
ils vinrent demander leur mission au Pontife de Rome, et se dirigèrent vers le nord de l'Italie. 

Les représentations qu'on a données de ces deux Saints rappellent leurs actions les plus écla- 
tantes : ainsi on les a peints supportant de la main des édifices sacrés, car ils passent pour avoir 
élevé une centaine d'églises ; — ils traversent le lac d'Orta sur leurs manteaux, pour montrer la 
puissance de la foi aux bateliers qui leur refusaient le passage ; — saint Jules chasse d'un signe de 
croix des serpents qui abandonnent l'Ile où il allait construire sa dernière église, et ee précipiteut 
dans les eanx d'un lac. On invoqne les deux Saints contre les loups, dont ils passent également 
pour avoir débarrassé les contrées qu'ils évangélisaient. Saint Jules est le patron spécial d'Orta, 
dans le Novarais. 

I. Voir d-dusns U vie de aalnt CTrille : noiu 7 parlons plus an long de cette traiulation. 

2. Corpora sniLti Cyri reuilftit ftiCy afgue Joannis, 
Quos quoadam liomœ lieJil A iexandria magna. 



SAINT POUANÏiE, sOLITAIRE A TROraS. 433 



SAINT GAUD, ÉVÊQUE D'ÉVREUX (491). 

Gand ou Walde, comme écrivent quelques-uns, né à Evreui, de parents vertueux, fut soigneu- 
eement élevé par eux dans la foi chrétienne. Après la mort de saint Taurin, apôtre des Eburovices. 
celle église, à cause de la fureur des guerres, demeura longtemps privée d'évêque. Cependant 
Câud venait souvent prier an tombeau du Saint. Il y conçut l'ardent désir de restaurer l'église et 
de propager la religion. Aussi, lorsque l'agitation causée par la guerre commença à s'apaiser, et que 
le comte Egidius eut ramené quelque tranquillité dans les Gaules par la défaite des Goths, notre 
Saint fit tous ses efforts pour que les fidèles, que le ravage des campagnes et la terreur des barbares 
avaient dispersés, revinssent dans la ville et se réunissent aux quelques prêtres ou clercs qui y 
étaient demeurés. Puis, s'adjoignant quelques citoyens, il se rendit auprès de Germain, archevêque 
de Rouen, lequel avait, trois ans auparavant, souscrit au premier concile de Tours, et il le pria 
instamment de vouloir bien, en sa qualité de métropolitain, pourvoir d'un pasteur nne église qui en 
était depuis si longtemps privée. Emt des prières de Gaud, et remarquant dans son discours et 
dans toute sa personne un certain caractère de sainteté, l'archevêque convoqua une réunion d'évê- 
ques à Evreux, où, après une mûre délibération, il nomma, avec le commun suffrage du peuple et 
du clergé, Gaud pour successeur de saint Taurin, et l'ayant sacré solennellement avec le concours 
d'Ereptiole, évèque de Coutances, et de Sigisbode, évèque de Séez, il le fit asseoir sur le trôna 
épiscopal. 

Devenu évèque, Gaud se montra en toute occasion puissant en paroles et en œuvres, et, par 
ses miracles, sa doctrine et ses bienfaits, s'acquit une souveraine autorité auprès des peuples ; il 
6'en servit pour éteindre les restes de l'idolâtrie, construire des églises, et sustenter les pauvres 
jusqu'à la plus extrême vieillesse. Mais les Francs ayant ramené la guerre, le pieux prélat, qui 
était brisé par les travaux, craignant de ne pouvoir plus porter le fardeau de l'épiscopat, fit élire et 
ordonner à sa place le prêtre Mamsion, dont il connaissait bien la vertu. Cela fait, on rapporte 
qu'il se choisit une retraite sur le penchant d'une colline, à quatre milles seulement de la ville, pour 
satisfaire au désir du peuple, qu'il eût affligé en s'éloiguant davantage. Il existe encore au même 
endroit nne chapelle nommée Sainte-Marie-de-Gaud. 

Mais à cause de la multitude des visiteurs qui venaient le trouver là, il s'en alla au pays de 
Coutances et se fixa dans la solitude de Scicy, près de Granville, port de mer important de cette 
région. Cette solitude était alors habitée par plusieurs ermites, tels que saint Pair, saint Senior, 
saint Aroaste et saint Scubilion. Peu de temps après, il s'y reposa dans une sainte mort, plein 
d'années et de bonnes œuvres, le 31 de janvier 491. Son corps fut découvert pour la première fois 
l'an H31, avec accompagnement de miracles, dans l'église paroissiale de Saint-Pair, avec cette ins- 
cription : Ici repose le bienheureux Gaud, e'véque dEvreux, laquelle avait été gravée sur SOD 
tombeau par Richard, évèque de Coutances. Il avait été enterré dans l'oratoire de Saint-Pair ou 
Paterne, avec lequel il avait travaillé à la conversion des idolâtres. Enfin, l'an 1064, le 11 de no- 
vembre, Eustache, évèque de Coutances, fit faire solennellement la levée de ses reliques. Trois cha- 
noines d'Evreux, députés par le chapitre, assistaient à cette solennité. On leur céda un os de la 
jambe du saint évèque pour être apporté à leur église, où il est honoré jusqu'ici avec un grand 
respect. 

Godescard ajoute que, en 1760, M. Lefebvre du Quesnoy, évèque de Coutances, donna un os 
entier du bras du même Saint à l'église paroissiale d'Acqnigny, diocèse d'Evreux, en mémoire de c« 
qu'il y avait reçu l'onction épiscopale en 1750. 

Propre d'Evreux. — Voir le Supplément, imar plus de détaila sur les reliques. 



SAINT POUANGE, SOLITAIRE A TROYES (fin du vi» siècle). 

n appartenait à la religion chrétienne de faire deux sœurs de l'innocence et de la pénitence. 
S'il faut en croire l'écusson qui surmonte la statue du Bienheureux dans l'église qui porte son noœ 
près de Troyes, Pouange (Potamius), était un seigneur à qui sa fortune permettait les plaisirs de la 
chasse. Selon toute apparence, il habitait Troyes ou les environs : Pouange oublia quelque temps 
son Dieu et tomba dans une grande faute. La grâce de Dieu toucha bientôt son cœur, et loin ds 



13-f 31 JANVIER. 

résister à ses inspirations salutaires, il embrassa généreusement les rigueurs d'une austère péni- 
tence. 11 ne crut pas trop faire que d'aller jusqu'à Rome implorer son pardon, sur le tombeau même 
des saints ApMres. 

A son retour de Rome, il résolut de passer le reste de ses jours dans une solitude complète, n 
se relira à six kilomètres environ de Troyes et s'abrita sous une humble et pauvre chaumière. 11 
partageait son temps entre le travail et l'oraison, et, pour faire expier à son corps le péché dont 
le souvenir remplissait son àme d'une vive amertume, il portait sur la peau nue nn rude cilice 
dont il dérobait la vue par une légère tunique : sa nourriture était de l'eau et du pain auxquels il 
Eyontait quelques herbes crues. 

Son corps fut enseveli dans un oratoire voisin, placé sous le vocable de saint Marc, et qui depuis 
a pris le nom de Saint-Pouange. On l'y conserva religieusement jusqu'au xvi° siècle, mais alors, 
les hérétiques ne reculèrent pas devant un horrible sacrilège ; ils le brûlèrent et jetèrent ses cen- 
dres au vent. 

Le seul monument qui reste aujourd'hui de saint Pouange est une fort belle statue, conservée 

dans l'église qui lui est consacrée. Elle est ornée à sa base d'un écusson portant en chef deux 

cors de chasse, emblème de sa noble condition, et en pointe un coquillage, souvenir de son pèle- 
rinage à Rome. 

Saint Pouange est le patron secondaire de la paroisse qui porte son nom ; sa fête s'y célèbre le 
31 janvier. 

Hagiographie de M. Defer. 



SAINT NICET, YINGT-TROISIÈME ÉVÊQUE DE BESANÇON (613). 

Saint Nicet ou Nizier, vingt-troisième évéque de Besançon, succéda à saint Sylvestre n, ven 
l'an 590. Par lui, le siège épiscopal fut rétabli dans la ville de Besançon, d'où, après la destruction 
de cette ville par Attila, il avait été transféré dans la petite ville de Nyon, sur les bords du lac 
Léman. L'église de Besançon était dans une situation déplorable : la province n'était pas encore 
relevée du passage d'Attila ; la métropole sortait à peine de ses ruines ; l'hérésie arienne s'était 
introduite dans le pays à la suite des Bourguignons ; le paganisme n'avait pas disparu entièrement 
et la simonie régnait parmi les clercs. Saint Nicet n'avait pas seulement i gouverner son église : 
il avait encore à la reconstruire. A force de vertus, il fut à la hauteur de sa tâche. Son désinté- 
ressement et sa charité étaient remarquables ; il avait coutume de dire qu'il faut obéir à Dieu et 
commander aux richesses. Le second concile de Mâcon, souscrit par son prédécessenr, prescrivait la 
charité aux clercs et leur défendait le luxe. Il fut d'autant plus facile à Nicet d'imposer ces ordon- 
nances à ses clercs, qu'il les observait lui-même très-fidèlement. Dieu lui avait accordé une élo- 
quence souple et facile, et il était très-assidu à la prédication. U était d'une prudence rare, d'une 
volonté forte et d'une douceur exquise. En même temps que saint Nicet arrivait au gouvernement de 
l'église de Besançon, saint Colomban venait s'établir dans les Vosges, où il fondait la grande abbaye 
de Luxeuil. Lorsque les constructions furent terminées, saint Nicet, sur l'invitation de saint Colomban, 
en alla faire la bénédiction solennelle. Saint Nicet fut aussi en relation avec un autre contemporain 
encore plus illustre, le pape saint Grégoire le Grand. Saint Colomban ayant été chassé de Luieuil par 
la reine Brunehaut, saint Nicet le reçut dans sa fuite et lui accorda une généreuse hospitalité jusqu'à 
ce qu'un nouvel ordre de la reine le forçât de quitter Besançon. Saint Nicet sortit de ce monde le 
8 février 613, après avoir occupé le siège de Besançon pendant vingt-quatre ans. On célébra d'abord, 
sous le rite double, la mémoire de saint Nifiet. Maintenant cette fête se fait le 31 janvier '. On honore 
avec une grande dévotion la mémoire de saint Nicet, dans la paroisse de Mailley (Haute-Saône), 
dont l'église est sous le vocable de ce saint évêque. L'église d'Augcrans, dans l'arrondissement de Dùle, 
est aussi consacrés au même Pontife. Sous le régime féodal, le seigneur d'Augerans réglait lui-même 
la manière dont les jeunes gens devaient se récréer le jour de la fête de Monsieur saint Nicet. 

1. Tiii de U Vie des Saints de Franche-Comté , par les professeurs da collège de Salnt-FrangoU- 
ZsTler. 



TA nrENHEUREUSE LOUISE B'AIBERTONE . 135 



SAINTE VIERGUE, VIERGE. 

Sainte Viergue est appelée vulgairement sainte Vierge *, et c'est le titre vénérable que porte une 
église paroissiale à une lieue au nord de Thouars (Deux-Sèvres), dans le diocèse de Poitiers. C'est 
dans cette même église que la bienheureuse Viergue fut enterrée près le grand autel : sous la pierre 
du tombeau, on voit sculptée une quenouille, munie d'une poignée de chanvre avec son fuseau, 
pour marquer qu'elle était bergère. Au reste, l'église dans laquelle elle repose a depuis longtemps 
reçu d'elle le nom qu'elle porte, puisque, par sa fondation mt-me, elle portait le titre de Noire- 
Dame des Hauts-Bois, dans les Gaules. Les Hauts-Bois est le nom que portait le pays avant celui 
de Sainte-Verge. C'est ainsi que le raconte dn Saussay à la fin du martyrologe de France. 

Sainte Viergue était une simple bergère, qui se sanctifia comme sainte Germaine Cousin et d'an- 
tres par les vertus obscures d'une piété dont ses miracles révélèrent l'éminence sur son tombeau 
même. Ce tombeau fut vénéré dans l'église paroissiale jusqu'à la Révolution de 1193, qui le ren- 
versa et dissipa ses cendres. Ce qui reste de son tombeau dans l'église du village de Sainte-Verge, 
qoi compte à peu près de 1,000 à 1,200 habitants, se réduit peu à peu en poussière, les fidèles la 
raclant pour en mêler les débris à l'eau d'une fontaine qui porte le nom de la Sainte, dans le pare 
du château voisin. Ce breuvage est donné contre la fièvre. La Sainte aurait vécu sur le bord même 
de cette fontaine, qui est à 100 mètres de l'église et qui maintenant porte également son nom; la 
source parait miraculeuse, car par les années de grande sécheresse elle coule toujours avec une 
invariable régularité, alors que les puits eui-mèmes tarissent. 

Le peuple croit encore dans cette contrée que sainte Viergue était une grande demoiselle que les 
persécutions de sa famille forcèrent de s'aller cacher dans les bois, où une vache la nourrit long- 
temps de son lait, qu'elle lui apportait chaque jour. Sa fête se fait dans la paroisse le 7 janvier. 

Ceci date d'une époque reculée, sans qu'on puisse constater le temps précis. L'église dans la- 
quelle sainte Viergue a été enterrée, probablement par les religieux habitant le cloître y attenant, est 
du SI» siècle, et avait pour titulaire Notre-Dame avant les miracles opérés sur le tombeau de la 
Sainte : le tombeau lui-même parait être du xiii» ou du xiv» siècle. 

D'après les archives poitevines, le corps de cette bienheureuse fut transporté dans l'église abba- • 
tiale de Saint-Vincent de Metz, témoin Menrisse, évèque suffragant de Théodoric, quarante-sep- 
tième évêque, en son livre m des évêques de Metz (910). Nous avons fait les recherches les plus 
actives pour savoir ce qu'il en était de cette translation. Sainte Viergue est complètement oubliée à 
Metz, et le fait de la translation parait controuvé à un hagiographe très-compétent de l'Est de 
la France, M. le chanoine Guillaume, aumônier de la chapelle ducale de Nancy, que nous avons 
consulté à ce sujet. 11 eiis!e dans le canton de Dienze, diocèse de Nancy, une paroisse nommée 
Vergaville. D'aucuns ont pensé que cette localité avait emprunté son nom à la sainte du Poitou 
dont les reliques auraient enrichi une abbaye qui s'élevait autrefois sur le territoire de Vergaville 
et sur remplacement de laquelle la charrue se promène depuis longtemps. Or, si l'on remonte à la 
charte de fondation de cette abbaye, on voit que le lieu où elle s'éleva s'appelait, avant la fondation 
même qui eut lieu an x« siècle : Widirgodesdorf, c'est-à-dire la vierge du village. Et de fait la 
sainte vierge était la patronne principale de l'abbaye. 

M. L'abbé Anber. chan. historiogr, du dioc. de Poitiers, et M. Gonin, curé de Sainte-Verge : celui-ci a 
bien TOuln nous traduire une ancienne légende d'un Propre de Poitiers. 



LA BIENHEUREUSE LOUISE D'ALBERTONE (1334). 

L'an de notre Rédemption 1474, Louise naquit à Rome d'Etienne d'Albertone et de Lucrèce de 
Thébalde, personnes des plus illustres par la noblesse du sang, mais plus illustres encore par leur 
piété chrétienne. Saintement élevée par ses parents, et prévenue des bénédictions de Dieu, à mesure 
qu'elle croissait en âge, on voyait briller en elle la pureté dn cœur, la paix intérieure, des mœurs 

1. Alias, Verge, Virgana, Virginie. — Sainte-Verge est la nom de la commune et de la paroisse oii ■ 
T&u la Sainte. 



4SR . 31 JANVIER. 

uadides, la modestie, l'inuoceuce, l'huiiillité, la piété, uue grande compassion pour les pauvres, 
uue inclinatiOD étonnante aux choses epiritnelles et divines ; omée de tontes cet vertus, elle était 
le modèle accompli des vierges. Ses parents la donnèrent en mariage à Jacques de Cithara, jeone 
homme anssi noble que riche. Son désir eût été de garder la virginité, mais elle se résigna à c« 
mariage pour ne pas contrarier la volonté de ses parents. Dans l'état conjugal, elle ne fit que croître 
en vertus, attentive en tout à plaire à Jésus, son bien-aimé. Foulant aux pieds la vaine pompe et le 
Inxe du siècle, vêtue modestement, elle recherchait volontiers tont ce que le faste du monde rejette 
comme choses viles et méprisables. 

Elle mit tout son soin à élever, dans l'amour et la crainte de Dieu, trois filles que la bénédiction 
de Dieu lui donna. A l'âge de trente-trois ans, elle eut à supporter, ce qu'elle fit avec une admi- 
rable patience, la perte de Jacques, son époux, à qui l'unissaient les plus solides liens d'un cbaste 
amour. Devenue, par cet événement douloureux, maîtresse d'elle-même à la fleur de l'âge, elle n'usa 
de sa liberté que pour s'occuper plus assidûment du service de Dieu, et pour choisir un genre de 
vie plus étroit, plus rigonreni et plus humble. C'est pourquoi elle reçut, avec de grands sentiments 
de dévotion, l'habit du Tiers Ordre de Saint-François, dans l'église des Frères-Mineurs, consacrée <t 
ce grand Saint. Une fois entrée dans cet état de pénitence, il est difficile de rapporter ce qu'elle 
souffrit de douleurs pour la gloire de Dieu, combien de marques glorieuses de sainteté elle fil 
paraître. Elle déclara à sa chair une guerre acharnée, et, à force de flagellations, de cilices et 
d'autres moyens de pénitence, elle en fit l'esclave parfaitement soumise de l'esprit. Elle retenait 
ses sens dans les bornes de la modestie chrétienne, sans les en laisser jamais sortir. Elle avait pour 
habitude de se tenir attachée au Christ suspendu à la croix. Elle méditait assidûment les cruelles 
amertumes de la Passion, et la douleur qu'elle y puisait était si grande, les larmes qu'elle versait 
ti abondantes, que peu s'en fallut qu'elle ne perdit la vue dans la continuité de ses pleurs. 

Elle quittait avant le jour le sac qui lui servait de lit, et, k peine levée, elle commençait sa 
méditation. Elle était très-assidue dans la visite des sept basiliques de Rome, ainsi qu'à la conso- 
lation des affligés. Dans sa sollicitude pour le salut do prochain, elle n'omettait rien pour être utile 
à tous. Parmi toutes les excellentes qualités de Louise, il n'y en avait pas de plus éclatante que sa 
charité envers les pauvres. Tous les grands revenus de son riche patrimoine, elle les distribua 
généreusement et les répandit parmi les pauvres. Dans la pratique de la charité, elle oubliait si peu 
l'humilité qu'elle s'étudiait à tenir cachée la main qui faisait tant d'aumAnes. Dans les pains qu'elle 
donnait pour être distribués par le sort aux pauvres, elle cachait des pièces d'or et d'argent, et 
elle priait Dieu de faire arriver les plus grosses sommes aux mains des plus nécessiteux. On dit 
qne jamais aucun pauvre ne s'éloigna d'elle emportant un refus. Lorsqu'elle eut tout dépensé ses 
biens à nourrir les pauvres de Jésus-Christ, et à marier les filles des pauvres, Louise ne conserva 
plus pour elle-même que la pauvreté. Réduite à la dernière indigence, devenue l'imitatrice véritable 
du Christ, c'est alors qu'elle reçut le don des miracles et des extases; mais elle tomba bientôt gra- 
vement malade, souffrit assez longtemps, et le jour de sa mort, qu'elle avait annoncé, étant arrivé, 
elle se munit des sacrements de l'Eglise, et, les lèvres collées sur un crucifix, elle expira en disant ; 
Entre vos mains, Seigneur, je remets mon esprit, à l'âge de soixante ans, le 31 de janvier. Son 
corps repose dans l'église de Saint-François des Rives du Tibre, et sa fête se célèbre tous les ans 
en grande solennité au milieu d'un grand concours de peuple. 

Bréviaire franciscain. — V. pour pins de détails notre Palmier séraphxqu». 



FIN DU MOIS DE JANVIER. 



MARTYROLOGES. 



157 



MOIS DE FÉVRIER 



PREMIER JOUR DE FEVRIER 



MARTYROLOGE ROMAIN. 

La naissance au ciel de saint Ignace ', évêque et martyr, qui gouverna l'église d'Antioche, le 
troisième après l'apôtre saint Pierre ; condamné aux bètes pendant la persécution de Trajan, il fut, 
par l'ordre de ce prince, envoyé enchaîné k Rome, où, après avoir été tourmenté très-inhumaine- 
ment et de diverses manières, en présence du sénat tout entier, il fut exposé aux lions ', qui le 
broyèrent sous leurs dénis, et eu firent une victime de Jésus-Christ. 107. — A Smyrne, saint Pione, 
prêtre et martyr, qui, après avoir composé des apologies de la foi chrétienne, fut jeté dans une 
prison infecte, oii, par ses exhortations, il encouragea de nombreux fidèles à subir dignement 
l'épreuve du martyre ; il endura ensuite d'horribles tourments, fut percé avec des clous et attaché 
sur on bûcher ardent, où il finit heureusement sa vie pour Jésus-Christ. Quinze autres martyrs souf- 
frirent avec lui. 251. — A Ravenne, saint Sévère, évèque, qui fut élu, pour ses mérites éclatants, 
BUT l'indication d'une colombe. 389. — Eu Gaule, dans la ville de Trois-Chàteaux, saint Paul, 
évêque, dont la vie a éclaté en vertus, et dont la mort est précieuse en miracles. v« s. — Le même 
jour, saint Ephrem, diacre de l'égUse d'Edesse, qui, après beaucoup de travaux accomplis pour la 
foi du Christ, se reposa en Notre-Seigneur, sous l'empereur Valens, illustre par sa sainteté et sa 
doctrine. 378. — En Ecosse, sainte Brigitte, vierge, qui, ayant touché le bois de l'autel, en témoi- 
gnage de sa chasteté, le fit sur-le-champ reverdir. 523. — A Castel-Florentin, en Toscane, sainte 
Véi'idienne, vierge recluse, de l'Ordre de Vallombreuse '. 1242. 

MARTYROLOGE DE FRANCE, REVU ET AUGMENTÉ. 

A Poitiers, saint Lienne {Leonius), prêtre, compagnon de saint Hilaire dans son exil et dans ses 
glorieux travaux pour la défense de la foi catholique. Vers la fin du iv» siècle. Sa fête se célèbre 
à Poitiers, le 13 février *. — Au diocèse de Bourges, saint Chartier, prêtre et confesseur, qui a 
donné son nom ît une ville du Berri. vi» s. — Dans la ville d'Aoste, sur la Doire, saint Ours, prêtre*. 

1. Le panégyrique de saint Ignace d'Antlocbe fat prononcé à l'occtslon de la translation des reliques 
da Martyr de Rome a Antioche. 

2. On a pn remarquer que le supplice d'être livré ans bêtes revient souvent dans le Martyrologe. C'était 
un supplice que les lois réservaient aux condamnés de la plus vile condition. Or, les chrétiens étaient 
généralement traités comme tels, quelle qne fût leur qualité. Saint Cyprien, évêqne de Carthage, qui était 
très-distingué par sa naissance, dit, en parlant de lui-même, dans son épitre lvo au pape Corneille : 
Toties ad leonem petitus in circo : Tant de fois demandé dans le cirque pour être exposé aux lions; et 
encore ; Clamore populorum ad leonem denuô postulatus in circo : Moi, récemment demandé pour le lion 
dans le cirque par les clameurs populaires. Le cri populaire était : Christiani ad leonem : les chrétiens au 
lion; il y avait aussi une variante : Christiani ad bestias : tes chrétiens aux bêtes. On tournait donc contre 
les chrétiens tonte la sévérité des lois communes, toute l'iniquité des lois exceptionnelles sans leur laisse' 
le bénéfice d'aïunne. Ils étaient bors la loi. 

3. Les Camaldnles et les Franciscains se disputent l'honneur d'avoir donné cette Sainte au ciel : 
tppnyés sur le Martyrologe romain et sur les Bollandlstes, nons croyons qu'il faut, pour rendre à chacua 
son bien, la maintenir aux Camaldules. Nous donnerons la vie de sainte Véridienne plus loin. 

4. Voyei co Jour. — 5. Voir au 17 juin. 



158 *" FÉVRIER. 

Vie s. — A Qnlmper, saint Trajan ou Tuian, abbé de lîra?part. vi» g. — An diocèse de Valence, 
en Dauphiné, sainte Galle, vierge, vi» s. — A Corbie, saint Précord, dont le corps ayant long- 
temps reposé à Vély, au diocèse de Soissons, fut transféré en ladite abbaye, l'an 940 environ. 
VI» s. — A Terrasson, en Périgord, sur la rivière de Vczère, aux frontières de Limousin, saint 
SODH on SoRE, solitaire, particulièrement vénéré par le roi Contran, et par le saint abbé Subran 
qui se trouva à ses obsèques. vi« s. — An Pay, en Yelay, saint Achève (Agnpanus), évèque et 
martyr, qui défendit la religion chrétienne avec une videur apostolique contre les idolâtres, les 
ariens et les sectateurs d'Helvidius, et, prêchant l'Evangile, fut enfin décapité par le commandement 
de la dame du lien, qui était païenne, en un endroit nommé alors Chimac, et qui a pris le nom du 
Saint. Avec lui fut aussi tué saint Ursicin, son serviteur, qui a donné son nom à une église du 
diocèse. Leurs corps sont honorés à Notre-Dame du Puy. vu» s. — A Metz, saint Sigebert, roi 
d'Anstrasie, dont le corps fut trouvé sans corruption plus de quatre cents ans après sa mort : il 
avait d'abord été enseveli dans l'église de l'abbaye Saint-Martin, fondée par lui. Cette abbaye ayant 
été détruite pendant les guerres du xvii» siècle, les reliques de saint Sigebert furent transférées 
dans l'église Notre-Dame de Nancy '. 656. — A Sens, le vénérable Evrard, archevêque, honoré à 
Sainte-Colombe ». 888. — A Saint-Paul-Trois-Châteaux, saint ToaonAT, évèque, à qui cette ville 
est redevable de sa parfaite conversion au christianisme. Son corps, qui fut transporté en Vivarais, 
a été brûlé, ainsi que celui de saint Josserand, religieux du monastère de Cruas, par les hérétiques 
Calvinistes, fêté également en ce jour. — A Lille, en riaadre, saint Edbert, évèque et confes- 
seur, qui, étant venu de Rome avec saint Quentin, saint Crépin, saint Crépinien et d'autres, sous 
l'empire de Dioclétien, prêcha glorieusement en ce pays-là le mystère de Jésus-Christ et y mourut 
en paix chargé de mérites et de trophées. Vers la lin du in« siècle. — A Rennes, en Bretagne, 
saint Aubert (Albertus), moine de Landevennec, chapelain des religieuses de Saint-Sulpice, près de 
Rennes. H29. — A Rouen, saint Sévère ou Sever, évèque d'Avranches, dont les saintes dé- 
pouilles reposent dans la grande église de Notre-Dame de cette métropole. Vers la fin du vu» siècle. 
— En Bretagne, saint Jean de la Grille, évèque de Saint-.Malo, qui avait été chanoine réplier 
et abbé de Sainte-Croix de Guingamp. Il s'employa beaucoup à la réforme de plusieurs monastères, 
il introduisit les religieux de Saint-Victor, de Paris, dans sa cathédrale. On a les lettres qu'il écrivit 
à saint Bernard. 1170. — A Seligenstadt, dans l'ancien archevêché de Mayence, saint Clair, moine 
et ennite '. 1043. 

HABTTROLOGBS DES ORDRES RELIGIBDX. 

Martyrologe de l'Ordre Séraphique. — A Pileo, près d'Anagni, dans les Etals de l'Eglise, le 
bienhenreni André, des comtes de Ségni, confesseur, de l'Ordre des Mineurs, illustre par sa 
renommée de sainteté, par ses miracles et, en particulier, par sa vertu à mettre en fuite les esprits 
immondes; son corps repose an même lien, dans l'église de Saint-Laurent de son Ordre, et il n'a 
pas cessé d'y recevoir les hommages des fidèles. — La naissance an ciel, etc. 

Martyrologe de fOrdre de Sainl-Augmtin. — La commémoraison des pères, des mères, des 
frères, des sœurs, des familiers et des proches de notre Ordre. — La naissance an ciel, etc. 

Martyrologe de la Congrégation de Vallombreuse. — A Castel-Florentin, en Toscane, la 
làenhenrense Véridienne, vierge recluse. 1242. 

ADDITIONS FAITES D'aPHÈS LES BOLLANDISTES ET ADTRES HAGIOGRAPHES. 
A niibéris *, saint Cécile, évèque, on des apitres de l'Espagne, envoyé, ainsi que ses compa- 

1. L'endroit où était slta^ l'abbk^e Salnt-Hartln conserve encore snjonidlial le nom de ban Saint- 
MoTtin, que les désastres de l'armée française de Metz, en 1870, ont tristement rendu célèbre. 

2. D'nne ancienne famille de Sen3, il fat moine et prévôt de Tabbaye de Sainte-Colombe, et obtint, par 
■on mérite, de snccéder à Ânsegise snr le siège épiscopal de cette ville. D fat sacré le 28 avril 8*4. Sons 
son pontificat, les Normands vinrent porter la désolation dans son diocèse. Ils assiégèrent Sens pendant 
six mois en 886, sans ponvolr triompher de la résistance des Sénonais; mais, avant de se retirer, ils 
brûlèrent l'abbaye de Saint-Kcml et rasèrent les monastères de Notre-Dame et de Saint-Gervais. Une 
maladie de langncnr condnlslt Evrard an tombeau ie 1er février 838. On l'inbama dans l'église de Sainte- 
Colombe, an millen de la chapelle Saint-Martin, oîi il est honoré le l«r février. 

3. La littérature faisait ses délices : 11 renonça h ce plaisir et se retira, avec la permission de ses 
sapérieurs, daiu une cellule, près du monastère de Seligenstadt, oîi il passa trente ans, livré & la con- 
templation, n fut honoré du don de prophétie. A sa mort, quatre moines entendirent les chœurs d'allé- 
gresse des Anges. Tons le suivirent la même année dans l'éternité bienheureuse. 

4. ItUberù. Oc n'est pas d'accord sur la traduction qn'il faut donner de ce nom de ville. Les nus 
disent Collionres, les antres Elne, les autres Elvire. Les deux premières de ces villes sont dans le Rons- 
slllon français (département des Pyrénées-Orientales). Elvire, connue par le Concile qui y fat tenu en 
SOfi, est maintenant si ruinée, qu'on ne conn&it même pas son emplacement : quelques-ius pensent que 
Grenade t'est élevée sur tes décombres. Les BoUandistes se prononcent pour Elvire. 



MABTÏROLOGES. 159 

gnons, par saint Pierre et saint Paul, et mort dans celte ville '. i" s. — Les saints évêques Poly- 
carpe et Sévérien qui ont probablement occupé le siège de Brague, en Portugal, au ii» s. — A 
Monte-Falco, en Ombrie, saint Sévère, évèque de celte ville, qui a laissé son nom à Caslel-San- 
Severo où il fonda un ermitage et reposa en paix dans le Seigneur. Vers 445. — En Afrique, les 
saints Publias, Saturnin, .Maurien, Libose, Vincentia et vingt-quatre autres, martyrs, mentionnés 
dans le martyrologe de saint Jérûme. El ailleurs, les saints martyrs Victor, Lucien, Apollinaire, 
ililaire, Ammon, Zolique, Cyriaque et Eugène. — En Grèce, saint Carion, martyr, qui eut la langue 
coupée ; saint Théion et ses deus enfants, également martyrs. — A Lucqucs, saint Emile, officier 
romain, dont le corps fut retrouvé en cette ville, l'an 1200. — ARavenne, avecl'évèque saint Sévère, 
mentionné ci-dessus, sainte Vincentia, son épouse, et sainte Innocentia, vierge, leur fille. 390. — 
En Orient, saint Timothée, dont on ne sait rien, sinon qu'il n'eut rien tant à cœur que la gloire 
de Dieu. — A Antioche, saint Pierre le Galate, ermite, qu'il ne faut pas confondre avec saint 
Pierre de Galatie, moine, fêté le 9 octobre. Théodore!, qui a écrit l'histoire de sa vie, dit que, après 
avoir visité les lieux saints, Pierre alla se fixer dans les solitudes d'Antioche de Syrie. Sa vie ne 
fut qu'un tissu de miracles. 11 vécut quatre-vingt-dix-neuf ans et mourut en 429. — En Irlande, 
sainte Cinnie ou Kinnie, vierge, qui fut consacrée par saint Patrice, et dont le père fut ressuscité 
par le même pour être baptisé ^. v» s. — En Bithynie, saint Vendimien, ermite, disciple de saint 
Auxence, anachorète. Vers l'an 500. — En Ecosse et en Irlande, sainte Dardulaque ou Darlndaque, 
vierge, qui fut guérie par sainte Brigitte. 524. — A Thessalonique, saint Basile, évèque de cette 
ville et auparavant de Crète. 11 était particulièrement estimé du pape Nicolas 1" et remplit auprès 
de ce Pontife une mission de confiance de la part du patriarche de Constantinople, saint Ignace, qui 
avait été supplanté par Photius de fatale mémoire. — A Cham, dans le canton de Zug, un saint 
évèque belge, dont on ne connaît pas le nom : il se rendait comme pèlerin à Rome, lorsqu'il mourut 
en ce lieu, au pied de l'autel après avoir achevé la célébration de la sainte messe. Les pèlerins et 
même les hérétiques l'invoquaient contre la phthisie, les fièvres des enfants, et la fièvre lente nommée 
en médecine fièvre hectique. Vers 870. — A Fiésole, en Toscane, sainte Brigitte, vierge, distincte 
de la Sainte du même nom, fêtée le même jour et qui fut religieuse en Irlande. Elle était née en 
Irlande, mais elle alla terminer sa carrière mortelle près de son frère saint André, archidiacre de 
Fiésole. On raconte que celui-ci ayant désiré voh: sa sœur, elle se trouva tout à coup transportée 
en Italie. Fin du ix» siècle. — A Hohenwart, en Bavière, le bienheureux Wolfhold, prêtre. Vers 
l'an 1100. — En Espagne, le bienheureux Raimond, abbé, fondateur de l'Ordre de Calatrava ». 
1163. — A Padoue, le bienheureux Antoine le Pèlerin, de la noble famille des Manzi, qui, en cinq 
ans, visita tous les lieux saints. 1267. 



FETES MOBILES DE FEVRIER. 

Le vendredi après le premier dimanche de Carême, fête des saintes épines de la cou- 
bonne DE Notbe-Seigneur Jéscs-Christ. 

Le vendredi après le deuxième dimanche de Carême, fête de la lance et des clods de 
Notre-Seigneto Jésus-Christ. 

Le vendredi après le troisième dimanche de Carême, fête du saint-suaire de Nothe-Sei- 

6NEDR JÉSUS-CHBIST. 

Le vendredi après le quatrième dimanche de Carême, fête des cinq plaies de Notre-Sei- 
GNEDR Jésus-Christ. 

Le dernier dimanche après l'Epiphanie, fête de la Bienheureuse Vierge Marie, sous le 
titre de refuge des pécheurs. 

Le mercredi après la Septuagésime, fête de la prière de Notre-Seigneur Jésus-Christ 
SDR le mont des Oliviers. 

Le mercredi après la Seiagésime, commémobaison de la Passion de Notre-Seigneur 
Jésus-Christ. 

En certains diocèses, le vendredi après le quatrième dimanche de Carême, fête du très- 
précieux sang de Notre-Seignedr Jésus-Chbist. 

Le vendredi après le dimanche de la Passion, transfixion de la Bienheureuse Viebce 
Mabie. 

1. Voir le Martyrologe romain an 15 mai. 

2. Voir ce miracle et beaucoup d'autres dans le tome v des Annalo hagM»giquei de France, pubUi$es 
par M. Barthélémy; vie de saint Patrice. 

t. Voir sa ootice au 80 avril. 



160 1" FÉVRIER. 



SAmï IGNACE, PATRIARCHE D'ANTIOGHE, 

MARTYR 
lOT ou 116.— Pape : saint Evarisle. — Empereur : Trajan. 



Ce glorieux martyr ouvre dignemeut la marche des 
Saints et des Saintes qui passeront devant nous 
dans le cours du mois de février, comme un pon- 
tife aoguste ï la tête de sou clergé. 

Sitnéon Métaphraste et Nicéphore, parlant de saint Ignace, assurent 
qu'il fut ce petit enfant que Notre-Seigneur Jésus-Christ mit au milieu des 
Apôtres, lorsque pour leur donner une leçon d'humilité, il leur dit : « Que 
s'ils ne ressemblaient à de petits enfants, ils n'entreraient jamais dans le 
royaume des cieux ». Quelques autres auteurs attribuent cet honneur à 
saint Martial, qui a depuis été évêque de Limoges. Mais, quoi qu'il en soit, 
il est constant que notre Saint a eu une très-grande familiarité avec les pre- 
miers disciples de Notre-Seigneur, particulièrement avec saint Jean l'Evan- 
géliste, dont même il a été le disciple. Il fut élu évêque d'Antioche après 
Evode qui avait succédé à l'apôtre saint Pierre ; et Eusèbe de Césarée, So- 
crate et après eux Baronius, disent que c'est lui qui a le premier institué 
les chantres en l'Eglise, et la manière de dire l'office divin par versets, et à 
deux chœurs ; une grande multitude d'esprits bienheureux lui apparurent, 
qui chantaient les louanges de la sainte Trinité en se répondant alternative- 
ment, sur divers tons qu'ils donnaient à leurs hymnes célestes. Le saint 
Prélat, pensant que l'Eglise, qui combat sur la terre, devait tâcher d'être 
semblable à celle qui triomphe dans le ciel, établit des chantres dans son 
église d'Antioche, selon le modèle qui lui avait été montré dans la céleste 
Jérusalem. 

La huitième année de son règne, Trajan, vainqueur des Daces et de 
quelques autres peuples du Nord, passa en Orient, portant la guerre chez 
les Parthes. Il fit une pompeuse entrée dans Antioche, accompagné des di- 
gnitaires et des grands corps de l'Etat. 

Antioche, autrefois magnifique séjour des rois Séleucides, qui l'avaient 
fondée, fut, sous la domination des Romains, souvent visitée par leurs em- 
pereurs. Elle était, après Rome et Alexandrie, la ville la plus populeuse de 
l'Empire, et, à raison de sa situation et de ses relations commerciales, re- 
gardée comme la capitale de l'Orient. Dans un autre ordre d'idées, elle 
n'avait pas une moindre importance. Dès les premières prédications de 
l'Evangile, elle avait donné un éclatant exemple à toute la gentilité, en em- 
brassant la foi avec empressement, et, depuis, elle s'y était de plus en plus 
attachée. C'était dans Antioche que le Prince des Apôtres avait d'abord fixé 
son siège. D'Antioche, le nom chrétien s'était répandu dans tout l'univers. 
Son église, la plus nombreuse de toutes, était, à l'arrivée de Trajan, gou- 
vernée depuis quarante ans par Ignace, surnommé Théophore, l'évoque le 
plus vénéré de l'Asie. 

Trajan, pendant son séjour à Antioche, voulut remettre en honneur le 



■ SAI.\T IGKACE, rATMARCHE d'ANTIOCHE, JIARTÏU. IGl 

CLille des faux dieux. Il leur offrit des sacrifices solennels pour les remercier 
de ses succès passes, et les rendre favorables à sa nouvelle expédilion. 
Ignace avait prévu le danger dont le menaçait la présence de l'empereur ; 
mais il n'avait voulu ni fuir ni se cacher, espérant que par son sacrifice ii 
sauverait son troupeau. Il ne s'était pas trompé. Signalé à l'empereur, ce- 
lui-ci le lit comparaître dans une audience solennelle, en pré? enc3 du sénat ; 
et, d'un ton qui s'accordait mal avec sa réputation de douceur et de bien- 
veillance, il lui Qt subir l'interrogatoire suivant : 

u Est-ce toi », lui dit-il, « mauvais démon, qui oses violer mes ordres et 
en inspirer aux autres le mépris, en insultant à nos dieux? — Nul autre 
que vous, prince, n'a jamais appelé Théophore un mauvais démou », ré- 
pondit Ignace. — « Et qu'entends-tu par ce mot Théophore? — Celui qui 
porte Jésus-Christ dans son cœur. — Tu portes en toi le Christ? — Oui, 
parce qu'il est écrit : J'habiterai en eux et je marcherai toujours avec eux. 
— Penses-tu que nous ne portions pas aussi nos dieux dans notre âme, ces 
dieux que nous remercions de leurs bienfaits, et que nous invoquons (lans 
nos entreprises? — Des dieux! ce ne sont que des démons. Il n'y a qu'un 
seul Dieu, qui a créé le ciel et ia terre ; il n'y a qu'un Jésus-Christ, le Fils 
unique de Dieu, dont le règne n'a point de On. Si vous le connaissiez, ô em- 
pereur! votre trône serait mieux affermi. —Laissons cela ; veux-tu, Ignace, 
te rendre agréable à ma puissance, et être compté au nombre des amis de 
l'empereur ? Change de sentiments, sacrifie aux dieux, et aussitôt, que ceux- 
ci le sachent bien, je le fais pontife du grand Jupiter, et tu seras appelé 
père du sénat. — Qu'importent ces honneurs à moi, prêtre du Christ, qui 
lui offre chaque jour un sacrifice de louanges, et me dispose à m'immolera 
lui ? — A qui? A ce Jésus qui fut mis en croix par Ponce-Pilate ? — Oui, et 
qui crucifia avec lui le péché, et vainquit le démon, qui en est l'auteur. — 
Tu avoues donc que ton Dieu est mort » , lui objectèrent quelques-uns des sé- 
nateurs, « et alors comment peux-tu l'adorer ? Nos dieux', au contraire, sont 
immortels. — Jésus-Christ, éternel comme Dieu, s'est fait homme pour sauver 
les hommes. C'est pour eux qu'il est mort sur une crois; mais il est ressuscité 
le troisième jour, et puis remonté aux cieux, d'où il était venu, et dont il 
nous a rouvert l'entrée. Qui osera affirmer qu'aucun de ceux que vous ran- 
gez au nombre de vos dieux ait jamais rien fait de semblable et puisse lui 
être comparé? Après s'être rendus célèbres par leurs turpitudes ou leurs 
crimes, ils ont subi la mort, qui en était la juste peine ; ils sont morts, et ils 
ne sont pas ressuscites ». 

La sagesse des sages était déconcertée. Trajan, irrité, fit enchaîner et 
conduire eu prison l'intrépide défenseur du Christ. La nuit ne porta pas 
conseil, ou plutôt elle en porta un funeste. Le lendemain, Trajan ayant fait 
encore appeler Ignace : «Sacrifie aux dieux», lui dit-il, « afin d'éviter les 
tourments et la mort. — A quel dieu sacrifierai-je? » reprit Ignace : « sera- 
ce à Mercure le voleur? à Mars, qui, à raison d'un crime infâme, fut con- 
damné aux fers pour trente mois? — Je suis coupable de te laisser blasphé- 
mer contre nos dieux qui ne t'ont fait aucun mal. Sacrifie-leur à l'instant, 
sinon je ne t'épargnerai pas. — Je ne sacrifierai point ; je ne crains ni les 
tourments ni la mort, parce que j'ai hâte d'aller à Dieu ». La dignité impé- 
riale se crut engagée dans ce débat ; elle crut venger son honneur en con- 
damnant à un supplice cruel et éclatant celui qui avait osé lui résister. 
Trajan prononça cette sentence : « Nous ordonnons qu'Ignace, qui se glo- 
rifie de porter en lui le CruciQé, soit mis aux fers et conduit sous bonne 
garde à la grande Rome pour y être exposé aux bêtes et servir de spectacle 
Vies des SAI^•TS. — ToaE II. H 



168 1" FÉVRIER. 

au peuple ». Quelle douceur dans un prince dont on a tant loué l'humanité! 
quelle société que celle à laquelle il fallait de tels amusemenls! 

L'empei-eur courut aux conquêtes, le chrétien au martyre. Au départ du 
bienheureux prélat, il n'y eut point de Ddèle qui ne versât des larmes : lui 
seul avait le cœur plein d'allégresse; ses ouailles pleuraient la perle d'un si 
aimable pasteur, et lui, avec un maintien grave et constant, les exhortait à 
mettre toute leur espérance en la protection du souverain Pasteur, qui 
n'abandonne jamais son troupeau. 11 se mit lui-même les fers aux pieds et 
se livra gaiement aux soldats qui le devaient emmener. C'étaient des hommes 
cruels et si avares que pour tirer de l'argent des chrétiens ils le maltrai- 
taient exprès, abusant ainsi de la libéralité des lidèles qui épuisaient tous 
leurs moyens afin de racheter le saint prélat de leur injuste vexation. 11 alla 
parterre jusqu'à Séleucie, et de là, par mer, àSmyrne; cette ville avait 
pour évèque Polycarpe, qui avait été autrefois son ami et son condisciple à 
recelé de saint Jean, leur maître; aussi reçut-il de sa charité toutes les 
assistances et la consolation qu'il pouvait espérer d'un parfait ami en Jésus- 
Cihrist. Il y fut aussi visité par tout le peuple de Smyrne, qui eut une ex- 
trême satisfaction d'entendre les discours qu'il fit pour porter les chrétiens 
à persévérer dans leur fidélité. 

Les habitants de la ville de Smyrne ne furent pas les seuls qui rendirent 
ce devoir au saint Martyr ; toutes les églises d'Asie envoyèrent leurs évèques 
et leur clergé pour le voir, comme leur père spirituel et le directeur gé- 
néral de leurs consciences. On ne pouvait voir un si saint homme persécuté 
sans verser des larmes; mais lui, bien loin d'en être touché, lorsqu'il prit 
congé des fidèles qui fondaient en pleurs, les pria d'obtenir de Dieu la grilce 
de n'être point épargné des lions, mais d'en être déchiré avec toute la 
cruauté possible. 

Mais ces pensées ne sont pas entendues des gens du monde et de ceux 
qui s'attachent aux plaisirs de la vie. Il faut un esprit céleste et divin 
pour comprendre les sentiments de ce grand homme transformé en Jésus- 
Christ. 

Ce qu'il appréhendait surtout, c'étaient les prières et le trop grand 
amour des Romains pour lui. Ayant donc trouvé à Smyrne des chrétiens 
qui allaient directement à Rome, il leur donna pour ceux de la capitale une 
lettre qui n'a, pour ainsi dire, d'autre but que de les conjurer de ne pas 
retarder par leurs prières l'exécution de son martyre. Dans l'inscription de 
cette épître, on peut voir un témoignage illustre de la primauté de l'Eglise 
romaine. Quand le saint martyr écrit aux fidèles des autres villes, il dit, en 
y ajoutant beaucoup de louanges : A l'Eglise qui est à Ephèse, à l'Eglise qui 
est à Magnésie, à l'Eglise qui est à Smyrne. Mais aux Romains son langage 
est diUèrent : A l'Eglise qui préside dans le pays de Rome. Rien n'est plus 
généreux, plus édifiant que cette lettre aux Romains ; rien ne peint mieux 
cet amour passionné du martyre qui caractérise cet âge héroïque du Chris- 
tianisme, que celle qu'il écrivit aux Romains pour leur annoncer sa pro- 
chaine arrivée : 

« Dieu s'est rendu à mesprières; j'ai enfin obtenu de sa bonté de pou- 
voir jouir de votre présence. Chargé de chaînes pour l'amour de Jésus- 
Christ, j'espère, dans peu, être auprès de vous. Si, après avoir si heureuse- 
ment commencé, je suis jugé digue de persévérer jusqu'à la fin, je ne doute 
pas que je n'entre bientôt en possession de l'héritage qui m'est échu par la 
mort de Jésus-Christ. Mais je crains votre charité; je crains que vous 
n'ayez pour moi une affection trop humaine. Vous pourriez peut-être 



SAINT IGNACE, PATHIARCHE d'ANTIOCHE, MARTYB. 163 

m'empêcher de mourir; mais, en vous opposant à ma mort, vous vous 
opposeriez à mon bonheur. Si vous avez pour moi une charité sincère, vous 
me laisserez aller jouir de mon Dieu. Je ne puis, pour vous être agréable, 
consentir à éviter le supplice qui m'est préparé. C'est à Dieu seul que je 
veux pi, lire. Vous-mêmes vous m'en donnez l'exemple. Je n'aurai jamais 
une occasion plus heureuse de me réunir à lui, et vous ne sauriez en avoir une 
plus belle d'exercer une bonne œuvre. Vous n'avez qu'à demeurer en repos. 
Si vous ne m'arrachez pas des mains des bourreaux, j'irai rejoindre mon 
Dieu. Mais si vous écoulez une fausse compassion, vous me renvoyez au 
travail et vous me faites rentrer dans la carrière. Souffrez que je sois 
immolé tandis que l'autel est dressé. Rendez grâces à Dieu de ce qu'il a 
permis qu'un évoque de Syrie fût transporté des lieux où le soleil se lève, 
pour perdre la vie en une terre oti cet astre perd sa lumière. Que dis-je? je 
vais renaître à mon Dieu. Obtenez-moi par vos prières le courage qui m'est 
nécessaire pour résister aux attaques du dedans, et pour repousser celles du 
dehors. C'est peu de paraître chrétien si on ne l'est en effet. Ce qui fait le 
chrétien, ce ne sont pas de belles paroles ni de spécieuses apparences; c'est 
la grandeur d'âme, c'est la solidité de la vertu. 

« J'écris aux églises que je vais à la mort avec joie. Laissez-moi servir de 
pâture aux lions et aux ours. Je suis le froment de Dieu. Il faut que je sois 
moulu sous leurs dents pour devenir un pain digne de Jésus-Christ. Depuis 
que j'ai quitté la Syrie, n'ai-je pas à combattre contre les bêtes farouches? 
La terre et la mer sont témoins de leur fureur et de ma patience. Ce sont 
dix léopards sous la figure de dix soldats, auprès desquels je suis enchaîné 
et qui sont d'autant plus cruels, que ma douceur fait plus pour les appri- 
voiser. Leurs mauvais traitements m'instruisent, mais ne suffisent pas pour 
me justifier. 

« En arrivant à Rome, j'espère trouver les bêtes prêtes à me dévorer. 
Puissent-elles ne point me faire languir ! J'emploierai d'abord les caresses 
pour les engager à ne me point épargner; si ce moyen ne réussit pas, je les 
irriterai contre moi et je les forcerai à m'ôter la vie. Pardonnez-moi ces 
sentiments; je sais ce qui m'est avantageux. Je commence à être un vrai 
disciple de Jésus-Christ. Rien ne me touche, tout m'est indifférent, hors 
l'espérance de posséder mon Dieu. Que le feu me réduise en cendres, que 
j'expire sur une croix d'une mort lente ; que, sous la dent des tigres furieux 
et des lions affamés, mes os soient brisés, mes membres meurtris, tout mon 
corps broyé ; tous les démons se réuniraient-ils pour épuiser sur moi leur 
rage, je souffrirai tout avec joie, pourvu que je jouisse de Jésus-Christ. La 
possession de tous les royaumes saurait-elle me rendre heureux? Ne m'est- 
il pas infiniment plus glorieux de mourir pour mon Dieu que de régner sur 
toute la terre? Mon cœur soupire après celui qui est mort pour moi; mon 
cœur soupire après celui qui est ressuscité pour moi. Laissez-moi imiter les 
souffrances de mon Dieu. Ne serait-ce pas m'empêcher de vivre que de 
m'empêcher de mourir? 

« Si, arrivé près de vous, j'avais la faiblesse de vous faire paraître d'au- 
tres sentiments, ne me croyez pas. N'ajoutez foi qu'à ce que je vous écris 
maintenant ; car c'est dans une entière liberté d'esprit que parle aujourd'hui 
mon cœur. Et quel autre langage pourrais-je tenir à la vue de mon amour 
crucifié? J'entends au fond de mon cœur une voix qui me crie sans cesse : 
Ignace, que fais-tu ici-bas? Va, cours, vole dans le sein de ton Dieu. Les 
viandes les plus exquises, ni les vins les plus délicieux n'ont plus de saveur 
pour moi. Le pain que je veux est le corps sacré de Jésus-Christ, et le vin 



164 1" FÉVRIER. 

que je désire est son sang précieux, ce vin céleste qui excite dans l'âme le 
feu vit' et immortel d'une charité incorruptible. Je ne tiens plus à la terre, et 
je ne me regarde plus comme vivant parmi les hommes. Priez, demandez, 
obtenez pour moi la paix, qui ne se donne qu'au bout de la carrière. Si je 
souffre pour Jésus-Christ, ma mémoire vous sera chère ; mais si je me rends 
indigne de souffrir, quoi de plus odieux pour vous que mon nom ? 

« Souvenez-vous dans vos prières de l'église de Syrie, qui, dépourvue de 
pasteur, tourne ses yeux et ses espérances vers Celui qui est le souverain 
pasteur de toutes les Eglises. Que Jésus-Christ daigne en prendre la con- 
duite pendant mon absence; je la confie à sa Providence et à votre charité. 

« Je vous salue en esprit; toutes les églises qui m'ont reçu au nom de 
Jésus-Christ vous saluent aussi. Je n'ai pas été pour elles un étranger. J'en ai 
pour preuve la charité toute chrétienne avec laquelle elles m'ont fait accom- 
pagner dans les villes qui se sont trouvées sur ma route.- 

« Des Ephésiens de considération et de mérite vous remettront cette 
lettre. A l'égard de ceux qui sont partis de Syrie pour Rome, vous m'obli- 
gerez de leur faire savoir que je suis proche. Ce sont des personnes dignes 
de la protection do Dieu et de vos soins. Vous leur rendrez tous les bons 
offices que mérite leur vertu ». 

11 eut encore le temps d'écrire à quelques autres églises, entre autres à 
celle d'Ephèse, qui avait député vers lui son évêque Onésime, un des plus 
distingués de l'Eglise primitive, dont Ignace fait un éloge tout particulier. 
C'était probablement le même que cet esclave de Philémon que convertit 
saint Paul, et qu'il établit ensuite évoque de Bérée. Au reste, les évoques 
accourus au-devant du martyr, dans leur empressement pour sa personne, 
préludaient, ainsi que Polycarpe, à leur propre martyre. Ignace s'arracha 
bientôt à leurs embrassements; plusieurs fidèles se joignirent à ceux qui 
l'avaient accompagné de Syrie et s'embarquèrent avec lui. 

Il reçut à Troade des nouvelles qui le comblèrent de joie, et bien ca- 
pables d'affermir son courage. La considération de son généreux sacrifice 
avait mis fin à quelques divisions suscitées par les faux frères dans l'église 
d'Anlioche. En môme temps la persécution, contente d'avoir frappé le pas- 
teur, avait épargné le troupeau. Trajan, par politique autant que par huma- 
nité, ne voulait pas s'attaquer à la foule et multiplier les victimes. Pressé 
par le départ du vaisseau, le saint écrivit h la hâte à Polycarpe, et le pria 
d'être son interprèle auprès des diverses églises dont les députés étaient ve- 
nus saluer son passage pendant son séjour à Philippes de Macédoine. Les 
fidèles conçurent une telle vénération pour ses sentiments et sa doctrine, 
que plusieurs d'entre eux se rendirent auprès de l'évêque de Smyrne, son 
ami et son confident, pour recueillir toutes les lettres de l'évêque d'An- 
tioche. Ces lettres, reçues avec respect par tout le peuple chrétien, étaient 
lues dans les assemblées saintes avec celles des Apôtres. 

Il avait compté débarquer à Pouzzoles, et arriver ainsi au terme de son 
voyage sur les traces mômes de l'Apôtre des nations ; mais un vent contraire 
poussa le vaisseau jusqu'au port d'Ostie. Les fidèles de Rome accoururent en 
foule à sa rencontre. Ils l'accueillirent avec des transports de joie, auxquels 
succéda bientôt la triste pensée qu'ils ne le possédaient que pour le perdre. 
Déjà ils formaient le projet de chercher h gagner le peuple, afin qu'il de- 
mandât, comme c'était déjà arrivé quelquefois, grâce pour la vieillesse de la 
victime. Mais le Saint, connaissant leurs pensées, les conjura avec tant 
d'instances de ne pas différer l'heure de sa délivrance, qu'ils s'associèrent à 
ses sentiments, et, tous étant tombés à genoux, il pria au milieu d'eux pour 



SAI^"T IG^■ACE, PATRIAr>CriE D'A^"TIOGHE, MAJUTO. 165 

la fin de la persécution, la paix de l'Eglise et l'union entre tous ses enfants. 
Les soldais qui le conduisaient le livrèrent au préfet de la ville, avec la copie 
de son arrêt. Celui-ci attendit un jour de fêle solennelle pour le produire en 
public, suivant la volonté de l'empereur. Le Martyrologe romain dit que le 
Saint soalTrit beaucoup d'autres tourments avant d'être exposé dans l'am- 
philhc;\tre ; et Adon, en son Martyrologe, ajoute qu'il eut tout le corps 
rompu avec des fouets plombés; que ses côtes furent grattées avec des 
ongles de fer et des pierres pointues et tranchantes; qu'on jeta du sel et du 
vinaigre sur ses plaies récentes, et qu'il fut tenu en prison trois fois vingt- 
quatre heures sans boire ni manger. Il fut donc mené au lieu du supplice *, 
aj'ant le visage rayonnant de joie et le cœur plein de consolations de ce qu'il 
allait endurer pour Jésus-Christ, et voyant que tous les assistants avaient les 
yeux arrêtés sur lui, il leur tint ce discours : « Ne pensez pas, 6 Romains 
qui assistez à ce spectacle, que je sois condamné aux bêtes pour avoir com- 
mis quelque crime ; non, c'est parce que je veux aller à Dieu dont l'amour 
m'embrase ». Disant cela, il entendit rugir les lions qui venaient déjà vers 
lui ; et alors, avec un transport causé par le zèle de sa foi, il dit haute- 
meat : « Je suis le froment de Jésus-Christ, je serai moulu par les dents des 
bêtes et réduit en farine pour être un pain agréable à raon Seigneur Jésus- 
Clirist )) . A peine achevait-il ces dernières paroles, qu'il fut jeté à terre et 
dévoré par les lions comme il en avait prié son souverain Seigneur. Ces 
cruels animaux ne touchèrent pas à ses os : il n'y eut que sa chair de déchi- 
rée et qui servit de pâture à leur rage, comme la constance du Martyr, de 
spectacle au peuple assemblé. C'était le 20 septembre 107 ou 116. 

Les Actes du martyre de saint Ignace ont été écrits par trois de ses disci- 
ples qui l'accompagnèrent à Rome, et furent les témoins oculaires de son 
supplice. Voici la manière touchante dont ils terminent leur récit : 

« Nous assistions les yeux baignés de larmes à ce triste spectacle : la 
miit suivante, retirés dans la maison d'un chrétien, nous laissâmes nos 
pleurs couler avec nos prières. Prosternés, nous demandâmes au Seigneur 
de nous faire connaître par quelque signe l'issue de ce combat. Epuisés de 
fatigue, le sommeil nous gagna; Ignace nous apparut. Quelques-uns d'entre 
nous le virent dans la gloire et leur tendant les bras pour les serrer sur son 
cœur. A d'autres, il apparut dans l'attitude de la prière, intercédant auprès 
du trône de Dieu pour son église. Enfin, quelques autres le virent couvert 
de sueur et comme sortant d'un laborieux combat se présenter en vain- 
queur devant Dieu » 

Saint Antonin dit que saint Ignace fut seulement étouffé par les lions, et 
non pas dévoré ; et que, sentant les morsures de ces bêtes, il avait toujours 
eu à la bouche le très-saint nom de Jésus, qu'il appelait à son secours. On 
lui demanda pourquoi il invoquait souvent ce nom : « C'est», répondit-il, 
« qu'il est gravé dans mon cœur et que je ne le puis oublier». En effet, après 
qu'il fut mort, on lui ouvrit le cœur et on y trouva écrit en lettres d'or le 
très-saint nom de Jésus. 

.aussitôt après la mort de saint Ignace, il arriva un grand tremblement 
de terre à Antioche : une partie de la ville fut ruinée, plusieurs personnes 
tuées, et beaucoup d'autres fort maltraitées. L'empereur même se trouva 
en grand péril et ne fut sauvé que par la Providence divine, qui voulait 
se servir de lui pour faire cesser la persécution contre les chrétiens ; car, 
depuis, il commanda qu'ils ne fussent plus recherchés à cause du Christia- 
nisme. Il est vrai qu'il les déclara inhabiles à toutes les charges de la répu- 

1 Le ColysJe, d'après la tradition. 



166 i" FÉVMER. 

blique ; mais il voulut qu'on les laissât vivre en paix et en liberté, après 
s'être assuré que c'étaient des hommes paisibles et qui n'étaient ni vicieux, 
ni ennemis de son empire. De sorte que nous pouvons dire que saint Ignace 
fut utile à l'Eglise de Dieu pendant sa vie et après sa mort. 

On représente saint Ignace d'Antioche avec une harpe près de lui, écou- 
tant un concert céleste, parce que, comme nous l'avons dit, il aurait réglé 
le chant religieux en Syrie, d'après ce qu'il avait entendu exécuter par les 
Anges. 

Le peintre espagnol Ribera a fait un grand tableau plein de fougue da 
martyre de saint Ignace. Plusieurs artistes du xn° siècle ont peint la scène 
de l'amphithéâtre. Un lion lui ouvre la poitrine avec sa griffe et l'on aper- 
çoit le nom de Jésus écrit en caractères éclatants sur son cœur, par allusion, 
sans doute, à son nom de Théophore, Porte-Dieu. 

Le monogramme de Jésus-Christ et une harpe, tels sont doncles princi- 
paux attributs de saint Ignace. 

Une miniature du Ménologe grec représente la cérémonie de la transla- 
tion de ses reliques de Rome à Antioche. On y remarque le cercueil renfer- 
mant les saintes reliques soutenu par deux ecclésiastiques. Un évêque tenant 
un livre et un encensoir, accompagné de prêtres portant des torches, est 
près d'entrer dans la ville. 

RELIQUES ET ÉCRITS DE SAINT IGNACE. 

Ses saintes reliques, ayant été recueillies par les chrétiens avec beaucoup de vénération, furent 
mises en terre hors de Rome. De là, elles furent portées à Antioche et déposées hors de la porte 
de Daphné ; quelques siècles après, du temps de Théodose, elles furent transférées dans la ville 
avec une solennité extraordinaire ; les peuples chez qui passait ce dépôt sacré le recevaient, d'après 
saint Chrysostome, en grande cérémonie et avec de belles processions. Enfin, elles ont été rappor- 
tées à Rome, lorsque, sous le règne d'Héraclius, Antioche tomba au pouvoir des Sarrasins, vers 638. 
Elles sont maintenant dans l'église de saint Clément, pape et martyr, et à Saint-Jean de Latran '. 
Depuis, un des bras de cet illustre martyr est venu en notre France ; on le conservait soigneusement 
en la célèbre abbaye de Saint-Pierre de la Vallée, de l'Ordre de Saint-Benoit, près de la ville de 
Chartres. 11 y avait aussi quelques parcelles de ses ossements chez les chanoines réguliers d'Arouaise, 
près de Bapeaume, en Artois, chez les Bénédictins de Liessies en Hainaut, etc. 

Ce glorieux patriarche et généreux martyr de Jésus-Christ écrivit quelques lettres dignes d'ad- 
miration ; la lettre aux Romains, que nous venons de reproduire, est un chef-d'œuvre. Saint Jérùme 
en cite sept qui sont certainement de lui : le tableau de l'Eglise naissante s'y trouve merveilleusement 
dépeint, et les mœurs des chrétiens de ce siècle d'or parfaitement rapportées avec la discipline ecclé- 
siastique et les traditions apostoliques. Il y emploie une éloquence céleste et angélique pour exhorter 
les lidèles à les observer, comme émanant de l'autorité de Noire-Seigneur Jésus-Christ, par le minis- 
tère des Apêtres. H y fait mention de tous les Ordres de l'Eglise, et enseigne quel respect ou doit 
porter et quelle obéissance on doit rendre aux personnes ecclésiastiques, et surtout au caractère et 
à la dignité des évèques. « Le prince », dit-il, « obéit à l'empereur, et les soldais aux princes, les 
diacres aux prêtres, et le reste du clergé, comme aussi tout le peuple, les soldats, les princes et l'em- 
pereur mi'me obéissent à l'évèque, et l'évèque à Jésus-Christ o. Il avait coutume de mettre ii la Ga 
de ses lettres, comme pour servir de sceau, .•!■».«.■ Gru'iii, ainsi que l'écrit le pape saint Grégoire. 
Les cpilres de saint Ignace étaient de si grande autorité, qne saint Pnlycarpe en lit un recueil. Saint 
Ircnée en fait mémoire. Saint Alhaoase, saint Jérôme, Eusèbe, ïliéodoret et d'antres Pères en parlent 
avec beaucoup de respect et de vénération. Outre ces épitres, quelques-uns en ajoutent encore cinq, 
dont les SS. PP. ne font point njcntion, bien qu'ils reconnaissent les autres. Saint licrnaid, Denis 
le Chartreux et d'autres auteurs muJefnes, cités par Caiiisius, citent encore une lettre de saint 
Ignace à iNolre-Darae, et une autre de Notre-Dame à saint Ignace, et les consiilérent comme véri- 
tables , avec deux autres à saiut Jean l'Evangeliste ; mais il est (jIus probable qu'elles sont supposées, 
aossi bien que ces cinq autres, que les savants soutiennent u être point de lui. 

Il y a des reliques du Saint aux Ursnlines d'Amiens, à Mailly, au Mont-Saint-Quenlin et à 
Montrcuil. 

1. D-.n; estte irtSnie é;'.ise, saint Gr(?gr.l'; le Granfl a prêclii, et l'on vol; la chjîre oîl il s'est assii. 



I 



SALM PAUL, ÉV'ÈQUE DE TROIS-CHATEAUX. 167 



SAINT PAUL EVÈQUE DE TROIS ~ CHATEAUX 



Mort au commeacemeut du v« siècle. 

Félix qui non hnbuit animi sui tristiliam, 
Heareux celui qui n'est poiut triste en soQ âme. 
Eccli., xiT, 2. 

Né à Reims, en Champagne, de parents chrétiens et craignant Dieu, 
Paul donna de bonne heure des marques de sa sainteté future. Il ne se livrait 
jamais tout entier aux amusements de son âge ; il était humble et obéis- 
sant ; il soulageait la misère des pauvres « selon son petit pouvoir »; il fuyait 
soigncuseuienl la compagnie des libertins, et, comme Job, il renouvelait 
chaque jour le pacte qu'il avait fait avec ses yeux, de ne rien regarder qui 
pût allumer ses passions. Marié à l'âge de dix-huit ans avec une fille noble, 
« ce chaste Joseph fit consentir son épouse à vivre avec lui dans une entière 
et perpétuelle virginité ». Une irruption de barbares ayant jeté l'épouvante 
dans leur paj's, « nos deux jeunes colombes, pour éviter la cruauté de ces 
vautours », prennent la fuite, et forment le projet de se retirer dans quelque 
solitude. Ils arrivent à Lyon, sous la conduite de la Providence, s'embar- 
quent sur le Rhône, avec leur mère qui les a suivis, et se dirigent vers la 
■ville d'Arles. N'y trouvant pas de lieu assez désert, ils se retirent sur une 
montagne voisine de Saint-Remy, où l'on voit encore aujourd'hui une église 
qui porte le nom de notre saint Paul. 

C'est là que Paul vécut « ignoré des hommes, connu seulement de Dieu 
et de ses anges ». Pour gagner sa vie, celle de sa femme et de sa mère, il fut 
obligé de cultiver un champ, en qualité de serviteur à gages. Il pensait ense- 
velir sa vie dans cette obscure retraite, mais Dieu en avait disposé autre- 
ment. Un jour qu'il conduisait sa charrue au pied de la montagne, une 
troupe d'envoyés l'aborde au nom de la ville de Trois-Chàteaux, où plusieurs 
personnes pieuses avaient connu ses vertus par révélation. Ils lui demandent 
son nom. « Je m'appelle Paul », répondit-il avec simplicité. — « Vous êtes 
donc celui que nous cherchons. — Et pourquoi me cherchez-vous? — Pour 
vous apprendre que le peuple et le clergé de notre église vous ont choisi 
pour leur évoque. — Moi ! pour leur évoque ? Allez, mes amis, allez ; je ne 
suis pas le Paul que vous cherchez. Ne voyez-vous pas que je ne suis qu'un 
pauvre laboureur? — Nous savons ce que vous êtes, mais nous savons 
aussi que Dieu vous destine à devenir notre premier pasteur. C'est vous 
que nous désirons : nous n'en voulons point d'autre n. Paul n'en peut croire 
ses oreilles : tel Abdolonyme, surpris dans son jaidin, qu'il sarclait près de 
Sidon, par les envoyés de Parménion, qui lui ollraient une couronne et un 
trône au nom d'Alexandre. Souriant de la prétendue méprise des envoyés, il 
prend la verge sèche et aride dont il se sert pour conduire ses bœufs, et 
s'écrie en l'enfonçant dans la terre : « Voyez-vous cette verge ? Quand elle 
produira des feuilles et des fleurs, je vous crois, j'accepte l'offre que vous 
me faites ». Dieu le prit au mot ; à l'instant la verge se couvrit de verdure 
et de fleurs. Ce prodige comble de joie les envoyés, et d'étonnement Paul, 
qui adore la volonté divine, et, interdit, accepte par obéissance ce qu'il refu- 
sait par humilité. 



168 1" FÉYIUER. 

Informée de l'événement, sa Tcrtueuse épouse bénit le Seigneur et se 
retira dans un monastère d'Arles, où elle mourut en odeur de sainteté. Pour 
lui, il fut reçu comme en triomphe dans la ville de Trois-Chàleaux. Il se 
laissa, en tremblant, consacrer prôtre et évoque. Il passa la nuit suivante 
dans la prière et les larmes pour obtenir de Dieu la rémission de ses péchés, 
et un ange vint lui annoncer qu'ils lui étaient pardonnes. Ce saint évoque fit 
un bien immense à son peuple par ses instructions, et surtout par ses exem- 
ples de modestie, de foi, de charité. 11 prit part au concile de Valence (374), 
qui rétablit la discipline ecclésiastique dans cette province. On lit son nom 
parmi les autres Pères du concile, à la fin des canons qu'ils y dressèrent, et 
de la lettre s}Tiodale qu'ils écrivirent au clergé de Fréjus, au sujet d'Accepté, 
évoque élu de cette ville. 

A son retour de ce concile, il confondit par un prodige éclatant la four- 
berie d'un juif qui lui réclamait une somme d'argent prêtée, disait-il, à 
Torquat, prédécesseur de notre Saint, et non remboursée. Pour découvrir 
la vérité, il se met en oraison, et, plein de cette foi dont il ne faut qu'un 
grain pour transporter les montagnes, il s'approche du tombeau de saint 
Torquat, revêtu de ses habits pontificaux, le touche de son bâton pastoral, 
et lui commande, de la part de Dieu, de dire s'il a payé le juif ou non : une 
voix répond du fond du sépulcre que le juif a été payé. Tout le monde cria 
au miracle, et l'on put distinguer la perfidie d'avec la loyauté. 

Ce saint évêque gouverna son église près de quarante ans, et movirut au 
commencement du v" siècle. Ses saintes reliques ont disparu, enlevées, les 
uns disent en 1535, par le comte de Lamarche, les autres en 1561, par les 
Huguenots. Ce fut à la même époque, probablement, que disparut la verge 
miraculeuse qui avait fleuri à l'élection de saint Paul et qui était religieuse- 
ment conservée à Saint-Remy. 

Saint Paul est le patron de l'église et de l'ancien diocèse de Trois-Châ- 
teaux. Dans cette ville, tous les ans, le l" février, jour de la fête de notre 
Saint, on porte solennellement à la procession, en mémoire du miracle que 
nous avons raconté, une verge, appelée dans ce pays aiguillado, entourée de 
rubans, de verdure et de fleurs d'amandiers, ou de toutes autres fleurs quand 
celles-là font défaut. 

Pour cette rte, nous avons suivi et quelquefois reproduit VBisloirehagiologiguedeyalence,]}^TilA'ah\ii 
Kadal. 



SAINT EPHREM, DIACRE D'EDESSE ET CONFESSEE 

$78. — Pape : saint Damase. — Empereur : Théodose le Graad. 



Benedieo te .... quia castigasii me, 
mon Dieu, Je tous bénis, parce que tou m*aT6t 
châtié. Tob., Xi, 17. 

Edesse était distinguée entre les villes d'Orient par la piété de ses habi- 
tants et par les saints solitaires qui florissaient sur son territoire : tels furent 
saint Ephrem dont nous allons parler, saint Barsès, saint Euloge, saint 
Aphraates, saint Julien surnommé Sabas, et tant d'autres émiuents en vertus. 



S^UKT ÉPHREM, DIACRE d'ÉDESSE ET COXFESSEIIE. 109 

Saint Isidore de Séville croit que cette ville fut fondée par Nemrod, et qu'elle 
porta d'abord le nom de Jaré, ou Arach, comme dit saint Jérôme. Elle reçut 
le nom d'Edesse lorsqu'elle fut rebâtie par Séleucus, premier roi do Syrie, à 
cause d'une ville du même nom en Macédoine. Elle fut la capitale de 
rOsrhoëne, et eut longtemps ses rois particuliers, qui se qualifiaient princes 
d'Edesse, ou de l'Osrhoëne. Ils prenaient tous le nom d'Augare ou Abgare, 
qui signifie le Grand. Le second de ce nom régnait du temps de Jésus-Christ : 
Eusèbe l'appelle un très-puissant prince des nations d'au-delà de l'Euphrate. 
Il dit que ce fut lui qui écrivit à Jésus-Christ, et en reçut une lettre, où il 
lui promit de lui envoyer un de ses disciples qui le guérirait de ses maux, et 
lui donnerait la vie à lui et aux siens. C'est ce qu'on trouvait dans les 
archives publiques d'Edesse. En effet, après l'ascension du Sauveur, saint 
Thomas y envoya saint ïhadée, l'un des soixante-douze disciples, qui guérit 
ce prince, fit beaucoup de miracles, et instruisit les habitants des mystères de 
la foi chrétienne. 

Si quelque chose peut nous certifier ce récit d'Eusèbe, dont tous les 
savants ne conviennent point, c'est que cette ville peut être comptée entre 
celles qui embrassèrent le plus tôt le christianisme. Ses habitants se signalè- 
rent par leur zèle et leur constance dans le temps des persécutions. Saint 
Chrysostome nous apprend que sous l'empereur Dioclétien, quelques saintes 
d'Antioche s'y retirèrent comme dans le lieu le plus digne de leur servir de 
refuge et de port. L'empereur Julien ayant passé l'Euphrate pour aller en 
Perse, refusa d'y entrer et la laissa à gauche, donnant pour raison qu'elle 
était toute chrétienne ; et du temps de la persécution de Valens, empereur 
arien, on compta autant de confesseurs de la divinité de Jésus-Christ, qu'il 
y avait de personnes tant hommes que femmes et enfants. 

Mais ce qui acquit encore une grande gloire à cette ville que Rufln 
appelle la ville des peuples fidèles, c'est d'avoir servi pendant plusieurs 
années de théâtre au zèle et à la piété du très-célèbre saint Ephrem. 

Il n'emprunta aucun éclat de ses parents, si l'on en juge selon les 
maximes du siècle ; car il nous apprend lui-même que ses ancêtres étaient 
des étrangers qui vinrent à Nisibe, en Mésopotamie, oîi il prit naissance, et 
qu'ils y vécurent du travail de leurs mains et des aumônes qu'on leur faisait. 
Ses aïeux s'avancèrent un peu plus ; ils cultivèrent les champs, et son père 
et sa mère, qui vivaient dans la même condition, possédèrent quelques 
terres aux environs de la ville. Mais dans cet état, qui ne présentait aucun 
titre de distinction aux yeux du monde, ils en avaient un qui les distinguait 
excellemment aux yeux de Dieu; car ils étaient unis par le sang à des mar- 
tyrs, et eux-mêmes avaient confessé le nom de Jésus-Christ devant les juges, 
dans la persécution de Dioclétien. 

Ce fut donc de parents si respectables selon la religion que naquit saint 
Ephrem, sous le règne du grand Constantin, ou même un peu auparavant. 
S'il ne trouva pas dans sa maison les trésors périssables de la terre, il put 
beaucoup s'y enrichir des trésors célestes, par les instructions et les exem- 
ples de piéié qu'il eut de ceux dont il avait reçu la vie. Il trouvait également 
dans ses voisins de quoi s'édifier dans la piété, et les récits qu'on lui faisait 
de tant de souffrances que les saints avaient endurées dans la persécution, et 
dont la mémoire était toute récente, ne pouvaient que l'animer à s'y soute- 
nir, ainsi que les maximes de la sainte Ecriture, dont ses parents prirent 
soin de le nourrir spirituellement. 

Cependant, dans la confession qu'il a faite des fautes de sa jeunesse, il 
s'accuse de beaucoup de défauts qu'il avait dès lors, comme d'être un que- 



170 1" FÉTWER. 

relieur et un envieux, toujours prêt h se mettre en col^^e pour les moindres 
choses. Il dit aussi qu'il a\ait douté de la Providence, et avait presque été 
persuadé que les événements de la vie n'arrivent que par hasard. Il déplore 
encore une action qu'il attribue à sa malice, et dont Dieu ne tarda pas de le 
punir, pour lui faire connaître que rien n'échappe à sa sagesse et à sa 
justice. 

« Mes parents» , dit-il, c m'envoyèrent un jour, lorsque j'étais encore jeune, 
à la campagne. En y allant je passai par la forêt, où je vis sur le soir une 
vache d'un pauvre homme qui était pleine et prête à mettre bas, et qui pais- 
sait tranquillement. Je pris des pierres et je me mis à la poursuivre long- 
temps, jusqu'à ce qu'elle tomba et mourut ; de sorte que les bêtes la dévo- 
rèrent dans la nuit. Je rencontrai ensuite le pauvre à qui elle appartenait, 
qui me demanda si je ne l'avais point vue ; mais je ne lui répondis que par 
des injures ». 

Telles furent les fautes de sa jeunesse dont il s'accusait en présence des 
frères quand il eut embrassé la vie monastique, et qu'il déplora toujours 
amèrement. Mais si l'on considère qu'il parle de tous les états de sa vie, 
comme de celle d'un très-grand pécheur, et qui avait sujet de craindre plus 
qu'aucun autre la sévérité des jugements de Dieu, on trouvera que, quoi- 
qu'il ne fût pas innocent, surtout en occasionnant la mort de cette vache, en 
pouvait aussi l'attribuer plutôt à une simple saillie de jeunesse, et à une 
envie de se divertir en faisant courir cet animal, sans songer à ce qui en 
arriverait, qu'à une malice affectée de lui nuire. 

Quoi qu'il en soit, le Saint nous raconte ensuite comment Dieu l'en punit, 
et comment il lui fit connaître qu'il châtie les hommes pour les crimes qu'ils 
peuvent bien cacher quelquefois aux autres hommes, mais qui ne le sont 
jamais à ses yeux divins. En effet, environ un mois après qu'il eut fait cette 
faute, ses parents l'ayant de nouveau envoyé à leur maison des champs, la 
nuit le surprit, et un berger l'invita à s'arrêter chez lui ; mais ce berger 
s'étant enivré, des loups entrèrent dans la bergerie pendant qu'il dormait et 
dispersèrent le troupeau. Ceux à qui il appartenait se saisirent d'Ephrem 
ainsi que du berger, le lièrent et le menèrent devant le juge, l'accusant 
d'avoir fait entrer pendant la nuit des voleurs dans la bergerie qui avaient 
enlevé leur troupeau ; et il y a apparence que le berger le leur avait fait 
croire ainsi pour se disculper lui-même. 

Nonobstant les serments que fit Ephrem qui se sentait innocent, le juge 
le fil mettre en prison avec le berger, mais séparés l'un de l'autre, en atten- 
dant qu'il pût être éclairci. Il trouva dans la prison où on l'enferma un 
bourgeois et un paysan qu'on y détenait comme coupables de deux crimes 
d'un ordre différent, mais tous deux graves. Ils étaient pourtant innocents 
de ces crimes; mais ils ne l'étaient pas devant Dieu d'autres crimes qu'ils 
avaient commis, et pour lesquels sa justice les poursuivait ; car le bourgeois 
avait rendu pour cinquante écus un faux témoignage contre une jeune 
veuve fort pieuse, en l'accusant de mauvaise conduite pour favoriser la cupi- 
dité de ses deux frères, qui voulurent la faire priver par cette noire calomnie 
de la portion qui lui revenait- légitimement de la succession de son père, et 
ils y avaient malheureusement réussi : et le paysan ayant vu un homme qui 
se noyait, l'-ivait laissé périr, quoique ce pauvre hom.me l'appelât à son 
secours, et qu'il l'eût pu sauver en lui donnant seulement la main. 

Dieu permit que saint Ephrem se trouvât dans la même prison avec ces 
deux hommes, et ensuite avec d'autres qu'on amena quelque temps après, 
et qui étaient à peu près dans des cas semblables, afin de le convaincre ton- 



sàist éphrem, diacre d'édesse et coxpesseur. 171 

jours plus par ces exemples que rien n'échappe à sa Providence. Il passa 
ainsi sept jours, et le huitif-me il vit en dormant un personnage d'un aspect 
terrible, mais qui lui demanda avec beaucoup de douceur ce qu'il faisait 
dans cette prison. Il lui en dit en pleurant le sujet; et ce personnage, qui 
ne pouvait être qu'un ange, lui dit en souriant : Qu'à la vérité il était inno- 
cent du crime pour lequel on l'avait arrêté ; mais qu'il devait se souvenir 
de ce qu'il avait fait depuis peu de jours, et des pensées qu'il avait eues 
contre la Providence. Il lui fit connaître aussi que ceux qui étaient avec lui 
n'étaient point coupables non plus des crimes dont on les avait accusés; 
mais que Dieu voulait les punir pour d'autres inconnus aux juges, et qu'ils 
n'avaient pu cacher à ses yeux. 

Ephrem s'étant éveillé n'eut pas de peine à se ressouvenir de la vache 
dont nous avons parlé. Il rapporta ce songe aux autres, qui ne purent désa- 
vouer leur crime caché, et ce qu'ils lui dirent Inii fit encore mieux com- 
prendre que ce n'était pas un songe ordinaire qu'il avait eu, mais une ins- 
truction que Dieu lui avait donnée par le ministère d'un ange sur l'équité 
de ses jugements. Le même personnage lui apparut la nuit suivante, et lui 
dit ces paroles : « Vous verrez demain ceux qui vous font souffrir par leurs 
calomnies ». Cela le rendit fort triste, ne sachant ce qui lui en arriverait. 
Ceux qui étaient avec lui l'interrogèrent sur le sujet de sa tristesse, et quand 
il le leur eut dit, ils ne craignirent pas moins que lui. 

Le jour étant venu, le gouverneur s'assit sur son tribunal, se fit amener 
Ephrem avec les deux autres, qu'on lui présenta chargés de chaînes. Ces 
deux-ci furent appliqués à la question avec cinq autres qu'on avait saisis, 
parmi lesquels se trouvaient les deux frères de la jeune veuve dont nous 
avons parlé, et contre laquelle le bourgeois prisonnier avait porté un faux 
témoignage. Dieu manifestant toujours plus à Ephrem, par ces différents 
exemples multipliés, l'équité de sa Providence. Il fut spectateur des tortures 
qu'on leur fit souffrir et il fondait en larmes, croyant qu'on le tourmente- 
rait aussi. Par surcroît d'affliction les assistants se moquaient de lui, et lui 
disaient qu'il n'était plus temps de pleurer, que son tour viendrait, et qu'il 
aurait dû plutôt craindre de commettre le crime. 

Cependant on ne lui fit rien souffrir, et on le remena en prison avec les 
autres. Comme il devait venir un nouveau gouverneur, ce changement fut 
cause qu'ils furent encore environ deux mois tous ensemble. L'ange lui 
apparut une troisième fois, et lui dit : « Eh bien, Ephrem, reconnaissez-vous 
à présent que Dieu gouverne le monde par un jugement très-équitable? n 
— ((Oui, Seigneur», répondit-il en pleurant; (( mais puisque vous n'avez fait 
la grâce de le connaître, ayez encore pitié de votre serviteur, el tirez-moi 
de cette prison, afin que je puisse me faire moine et servir Jésus-Christ mou 
Seigneur ». — (( Vous serez interrogé encore une fois, lui dit l'ange, et puis 
délivré ». Ephrem lui représenta qu'il ne pouvait pas soutenir les menaces 
du juge, ni les douleurs de la question. Mais l'esprit bienheureux lui répon- 
dit qu'il eût bien mieux valu ne rien faire contre son devoir. Il le rassura 
pourtant, et lui dit que le gouverneur qui devait venir lui rendrait la 
liberté. 

Au bout de soixante et dix jours le nouveau gouverneur se fit amener 
les prisonniers, et les jugea tous selon qu'ils le méritaient. Ephrem lui fut 
présenté étant presque nu et chargé de chaînes, et il se trouva que le juge, 
qui était de son pays et connaissait très-particulièrement ses parents, le 
reconnut aussitôt. Il eût bien voulu lui donner des marques (l'allection ; 
mais comme il fallait agir selon les lois, il l'interrogea, et apprit de lui 



172 1" FÉVMER. 

comment il avait été mis en prison. Sur sa réponse il fit appliquer le berger 
à la question, où les coups de fouet l'obligiirent de confesser lu vérilé : ainsi 
l'innocence d"Ephrem fut reconnue, et le juge le renvoya absous. 

La nuit suivante le môme esprit lui apparut, et lui dit: « Uelournezchez 
vous et faites pénitence de votre péché. Apprenez par ce qui vous est arrivé 
qu'il y a un œil qui voit tout ». Il lui fit ensuite des menaces terribles, et ce 
fut la dernière fois qu'il lui parla. Le Saint racontait tout ceci dans un plus 
grand détail à ses religieux, et Dieu, qui lui préparait de très-grandes 
grâces, et qui l'avait destiné pour porter sa parole de salul aux hommes, 
voulut par ces événements l'établir dans une profonde humilité, et impri- 
mer bien avant dans son cœur la crainte de ses jugements, afin qu'il vécût 
dans la componction, et qu'il en inspirât les salutaires sentiments aux autres. 

Il ne diUéra pas d'un moment à exécuter l'ordre qu'il avait reçu et la 
promesse qu'il avait faite. Il se retira sur la montagne auprès d'un saint 
vieillard qui y vivait en solitude ; et s'élant prosterné à ses pieds, il lui 
raconta tout ce qui lui était arrivé, et obtint de lui de le prendre sous sa 
conduite. 11 n'avait pas étudié la philosophie des hommes ; mais il acquit 
celle de Dieu. Il se renferma dans sa solitude pour y acquérir, à la faveur 
du repos de la retraite, cette vie parfaite à laquelle il aspirait de toute l'af- 
fection de son cœur. Il vécut dans un si grand dépouillement de toutes 
choses que, quoique son humilité le portât à dire toujours du mal de lui- 
même, aussi sincère dans ses paroles qu'il était humble dans ses sentim jnts, 
il put assurer dans la vérité, comme il le déclara à ses disciples dans 1 ; suite, 
lorsqu'il était près de mourir, qu'il n'avait jamais eu ni bourse, ni bâton, ni 
besace, ni or, ni argent, ni aucune autre possession sur la terre, comme il 
l'avait appris de ce que Jésus-Christ avait dit à ses disciples : aussi, compare- 
t-on sa pauvreté à celle que les Apôtres avaient pratiquée, et on le regarda 
comme un modèle parfait de cette vertu. 

Il joignit à ce dénûment de toutes choses le combat contre lui-même, 
matant son corps par de grandes austérités pour le soumettre à la raison, 
et domptant par les jeûnes, les veilles et les autres travaux, les affections 
déréglées. 

Dieu bénit sa pénitence par le don de chasteté dont il le favorisa particu- 
lièrement; car on sait qu'elle est un don qui vient de lui. Son amour pour 
cette vertu angélique l'a fait comparer au patriarche Joseph, et elle paraissait 
autant en son corps qu'elle décorait son âme. Il ne laissait pourtant pas de 
veiller sur ses sens, et de s'éloigner des occasions dangereuses. Le démon 
lui en suscita pourtant, comme nous le dirons dans la suite ; mais il eut 
toujours le bonheur de s'en délivrer à la honte de cet ennemi. 

Le zèle avec lequel il entreprit de se renoncer, lui fît surmonter aussi 
les défauts qui lui venaient de son caractère. Il était naturellement sujet à 
la colère, mais il vint à bout de la vaincre ; et on remarqua que depuis qu'il 
se fut rendu solitaire, il ne s'y laissa jamais aller ; au contraire, il passa 
toujours pour être doux, patient et paisible. Sozomène et les Vies des Pères 
c?es cfe'ser/s nous rapportent ce trait de sa modération. Il avait jeûné plu- 
sieurs jours, et comme ensuite- il voulait prendre quelque nourriture, celui 
qui lui portait le pot de terre où était ce qu'il lui avait préparc, le laissa 
tomber et le cassa. Le Saint le voyant tout honteux, lui dit pour le conso- 
ler : <i Ne vous affligez pas, mon frère ; puisque le souper ne vient pas à 
nous, allons-nous-en à lui », et s'étant assis auprès du pot cassé, il mangea 
d'un air gai ce qu'il en put tirer. 

Passant un jour par une ville, quelques personnes qui le virent voulant 



SAIXT ÉPHREM, DUCUE d'ÉDESSE ET COOTESSEUR. 173 

éprouver sa vertu, dirent à une femme de mauvaise vie de l'aborder. Elle 
le fit effronlcment, et lui dit quelques paroles peu décentes. 11 lui répondit 
sans s'émouvoir : « Suivez-moi » ; et lorsqu'ils furent à un endroit où il y 
avait le plus de peuple, il lui fil en peu de mots une leçon qui la remplit 
d'étonnement : elle se retira toute confuse sans avoir pu lui donner le moin- 
dre mouvement de colère. 

Quoiqu'il pratiquât toutes les vertus à un éminent degré, celle dans 
laquelle il excella davantage fut l'humilité. Toute son espérance était en 
Dieu, et par la confiance qu'il avait en lui, il n'y avait rien sur la terre qui 
le touchât que sa pure gloire. 11 fuyait tellement celle des hommes, qu'on 
ne pouvait le louer qu'il n'en souffrît étrangement dans son cœur. Saint 
Grégoire de Nysse, qui rapporte ceci, dit à ce propos qu'une personne le 
louant en sa présence, la peine qu'il en eut parut d'abord sur son visage : 
on le vit changer de couleur, baisser les yeu.x contre terre, demeurer inter- 
dit et couvert de confusion, et suer par tout le corps. Sozomène nous apprend 
aussi qu'ayant été élu évoque d'une ville qu'il ne nomme point, comme on 
cherchait le moyen de l'emmener pour le faire consacrer, à peine l'eut-il 
appris qu'il s'en alla au milieu de la place, contrefaisant la démarche d'un 
fou, déchirant ses habits et mangeant devant tout le monde : et il le fît si 
bien, que ceux qui voulaient le prendre crurent qu'il avait réellement perdu 
l'esprit, ce qui les détermina à se retirer. Quand il vit qu'ils s'en allaient, il 
prit aussi son temps pour s'enfuir, et se tint caché jusqu'à ce qu'il sût qu'on 
en avait élu et sacré un autre. 

Mais pour être convaincu de sa profonde humilité, il ne faut que lire ses 
ouvrages, où il n'a rien oublié pour persuader tout le monde qu'il était un 
très-grand pécheur ; et cela paraît encore en particulier de celui que nous 
avons de sa confession et de sa conversion à Dieu, où il entre dans le détail 
de ses défauts et de ses fautes, dans le temps même qu'il était honoré de 
tout le monde, et qu'il avait déjà beaucoup écrit pour le bien des âmes, 
comme s'il eût voulu détruire par là les idées avantageuses qu'il avait si 
justement méritées. Il se soutint dans les mêmes sentiments jusqu'à la fln 
de sa vie; et son testament, dont nous parlerons en son lieu, en est une preuve 
non moins évidente qu'édifiante. 

On peut regarder comme un effet de son humilité ses soupirs et ses 
larmes, dont il avait reçu le don avec tant d'abondance, qu'elles étaient 
intarissables. Saint Grégoire de Nysse dit là-dessus : « On ne peut parler de 
ses larmes sans en verser soi-même. Il lui était aussi ordinaire d'en répan- 
dre, qu'il est naturel aux hommes de respirer. Il pleurait nuit et jour, et il 
n'était pas un seul moment sans pleurer, hors le peu de temps qu'il donnait 
au sommeil. Tantôt il pleurait les péchés des hommes, et tantôt les siens 
propres. Ses soupirs succédaient à ses larmes, ou plutôt ils étaient l'effet de 
• l'abondance de ses larmes. Il se faisait en lui comme un circuit mer- 
veilleux de ses soupirs qui faisaient couler ses larmes, et de ses larmes qui 
excitaient ses soupirs ; en sorte qu'on ne pouvait bien discerner lequel 
des deux était la cause de l'autre, parce qu'ils se suivaient sans inter- 
ruption. 

« On en sera aisément persuadé», ajoute saint Grégoire, «en lisant ses 
ouvrages ; car non-seulement on reconnaît ce don précieux dans ce qu'il a 
écrit pour porter les autres à régler leurs mœurs et à embrasser la péni- 
tence, mais même dans ses éloges des Saints. On le voit toujours pleurant, 
et toujours il revient à ses sentiments de componction. C'était là comme 
les richesses de son âme pénitente qu'il présentait à tout le monde ». 



174 *" FÉVBIER. 

Il était encore à Nisibe lorsqu'en 330 Sapor, roi des Perses, assiégea 
cette ville, comme on le voit dans la vie de saint Jacques ; et ce fut lui qui 
fit monter ce saint évoque sur la muraille pour maudire les ennemis. 11 y a 
appai'ence qu'il fut disciple de ce grand Saint, ou tout au moins qu'étant à 
portée de le voir souvent, il en profita pour se former de plus en plus aux 
vertus chrétiennes. Nous croirions aussi que la mort do saint Jacques et celle 
de saint Julien, son voisin de cellule et son confident, lui furent une occa- 
sion de quitter Nisibe pour aller à Edesse, s'il fallait s'arrêter ;\ des conjec- 
tures ; mais saint Grégoire de Nysse nous en donne une autre raison. 

« Il ne changeait point de lieu », dit-il, « par son propre esprit, mais 
selon que l'Esprit de Dieu, qui l'instruisait intérieurement, le lui inspirait 
pour le bien des âmes. Alors, fidèle à sa voix par une parfaite soumis- 
sion à ses ordres, il allait où le Seigneur l'appelait ; et ce fut ainsi qu'imi- 
tant l'obéissance d'Abraham, il sortit de sa patrie pour se rendre à 
Edesse, n'étant pas juste qu'un soleil si éclatant demeurât plus longtemps 
caché I) . 

Le Saint se proposa aussi dans ce voyage d'y honorer les choses saintes, 
dit encore saint Grégoire, apparemment les reliques de l'apôtre saint 
Thomas qu'on y révérait, et de conférer avec un grand personnage pour 
profiter de ses lumières, comme il devait communiquer les siennes aux 
autres. Saint Grégoire ne nomme point ce personnage ; mais il y en 
avait de très-illustres à Edesse et aux environs, comme saint Barsès qui 
mourut en 379, et qui pouvait bien être évèque en 330, et saint Julien 
Sabas, etc. 

En approchant de la ville il pria le Seigneur que le premier qu'il rencon- 
trerait fût quelqu'un qui lui parlât des saintes Ecritures. Mais il fut bien 
étonné quand, au lieu d'une personne de science et de piété, il trouva une 
mauvaise femme à la porte même. Il en détourna ses yeux avec quelque 
chagrin, et se plaignit intérieurement à Jésus-Clirist de ce qu'il n'avait pas 
exaucé sa prière, n'y ayant point d'apparence que celte créature entrât en 
discours avec lui sur des sujets des Livres saints. Cette personne pourtant 
s'arrêta et le regarda fixement. Ephrem s'en aperçut et l'en reprit ; mais 
elle lui répondit : « Je fais ce que je dois en vous regardant, puisque je suis 
femme et que j'ai été tirée de vous qui êtes homme : mais vous, au lieu de 
me regarder, regardez la terre d'où vous avez été tiré ». Le Saint admira 
cette repartie, et loua la puissance incompréhensible de Dieu qui nous 
accorde quelquefois par les voies qui nous paraissent les moins propres les 
grâces que nous lui demandons ; et il avoua qu'il avait beaucoup trouvé à 
profiler de celle réponse. Sozomène, qui raconte aussi celte histoire, dit 
que le Saint fil là-dessus un livre qui fut un de ceux que les Syriens esti- 
maient le plus ; mais il n'est point parvenu jusqu'à nous. 

La maison où il logea était vis à vis de celle d'une autre créature sem- 
blable, et il ne le savait point. Après qu'il y eut passé plusieurs jours, cette 
femme lui dit : « Mon Père, donnez-moi votre bénédiction». Il tourna les 
yeux vers la fenêtre pour voir qui c'était, et l'ayant aperçue, il lui répondit : 
« Je prie Dieu qu'il vous bénisse ». — « Mais », répliqua la femme, « vous 
manque-t-il quelque chose dans votre hôtellerie'?» — «Une me manque», 
lui dit-il, « que quelques pierres et un peu de terre pour boucher la fenêtre 
par laquelle vous voyez ici ». — «Vous me traitez bien durement», lui dit 
cette femme, « pour la première fois que je vous parle ; et tout de suite elle 
lui tint un langage tel qu'on pouvait l'allondre d'une semblable créature. Le 
Saint lui demanda d'agir au «liliou de la ville comme elle agissait chez elle. 



SAINT ÉPmiEM, DIACRE d'ÉDESSE ET CONFESSEUR. 173 

Elle se récria sur la honte qu'il y aurait à le faire, et le Saint en prit occasion 
de lui représenter que si elle craignait la vue des hommes, elle devait rougir 
à plus forte raison sous les yeux de Dieu qui est présent partout, et qui, au 
jour du jugement, rendra à chacun selon ses œuvres. Cette femme fut si 
touchée de sa remontrance, qu'elle vint se jeter à ses pieds fondant en lar- 
mes, et lui dit : « Serviteur de Jésus-Christ, mettez-moi, je vous en conjure, 
dans la voie du salut, afln que Dieu me pardonne tous les crimes que j'ai 
commis ». Le Saint la confirma par plusieurs paroles qu'il lui dit de la sainte 
Ecriture, dans le désir de faire pénitence. Il la mit dans une maison reli- 
gieuse, et par là hors des occasions du péché. 

Pour lui il continua ses exercices de la vie solitaire et se retira dans un 
monastère ; mais il ne put y demeurer caché, soit que sa réputation l'eût 
précédé à Edesse, soit que son mérite, quand il y fut arrivé, y fût aussitôt 
connu ; car on l'obligea de se partager entre le repos de la cellule et le 
ministère de la parole, non-seulement pour donner des instructions parti- 
culières à. ceux que la confiance si bien fondée en ses lumières et sa 
piété attirait auprès de lui, mais encore pour prêcher publiquement au 
peuple. Il fut élevé au diaconat et fut attaché à l'église d'Edesse, ce qui 
l'y fixa tout à fait : c'est pour cela qu'il est toujours qualifié diacre d'Edesse. 
Quoique le ministère de la prédication ne fût pas une fonction ordinaire de 
son Ordre, l'obéissance qu'il devait à son évêque l'y obligea, et d'aillf^nrs sa 
charité ne lui permit point de s'en excuser, bien qu'il craignît toujours d'être 
davantage condamné devant Dieu pour avoir annoncé les maximes évan- 
géliques, que son humilité lui faisait croire qu'il ne pratiquait pas lui-même. 

Le discours sur le sacerdoce qu'on a placé à la tête de ses ouvrages, est 
un sermon fait au clergé. Comme la prédication fut sa fonction principale, il 
convient que nous nous étendions ici sur les dispositions qu'il y appor- 
tait, sur les grâces qu'il reçut du ciel pour s'en acquitter dignement, sur le 
zèle avec lequel il s'y appliquait, sur les sentiments dont il l'accompagnait, 
sur les fruits de salut qu'il produisait. Nous puiserons aux bonnes sources 
pour ne rien avancer que d'indubitable. Saint Basile, saint Grégoire de 
Nysse, Théodoret, Sozomène, les ouvrages mêmes du Saint seront nos auto- 
rités. 

Saint Ephrem n'avait pas été élevé dans les sciences humaines. Il ignorait 
les sciences des Grecs ; il ne parlait que sa langue naturelle, qui était la 
syriaque ; mais il en acquit toute la pureté : il l'enrichit même par diverses 
poésies qu'il composa. Il étudia aussi la logique et les règles du raisonne- 
ment, se fixant pourtant à ce qui pouvait lui être utile, et laissant ce qui lui 
parut superflu. Mais sa principale étude fut celle de la sainte Ecriture, des 
dogmes de l'Eglise, et des fausses opinions des hérétiques, pour les réfuter 
comme il devait : voilà ce qui concerne les secours extérieurs. 

Ce qui contribua à le faire réussir dans son ministère fut la pureté de 
son cœur, par laquelle il mérita de recevoir de Dieu le don de science et le 
don de la parole d'une manière miraculeuse, et qui le fît admirer, comme 
on l'a admiré dans tous les temps, et que nous le faisons encore aujourd'hui 
dans ce qui nous reste de ses ouvrages. Son humilité lui a fait dire qu'il n'a- 
vait pu apprendre la philosophie des hommes ; mais Dieu montra qu'il l'a- 
vait partagé avantageusement en lui f;dsant don de sa sagesse. 

La pureté d'intention avec laquelle ce grand Saint exerçait le ministère 
de la parole mérite d'être remarquée. Outre l'obéissance qui l'avait engagé 
dans sa mission, c'était un ardent amour de Dieu et une charité très-pres- 
sante pour le salut du prochain, qui le guidait et l'animait à le faire. Son 



176 1" FÉVRIER. 

humilité qui l'accompagnait partout, lui rendait en quelque façon ce minis- 
tère onéreux, parce qu"il eût mieux aimé recevoir des instructions que l'en 
donner, et qu'il craignait de se condamner lui-même en combattant les 
vices des autres. Mais son zèle pour la gloire de Dieu, et sa compassion 
pour les âmes, qu'il ne pouvait voir périr sans en être pénétré d'une amère 
douleur, lui faisaient surmonter sa crainte, et le rendaient saintement cou- 
rageux pour annoncer les vérités évangéliques. 

On remarque encore qu'il parle dans ses discours d'une manière pleine 
de tendresse et d'affection, en suppliant, en pressant, en conjurant; mais 
il ne laisse pas d'y joindre quelquefois la force et des répréhensions véhé- 
mentes. 

Saint Grégoire de Nysse nous fait admirer cette source merveilleuse de 
science que l'Esprit-Saint avait mis dans son esprit; « en sorte », dit-il, 
« que quoique les paroles coulassent de sa bouche comme un torrent, elles 
étaient trop lentes pour exprimer ses pensées. Quelque prompte que fût sa 
langue, elle succombait à cette foule d'idées que son esprit lui fournissait : 
elle égalait la vitesse des autres esprits, mais non pas la rapidité du sien. 
C'est pourquoi il pria Dieu de modérer ce fonds inépuisable qu'il lui avait 
donné, en lui disant : « Retenez, Seigneur, les flots de votre grâce» ; car 
cette mer de science qui cherchait à se décharger par sa langue, l'accablait 
en quelque façon, les organes de la parole ne pouvant suffire à ce que son 
esprit lui présentait pour l'instruction des autres ». 

Cette fécondité admirable de la science que l'Esprit-Saint lui communi- 
quait, avait été manifestée dans une vision à un vieillard respectable par sa 
piété. C'est encore saint Grégoire qui le rapporte. « Un vieillard trôs- 
éclairé », dit-il, « aperçut une troupe d'anc,e3 qui, en descendant du ciel, 
tenaient un livre écrit dedans et dehors, et s'entre-disaient : « A qui faut-il 
donner ce livre ? » Les uns nommaient une personne, les autres en nom- 
maient une autre d'entre ceux qui paraissaient les plus saints dans ce temps- 
là ; et après les avoir examinés, ils disaient tous ensemble : « Il est vrai qu'ils 
sont saints et de véritables serviteurs de Dieu ; mais on ne peut pas leur 
donner ce livre ». Enfin, après en avoir nommé beaucoup d'autres également 
saints, ils s'accordèrent tous à dire : « Ce livre ne peut être confié qu'à 
Ephrem, si doux et si humble de cœur » ; et ils le lui donnèrent aussitôt. Ce 
vieillard ayant vu ceci, se hâta de se rendre h l'église, où il entendit saint 
Ephrem qui prêchait alors avec tant de grâces et de fruit, qu'il reconnut la 
vérité de la vision qu'il avait eue. Il ne put douter que le Saint-Esprit ne lui 
inspirât ce qu'il disait, et admira la grâce si abondante qu'il avait reçue ». 
Mais nous ne saurions omettre les effets que les exhortations de saint 
Ephrem faisaient sur le cœur de ceux qui l'écoutaient. C'est encore saint 
Grégoire de Nysse qui nous l'apprend. « Il n'était guère de ses auditeurs », 
dit-il, « qui pût résister à la force de ses discours, et qui ne se déterminât à 
se convertir sincèrement , en voyant celte abondance de larmes dont il 
accompagnait ses paroles de vie. Quel était le cœur, eût-il été plus dur que 
le diamant, qui ne fût ramolli et qui ne pleurât ses péchés par une véritable 
pénitence? Quel naturel barbare et cruel n'était pas adouci et changé par 
ce miel si doux et si salutaire qui sortait de sa bouche? Qui fut jamais si 
éloigné de la pénitence et si fort livré aux voluptés des sens, qui, après 
l'avoir entendu parler des châtiments que Dieu réserve aux pécheurs après 
cette vie, ne pensât sérieusement à corriger la sienne et à effacer ses fautes 
par les larmes de la pénitence ? » 

On peut juger encore des impressions que ses discours faisaient sur les 



SAISI ÉI'iillE:»!, DIACRE d'ÉDESSE ET CONFESSEUH. 177 

peuples, par ceux que firent depuis ses écrits. C'est encore saint ("régoire 
qui le remarque. « Car » , dit-il, « lorsqu'on veut faire entendre qu'une chose 
ne peut pas se faire, on dit en proverbe, qu'elle est aussi impossible qu'il le 
serait de fléchir la dureté d'un caillou. Mais l'expérience nous a appris dans 
saint Ephrem qu'il a fait ce prodige ; car il ramollit et il brisa par la force 
de ses paroles des cœurs encore plus endurcis que les cailloux. On ne peut 
lire aussi ce qu'il dit de l'humilité sans renoncer à toute l'enflure de l'or- 
gueil et sans entrer dans des sentiments de mépris de soi-même. Ce qu'il 
dit de la charité anime à une sainte ferveur et encourage à tout souffrir 
pour Dieu. L'éloge qu'il fait de la chasteté la fait paraître si aimable, qu'on 
se sent porté à se consacrer tout à Dieu par cette belle vertu. Quel homme, 
quand il parle du dernier avènement de Jésus-Christ ! Il le fait avec tant 
de force, et en représente l'effrayant appareil avec tant d'énergie, qu'il 
semble qu'on est actuellement présent devant le trône du souverain Juge ; et 
il n'y a que la réalité seule qui puisse nous en donner une plus vive idée », 

Nous nous sommes étendu sur l'œuvre de saint Ephrem comme prédi- 
cateur, parce que ce fut là une des œuvres les plus considérables de sa vie. 
Avec quelle pureté de cœur il parlait ! quelle droiture dans ses inten- 
tions! quel zèle pour la gloire de Dieu, et quel désir du salut des âmes ! 
Combien était-il éloigné de se complaire en lui-même de la grandeur du 
talent qu'il avait reçu de Dieu ! Avec quelle douceur, quelle tendresse, et 
en même temps quelle véhémence s'exprimail-il ! Quelle sublimité dans ses 
pensées, quelle grandeur dans ses sentiments, quelle noblesse dans ses 
expressions , quelle effusion de cœur dans son zèle ! 11 avait toutes les 
qualités extérieures qui font le prédicateur parfait, et toutes les vertus 
intérieures qui doivent accompagner la sainteté de son ministère. Il ébran- 
lait, il ramollissait, il renversait, il brisait les cœurs. Rien ne lui résistait. 
Mais il touchait, parce qu'il était puissamment touché lui-même ; et c'est 
ainsi que Dieu bénissait les travaux qu'il soutenait pour sa gloire et pour 
son amour. 

Quoique nous ayons dit que saint Ephrem eût corrigé son naturel porté 
à la colère dans sa jeunesse par la grande douceur qu'il acquit en travail- 
lant efficacement à se modérer, cependant, comme cette douceur était en 
lui une vertu de charité, qui ne ralentissait point l'ardeur de son zèle 
lorsqu'il s'agissait de la gloire de Dieu et du bien des âmes, il s'élevait 
avec une force et une vigueur apostoliques plus particulièrement contre 
les ennemis de la foi. Aussi, tant qu'il vécut, il ne cessa de poursuivre 
les hérétiques, qui étaient de son temps en grand nombre, et il réussit 
à retirer de leurs pièges quantité de personnes qu'ils avaient séduites. Saint 
Grégoire dit que, quand il les attaquait, il paraissait à leur égard comme un 
athlète expérimenté et victorieux contre un enfant qui est sans force. 

Aucune considération humaine, aucune crainte ne pouvaient l'empêcher 
de se déclarer hautement pour la doctrine catholique. Quoique l'impiété 
d'Arius dominât de son temps en Orient, et qu'elle fût protégée par les 
puissances du siècle, il se montra toujours dans ses paroles et dans ses écrits le 
défenseur intrépide du dogme de la Trinité sainte, incréée et consubstan- 
tielle, et de la divinité de Jésus-Christ. Il combattait les anciens hérétiques et 
ceux qui paraissaient de son temps. Il ruina même par avance les erreurs 
qui devaient naître après lui, comme celles de Nestorius et d'Eutychès, 
Dieu les lui ayant fait connaître par la lumière de la prophétie. Nous ver- 
rons encore ceci plus particulièrement en parlant de son testament. Il ne 
poursuivit pas les païens avec moins de force ; et enfin, sans avoir besoin de 
Vies des Saints. — Tome II. 12 



178 *" FÉVRIER. 

l'érudition des Grecs, et par la grâce qu'il avait reçue de Dieu, il lançait de 
si terribles traits en sa langue naturelle contre tous ses adversaires de la 
foi, qu'il les accablait sous ses coups puissants. 

Un hérétique nommé Bardesane, qui avait donné son nom à sa secte, et 
son fils Harraone , s'étaient rendus célèbres dans l'Osrhoëne et l'avaient 
infectée de leurs erreurs. Pour les mieux faire glisser dans les esprits, 
Harmone, instruit dans les sciences des Grecs, s'en était servi pour faire à 
leur imitation des poésies en langue syriaque, qu'il avait mises en musi- 
que, et qui avaient d'autant plus paru agréables aux Syriens, qu'on tient 
qu'avant cet hérétique on n'avait point l'usage de semblables chants. Saint 
Ephrem voyant le préjudice que cela pouvait porter à la foi, se servit du 
talent que Dieu lui avait donné de la poésie, et aj'ant bien étudié les mesu- 
res qu'Harmone avait observées, il composa sur les mêmes airs des hymnes 
pleines des vérités catholiques, tant en l'honneur de Dieu et de ses Saints, 
que sur divers autres points de doctrine ; de sorte que le peuple y trou- 
Tant la môme harmonie, et s'instruisant des vérités qu'il devait apprendre, 
laissa les chansons de l'hérétique et ne chanta plus que celles du Saint ; 
ce qui servit même dans la suite à rendre les fêtes des martyrs plus 
solennelles et plus gaies, comme nous l'apprenons de Théodoret et de 
Sozomène. 

Quoique saint Ephrem fût très-occupé dans le ministère de la prédica- 
tion et dans les fonctions de son ordre, il ne laissait pas de vivre en retraite 
et dans sa solitude autant qu'il le pouvait. Son état de solitaire lui était 
infiniment cher, et il en conservait toujours l'habit et les pratiques. Il fai- 
sait son séjour ordinaire dans son monastère et dans sa cellule, d'où il 
ne sortait que pour remplir les devoirs de sa mission et de la place qu'il 
avait dans le clergé. C'était dans ce monastère qu'il recevait tous ceux 
qui venaient s'édifier auprès de lui et écouter ses excellentes instructions. 
Il y a parmi ses ouvrages une lettre qui porte son nom, et qui est très- 
digne de lui, par laquelle il paraît qu'il avait été supérieur de ce monas- 
tère ; mais comme il était souvent obligé de se trouver à Edesse, pour satis- 
faire aux devoirs du diaconat, il en avait remis le gouvernement à un frère 
nommé Jean, et y avait vécu depuis en simple religieux. Cela fait qu'un 
nommé Théodose l'ayant extrêmement pressé de le recevoir dans son 
monastère, il l'avait renvoyé à Jean comme à l'abbé, et qu'il ne recevait 
personne avec lui sans le consulter auparavant, en quoi l'on voit quelle 
était son humilité. Par cette même vertu il honorait les dilférenles prati- 
ques, même extraordinaires, de quelques solitaires de ce temps-là, par les- 
quelles ces hommes mortifiés abattaient leur corps pour sauver leur âme, et il 
s'anéantissait en disant que sa lâcheté l'empêchait de rien faire de semblable. 
Nous avons dit que saint Ephrem avait quitté Nisibe sa patrie pour 
demeurer à Edesse, et qu'il ne l'avait fait que par le mouvement du Saint- 
Esprit ; c'est saint Grégoire de Nysse qui nous l'assure, et il ajoute que ce 
fut par le même esprit qu'il fit le voyage d'Edesse à Césarée en Cappadoce, 
pour y voir le grand saint Basile qui en était évêque. Tout ce qui lui arriva 
dans cette visite prouve manifestement que c'était Dieu qui la lui avait ins- 
pirée. Saint Basile le connaissait déjà de réputation, soit lorsqu'il avait été 
en Mésopotamie vers l'an 337, soit par ce que lui en avait dit saint Eusèbe 
de Samosate qu'il visita en 372. 

Saint Ephrem, qui nous rapporte lui-même en partie ce qui lui arriva, 
dit que s'étant trouvé à la ville (c'était Césarée) et Dieu voulant lui mani- 
fester les etfets de sa miséricorde, il entendit une voix qui lui dit : k Levez- 



SAINT iPHREM, DIACRE D'ÉDESSE ET CONFESSEUR. 179 

VOUS, Ephrem, et allez recevoir des pensées et des instructions dont vous pou- 
vez vous nourrir » . 11 répondit d'abord avec cet empressement que son ardent 
désir pour le bien lui inspirait : « Seigneur, où le pourrai-je trouver? » Et 
!;i môme voix répondit : « J'ai dans ma maison un vase qui brille et qui est 
ii'.ngniiique, il vous fournira cette nourriture ». A ces paroles, saisi d'éton- 
nement et d'admiration, il se rendit à l'église ; et à peine était-il au vesti- 
Liule que le désir de le voir lui fit aussilôt regarder par la porte dans le saint 
temple, et il découvrit dans le sanctuaire saint Basile, ce vase d'élection 
exposé en présence de son troupeau, dont tous les yeux étaient fixés sur 
lui, et qui lui présentait avec la majesté d'une éloquence céleste le divin 
pâturage, c'est-à-dire la loi évangélique, la doctrine de saint Paul, et tout 
ce qui peut inspirer du respect pour nos sacrés mystères. Mais Dieu lui 
ouvrant les yeux d'une manière miraculeuse pour manifester des choses 
plus cachées, ou plutôt la source qui fournissait à ce saint docteur ces eaux 
de vie qu'il répandait sur ses heureuses ouailles, il aperçut une colombe 
blanche comme la neige, et resplendissante de lumière, assise sur son épaule, 
qui lui disait à l'oreille les choses qu'il prêchait à son peuple. Ephrem se 
mit alors à louer hautement la sagesse de ce saint docteur, et la magnifi- 
cence de Dieu qui sait si bien glorifier ceux qui le glorifient. 

Comme il s'exprimait en syriaque, on pouvait ouïr sa voix sans entendre 
ce qu'il voulait dire ; mais quelques-uns des assistants à qui cette langue 
n'était pas inconnue le comprirent et demandèrent qui était cet étranger 
qui louait ainsi leur évèque. Dieu fit connaître en même temps à saint 
Basile que c'était saint Ephrem, et, après la fin de l'assemblée, l'ayant fait 
appeler, il lui demanda par un interprète pourquoi il l'avait ainsi loué de- 
vant tout le monde ; il ajouta : « Vous êtes donc Ephrem qui avez si géné- 
reusement baissé le cou sous le joug salutaire de Jésus-Christ? » — « Ah ! » 
répondit-il, « je suis plutôt cet Ephrem qui me suis écarté de la voie du 
salut». 

Saint Basile le prit alors par la main, l'embrassa et lui présenta une 
table chargée, non de viandes corruptibles, mais de vérités éternelles. Il lui 
parla des moyens de se rendre agréable à Dieu, d'éviter le péché, de dompter 
les passions, de se rendre favorable le souverain Juge et d'arriver à la per- 
fection évangélique. Mais il le fit avec tant d'onction, qu'Ephrem ne pou- 
vant plus contenir les effets que ses paroles avaient faits dans son cœur, s'é- 
cria en fondant en larmes : « mon Père ! n'abandonnez pas un lâche et un 
paresseux : mettez-moi dans le droit chemin ; ramollissez mon cœur de 
pierre. Dieu m'a conduit à vous afin que vous preniez soin de mon âme, et 
que, comme un pilote expérimenté conduit heureusement son vaisseau, 
ainsi vous me conduisiez au port du salut ». 

Ils s'entretinrent ainsi quelque temps avec cette satisfaction et cette joie 
mutuelle que goûtent les Saints quand ils discourent ensemble des choses 
célestes. 

Dieu l'avait favorisé d'un don éminent d'oraison. Outre les visions qu'il 
eut et que nous avons rapportées, saint Grégoire de Nysse le compare à 
Moïse, et dit qu'il avait joui comme lui de la vue de Dieu autant qu'un 
homme en est capable, et qu'il eut aussi comme les prophètes diverses révé- 
lations ; il remarque en particulier que, méditant un jour sur un de nos 
mystères, il ?.vait vu une colonne de feu quî allait jusqu'au ciel, et qui lui 
exprimait par cette élévation merveilleuse, la sublimité de ce mystère. 

Une autre fois, lorsqu'il était déjà vieux, étant assis tout seul dans un 
lieu tranquille, et méditant sur les misères de cette vie et sur la négligence 



180 *" FÉVRIER. 

avec laquelle nous la passons, il leva les yeux au ciel, et étant comme ravi 
hors de lui-môme, Dieu se ûl voir aux yeux de son cœur, assis sur un trône 
de gloire, et lui faisant de grands reproches. Il en fut saisi d'une telle 
crainte, que ne pouvant plus soutenir le poids de cette divine Majesté, il 
cherchait où il pouvait se cacher. Il se jeta enûn aux pieds du Seigneur, et 
le supplia, par une prière très-vive et très-humble, d'avoir pilié de lui. Dieu 
exauça ses larmes, et rendit par là la paix à son cœur. Pour lui, il mit par 
écrit ce qui lui était arrivé, et le raconta à ses frères, leur disant que toutes 
les fois qu'il s'en rappelait le jour et l'heure, tout son corps en tremblait 
au point qu'il ne pouvait retenir ses larmes ; et il le leur disait pour les 
porter à lui obtenir la miséricorde de Dieu par leurs prières. 

Etant sorti aussi d'Edesse avant le jour avec quelques-uns de ses disci- 
ples, il leva les yeux au ciel, et la clarté des étoiles qui brillaient le fit pen- 
ser à la gloire qui paraîtra dans les corps glorieux des Saints, lorsqu'ils seront 
placés à la droite de Jésus-Christ, au jour du jugement universel. L'idée de 
ce jugement si redoutable le frappa aussitôt : il trembla et versa un torrent 
de larmes. Ses disciples lui en demandèrent le sujet, et il leur répondit : « Je 
crains fort, mes très-chers frères, que ceux qui, ne jugeant de moi que par 
ce qui paraît au dehors, me font passer pour un bienheureux, et louent les 
bonnes œuvres que je n'ai qu'en apparence, ne se moquent de moi quand 
ils me verront plongé dans les flammes éternelles ; car je ne sais que trop 
combien je suis négligent ». 

Dieu voulut qu'un an avant sa mort il ajoutât à la couronne que son hu- 
milité et ses autres vertus lui avaient acquise, celle qu'il réserve à ceux qui 
ont exercé la miséricorde. La ville d'Edesse fut alors affligée d'une très- 
grande famine, et les gens de la campagne en souffraient plus que les au- 
tres. La compassion qu'il en eut l'obligea de quitter sa cellule, d'où, comme 
nous avons dit, il ne sortait que pour ses fonctions ecclésiastiques. Il vint 
dans la ville, et reprit sévèrement les riches de ce que, dans ce besoin public, 
ils négligeaient de secourir les pauvres, leur faisant voir que c'était de leur 
part une dureté et une avarice qui tourneraient un jour à la perte de leur 
âme, dont ils devaient préférer le salut à la conservation des biens temporels. 

Les riches, qui d'ailleurs avaient une grande vénération pour sa piété, 
voulurent d'abord s'excuser, donnant pour raison qu'ils n'étaient point atta- 
chés à leurs richesses, mais qu'ils ne savaient à qui confier leurs aumônes, 
parce qu'ils craignaient que ceux qu'ils en chargeraient ne s'en servissent 
pour eux-mêmes, au lieu d'en faire une sage distribution. Alors saint 
Ephrem, cet homme aussi charitable qu'il était humble, profitant de la 
bonne opinion qu'ils avaient de lui pour la faire servir au soulagement des 
pauvres, leur dit : « Et moi, pour qui me prenez-vous ? Que pensez-vous de 
moi?» Ils lui répondirent selon leurs véritables sentiments, qu'ils le te- 
naient pour un homme de Dieu et d'une probité irrépréhensible. « Puis 
donc que vous me croyez tel », répliqua-t-il, « confiez-moi le soin des pau- 
vres ». — « Plût à Dieu », lui dirent-ils, « que vous voulussiez en prendre la 
peine!» — « Oui », leur ajouta-t-il, « je le ferai très-volontiers pour l'a- 
mour de vous : je me charge dès aujourd'hui de l'administration et de la 
nourriture des pauvres ». 

Quand il eut reçu leur argent, il fit disposer trois cents lits dans les gale- 
ries publiques qu'il avait fait fermer, où il nourrit les pauvres , pansa les 
malades, fournit, de l'argent qu'on lui donnait, aux besoins de tous ceux 
qui y venaient, tant de la campagne que de la ville, et ensevelit les morts, 
se prêtant à tout avec un zèle et une charité infatigables. Il s'employa pen- 



SAINT ÉPHREM, DIACRE D'ÉDESSE ET CONFESSEUR. 181 

dant un an à ce saint exercice, après quoi, l'abondance des grains étant re- 
venue, et chacun étant retourné chez soi, il rentra dans sa cellule, où il de- 
vait bientôt mourir d'une courte maladie. 

Il eut révélation que la Providence divine le voulait appeler de cet exil 
en la céleste Jérusalem. Ce fut alors qu'il écrivit cette admirable exhorta- 
tion, remplie de saintes maximes, que l'on appelle le Testament de saint 
Ephrem, parce qu'il la fit à l'heure de sa mort. Cet ouvrage est assurément 
de lui, quoi qu'en disent les hérétiques : c'est leur coutume de nier les livres 
des Pères où leurs erreurs sont condamnées, comme en ce traité qui fait 
mention de la prière pour les morts, que les calvinistes combattent par leurs 
faux dogmes. Il y ordonna très-expressément que son cercueil ne fût point 
couvert d'un drap précieux, et, au cas qu'il y en eût de préparé, qu'il fût 
vendu et que l'argent fût donné aux pauvres. Néanmoins, un seigneur qui 
avait beaucoup de vénération pour le Saint, en donna un pour l'envelopper, 
pensant que Dieu aurait plus agréable qu'il servît à cela que s'il était donné 
aux pauvres ; mais, parce qu'il n'avait pas suivi la volonté du serviteur de 
Dieu, l'esprit immonde se saisit à l'heure même de sa personne et le tour- 
menta jusqu'à ce qu'il reconnut sa faute, l'avoua aux pieds du Saint et lui 
en demanda pardon. Et Ephrem, tout malade qu'il était, étendant les mains 
sur lui, le délivra, l'avertissant d'accomplir ce qu'il avait promis. Il ne vou- 
lut pas non plus qu'on l'ensevelit dans un tombeau fait exprès, ni dans l'é- 
glise, mais au cimetière commun, avec les autres pauvres; puis, exhortant 
l'assistance à l'amour et à la crainte de Dieu et à l'accomplissement de ses 
volontés, il rendit son âme à son Créateur ; ce qui arriva, selon le cardinal 
Baronius, l'an 378, un mois après le décès de saint Basile. 

Saint Grégoire de Nysse prononça le panégj'rique du Saint, à la prière 
d'un nommé Ephrem. Celui-ci avait été fait prisonnier par les Ismaélites; 
mais s'étant recommandé au saint diacre d'Edesse, son patron, il avait été 
miraculeusement délivré de ses chaînes et de plusieurs dangers. Saint Gré- 
goire finit son discours par cette prièro à saint Ephrem : « vous qui êtes 
présentement aux pieds de l'autel divin, et devant le prince de vie, où vous 
adorez, avec les anges, l'auguste Trinité, souvenez-vous de nous tous, et 
obtenez-nous le pardon de nos péchéf» ». 

Les larmes continuelles que versait saint Ephrem, loin de défigurer son 
visage, semblaient au contraire en augmenter la sérénité et les grâces; en 
sorte qu'on ne pouvait le voir sans être pénétré de vénération. Les Grecs le 
peignent sous la figure d'un lieillard d'une haute taille, ayant un air doux 
et majestueux, les yeux baignés de larmes, un regard et un extérieur qui 
annoncent une grande sainteté. On lui a donné un geste qui rappelle sa 
redoutable éloquence lorsqu'il peint les terreurs du jugement dernier. 

NOTICE SUR LES ÉCRITS DE SAINT ÉPHREM. 

Nous ne pouvons résister au plaisir de donner une idée de l'éloquence de saint Ephrem, en 
insérant ici nn fragment de son sermon sur le second avènement de Jésus-Christ : 

« Bien-aimés de Jésus-Christ, prêtez une attention favorable à ce que je vais vous dire sur 
l'effrayant avènement du Seigneur. Lorsque je pense à ce moment, je me sens saisi d'une crainte 
excessive. Qui peut rapporter ces choses redoutables ? Où trouver une langue capable de les expri- 
mer? Le Roi des rois, élevé sur un trône de gloire, descendra du ciel, et s'étant assis comme juge, 
fera comparaître devant lui tous les habitants de la terre. Au seul souvenir de cette vérité, je suis 
près de tomber en faiblesse ; les membres de mon corps sont dans une agitation violente ; mes yeux 
se remplissent de larmes ; ma voix chancelle, mes lèvres tremblent, ma laogue balbutie, le désordre 
et la confusion se mettent dans mes pensées. Je suis obligé de vous annoncer ces choses, mais U 



482 1" FÉVRIER. 

eninle m'empêchera de parler. Un coup Je tonnerre nous éponvante aujonrd'hni ; comment ponr- 
roBS-nous alors soutenir le son de celle trompelte. mille fois plos terrible que le tonnerre, qui 
ressuscitera les morts ? Les ossements de tous les liomines ne l'auront pas plus lût entendue dans 
le sein de la terre, qu'ils se ranimeront à l'instant et chercheront à se rejoindre les uns aux autres, 
et en un clin d'œil nous ressusciterons tous et nous nous rassemblerons pour être jugés. 

« Enfin, le grand Roi ayant donné l'ordre, la terre ébranlée et la mer troublée rendront les 
morts qu'elles possédaient, tant ceui qui ayaienlété dévorés par les poissons, que ceux qui l'avaient 
été par les oiseaux ou par les bètes. Dans le même moment tous les hommes paraîtront sans qu'il 
leur manque un seul cheveu ». 

Le Saint parle ensuite du feu qni embrasera toute la terre, des anges qni sépareront les brebis 
d'avec les boucs, de l'étendard de la croix, tout brillant de lumière, que le grand Roi fera porter 
devant lui. Il représente les hommes accablés par la consternation et par une inquiétude mortelle ; 
les justes comblés de joie, et les méchants livrés au désespoir; les anges et les chérubins occupés 
à chanter les louanges de Celui qui est trois fois Saint; les cienx ouverts, et le Seigneur environné 
d'une telle gloire que le ciel et la terre ne pourront soutenir sa présence. Il ouvre devant les yeux 
le livre où sont écrites toutes nos pensées, toutes nos paroles, toutes nos actions ; puis il s'écrie : 
c Queiles larmes ne devons-nous pas répandre nuit et jour, dans l'attente de ce terrible moment ! » 
Ses soupirs et ses sanglots lui ayant coupé la parole, il n'en put dire davantage. « Apprenez-nous 
donc ». cria Tauditoire, o les choses effrayantes qui arriveront ensuite ». — « Tous les hommes », 
reprit le Saint, « auront les yeux baissés devant le tribunal du souverain Juge, entre la vie et la 
mort, entre le ciel et l'enfer, et chacun d'eux sera cité pour subir un examen rigoureux. Malheur 
à moi ! Je venx vous instruire de ce qui arrivera ; mais la voix me manque ; la crainte me jette 
dans le trouble et la confusion : le seul récit de ces choses me glace d'effroi ». — « Nous vous conjurons », 
répéta l'auditoire, «de continuer pour notre utilité et pour la sanctification de nos âmes ». — o Bien-aimés 
de Jesus-Christ », dit le Saint,<ion cherchera dans tous les chrétiens le sceau du baptême et le dépôt 
de la foi ; on leur redemandera cette renonciation qu'ils firent, en présence de témoins, à Satan et 
à ses œuvres, non à une, à deux, à cinq, mais à toutes en -général. Heureux celui qui aura gardé 
fidèlement ce qu'il avait promis ! » Ses soupirs et ses gémissements ne lui permettant plus de parler, 
l'auditoire Ini cria de nouveau : « Eh ! de grâce, continuez de nous instruire ». — « Je vous obéirai », 
répondit le Saint, «autant qu'il me sera possible; mais je ne m'exprimerai que par des pleurs et des 
soupirs. De pareilles cboses sont si terribles, qu'on ne peut en parler sans verser des larmes». — «0 
serviteur de Dieu », ajouta le peuple, « ne nous refusez pas les instructions que nous vous deman- 
dons ». Alors, Ephrem, se frappant la poitrine, pleura encore plus amèrement, et dit : « Ah ! mes 
frères, que voulez-vons entendre ? jour épouvantable ! malheur à moi ! malheur à moi ! Qui osera 
rapporter, qui osera écouter le récit de ce qui doit se passer dans ce moment lamentable '? Vous 
tous qui avez des larmes, pleurez avec moi ; que ceux qui n'en ont point apprennent à connaître 
le sort qui les attend, et qu'ils ne négligent pas leur salut. Alors les hommes seront séparés pour 
toujours les uns des autres ; les évèques, des évèques ; les prêtres, des prêtres ; les diacres, des 
diacres ; les sous-diacres et les lecteurs, de ceux qui avaient les mêmes ordres ; les enfants de 
leurs parents ; les amis de leurs amis. La séparation faite, les princes, les philosophes, les sages 
dn monde crieront aux élus avec larmes : Adieu pour toujours, saints et serviteurs de Dieu ; adieu, 
parents, enfants, amis ; adieu, prophètes, apôtres, martyrs ; adieu, 'Vierge sainte. Mère du Sauveur, 
vous priâtes pour notre salut, mais nous ne voulûmes pas nous sauver. Adieu, croix vivifiante ; 
idieu, paradis de délices, royaume éternel, Jérusalem céleste; adieu, vous tous, nous ne vous 
reverrons plus ; nous voilà plongés dans un abime de tourments qni ne finiront jamais ». 

Le recueil des œu\Tes de saint Ephrem est composé de sermons ou traités de piété, de prières, 
de commentaires sur l'Ecriture, d'ouvrages de controverse contre les Ariens, les Eunomieas, le» 
Manichéens, les Novatiens et les Marcionites, des vies de saint .\braham, de saint Julien, etc. Son 
style, dans ses écrits polémiques, n'a rien de sec et de rebutant; il est au contraire rempli de p:été 
et d'onclion ; on y remarque que l'auteur, en réfutant les hérétiques, brûle d'un désir ardent de 
TOir Dieu loué et glorifié. 

Saint Grégoire de Nysse et d'autres auteurs nous appreonent que saint Ephrem avait commenté 
tous les livres de l'Ancien et du Nouveau Testament ave; autant de clarté que d'érudition. Nous 
n'avons plus que ses commentaires sur les livres historiqi;?5 et sur les prophètes. 

L'ouvrage qui porte le litre de Confession est certainement de saint Ephrem, comme l'a prouvé 
M. Assemani, Op. t. i", p. 119; tbid. Pm/eg. cl, et t. il, p. 37; H'-m. liihl. orient, t. i"', p. 141. 
Les disciples de saint Ephrem écrivirent la même histoire, d'après ce qu'ils en avaient entendu 
dire à leur bienheureux maître : de lii ce grand nombre de relations que nous avons de l'événe- 
ment dont il s'agit. Gérard Vossius en a publié une que M. Assemani a fait réimprimer : Op. t. m, 
p. 23 ; mais on doit suivre principalement la Confession du Saint, qni se trouve dans le recueil de 
ses œuvres, de l'édition du Vatican. 

Ceillier, t. vm, p. 101, a recueilli des écrits de saint Ephrem une fonle de passages qui dé- 
montrent invinciblement la présence réelle de Jésns-Chrisl dans l'Eucharislie. On peut voir sur le 
même sujet les judicieuses remarques d'un habile critique, qui ont été insérées daus les liémoirei 



SALNTE BRIGITTE, SURNOiniÉE LA THAUMATURGE, VIERGE. 1S3 

de Trévoux, janv. 1736, p. 155. — Voir aussi le docteur Wisemann, Horce Syriacœ, t. i", ■lis- 
sert, prima. 

Saint Ephrein et saint Basile s'étant entretenus ensemble par le moyen d'un interprète, il est évi- 
dent que le premier n'enteodait point la langue grecque. L'auteur de l'ancienne traduction de la vie 
de saint Basile, qui porte le nom de saint Amphiloque, prétend que le saint archevêque de Césarée 
oMinl miraculeusement à saint Eplirem l'intelligence de celte langue et qu'il l'ordonna prétie. Il y 
a deui fautes dans ce r.îcit, et Baillet est tombé dans la seconde. Saint Jérôme, Pallade et plusieurs 
autres auteurs ne donnent à saint Ephrem que le titre de diacre. D'ailleurs, si l'on consulte la tra- 
duction de l'ouvrage du faux Amphiloque, et que l'on en examine attentivement le texte original, on 
Verra que ce ne fut point saint Ephrem, mais son disciple et son compagaon, que saint Basile éleva 
su sacerdoce. 

Une partie des œuvres du saint docteur fut traduite ea latin, et imprimée à Rome en 1589, par 
les soins de Gérard Vossius on Voskens, prévôt de Tongres. Edouard "Thwaites en donna une édi- 
tion grecque à Oxford, en 1708. 

La plus complète de toutes les éditions des œuvres de saint Ephrem est celle qui a paru à 
Rome en 1732-174".!, 6 vol. in-fo!., sous la direction du cardinal Quirini, bibliothécaire du Vatican, 
et de M. Joseph Assemani, premier préfet de la même bibliothèque. On y trouve le texte syriaque 
d'une grande partie des œuvres du Saint, avec l'ancienne version grecque des antres ouvrages. La 
traduction hitine est de Gérard Vossius. et du P. Pierre Benedetti, jésuite maronite. Celle des der- 
niers volumes est de M. Etienne Assemani, archevêque d'Apaniée, qui a publié en chaldaique les 
actes des martyrs, et qui est neveu de M. Joseph Assemani. 11 est fâcheux pour les savants que le 
texte grec des derniers volumes, et surtout du sixième, soit rempli de fautes. Voirdsns les j/emofres 
de Trévoux, janv. 1756, p. 146, nne lettre fort curieuse sur la dernière édition des œuvres de 
saint Ephrem. 

Le MariTTOlo^:© romain fait mention de saint Ephrem le premier de février, et les Grecs, en lenr iîéno* 
loge, le vingt-hoit de janvier. Le testament dont nous avons parlé, et les autres aateara qui ont fait son 
éloge, se trouvent reproduits dans BoUandus, au premier tome de ce mois. 



SAmiE BRIGITTE, SUENOMMEE LA THAUMATURGE, 

VIERGE EN IBLAXDE 
436-523. — Papes : Sixte UIj Hormisda». 

H n'appartient qu'à Dieu, dit Job, de faire des vases purs d'une matière 
impure. Cest lui seul qui peut faire, quand il lui plaît, que les épines pro- 
duisent des raisins et que les chardons portent des figues; et c'est lui seul 
qui, en s'élevant au-dessus de la nature et des règles communes, peut donner 
à un mauvais arbre la force de porter quelquefois de bons fruits. Je dis ceci 
au sujet de sainte Brigitte, dont Notre-Seigneur a su conserver la virginité 
toute pure, quoiqu'elle fût née dans les infamies et les impuretés d'un adul- 
tère de son père avec une esclave. Cette infidélité de Duptace (c'est ainsi 
qu'on appelait ce seigneur irlandais) toucha si sensiblement le cœur de sa 
légitime épouse, qu'imitant l'ancienne Sara, la mère de tous les croyants, 
elle ne donna point de repos à son mari qu'il n'eiît mis dehors cette servante, 
quoique deux saints prélats l'eussent assuré qu'elle enfermait une Sainte 
dans son sein. 

En effet, l'esclave bannie mit au monde une fille qui fut nommée Bri- 
gitte au baptême, que son père prit soin de lui faire donner pour la rendre 
fille adoplive de Jésus-Christ. Elle fut confiée à une femme chrétienne qui 
eut soin de l'élever dans la crainte de Dieu et l'amour de la virginité. Quel- 
que temps après, Duptace voyant que sa fille avançait en âge et en sagesse, 
la fit venir en sa maison, où elle se rendit très-aimable par les rares vert'js 



Ig4 1" FÉVRIER. 

dont son âme était remplie et qu'elle faisait paraître au dehors. Elle était 
humble, paisible et obéissante ; et surtout il semblait que la compassion 
pour les pauvres fût sortie avec elle du sein de sa mère, parce qu'elle usait 
de toutes sortes d'inventions pour leur faire du bien. 

Ces admirables vertus étaient relevées par une beauté parfaitement régu- 
lière qui ravissait aisément les cœurs de tous ceux qui la regardaient; c'est 
pourquoi elle fut recherchée par divers partis. Mais Brigitte, qui s'était déjà 
consacrée par vœu à Jésus-Christ, l'Epoux des vierges, s'apercevant que cet 
empressement qu'on témoignait pour l'épouser ne procédait d'ailleurs que 
d'elle même et de cette rare beauté qui éclatait sur son visage, pria Notre- 
Seigneur delà rendre si laide qu'on ne pensât plus à elle. Sa prière fut exau- 
cée, et, par la perte d'un œil, la sainte fille demeura si difforme qu'il ne se 
trouva plus personne qui parlât de l'épouser : ce qui obligea son père de lui 
permettre d'entrer dans un monastère et de se faire religieuse comme elle 
en avait le désir. 

Son entrée en religion fut rendue remarquable par trois insignes faveurs 
qu'elle y reçut du ciel : l'évêque Malchille, ou Mel, ancien disciple de saint 
Patricej apôtre d'Irlande, qui lui donna le voile, aperçut sur sa tête une 
colonne de feu ; quand Brigitte pencha la tête pour baiser le marche-pied 
de l'autel, le bois, quoique sec et déjà vieux, reverdit par son attouchement; 
enfin, au même instant, son œil se trouva guéri, et son visage reprit sa pre- 
mière beauté, à laquelle Nolre-Seig-neur ajouta encore un nouvel éclat, ne 
voulant pas que celle qui avait désiré pour son amour perdre la beauté de 
son corps, afin de conserver la pureté de son âme, demeurât avec la moindre 
dillbrmité corporelle. 

Trois jeunes filles, de ses amies, avaient suivi Brigitte dans la retraite. 
Elles se construisirent dans un gros chêne des cellules qui furent appelées 
depuis KM-bara ou Cellules du Chêne, à 8 lieues de Dublin, et adoptèrent un 
costume différent de celui des autres religieuses du pays. Ce fut comme 
une pépinière sainte qui donna naissance à un grand nombre de monastères 
en Irlande, lesquels reconnaissent tous sainte Brigitte pour leur mère et leur 
fondatrice. La réputation de sa sainteté et de ses miracles rendit Kildare 
si célèbre et si fréquenté, que le grand nombre des édifices qu'on bâtit, 
de son vivant même, autour du monastère, y forma une ville qui devint assez 
considérable dans la suite pour qu'on y ait transféré le siège métropolitain 
de la province. 

La surveillance qu'elle devait exercer sur un grand nombre de maisons 
religieuses, l'obligea à de fréquents voyages qui occupèrent une grande 
partie de sa vie et qui furent toujours d'une si grande utilité qu'on peut dire 
que chacun de ses pas a été marqué par la fondation de quelque nouveau 
monastère. 

Cette pieuse vierge avait reçu de Dieu le don des miracles dans un haut 
degré, et elle en a fait un si grand nombre, que le cardinal Baronius écrit 
avoir lu au monastère de Sainte-Cécile, au-delà du Tibre, à Rome, un vieux 
manuscrit qui en contenait vingt-quatre chapitres. Nous en rapporterons 
seulement deux ou trois qui feront juger des autres. 

Deux lépreux s'adressèrent à la Sainte pour être guéris. Elle pria Dieu 
pour eux, et, faisant le signe de la croix sur un peu d'eau, elle leur com- 
manda de s'en laver l'un l'autre : le premier, après avoir été lavé, se sentant 
guéri, fut si ravi de sa santé, que, de crainte de la perdre, il ne voulut 
jamais rendre le même service à son compagnon. Mais, en punition de son 
ingratitude, il se vit aussitôt recouvert de la même lèpre, et son compa- 



S.UNTE BRIGITTE, SntKOlIJIÉE LA THAUMATURGE, VIERGE. ISo 

gnon fut parfaitement guéri par la seule prière de sainte Brigitte, qui sem- 
blait tenir en ses mains les clefs de la santé et de la maladie. 

Une fille aveugle, nommée Darie, pria la Sainte de faire une bénédic- 
tion sur ses yeux, et par ce moyen elle recouvra la vue ; mais étant ensuite 
éclairée d'une plus haute lumière, et reconnaissant que tout ce qui se voit 
des yeux du corps n'est qu'un embarras pour l'àme, elle s'en retourna vers 
sa bienfaitrice pour la prier de lui rendre sa première cécité ; et à l'instant 
ses yeux, qui avaient été ouverts à la supplication de sainte Brigitte, se refer- 
mèrent à sa prière. 

Une autre fille, âgée de douze ans, qui était muette de naissance, fut 
amenéeparsamèreàsainteBrigitte. La Sainte la prit par la main et lui demanda 
si elle ne voudrait pas bien, pour l'amour de Jésus-Christ, garder la virginité 
perpétuelle : et comme la mère lui représenta l'impuissance de sa fille pour 
parler, la Sainte lui répliqua : « Cependant, je ne la laisserai point aller 
qu'elle ne m'ait répondu ». Alors la muette, déliant sa langue, lui promit 
de demeurer vierge toute sa vie avec la grâce de Dieu; et, depuis, l'usage de 
la parole lui demeura toujours libre. 

Une méchante femme, ayant mis au monde un garçon, disait hautement 
pour excuser son crime qu'elle l'avait eu de l'évoque appelé Broon, lequel 
était un saint homme, aussi disciple de saint Patrice. Cette calomnie fut 
rapportée à sainte Brigitte, et la misérable soutint effrontément son men- 
songe en sa présence et celle du même saint Patrice ; mais la Sainte faisant 
le signe de la croix sur la bouche de cette infâme, lui fit enfler la langue de 
telle sorte qu'elle ne pouvait parler ; et, faisant de môme sur la langue de 
l'enfant, elle la délia, et il dit distinctement, après que sainte Brigitte le lui 
eut commandé, que révêquen'étaitpassonpère,maisbienunpauvrehomme 
du commun. Ainsi la vérité fut découverte, l'honneur del'évêque conservé, 
et la gloire rendue à Dieu, protecteur de l'innocence. 

Elle a fait encore quantité de prodiges par le signe de la croix. C'est par 
ce moyen qu'elle chassait les démons des corps humains, et qu'elle retenait 
les personnes qu'elle voyait en danger de se perdre. On raconte à ce sujet une 
chose surprenante : la fille d'un gentilhomme s'étant dérobée secrètement 
de la maison de son père le jour même de ses noces, pour se sauver dans le 
monastère de Brigitte, ce père monta à cheval, suivi d'une bonne escorte, 
pour enlever sa fille de force ; mais la Sainte l'ayant aperçu fit le signe de la 
croix en terre, et à l'instant les hommes et les chevaux devinrent immobiles 
comme des statues, jusqu'à ce que le père, reconnaissant sa faute, permit 
à sa fille d'exécuter son vœu et de demeurer en religion. 

Ce peu que nous venons de dire suffit, ce nous semble, pour faire voir 
évidemment quels sont les mérites de cette grande Sainte. Le temps de sa 
récompense étant arrivé, après avoir heureusement achevé sa course, elle 
eut révélation du jour de son décès, dont elle donna avis à une bonne fille 
qu'elle avait élevée en la crainte et en l'amour de Dieu, lui marquant le jour 
qu'elle partirait de cette vie, pour aller jouir des chastes embrassements de 
son Epoux dans le ciel. 

Elle mourut, suivant l'opinion la plus probable, dans son premier monas- 
tère d'Irlande, un mercredi, le 1" février 523 '. 

1. Les auteurs ne conviennent pas du lien oîi elle est morte : les uns disent que c'est à Glastonbnry, 
en Angleterre ; d'antres, à Kildare, en Irlande. U est marqué an MartjTologe romain que ce fut en Ecosse. 
Mais il est bou de savoir que les Scots, qui ont donne' leur nom à la partie septentrionale de la Grande- 
Bretajne. habitaient l'Irlande au ve siècle; l'Irlande s'appelait indifféremment Scotie et Hibeniie. Elle 
décéda le 1'' février, l'an de Xotre-Seignenr 518, selon Siçebert, et 521 selon Marien, Ecossais, sous 
l'empire de Justin l'alné, on enfin 523, pltis piobablemeot, selon d'autres, étant â^ée de soixaute-dU ana. 



186 l" FÉVRIER. 

Son corps fut enterré à Kildare où les religieuses, pour honorer sa mé- 
moire, inslituèrent un feu sacré perpétuel appelé le feu de sainte Bris^ilte : 
ce qui (it donner au monastère le nom de Maiscm du Feu. Elles l'y cnUe- 
tinrent jusqu'en 122Ù, époque à laquelle l'archevêquede Dublin le fit éteindre. 
Le corps de la Sainte en avait été enlevé dès le ix° siècle, à cause des incur- 
sions des Danois, et transporté à Down Patrick. On ne perdit pas le souvenir 
de sainte Brigitte à Kildare, quoiqu'en moins d'un siècle, de 835 à 924, la 
ville et le monastère eussent été saccagés cinq fois; raaisàDownonl'oublia: 
il fallut une révélation de Dieu faite à l'évêque Malachie pour qu'on retrou- 
vât le corps de sainte Brigitte. On était à l'année 1186 : il fut découvert 
déposé avec ceux de saint Patrice et de saint Colomb dans une triple voûte, 
d'où on le transféra dans la cathédrale de la même ville. L'impie Grey, sous 
Henri YIII, détruisit l'église qui renfermait ces reliques et les jeta au vent. 
Le chef de sainte Brigitte se trouvait à Neusladt,enAutriche, et put échapper 
à la profanation. Elle y fut conservée dans la chapelle du château impérial, jus- 
qu'à l'année 1387 que Rodolphe II en fit présenta l'ambassadeur d'Espagne, 
Jean de Borgia : celui-ci à son tour en enrichit l'église des jésuites de Lis- 
bonne. La ville de Cologne, qui a une paroisse placée sous le vocable de cette 
Sainte, se vante d'avoir aussi de ses reliques. 

La fôte de sainte Brigitte a toujours été célébrée le 1°' février, jour de 
son entrée au ciel. On croit communément que c'était un mercredi, ce qui 
ne peut convenir pour le commencement du v° siècle qu'aux années 506, 
517, 523 et 534. Le culte de sainte Brigitte était autrefois très-répandu, 
non-seulement en Irlande où elle tient le premier rang des Saintes après la 
sainte Vierge, mais en Flandre, en Allemagne et dans une partie de la 
France. Sa fête était reçue dans tout l'occident au l\° siècle. L'Irlande la 
regarde comme sa patronne, de même que saint Patrice est son patron. 

« Partout où les moines irlandais ont pénétré, à Cologne comme à Séville, 
des églises se sont élevées en son honneur, et partout où de nos jours encore 
se répand l'émigration britannique, le nom de Brigitte signale la femme de 
race irlandaise. Dix-huit paroisses en Irlande portent encore le nom de 
Sainte-Brigitte. Privés par la persécution et la misère de construire des mo- 
numents en pierre, ils témoignent de leur inébranlable dévotion à celte 
chère mémoire en donnant son nom à leurs filles. Noble et touchant hom- 
mage d'une race toujours infortunée et toujours fidèle, qui fut comme elle 
esclave et comme elle catholique ' ». 

Il n'existe pas de vestiges du passage de sainte Brigitte sur la terre, 
excepté une tour ronde et des ruines d'une église qu'on dit dater du vi°siôcle. 
La congrégation des sœurs ou religieuses qu'elle a fondée a disparu. 

Toutes ses reliques sont probablement perdues '. 

1° Dans son office imprimé à Paris en 1620, l'hymne des premières Vêpres 
dit : « Pour témoigner de sa vertu calomniée, le bois sec de l'autel reverdit 
tout à coup, au contact de sa main virginale». On ajoute qu'il en sortit 
un petit rameau. On la représente donc portant la main à l'autel ou à 
genoux sur le marc/ii-jncrl. 

2° On la peint aussi à genoux et tenant un vase à large ouverture; près 
d'elle une vache. Cet attribut fait allusion à plusieurs traits de sa vie. Nous 
choisirons toutefois une seule circonstance, et nous renverrons à Sui-ius, au 
l'' février, pour les autres où la vache joue un rôle quelconque. Sainte Bri- 
gitte étant devenue célèbre par ses vertus, reçut un jour la visite de plusieurs 

1. Mcma d'Occident, t. u, p. 419. 

3. U. Thomùs Marphy. écon. du iémin. irlandais^ a Paris. 13 août 1871. 



SAUra SOÏÏR, ERMITE. 187 

évoques, mais elle n'avait pas de quoi les traiter. Elle se recommande à Dieu 
et imagine de traire trois fois dans la môme journée la seule vache qu'elle 
eût : sa confiance fut récompensée, elle tira autant de lait qu'auraient pu en 
donner trois bonnes laitières. 

Dans la paroisse d'Haraay, entreUuyetLiége,enBelgique,onfait des pèle- 
rinages, en l'honneur de sainte Brigitte, pour les vaches. Près de Fosses, dans 
le diocèse de Namur, les paysannes font bénir, le premier février, des 
baguettes avec lesquelles on touche les vaches malades pour les guérii. 



SALNT SOUR*, ERMITE, 

PKEfflER ABBÉ DE TERRASSON, AU DIOCÈSE DE PÉRIGUEDX 
Mort en 580. — Pape : Pelage II. — Roi des Fraacs : Childebert C 



Flore svh primo viridis juventœ 
Poirinm dulcem simul et parentes, 
Dulcius cœlum méditons profunda 

Mente r-^Iiq^'it. 
As printemps de ses jours, à la fleur de son âge, il 

ab!indonDâ tout : la patrie si douce et les parent» 

si aime's ; U mi^dita au fond de son cœur et le ciel 

lui parut plus doux. 

Santol. ilymni, 29 Angusti. 

Saint Sour ' naquit en Auvergne dans la première année du yi' siècle, de 
parents non moins remarquables par leur piété et leur attachement à la foi 
orthodoxe que par l'éclat de la position qu'ils avaient dans le monde. Dieu 
prend ses élus dans tous les rangs de la société, et la plus honorable illus- 
tration est celle que donne la vertu. Aussi, nous sufllt-il de savoir que les 
parents de notre Saint étaient chrétiens. Ils instruisirent de bonne heure 
leur fils des principes de notre sainte religion et l'initièrent à la connais- 
sance des lettres. 11 ne tarda pas à laisser voir un goût bien prononcé pour 
la vie érémitique. Son cœur, ouvert, dès le matin de la vie, aux douces ins- 
pirations de la grâce, avait compris la parole du Maître : « Celui qui ne re- 
nonce pas à tout ce qu'il possède ne peut être mon disciple. Si quelqu'un 
veut venir après moi, qu'il renonce à soi-même, qu'il porte sa croix chaque 
jour et me suive». Et, déjà vrai disciple par toutes les affections de son 
âme, il se promettait bien de répondre un jour, comme saint Pierre : « Sei- 
gneur, voici que j'ai tout quitté et que je vous ai suivi ». 

Tant et de si heureuses dispositions ne pouvaient manquer de le rendre 
l'objet des complaisances divines et d'attirer sur son âme les plus abondan- 
tes bénédictions. Aussi, à mesure qu'il croissait en âge, sa foi devenait plus 

1. Voulant répondre aux pieux désirs du savant e'diteur des Petits BuUandistes, nons donnons an 
abr<!,ïd «ie la grande Vie de saint Sour, que nous avons publiée en 1857; 1 vol. in-8o (M. A. B. Pergot, caré 
de Terrasson, Dordogne). 

2. S'-nictus Sorus. ou mieux Sanctus Sur, comme l'ont écrit, au ive siècle, saint Adoû de Vienne, dans 
sa Chronique, et Usnard, dans son Marti-rologe, et comme nous le trouvons dans des Litanies d'un manus- 
crit de la BiMiotli'eqne nationale, provenant du monast'ere de Saint.Jîartial de Limoges, coté du xi'-' si'ccle. 
En prononçant Vu comme notre monosyllabe ou, ainsi que le faisaient les anciens, de Sur nous avoas 
Suu , C'est QQ mot gaulois passé dans notre langue et qui signifie ermite, anachorète. 



188 1" FÉVRIER. 

vive, sa piété plus tendre et son désir de se vouer à Dieu plus ardent. Il s'é- 
tait lié d'une étroite amitié avec Cyprien, jeune homme du même âge que 
lui, de la môme piété, ayant le môme désir de quitter le monde et de se 
retirer dans la solitude. Cyprien se fit le disciple de Sour. 

A cette époque, l'histoire de notre pays nous présente le christianisme 
définitivement établi depuis quelques années dans les Gaules par la conver- 
sion de Clovis et les résultats heureux de la bataille de Vouglé '. Délivrés des 
frayeurs de l'arianisme qui avait été transporté au-delà des Pyrénées avec 
la domination des Goths, « les peuples se reposaient » , comme dit Isaïe, « dans 
la beauté de la paix et dans des tabernacles de confiance ». Bientôt la vie re- 
ligieuse absorba toutes les idées, comme aux trois premiers siècles de l'E- 
glise. De toutes parts, dans les creux des rochers, dans les obscures profon- 
deurs des bois, sur la cime aride des montagnes, on voyait s'établir de pieux 
ermites, de saints anachorètes, qui se formaient des disciples et préludaient 
ainsi à ces fondations religieuses que nous présente en si grand nombre le 
milieu du vi" siècle. L'impulsion et l'exemple étaient donnés par les mem- 
bres des familles les plus marquantes de cette époque, par des hommes qui, 
se dépouillant des grandeurs du monde, allaient au désert vivre d'une vie 
de pénitence et d'abnégation. 

Notre Saint était parvenu à l'âge que les anciens appelaient libre et qui 
conférait à peu près les mômes droits que la majorité de nos jours. Il voulut 
néanmoins avoir le consentement de son père et de sa mère, ne se croyant 
pas, quoique l'âge et les lois de son pays parlassent en sa faveur, autorisé à 
secouer le joug de l'autorité paternelle, joug suave et délicieux que l'homme 
bien né porte toujours avec le même plaisir, le même bonheur, dans l'âge 
mûr comme dans l'âge de l'enfance, tout le temps qu'il peut dire ces deux 
mots les plus doux à prononcer après ceux de Jésus et de Marie : Mon père ! 
ma mère ! 11 eut, cependant, quelque difficulté à obtenir le consentement 
demandé, son père et sa mère ayant voulu éprouver sa vocation. Ils recon- 
nurent enfin, dans sa persévérance, la volonté de Dieu et consentirent à son 
départ. « Allez », lui dirent-ils, « allez au désert où la voix de Dieu vous 
appelle. Lorsque vous ne serez plus là auprès de nous, sa Providence sera 
la lumière de nos yeux, le bâton de notre vieillesse, le soulagement de 
notre vie ». 

Sour ne tarda pas à instruire son ami Cyprien du consentement de son 
père et de sa mère, et, l'amour divin qui les pressait ne souffrant pas de re- 
tard, les deux jeunes prédestinés abandonnèrent tout et sortirent de l'Au- 
vergne, laissant à Dieu le soin de leur trouver un asile où il leur fût permis 
de vivre inconnus et ignorés du monde. Dieu les conduisit dans la province 
du Périgord. En traversant le Limousin, ils firent la rencontre d'Amand, qui 
se joignit à eux, désireux comme eux de fuir le monde pour la solitude. Ils 
furent bientôt unis d'une étroite amitié, et l'on pouvait dire, en les voyant, 
ce que l'on disait des premiers chrétiens : « Un seul cœur, une seule âme ». 

Peu de temps après leur arrivée en Périgord, ils entrèrent au monastère 
de Genouiliac ^ où, après s'être rasé la tête, ils prirent l'habit de moine. Ce 
monastère, dont on ne connaît l'existence que par le séjour qu'y firent nos trois 
Saints, était alors sous la direction d'un abbé, du nom de Salane ' « lequel », 
comme le dit un écrivain du PérigordS« conduisait à la perfection plusieurs 
saints moines qui, de toutes parts, se rangeaient à sa sainte pédagogie ». La 
vertu de nos jeunes religieux s'y fit bientôt remarquer et ils devinrent l'objet 

1. On prononce VoaiUé. — 2. Genouiliac, Genoliaeum, dans le diocèse de Cahors, non loin des limites 
du diocèse de l'Crigueux. — 3. Quelques auteurs ont écrit Savalé et Canalis. — 4. Le P. Dupuy. 



SAi.vr souB, EKiniE. 189 

de l'estime et de la vénération de tous. On les voyait, ardents à la mortifica- 
tion, châtier les membres de leurs corps pour les dégager des affections ter- 
restres, et s'appliquer à embellir leur âme des charmes de la vertu. Ils se ren- 
daient agréables à tous et par leurs œuvres qui avaient toujours pour principe 
et pour fin la charité, et par leurs discours assaisonnés de cet esprit d'aimable 
franchise et de douce gaîté qui fait le charme des conversations. On était 
heureux de les voir, plus heureux de les entendre. Ils se distinguaient sur- 
tout par une grande humilité. Cette belle vertu, base et couronnement de 
toute perfection, ils en connaissaient tout le prix, et leurs paroles, leurs ac- 
tes, tout leur extérieur la reflétaient si bien, qu'ils paraissaient en être ornés 
comme d'un vêtement spirituel, comme sont ornés, la douce colombe de 
son blanc plumage, le lis de sa blancheur éclatante, la prairie de sa verdure 
et de l'émail de ses mille fleurs. 

Mais Dieu ne destinait pas notre Saint à passer toute sa vie dans un mo- 
nastère. 11 ne l'avait conduit avec ses deux disciples à Genouillac que pour 
réprouver au feu de la charité monastique et lui faire acquérir, sous la 
direction du saint abbé Salane, la science si difflcile de gouverner les autres. 
D'ailleurs, ce monastère ne lui offrait pas la solitude qu'il avait désirée en 
quittant le monde. Aussi le voyons-nous, après un séjour de trois ans, solli- 
citer de l'abbé Salane l'autorisation de se retirer dans le désert, pour y vivre, 
comme avaient vécu dans les déserts de la Thébaïde, les Paul, les Antoine, 
les Hilarion et tant d'autres saints ermites. Mais il ne partira pas seul. L'a- 
mitié, qui ne se refroidit jamais dans le cœur des Saints, ne lui permet pas 
d'oublier Amand et Cj-prien ; il leur communique son projet. La solitude 
d'un monastère n'est point la vie qu'ils ont voulue en quittant leurs parents 
et les douceurs du foj^er domestique. Ils ont bien mis la main à la charrue, 
mais, déjà, Dieu peut leur reprocher d'avoir regardé derrière eux. C'est au 
désert qu'ils doivent aller, et, là seulement, ils trouveront une solitude assez 
intime, assez retirée. Ces considérations que le Saint développe avec toute 
la vivacité de sa foi et l'enthousiasme de son amour, suffisent pour réveiller 
dans le cœur de ses deux amis le désir de la vie solitaire. 

Leur dessein, en quittant Genouillac, était de ne point se séparer, de 
vivre ensemble, se prêtant un mutuel secours et s' encourageant par des 
exemples réciproques dans un genre de vie si au-dessus des forces humaines. 
Ils se retirèrent d'abord en un lieu appelé encore aujourd'hui Peyre-Levade, 
tirant son nom d'un autel druidique qu'on y aperçoit. Ce lieu était bien 
propre au but qu'ils se proposaient : l'éloignement du monde et le recueil- 
lement de la vie intérieure. Ils se trouvaient sur le plateau d'une montagne 
assez élevée ; ils avaient sous leurs yeux, dans cet autel dressé par leurs 
pères, une preuve des grossières erreurs de l'humanité lorsqu'elle est privée 
de la lumière de la foi ; autour d'eux se développait un vaste horizon, image, 
faible sans doute, mais image de l'immensité de Dieu ; et leurs regards, le 
cœur même des Saints caresse avec plaisir les souvenirs de la patrie, leurs 
regards, lorsqu'ils étaient fatigués de contempler le ciel, pouvaient se repo- 
ser sur les blanches montagnes de l'Auvergne et du Limousin. Ils s'y cons- 
truisirent trois cellules, comme trois tentes sur le Thabor. Ils y appelaient, 
par leurs ferventes oraisons et le chant des hymnes sacrées, Moïse et Elle, 
la Loi et les Prophètes, et Jésus qui leur avait dit de tout quitter pour le 
suivre se trouvait au milieu d'eux. C'était pour ces âmes séraphiques le 
commencement du souverain bonheur. 

Mais ce lieu ne pouvait être tellement retiré, que l'éclat des vertus des 
trois solitaires ne les fît découvrir. D'ailleurs, Dieu ne permet pas toujours 



190 1" FÉTWER. 

que la sainteté se dérobe sous le voile de l'humilité ; il entre souvent dans 
ses desseins qu'elle soit manifestée aux yeux du monde pour l'instruction et 
l'exemple de tous. Aussi, les habitants des contrées voisines vinrenl-ils bientôt 
en foule à Peyre-Levade, atlirés, les uns par la simple curiosité, les autres, 
par le désir de s'instruire ou d'ôlre témoins des miracles qui s'y opéraient. 
Ceux-ci imploraient le secours des prières des trois ermites, ceux-là deman- 
daient la guérison de quelque maladie ; on en voyait môme qui se propo- 
saient de les imiter et déjà se déclaraient leurs disciples. 

Saint Sour gémiss;iit en secret de toutes ces obsessions de la foule qui le 
détournaient des prédilections nourries dans son cœur depuis son enfance. 
Il savait que rarement au milieu du tumulte des hommes on peut composer 
une assemblée d'anges, et il songeail à fuir encore loin de ces lieux. Un soir 
il s'en ouvrit à ses deux amis et leur démontra la nécessité, pour le bien de 
chacun, d'une prompte séparation. Pourquoi, en effet, ont-ils quitté le 
monde, s'il faut qu'ils vivent au milieu du monde et ne soient occupés que 
des choses du monde ? Dès le jour suivant, ils quittent Peyre-Levade et s'en 
vont, dans la direction du soleil couchant, où les conduira la volonté de 
Dieu. Après une marche de plusieurs heures ils s'arrêtent et, soit lassitude, 
soit que Dieu, pour favoriser notre Saint, le voulût ainsi, Amand et Cyprien 
s'abandonnent à un profond sommeil. Saint Sour en profite, et, se levant, il 
s'en va de droite et de gauche, explorant le pays, pour s'assurer s'il n'y 
trouvera pas un lieu où il puisse fixer sa demeure. L'Esprit de Dieu le con- 
duisait. Bientôt se présente à sa vue un site tellement agreste et retiré, qu'il 
ne paraît pas qu'aucun mortel y ait jamais porté ses pas. Le Saint s'y dirige 
et le trouve des plus convenables, par sa position, au but de la vie solitaire. 
Placé au flanc d'une colline, ce site était dominé et protégé par une roche 
majestueuse d'élévation, auprès de laquelle sortait une source d'eau vive 
qui, s'écoulant par petits ruisseaux, y entretenait une douce fraîcheur. Au 
bas de la colline se développait une vaste plaine, parcourue d'intervalle en 
intervalle par une rivière (la Vézère) mal renfermée dans son lit. A la vue de 
ces lieux, le Saint tombe à genoux, porte ses regards vers le ciel et rend 
grâces à Dieu. Il se hâte ensuite de revenir vers ses frères qu'il trouve en- 
core endormis, et qui, ne s'étant pas aperçus de son départ, ne s'aperçoivent 
pas de son retour. Ils se réveillent enfin, et s'exhortent mutuellement à 
l'exécution de leur projet. Ils s'entretiennent des douceurs de la patrie cé- 
leste où ils se retrouveront un jour, et rappellent tout ce qui peut fortifier 
leur foi et leur désir du souverain bonheur. Puis ayant pris ensemble l'eu- 
logie sacrée, symbole de la charité qui devra les unir, quoique séparés, ils 
quittent ces lieux. Saint Sour se dirige vers la grotte qu'il a choisie. Saint 
Amand découvre non loin de là une solitude qui lui convient et qui a tiré du 
séjour qu'il y fit le nom qu'elle porte encore aujourd'hui, Saint-Amav.d-de- 
Coly. 11 y fut le fondateur d'un monastère qui devint plus tard une célèbre 
abbaye de chanoines réguliers de Saint-Augustin. Saint Cyprien alla plus 
loin, il se fixa sur la rive droite de la Dordogne, dans un lieu qui, depuis, a 
porté son nom; il y bâtit aussi un monastère qui devint un prieuré, possédé 
par les mêmes chanoines réguliers de Sainl-Auguslin. 

Etant parvenu à la retraite désirée, saint Sour se prosterne, baise avec 
respect celle terre où doit être désormais sa demeure, et s'écrie dans le 
transport de sa joie : « C'est ici pour toujours le lieu de mon repos; j'y habi- 
terai parce que je l'ai choisi ». 

Nous pouvons fixer- l'arrivée de saint Sour sous les rochers de Terras- 
son dans la période de 523 à 330, sous l'épiscopat de Ghronope II, évêque 



k 



SAIXT SOUR, ERÏITE. 191 

de Périgueux. Sa demeure fut d'abord au pied du rocher. C'était bien une 
grotte, comme s'exprime la légende, mais peu profonde. Le solitaire, afin de 
se mettre à l'abri du mauvais temps et des attaques des bêles sauvages, nom- 
l.reuses dans ces forêts, dut en fermer la façade avec des branches d'arbres, 
unies ensemble par des tiges d'osier. On reconnaît encore ce premier asile 
du Saint ; la piété lui a conservé le nom de Grotte de saint Sour. 11 est 
peu vaste, mais bien aéré, il serait facile d'y établir encore un logement 
assez commode. Cest là qu'il vécut pendanl quelques années dune vie 
tout employée à la prière, à la mortification des membres de son corps, par 
les jeûnes, les veilles, les exercices de la plus austère pénitence. Un peu de 
pain et quelques herbes grossières formaient toute sa nomriture, et l'eau 
du rocher était son unique breuvage ; et encore n'usait-il de ces aliments 
qu'une fois le jour et en très-petite quantité : car il n'avait pour vivre que 
le fruit de son travail, et il ne travaillait que pour se procurer l'absolu néces- 
saire, toutes ses heures étant, d'ailleurs, employées à la prière et à la con- 
templation. 

Mais il ne put se cacher longtemps de la sorte ; sa vertu le trahit ici 
comme elle l'avait trahi à Peyre-Levade. La bonne odeur s'en répandit 
bientôt, et les peuples des contrées voisines accoururent auprès de sa grotte. 
Il crut devoir se soustraire à leurs importunités en se condamnant à la vie 
de reclus. Il s'enfonça dans le creux du rocher ou dans une grotte pratiquée 
au-dessous de celle qu'il occupait déjà, et dont la voûte était si peu élevée 
qu'il ne pouvait s'y tenir debout. II s'y était fait un siège de morceaux de 
bois mal unis, sur le dossier duquel, à la hauteur de la tête, il avait planté 
comme une couronne de grands clous, dont les pointes devaient le réveiller, 
s'il lui arrivait de se laisser gagner par le sommeil, dans le temps de ses 
longues méditations. Il avait ménagé à l'entrée de cette seconde cellule une 
petite porte qui ne devait s'ouvrir que la nuit, lorsqu'il sortait pour vaquer 
encore à la prière, admirer « la gloire de Dieu que les cieux nous racon- 
tent 1) , et contempler « la magnificence des œuvres de ses mains que publie 
le firmament ». Auprès de cette porte, il avait pratiqué une petite ouverture 
en forme de fenêtre qui ne lui apportait qu'obliquement le jour nécessaire, 
et par laquelle il recevait la nourriture de chaque jour. 

Ce genre de vie était assez commun en France, auvi' siècle, et, nous dH 
le P. Dupuy, fort pratiquée dans la province du Périgord. Lorsque l'Esprit- 
Saint nous parle de l'épouse des Cantiques, il nous la représente amoureuse 
colombe, cachée dans le creux du rocher. En effet, l'amour se plaît dans la 
solitude ; là ses ardeurs sont plus vives, et rien ne peut le distraire de l'objet 
aimé. Si Dieu veut se communiquer à une âme, lui parler et l'entendre, il 
la prend et la conduit en un lieu retiré, et celui-là seul qui l'a éprouvé, 
comprend ce qui se passe entre Dieu et cette âme, mais aucune bouche ne 
saurait l'exprimer. Aussi n'essaierons-nous pas de dire les grâces intérieures 
qui inondèrent l'âme de notre Saint, les lumières qu'il reçut pendant les 
quelques années de cette retraite absolue. 

Parmi les personnes les plus assidues à le visiter, saint Sour avait distin- 
gué deux jeunes gens qu'il avait attachés à sa personne en qualité de ser- 
viteurs ou plutôt de disciples. Ils s'appelaient l'un Bonite, et l'autre Principi; 
ils aimaient leur bon maître et ils en étaient aimés ; ils lui furent utiles 
lorsqu'il se fut condamné à la vie de reclus. Etablis dans de petites grottes 
auprès de sa cellule, ils lui procuraient par les aumônes qu'ils allaient 
recueillir tout ce qui était nécessaire à la nourriture et au vêtement, et se 
nourrissaient eux-mêmes du superflu de ces aumônes. Un jour, ne trouvant 



192 1" FÉVRrEB. 

pas celte nourriture suffisante, ils se prirent à murmurer; et le Saint, du 
fond de sa cellule, entendant leurs plaintes, leur dit : « Mes petits enfants, 
ne vous plaignez pas, ne murmurez pas; la main de Dieu est toute-puissante. 
Celui qui, dans le désert de la Judée, nourrit cinq mille personnes avec cinq 
pains et quelques petits poissons, peut bien, dans le nouveau désert où nous 
sommes, donner la nourriture nécessaire à deux de ses serviteurs ». Et les 
ayant ainsi encouragés, il se mit à prier. Sa prière ne fut pas longue ; il 
l'avait à peine commencée qu'un magnifique cerf, sortant de son fort, s'élance 
et se précipite du haut de la monta,gne, et vient tomber, la tête fracassée, 
sans mouvement et sans vie, devant la cellule du Saint. Ce que voyant, l'un 
des serviteurs accourt en toute hâte annoncer à son maître ce qui vient 
d'arriver, et lui dit : « Maître, que faut-il faire du présent que Dieu nous 
envoie? » Sur les ordres du Saint, le cerf fut dépouillé de sa peau, et la 
chair en fut distribuée aux pauvres ; les deux serviteurs ne purent garder 
que ce qui était nécessaire pour la nourriture du jour. Saint Sour se fit de 
la peau un vêlement qu'il porta toute sa vie, comme témoignage de sa 
reconnaissance envers l'auteur de ce bienfait, et dont la vue réveillait la foi 
et la confiance dans le cœur de ses disciples. 

Pendant sa vie de reclus, le Saint donna un grand exemple d'abnégation 
que nous devons rapporter ici. Sa mère vint le visiter, et arrivée à la porte 
de sa cellule, elle demanda à lui parler, à le voir. Cette nouvelle déchira le 
cœur de l'austère reclus, mais il comprit à l'instant que Dieu demandait de 
lui un exemple du renoncement le plus parfait et de l'abnégation la plus 
absolue, et, quelques instances que fît sa mère, il refusa de la voir ; ni ses 
larmes ni ses plaintes ne purent le fléchir. Le cœur d'une mère pourra seul 
comprendre ce que dut souffrir le cœur de celle-ci. — « Eh quoi ! mon fils », 
lui dit-elle, « rien ne peut vous toucher ? Vous ne voulez pas accorder celle 
satisfaction à ma vieillesse ?» — Et elle garde le silence, comme si elle 
attendait la réponse. Mais, tandis que le fils, recueilli au fond de sa cellule, 
disait à Dieu : « Vous êtes mon père, vous êtes ma mère », l'âme de la 
mère, fortement trempée au feu de la foi, s'était élevée vers le ciel pour y 
puiser une grande lumière et la force d'un grand sacrifice. « Eh bien ! mon 
fils M , s'écrie-t-elle, — beau triomphe de la foi sur l'amour maternel ! — « Eh 
bien ! mon fils, puisque je ne puis vous voir sur la terre, vous ne m'empê- 
cherez pas de vous voir dans le ciel ; j'y serai avec vous pour la récompense 
éternelle ». Et, ayant prononcé ces paroles, elle se retira. Et l'ange de Dieu 
eut à écrire ce jour-là dans le livre de vie, un sacrifice sublime à côté du 
nom de la mère et à côté du nom du fils. 

Dieu, cependant, demandait de notre Saint autre chose que les austérités 
de la vie de solitaire et de reclus. Il lui manifesta sa volonté par l'inutilité 
des efforts qu'il faisait pour se soustraire aux obsessions de la foule ; car 
plus il se cachait, plus elle accourait nombreuse, comme elle l'avait fait à 
Genouillac et à Peyre-Levade, désireuse de le voir et de l'entendre. Et il médi- 
tait au fond de sa cellule, et il crut entendre la voix de Dieu lui ordonnant, 
comme autrefois à saint Pierre, de descendre du Thabor ; et, après quatorze 
années d'une austère réclusion, il se décida enfin à sortir de sa retraite et 
à se montrer au peuple pour lui rompre le pain de la parole qu'il réclamait 
avec tant d'avidité. 

De ce moment, le'concours de ceux qui venaient pour le voir et l'entendre 
ne trouvant plus d'obstacles, fut de plus en plus nombreux. De son côté, le 
pieux solitaire ne négligeait rien de ce qui pouvait assurer le bien spirituel 
de ceux qui venaient le visiter. Il voulut qu'ils pussent participer, en ce 



SAINT SOUR, ERMITE. 193 

lieu, aux mystères sacrés en même temps qu'ils y venaient pour s'instruire. 
Dans ce but il dressa un autel auprès de sa cellule et s'adjoignit un prêtre 
pour y célébrer le saint sacrifice et distribuer au peuple la nourriture eucha- 
ristique, que lui-même, n'étant pas prêtre, ne pouvait lui donner. Ne pouvant 
remplir que le ministère de la parole, il s'en acquittait avec tout le zèle d'un 
apôtre, et lorsqu'il avait cessé de parler à la foule, satisfait à toutes ses 
demandes, il rentrait dans sa cellule, s'y tenait renfermé par respect et 
humilité tout le temps du sacrifice, et recevait par la petite fenêtre dont 
nous avons parlé, sa part de l'oblation sainte. 

Le saint solitaire commença dès lors à briller par des signes éclatants ; 
il rendait la vue aux aveugles, l'ouïe aux sourds, la parole aux muets, et 
guérissait toutes sortes de maladies. Ces miracles portèrent au loin sa répu- 
tation. On accourait à sa cellule, non plus seulement du voisinage, mais des 
pays lointains. Il eut bientôt de nombreux disciples qui, à son exemple, 
renonçant au monde, embrassèrent son genre de vie et se firent d'autres 
cellules à côté de la sienne et le long du rocher. Il les organisa en commu- 
nauté et leur donna pour règle celle sans doute qu'il avait pratiquée lui- 
même au monastère de Genouillac. 

A cette époque vivait Contran, roi de Bourgogne, roi très-puissant et 
très-saint, livré tout entier à la pratique des bonnes oeuvres. Et Dieu, pour le 
purifier de ses fautes et augmenter sa sainteté, le frappa d'une maladie 
hideuse, la lèpre, qui lui couvrait tout le corps. Et ce roi, ainsi affligé, priait 
et demandait à Dieu sa guérison. Et un ange lui apparut et lui dit : « Levez- 
vous et allez en toute hâte trouver le bienheureux Sour, au pays d'Aquitaine, 
dans la province du Périgord, homme puissant en œuvres et en paroles; 
Dieu lui a confié le soin de vous guérir. Vous ne pouvez conserver aucun 
espoir de recouvrer la santé, si vous ne partez proraptement pour vous 
rendre auprès de ce serviteur de Dieu ». Et le roi se leva et partit, et, après 
un long voyage et de grandes fatigues, il arriva auprès de la cellule du 
Saint et se prosterna. Et il disait, à l'exemple d'un autre roi des anciens 
jours : « Mon âme est comme attachée à la terre ; conservez-moi la vie, 
Seigneur, selon votre parole ». Et le Saint sortit de sa cellule et, voyant le 
roi prosterné, lui ordonna de se relever, lui demandant la cause d'un si long 
voyage et qui lui avait indiqué le lieu de sa retraite. Et le roi lui répondit : 
« L'ange du Seigneur m'a parlé ; ce n'est pas sans y avoir bien réfléchi que 
j'ai entrepris et fait ce voyage. Vous voyez devant vous un homme affligé 
d'une cruelle maladie ; il n'est pas nécessaire de lui demander ce qu'il veut ». 
Et le Saint se fit apporter de l'eau et la bénit, et, nouvel Elisée, en présence 
d'un autre Naaman, il ordonna au roi de s'en laver. Et le roi obéit, et, à 
mesure qu'il se lavait, sa lèpre disparaissait. Il n'en resta plus aucune trace, 
2i dans tout son corps, sa chair présenta la fraîcheur et la grâce de la chair 
d'un petit enfant. Il commença donc avec toutes les personnes de sa suite, 
et ne s'en lassait point, à célébrer les louanges du Seigneur et de saint 
Sour, le fidèle serviteur de Dieu. 

Bientôt après, l'homme de Dieu fait appeler l'économe de sa petite 
société et lui ordonne de préparer un festin royal digne de l'hôte que le ciel 
leur a envoyé. Et l'économe fait observer qu'il n'a point de vin ni la possi- 
bilité de trouver dans les vignes un seul raisin assez mûr pour en exprimer 
le jus. Et le Saint, toujours et tout entier absorbé dans le Seigneur : « Eh 
quoi ! » s'écrie-t-il, « la main de Dieu est-elle devenue impuissante ? » Et il 
dit à l'économe : «Allez vite, et dans la petite vigne que vous connaissez, 
vous trouverez trois grains mûrs et pleins de jus, et vous me les apporterez ». 
Vies des Saints. — Tome 11. 13 



194 1" FÉVRIER. 

Et l'économe obéit et il revient, apportant les trois grains vermeils et bien 
mûrs. Et alors, l'âme toute remplie de l'esprit de Dieu : « Allez », ajoute le 
Saint, « préparez toutes vos autres provisions, et apportez-moi promptement 
trois tonnes ». Et l'économe, habitué à voir le Saint opérer des miracles, se 
hâte de faire ce qui lui est commandé et revient bientôt annoncer que tout 
est prêt. Et saint Sour lui dit : « Prenez ces trois grains que la bonté de 
Dieu nous a donnés, et exprimez-en le jus dans les trois tonnes que vous 
avez préparées ; très-certainement le Seigneur qui, aux noces de Cana, 
changea l'eau en vin, nous sera favorable ». Ces nouveaux ordres sontencoro 
exécutés, et les trois tonnes se trouvent pleines d'un vin exquis. 

Ce n'est aussitôt que transports de joie. Frappés successivement de tant 
de prodiges, le roi et les gens de sa suite exaltent à l'envi la faveur de saint 
Sour et les louanges de Dieu. Puis chacun se dispose à prendre part à ce 
festin que la charité monastique est heureuse d'offrir à la majesté royale. 

Après sa guérison, Contran resta quelques jours avec le saint cénobite, 
priant et conférant avec lui, et recevant ses conseils avec un grand esprit de 
foi et d'humilité. Il voulut, avant son départ, lui laisser un magnifique 
témoignage de sa reconnaissance, et il le pria de faire bâtir, non loin du lieu 
qu'il habitait, un monastère pour ses religieux et un Xenodochium ou hospice 
dans lequel il pourrait recevoir les pauvres et les voyageurs. Les rois, 
lorsqu'ils reconnaissent un bienfait, ne peuvent le faire qu'en rois : avec 
grandeur et magnificence. L'asile des moines et celui des pauvres seront 
bâtis aux frais de Contran, et ce prince leur créera des revenus immenses et 
les pourvoira de tout ce qui est nécessaire au bien-être et à l'accroissement 
des disciples de son libérateur. 

Le Xenodochium fut bâti avant le monastère, mais avec des proportions 
telles qu'il put être en même temps l'asile des pauvres et des voyageurs et 
la demeure provisoire de saint Sour et de ses disciples. Le monastère ne fut 
bâti que plus tard sur le plateau où fut l'abbaye dite de Saint-Sour. Dès que 
le Saint eut quitté le rocher pour habiter avec ses disciples le Xenodochium, 
quelques habitations se groupèrent autour de sa nouvelle demeure, donnant 
naissance à une petite bourgade qui prit le nom du lieu même où elle se 
fondait, Terashôn, de deux mots gaulois Terash, chemin, et on, fontaine, 
aujourd'hui Terrasson. La petite bourgade, prenant bientôt un notable déve- 
loppement, le Saint dut pourvoir à ses besoins spirituels, et il jeta les fon- 
dements d'une église qu'il dédia à saint Julien, le célèbre martyr de Brioude , 
en Auvergne, et dans laquelle il voulut avoir un oratoire dédié à la Mère 
de Dieu, sous le vocable de Notre-Dame de Consolation. 

En organisant en communauté ses disciples, saint Sour eut soin de poser 
pour base le travail des mains, Ddèle à cette maxime des Pères de l'Egypte : 
« Un moine qui travaille n'a qu'un démon qui le tente, mais celui qui 
demeure oisif en a une inûnité ». Toutefois, comme on pourrait le croire, 
ce travail ne consistait pas seulement à tresser des nattes et des corbeilles, 
à l'exemple de la plupart des moines et des solitaires de l'Orient. Nous 
devons aux labeurs des disciples de saint Sour et à l'heureuse impulsion 
qu'ils donnèrent, le défrichement de nos fertiles coteaux qui n'étaient 
qu'une épaisse et vaste forêt, et l'assainissement de notre plaine qui n'était 
qu'un marais insalubre. Nous pouvons dire que nous « moissonnons aujour- 
d'hui ce que les moines ont semé, que nous sommes entrés dans leurs tra- 
vaux et que nous en recueillons les fruits ». Soyons reconnaissants. 

S'il avait fallu à notre Saint des encouragements pour conduire ses dis- 
ciples dans les voies de là perfection, il en eût trouvé de puissants dans ses 



SAINT SOm, EBMITE. 195 

rapports avec saint Yrier, qui avait fondé dans ses propriétés et gouvernait 
avec une grande sagesse l'abbaye d'Athane, au diocèse de Limoges. Les deux 
saints ne purent rester longtemps inconnus l'un à l'autre. « Apprenant», 
dit la légende, « que saint Sour s'était bâti un monastère et y vivait avec ses 
disciples dans la plus fidèle observance des saintes règles, saint Yrier lui 
écrivit des lettres de consolation et d'encouragement, l'avertissant de s'atta- 
cher beaucoup aux choses de Dieu et de se délier des pièges du démon ». Il 
accompagnait toujours sa lettre de quelques présents, que saint Sour rece- 
vait avec reconnaissance, et dont il rendait à Dieu de vives actions de grâces. 
C'était une fois, pour son monastère, une porte embellie de riches orne- 
ments de corne; c'était, une autre fois, le livre de nos saintes Ecritures, écrit 
de sa propre main ; une autre fois encore, il lui envoyait déjeunes colombes 
et autres oiseaux domestiques pour récréer sa vieillesse : car les Saints, pour 
si austères qu'ils soient, ne se refusent pas une innocente récréation. 

Saint Sour avait su apprécier saint Yrier ; il lui reconnaissait une haute 
sagesse et une grande intelligence, et, voulant s'assurer que ses disciples, 
après sa mort, persévéreraient dans la fidélité aux saintes règles, il le pria 
de prendre, lorsqu'il ne serait plus, la direction de son monastère et de le 
soumettre à l'abbaye de Saint-Michel, dans la ville de Limoges. De là, saint 
Yrier est placé immédiatement après saint Sour dans le catalogue des abbés 
de Terrasson. 

Cependant bien des années s'étaient écoulées depuis que saint Sour, 
d'ermite, vivant dans le fond d'une grotte, était devenu abbé d'un monas- 
tère et chef d'une nombreuse société. Il était plein de jours et de vertus, et 
la fin inévitable à tout être créé commençait à se faire sentir à son corps 
affaibli par les pénitences et les macérations, et avertissait son âme, aimée 
de Dieu, qu'enfin le moment était venu de rompre les liens de la prison ter- 
restre pour aller jouir des joies du ciel. Dieu voulut favoriser son serviteur 
comme beaucoup d'autres saints, il lui fit connaître par une révélation par- 
ticulière le jour et l'heure de sa mort. Une telle révélation ne pouvait que 
lui être agréable ; depuis si longtemps il soupirait après la dissolution de son 
corps pour être réuni à Jésus-Christ ! Il rassembla donc ses disciples et leur 
apprit sa fin prochaine, leur en parlant en des termes qui ne laissaient aucun 
doute sur la joie dont son âme était remplie. Il ne tarda pas à être saisi 
d'une violente fièvre dont les progrès firent bientôt présager une fin pro- 
chaine. Mais, plus le corps s'affaiblissait sous le feu qui le dévorait, plus 
l'âme acquérait de vigueur et s'unissait intimement à Dieu, objet de son 
amour. Aussi le pieux agonisant ne tarda-t-il pas à demander qu'on lui 
apportât le viatique du voyageur vers l'éternité, et qu'on oignît son corps 
de l'huile sainte pour le grand combat que l'athlète chrétien allait soutenir. 
Puis, empruntant le langage des Livres Saints avec lesquels il était si fami- 
liarisé : (1 Hélas! » s'écriait-il, « que mon exil a été long! Que vos tabernacles 
sont aimables. Seigneur! Quand pourrai-je m'y reposer?» Et, voyant ses 
frères dans la douleur et la consternation, il les consola par quelques douces 
paroles, puis il leur fit ses derniers adieux dans une dernière bénédiction qui 
témoignait et de sa tendre charité pour eux et de sa grande confiance en 
Dieu. 11 avait cessé de parler, et voilà qu'une éclatante lumière, partie du 
côté de l'Orient, vient remplir la cellule du moine moribond, voltige autour 
de sa tète et laisse dans tous les cœurs comme une exhalaison de l'odeur la 
plus suave. — L'âme du Saint était au ciel. Dieu voulut prouver par une 
fin favorisée d'un tel prodige, combien la vie de ce fidèle serviteur lui avait 
été agréable, combien sa mort était précieuse à ses yeux. 



196 1" FÉVRIER. 

Nous avons retrouvé auprès du lil de mort de notre Saint, ses deux amis, 
saint Amand et saint Cyprien. Il est à présumer qu'après avoir connu par 
une révélation spéciale le jour et l'heure de sa mort, il leur en avait fait 
part et les avait invités à venir le voir, voulant s'encourager de leur présence 
dans un momenl si solennel Et saint Amand et saint Cyprien s'étaient em- 
pressés d'accourir, et ils étaient là contr>mplant avec admiration leur véné- 
rable ami, édiliés de sa patience, de sa douceur, de son humilité. Et, lors- 
qu'il fallut procéder à ses funérailles qui attirèrent un grand concours de 
peuple, ils ne voulurent pomt laisser à d'autres le soin de lui rendre le der- 
nier devoir. Ils ensevelirent eux-mêmes son corps, qu'ils ne regardaient et 
ne touchaient qu'avec une sainte vénération, et qui fut inhumé, en présence 
de tous les religieux et du peuple, dans l'église qu'il avait lui-môme bâtie et 
dédiée à saint Julien. 

Nous pouvons fixer la date de la mort de saint Sour en l'année 580, au 
premier jour du mois de février; c'est le jour auquel les diocèses de Péri- 
gueux, de Limoges et de Sarlat ont toujours célébré sa fête. 11 était âgé de 
quatre-vingts ans , étant né dans la première année de ce w" siècle , ayant 
vécu environ soixante ans depuis sa sortie de l'Auvergne et son entrée au 
monastère de Genouillac, et cinquante, à peu près, depuis le commence- 
ment de sa vie érémitique. 

CULTE ET RELIQUES DE SAINT SOUR. 

Les hommages rendus dans tous les siècles à la sainteté du serviteur de Dieu dont nous venons 
d'esquisser la vie, commencèrent à Terrasson, des le jour même de sa mort, qu'une mystérieuse lumière 
déclara précieuse aux yeus de Dieu. Le peuple, dont /a voix était la voix de Dieu, et le seul 
mode de canonisation à ces premiers siècles de l'Eglise, frappé de l'éclat de ses vertus et des mira- 
cles opérés pendant sa vie et se renouvelant sur son tombeau, le peuple commença, dès ce moment, 
à le vénérer comme saint. Il lui adressa des prières, et Dieu, en les exauçant, témoigna que les 
hommages rendus à la sainteté de sou serviteur lui étaient agréables. Il est probable que, dès ce 
moment aussi, ou du moins peu d'années après, le culte de saint Sour devint public et commun à 
toute la contrée. U dut y avoir tous les ans, an jour anniversaire de sa mort, un grand concours de 
peuple autour de son tombeau. Nous en avons encore un témoignage incontestable dans la foire dite 
de Saint-Sour, si célèbre dans tout le pays, et qui a lieu le premier jour de février. Elle porte avec 
elle un caractère religieux qu'il est impossible de ne pas recounaitre, et nous trouvons son origine 
dans le concours annuel des pèlerins autour du tombeau de saint Sour. Ne pouvant entrer dans les 
détails, nous dirons' comme le légendaire : « Souvent Notre-Scigneur Jésus-Christ se plut à mani- 
fester par des miracles opérés près de ce tombeau combien il avait eu de prédilection pour son 
serviteur. Les limites imposées à ce récit abrégé de sa vie ne nous permettent point de redire en 
détail à combien d'aveugles il rendit la vue, combien de boiteux, de paralytiques et autres aflligés 
de diverses maladies recouvrèreul la santé près de ce tombeau. Les pieux pèlerins ne se sont jamais 
retirés sans avoir à rendre grâces de quelque bienfait obtenu par sa puissante intercession ». 

Mais si, dans tous les siècles, notre Saint a été honoré par la piété des fidèles, un fait tradi- 
tionnel et souvent renouvelé nous démontre qu'à Terrasson et dans toute la contrée, il a été plus 
spécialement regardé comme le bienfaiteur du pays, veillant, du haut du ciel, à la fertilité de ces 
terres, autrefois défrichées par ses mains et par les mains de ses disciples, et qu'il a été plus par- 
ticulièrement invoqué dans les temps de sécheresse, pour obtenir par son entremise le bienfait de 
la pluie. On fait dans ce but trois processions ; les reliques du Saint y sont portées triomphalement, 
et c'est alors que son culte acquiert une pompe et une solennité qui rappellent les plus beaux jours 
de la piété et des démonstrations religieuses du moyen ^ge. 

Nous ne pouvons préciser l'époque de l'élévation du corps de saint Sour ; mais elle n'eut lieu 
probablement que bien des années après sa mort, lorsque le monastère commencé de son vivant étant 
achevé, les moines, ses disciples, voulurent avoir les restes de leur saint fondateur dans la magnifique 
église qu'ils lui avaient consacrée. Des documents historiques nous permettent de constater qu'ils ne 
cessèrent point d'en être les possesseurs et les gardiens jusqu'en 1"89. Les moines ayant été 
supprimés à cette époque, la paroisse de Terrasson hérita de leur magnifique église et des reliques 
de saint Sour. Elle les conserve religieusement, renfermées dans une chisse du iv» siècle, riche- 
ment scolptée. L'authenticité de ces reliques ne peut être mise en doute, elle découle natarelle« 



SAINTE GALLE, VIEnOE, A VALENCE. 197 

ment d'une possession publique, non interrompue depuis h mort du Saint jusqu'à nos jours. Saint 
Sour a vécu i Terrasson, il y est mort, et ses reliques n'ont pas cessé d'y être honorées. Nous 
savons comment elles ont été conservées, comment elles sont arrivées jusqu'à nous; il ne peut y 
avoir d'authenticité plus certaine. Nous bénissons le Seigneur d'avoir conservé à notre église ci 
précieux trésor, ces ossements vénérés qui, après treize siècles, conservant le wuffle de l'Esprit de 
Dieu, parlent et prophétisent comme au premier jour, devant lesquels le peuple aime aujourd'hui, 
comme il aimait autrefois, comme il aima toujours, à s'agenouiller et à prier. 

Nous voulons, en terminant cotte esquisse, ne pas oublier un témoignage bien touchant du culte 
qui a toujours été rendu à saint Sour et à ses reliques. Ce témoignage, nous le prenons à la pure 
source des vraies traditions, sur les lèvres du peuple, sur ces lèvres qui ne prononcent point le 
mensonge, mais qui parlent d'après l'abondante simplicité du cœur : c'est la naïve qualification de 
bon que le peuple joint toujours à la qualification de suùil, lorsqu'il parle de ce saint patron. 11 
dit : le bnn suint Sour. Cette mauiére de s'exprimer ne peut proveuir que de l'habitude d'honorer et 
de prier le Saint, et de l'habitude d'avoir été promptemeat exaucé, lorsqu'on l'a honoré et prié. 

Le bon saint Sour! 11 y a là tout le panégyrique de notre Saint, le panégyrique le plus sublime 
et le plus vrai. 

M. l'abbé Pergot, curd-doyen de Terrasson. 



SAINTE GALLE, VIERGE, A VALENCE 

VI" siècle. 



Le monde, par les amertumes dont il nous abreuve, 
par les calamités dont il nous accable, que nous 
crie-t-il, siaon de ne pas l'aimer ? 

Saint Antoninf rv part., tit. iii, c. 7, § 6. 



La bienheureuse Vierge dont nous allons raconter la vie naquit à Va- 
lence vers le commencement du vi° siècle. Sa famille, l'une des plus distin- 
guées du pays, lui prodigua, dès le berceau, les soins les plus affectueux, et 
eut la consolation de la voir grandir en âge et en sagesse jusqu'au moment 
où l'on résolut de lui choisir un époux. Belle, riche et pieuse. Galle était 
regardée comme une personne accomplie. De nombreux prétendants sollici- 
taient sa main, et son père n'était embarrassé que par le choix de celui qui 
réunissait en sa personne les qualités les plus recommandables ; mais la 
jeune Vierge avait déjà pourvu à son alliance : ayant su ce qui se passait, 
elle déclara qu'elle avait elle-même choisi l'époux selon son cœur, qu'elle 
n'en voulait pas d'autre et que rien au monde ne pourrait changer sa déter- 
mination. Etonnéde cette ouverture, son père lui demanda qui était celui 
qu'elle avait honoré de cette préférence. « Celui que j'aime», répondit-elle, 
« et que j'aimerai toute ma vie, à l'exclusion de tout autre, c'est Jésus-Christ, 
mon Sauveur et mon Dieu. Ne me parlez point des avantages d'une alliance 
terrestre, des biens et des trésors qu'un homme mortel pourrait m'offrir ; 
Jésus-Christ et son amour valent mieux pour moi que toutes les richesses de 
ce monde ; c'est à lui que je me suis donnée pour toujours ». Galle avait fait 
cette déclaration inattendue avec tant de candeur et d'ingénuité que son 
père en fut touché profondément ; il comprit, dès lors, que le choix de sa 
fille, étant une inspiration du ciel, serait irrévocable ; toutefois, il résolut de 
la mettre à l'épreuve en faisant de nouveau briller à ses yeux la perspective 
d'une riche alliance qui comblerait les vœux de sa famille et assurerait son 
propre bonheur. «Père bien-aimé», luiréponditlajeuneVierge, «je vousen 



198 1" FÉVRIER, 

conjure par la tendresse que vous avez pour moi, renoncez à l'espoir que 
vous avez conçu de me donner pour époux un homme mortel ; je me suis 
déjà consacrée à Jésus-Christ, c'est à lui seul que je veux appartenir désor- 
mais. Au reste, souffrez que je vous le dise, si vous me forcez à lui être 
infidèle, si, au mépris de mes engagements, vous m'obligez à offrir ma main 
à un époux d'ici-bas, je vous obéirai, mais le Seigneur est tout-puissant, il 
exaucera ma prière ; j'espère que le jour de mes noces sera aussi celui de 
mes funérailles». 

Il en fallait beaucoup moins pour désarmer un père dont la tendresse 
était sans bornes et qu'un pareil langage avait rempli d'admiration. Galle 
s'aperçut bientôt qu'elle avait remporté la victoire, et se retirant dans l'en- 
droit le plus secret de la maison, elle se prosterna devant le Seigneur et lui 
rendit grâces. 

Pleine de ces généreux sentiments et désormais à l'abri des sollicitations 
de sa famille, Galle ne tarda point de se lier plus étroitement à Dieu par un 
engagement solennel. Elle avait fait vœu de virginité dans le silence de la 
prière, elle résolut de le renouveler en face des autels et entre les mains des 
ministres de la religion. L'évêque de Valence à qui elle fit part de ce dessein 
l'exhorta beaucoup à la ferveur, et voulut présider lui-même la cérémonie 
de sa consécration; il y invita plusieurs évêques qui se trouvaient alors 
réunis à Valence, on ne sait pour quel motif, et ce fut au milieu de cette 
assemblée vénérable que la jeune Vierge, entourée de ses amis et de ses 
parents en pleurs, renouvela ses vœux et reçut le voile blanc, symbole de 
son innocence et de sa virginité. 

Bien que vouée de la sorte à la pratique des vertus religieuses. Galle ne 
jugea point à propos de se retirer dans la solitude pour y vivre dans le 
silence et la contemplation ; le Seigneur lui inspira le désir de rester au 
milieu du monde pour l'édifier par ses bonnes œuvres, et ce n'est pas le 
seul exemple que l'on trouve dans les premiers siècles do l'Eglise, d'une 
vocation qui peut avoir ses dangers, mais qui n'en est que plus méritoire 
quand on y correspond fidèlement. 

Notre pieuse Vierge ne faillit point à la sienne *. L'exercice de la prière, 
le soin des pauvres, la visite des églises et les pratiques de pénitence, tel fut 
le genre de vie qu'elle mena depuis son retour au sein de sa famille. Son 
cœur était embrasé d'un si grand amour pour Jésus-Christ, qu'elle passait 
la plus grande partie du jour et quelquefois la nuit entière aux pieds des 
saints autels. La ferveur lui faisait oublier le soin de prendre sa nourriture, 
et elle demeurait habituellement sans manger jusqu'à la tombée de la nuit. 
Les malheureux de tout âge étaient ses amis de prédilection ; l'auteur de sa 
vie ne craint pas d'affirmer qu'on ne pourrait dire les aumônes et les secours 
de toute espèce qu'elle leur distribuait continuellement. La charité fut 
toujours la vertu favorite des Saints, et Dieu s'est plu maintes fois à l'auto- 
riser par des miracles. Notre pieuse Vierge en fit un grand nombre parmi 
lesquels nous en citerons quelques-uns. Lorsqu'elle allait visiter les pauvres 
malades, ceux-ci l'accueillaient avec tant de bonheur que souvent ils se 
prosternaient à ses pieds, implorant sans cesse avec ses aumônes le secours 
de ses prières ; Galle, touchée de leur foi, priait pour eux et les malades se 
trouvaient guéris. 

1. Après sa consfîcration, sainte Galle flsa sa demeure au Eourg-les-Valencô où les fliifeles avaient 
construit do bonne heure une tf^lise en l'honneur des apOtres Pierre et Paul ; — pcut-Ctre le premier 
temple bâti dans Valence en l'honneur du vrai Dieu, Charlema^no la tit rebâtir aveo beaucoup de inau'ni- 
ficence ; les religionaaires la détruisirent en 1567 ; l'iîglise actuelle qui a rcmpiaci; ccllo de Charlcmmfno 
n's rien de remarquable, sauf un tableau de (tint Jeta, apOtre, qu'on attribue ï Lebrun. 



SAINTE GALLE, TTERGE, A VALENCE. 499 

Un jour une des filles qui la servaient étant sortie pour aller puiser de 
l'eau, lit une chute et se blessa la poitrine d'une manière si grave que toutes 
les personnes qui en furent témoins et qui étaient accourues pour la relever 
s'écrièrent qu'elle était morte. Galle, qui l'aimait beaucoup, ayant su l'acci- 
dent, se prit à pleurer et ordonna de lui apporter le corps de la jeune fille, 
ce qui fut exécuté à l'instant même. Dès qu'elle l'eut aperçu, elle se mit en 
prières ; puis, prenant entre ses mains les mains déjà glacées de la morte, 
elle s'écria avec cet accent de la foi qui transporte les montagnes • a Sei- 
gneur, guérissez-la ». Aussitôt la jeune fille se leva parfaitement guérie, et 
tous les témoins de ce prodige glorifièrent Dieu en disant : « Voyez quel 
pouvoir le Seigneur a donné à sa servante ». 

Une autre fois le feu ayant pris dans une maison voisine de celle que 
Galle habitait, tout le monde courut pour en arrêter les progrès. Mais l'in- 
cendie se propageait si rapidement qu'on tremblait déjà pour sa demeure. 
Galle tombe à genoux, et à peine a-t-elle commencé sa prière que les 
flammes s'abaissant et se concentrant dans la maison qu'elles dévoraient, s'y 
éteignent tout à coup aux applaudissements d'une multitude de spectateurs 
stupéfaits d'admiration. 

Quelques temps après, la pieuse 'Vierge allant, suivie de ses servantes, dans 
une maison où l'appelait quelque bonne œuvre, fut injuriée dans la rue par 
un homme du peuple qui s'écria : « Où croyez-vous que va cette femme que 
l'on dit une sainte ? Ne pensez point qu'elle soit sortie pour un motif de 
charité; elle court au crime, la misérable, elle est perdue de mœurs». 
Galle endura cet affront sans répondre un seul mot, et comme l'insensé 
continuait à vomir contre elle un torrent d'insultes, on le vit tout à coup 
tomber à la renverse et s'agiter dans des convulsions horribles ; Dieu, pour 
venger l'honneur de sa servante, ayant permis qu'il fût possédé du démon. 

Galle continua sa route, en bénissant le Seigneur, et lorsqu'elle fut 
entrée dans la maison, une foule de pauvres malades et d'infirmes se présen- 
tèrent à la porte, sollicitant le secours de ses prières. Dans le nombre se 
trouvait une jeune enfant qui était sourde et muette. Dès que Galle l'eut 
aperçue, elle leva les yeux au ciel et pleura ; puis, prenant un verre d'eau, 
elle le bénit et le lui donna à boire ; à l'instant même, la jeune fille sentit sa 
langue se délier et ses oreilles s'ouvrir. Elle guérit encore, dans le même 
lieu, plusieurs autres malades, en faisant sur leur front le signe delà croix. 

Cependant, celui qui l'avait injuriée demeurait toujours au pouvoir du 
démon ; elle le trouva sur son passage en retournant chez elle, et dès qu'elle 
le vit elle se mit à pleurer, en disant : « Seigneur, ayez pitié de lui, car il a 
été créé à votre image ; ayez pitié de lui, je vous en conjure, car il a été 
racheté au prix de votre sang». Puis, faisant le signe de la croix, elle 
s'approche du possédé et s'écrie : « Esprit immonde, au nom du Père et du 
Fils et du Saint-Esprit, je t'ordonne de sortir ». A ces mots le démoniaque 
qui se roulait dans la poussière se calme tout à coup et se trouve entière- 
ment délivré. 

Mais de tous les prodiges opérés par sainte Galle, le plus célèbre est 
celui que nous allons rapporter sur la foi de son historien, dont le témoi- 
gnage est d'ailleurs conforme à celui de la tradition. 

Vers l'an 566, une armée de Lombards, conduite par trois de leurs ducs, 
franchit les Alpes et s'avança vers le haut Dauphiné. Enhardis par l'espoir 
du butin que leur promettait l'occupation de cette riche province, les bar- 
bares se divisèrent en trois corps de troupes, afin de l'envahir sur plusieurs 
points à la fois. Rodan, le premier duc, se dirigea vers Grenoble ; Zaban, le 



200 i" FÉVRIER. 

second, prit la route de Die, et Aman, le troisième, marcha vers Embrun, 
Ce dernier fut assez heureux dans son expédition, mais les deux autres 
payèrent cher leur audace. Contran, roi de Bourgogne , informé de l'ir- 
ruption des barbares, leur opposa le patrice Mommol, qui était le plus 
habile guerrier de son siècle. Mommol courut à la rencontre de Rodan, lui 
offrit la bataille près de Grenoble et le défit. Rodan s'enfuit avec cinq cents 
hommes seulement et prit la route de Valence, dont il savait que Zaban 
avait formé le siège depuis quelques jours. Malgré le nombre et la valeur 
des soldats qui la serraient de près, la ville se défendait assez vaillamment ; 
la population tout entière s'était en quelque sorte groupée derrière les rem- 
parts et se tenait toujours prête à repousser l'ennemi. Zaban, de son côté, 
redoublait d'ardeur et de courage ; animé par un secret pressentiment de 
la Aictoire, il multipliait les assauts, il tentait sans cesse d'escalader les 
murs, il lassait enfin de toute manière la valeur des assiégés, dont la con- 
fiance allait tous les jours déclinant. Il ne fallait plus qu'un dernier effort 
pour le rendre maître de la ville. Déjà les barbares étaient sur les remparts, 
les portes s'ouvraient, les rues étaient envahies, lorsque les habitants ss 
souvinrent qu'ils avaient au milieu d'eux une thaumaturge, à qui Dieu ne 
savait rien refuser. Galle était alors en oraison dans la basilique de Saint- 
Pierre, au Bourg-les- Valence. On court vers elle en désordre, la foule se 
jette à ses genoux, en criant : « Servante du Seigneur, sauvez-nous, nous 
allons tous périr ». — « Ne craignez rien », répond la pieuse Vierge, « saint 
Pierre vous défendra ». Et elle se remit en oraison. 

« Tout à coup », ajoute l'historien qui nous a conservé le souvenir de ce 
prodige, « on vit dans les airs une multitude d'oiseaux de proie, qui fondaient 
vers les barbares, et une grêle de pierres qui tombaient sur eux miraculeu- 
sement. « Courez à la poursuite de vos ennemis, s'écria sainte Galle, ils sont 
saisis de terreur ; allez recueillir les dépouilles qu'ils ont abandonnées ; 
mais ne leur faites aucun mal, car le Seigneur a combattu pour vous ». 

La foule, étonnée de ce langage, obéit à la servante du Seigneur, elle se 
précipita vers les portes de la ville, qu'elle' trouva désertes, et vit bientôt les 
barbares qui fuyaient en désordre, comme si une armée tout entière les eût 
suivis l'épée dans les reins. A cette nouvelle, des transports de joie écla- 
tèrent au sein de la population, et tous les cœurs des Valentinois se con- 
fondirent dans un commun sentiment d'admiration et de reconnaissance. 

Sainte Galle ne survécut pas longtemps à la délivrance miraculeuse de 
la ville. Comme durant plusieurs jours le peuple ne cessa de publier ses 
louanges, et que la foule se pressait sans cesse autour de sa demeure, afin 
de se recommander à ses prières, son humilité s'en alarma, et, voulant se 
soustraire aux applaudissements dont elle était l'objet, elle conjura le Sei- 
gneur de l'appeler à lui. Puis elle dit au peuple: « Mes enfants, le jour de 
ma mort est venu, laissez-moi seule avec mon Dieu. Vous savez combien je 
vous aime, la seule chose que je vous demande avant de vous quitter pour 
toujours, c'est que lorsque j'aurai rendu le dernier soupir vous ensevelissiez 
mon corps soigneusement». A ces mots tout le peuple fondit en larmes ; 
mais Galle s'écria : « Ne pleurez point, mes frères, n'est-il pas bien temps 
que je m'en retourne vers Dieu ? N'ai-je pas assez vécu ? Voili quatre-vingt- 
dix ans que je suis au monde, laissez-moi donc mourir et mettez en Dieu 
toute votre confiance ». 

La pieuse Vierge mourut, en effet, comme elle l'avait prédit. Sa mort 
plongea la ville entière dans le deuil et la consternation ; mais les prodiges, 
par lesquels Dieu manifesta bientôt la sainteté de sa servante, consolèrent le 



SAIXT SIGEBERT 00 5I6I5BERT, ROI D'aUSTRASŒ. 201 

peuple et transformèrent sa douleur en véritable allégresse. Les obsèques 
de Galle furent un triomphe plutôt qu'une cérémonie funèbre. Son corps fut 
transporté solennellement du Bourg-les-Valence dans l'église Saint-Etienne, 
où l'on devait l'ensevelir. Le convoi traversa la ville au milieu d'un con- 
cours immense de spectateurs, qui déjà offraient à leur sainte protectrice 
un culte de vénération, d'amour et de prières, tel que l'Eglise a coutume de 
l'autoriser en faveur des plus grands Saints. Plusieurs malades se firent 
placer sur le seuil de leur demeure, d'autres voulurent toucher le cercueil, 
et leur foi fut récompensée par de nombreuses guérisons. Durant plusieurs 
jours l'église de Saint-Etienne fut littéralement assiégée par le peuple, et le 
tombeau de la Sainte, glorifié par les prodiges les plus éclatants, devint, à 
dater de cette époque, un lieu de pèlerinage où les Valentinois reçurent, 
dans tous les siècles, toutes sortes de faveurs et de bénédictions. 

Le diocèse moderne de Valence fait la fête de sainte Galle le 16 novembre'. 



SAINT SIGEBERT OU SIGISBERT, ROI D'AUSTRASIE 

630-636. — Papes : Honoré I" ; saint Eugène I»'. 



Les fautes des rois sont punies dans les peuples : leurs 
vernis noua sauvent, leurs erreurs nous perdent. 
Saint AmbroUe , Ut. i" de Apologta David, cb. Si. 



Nous serions assurément répréhensible si, faisant un recueil de la vie des 
Saints pour l'instruction de tous les fidèles, nous négligions ce saint roi de la 
France orientale, tandis que les étrangers en enrichissent leurs histoires : 
comme Baronius, italien ; Surius, allemand ; et Aubert Mirée, flamand ; ces 
auteurs en parlent avec beaucoup d'honneur, et lui donnent sans difficulté 
le titre de Saint. 

Il était fils de Dagobert I", roi de France, et de Ragintrude ou Ragné- 
trude. Le roi, qui depuis quelque temps menait une vie assez déréglée, fut si 
touché de la grâce que Dieu lui faisait de lui donner un fils, que, pour 
reconnaître cette faveur, il conçut le dessein de se corriger entièrement. 
Résolu de faire baptiser ce fils par le plus saint prélat de son royaume, il 
jeta les yeux sur saint Amand, évêque de Maëstricht, qu'il avait auparavant 
exilé à cause de la généreuse liberté avec laquelle il le reprenait de ses dé- 
sordres. L'ayant donc fait venir à Clichi, près de Paris, il se prosterna à ses 
pieds, lui demanda pardon de l'injustice qu'il avait commise à son égard, et 
le détermina, avec l'aide de saint Ouen et de saint Eloi, qui n'étaient encore 
que laïques, à conférer à son fils le sacrement de la régénération. 11 lui donna 
pour parrain Caribert, roi d'.\quitaine, son frère, et l'on put dès lors espérer 
que cet enfant de France serait un prince de paix, puisque sa naissance ré- 
concilia si parfaitement ensemble ces trois grands personnages. Dieu fit aussi 
paraître quel serait ce petit prince, par un fait miraculeux arrivé à son bap- 

1. L'église Saint-Etienne, où sainte Galle fut ensevelie, est des plus anciennes de Valence. Knin^e par 
les Protestants en 1562, elle fbt re'édîfie'e avec beaucoup de peine eu 1571. On y remarque quelques beaux 
tableaux, mais les décorations sont d'un asse> mauvais goût. Cf. Bagiographie de Valence et dt B^lley et 
Propre de Vulence, 1S53. 



202 !•' FÉVRIER. 

tême : la foule de la noblesse française qui se trouva alors dans Orléans, où 
se faisait cette cérémonie, était si grande, qu'il ne se rencontra point de 
clerc auprès de saint Amand, qui le baptisait, pour répondre amen ; l'enfant, 
qui n'avait pas encore quarante jours, prononça ce mot distinctement et à 
propos : ce qui causa une grande admiration aux seigneurs qui furent té- 
moins de cette merveille. L'éducation du petit prince fut confiée au bien- 
heureux Pépin de Landen, maire du palais, qui, contraint de céder à l'envie 
de la noblesse, se retira avec lui dans les Etats de Caribert, où il possédait 
plusieurs terres du chef de la bienheureuse Itle, sa femme. 

A peine eut-il atteint la cinquième année de son âge, que le roi, désirant 
pourvoir au repos de son royaume, et suivre en cela les exemples de ses 
prédécesseurs, partagea ses Etats entre ses deux enflants, savoir : notre 
Sigebert et Glovis II ; et de l'avis de son conseil, il donna l'Austrasie ', c'est- 
à-dire la France orientale, à celui qui était l'aîné, laissant la Neustrie à Glovis, 
le plus jeune. 

Cinq ou six ans après, le roi Dagobert étant près de laisser cette vie avec 
le royaume, pour aller régner plus heureusement dans le ciel, fit convoquer, 
peu de jours auparavant, une assemblée des plus grands seigneurs de ses 
Etats, où, confirmant le partage qu'il avait fait entre ses deux fils, il les 
déclara rois. Et ces princes gardèrent si religieusement l'ordonnance du roi, 
leur père, touchant ce partage, et vécurent toujours en une si bonne intel- 
ligence, que chacun, de son côté, gouverna très-paisiblement les sujets de 
son royaume. 

Pour le roi Sigebert, il fut heureux dans l'Austrasie, d'avoir auprès de sa 
personne saint Pépin, seigneur de Brabant, qu'il fît maire de son palais, et 
saint Cunibert, archevêque de Cologne, qu'il prit pour son principal con- 
seiller ; l'un et l'autre étaient de saints personnages, qui l'assistèrent puis- 
samment de leurs sages avis. Ce furent ces deux fidèles serviteurs qui, après 
le décès de son père, lui persuadèrent de demander au roi Glovis, son frère, 
le partage des trésors et des meubles du feu roi : ce qu'ils négocièrent avec 
tant d'adresse et de prudence, qu'il se fit, pour cela, une nouvelle assemblée 
en la ville de Compiègne, où, enfin, le tout fut terminé paisiblement, et à 
l'entière satisfaction des deux partis. 

Cependant Sigebert vit la paix de son règne troublée par la révolte de 
quelques esprits remuants qui poussèrent les Thuringiens, ses vassaux, à 
lever les armes contre leur prince ; n'étant donc encore âgé que de douze 
ans, il se vit obligé de leur faire la guerre : et, d'abord, il remporta quelque 
avantage sur eux, défit leurs troupes et terrassa leur duc. Mais, comme les 
armes sont sujettes à caprice, bien changeants sont les événements que fait 
naître leur jeu : la mauvaise intelligence de ses officiers donna moyen aux 
Thuringiens de se rallier et d'avoir le dessus à leur tour ; ils défirent toute 
l'armée royale. Néanmoins, le roi ramassa de nouvelles forces, prit un nou- 
veau courage, et, ayant repassé le Rhin, il se comporta avec tant de pru- 
dence et de sagesse, qu'il ramena enfin les révoltés à la raison, et les obligea 
de se soumettre. 

Ce vertueux prince, se voyant ensuite paisible en son royaume, se donna 
entièrement aux exercices de la piété, et se laissa tellement aller à la vie 
contemplative, qu'on l'eût pris plutôt pour un religieux nourri dans un 

1. L'Austrasie comprenait alors la Prorence et la Suisse (démembrâmes de l'ancien royaume de Bour- 
gogne) ; l'AIblseols, l'Auverene, le (JuercI, le Roucrgue. les Cévennes, la Champagne, la Lorraine, la 
Hante-Plcardle. l'archevêché de 'frÈvc», et plusieurs autres pays qui s'étendaient Jusqu'au» frontitres do 
la Frise; l'Alsace, le Talatlnat, la Thurintje. la Franconie, la Bavière, la Souaba, oi tout la pays qui est 
entre le Bas-I^bin et l'ancienne Saxe. Les rois dWustrasie faisaient leur résidence îà Metz en Lorraine. 



SAINT SIGEBERT OU SIGISBERT, ROI d'AUSTRASEE. 203 

cloître, que pour un roi élevé dans la pourpre et dans les armes. De là vient 
que quelques-uns de nos historiens français, ne considérant les choses que 
selon la politique et la prudence humaine, désapprouvent sa conduite et 
l'accusent de lâcheté ; mais ceux qui ont parlé de lui avec plus de dégage- 
ment des choses temporelles, l'ont comparé au grand Salomon, et disent 
qu'il en a même surpassé la gloire. En effet, l'un et l'autre ont été doués 
par le Seigneur, dès leurs plus faibles années, d'une sagesse extraordinaire, 
et en ont reçu beaucoup de richesses et de puissance. Ce roi de Judée, au 
lieu de profiter de tous ces dons, en a abusé jusqu'à les employer à sa propre 
ruine et à la perte de son âme ; au contraire, le roi Sigebert s'en est servi 
pour son salut et pour celui de son peuple. Salomon dissipa la meilleure 
partie des biens immenses que le roi David, son père, lui avait laissés, et 
que Dieu lui avait donnes, en de prodigieuses débauches, en de folles dé- 
penses avec ses concubines, et pour bâtir des temples à leurs idoles et à 
leurs fausses divinités. Mais le pieux roi Sigebert a employé beaucoup plus 
utilement les trésors qu'il avait hérités du roi Dagobert, son père, ou qu'il 
s'était acquis pendant la paix de son règne, à faire de grandes aumônes aux 
pauvres, et à bâtir douze beaux monastères, parmi lesquels on compte les 
célèbres abbayes de Staveloo, au diocèse de Liège, et de Malmédy, au dio- 
cèse de Trêves ; à l'une d'elles, dont saint Rémacle, évêque de Liège, fut 
abbé, il ne donna pas moins de douze lieues de pays, en longueur et en lar- 
geur ; ce qu'il confirma depuis par son testament. 

Ce prince était digne de la couronne, puisqu'il a si bien su se gouverner 
lui-même, que, en usant prudemment des honneurs et des richesses de la 
terre, il s'est acquis les véritables grandeurs de l'immortalité ; et sa vie a 
été telle, que sa puissance terrestre l'ayant rendu redoutable aux hommes, 
sa piété et sa justice l'ont rendu agréable aux yeux de Dieu. S'il s'est ren- 
contré dans sa conduite quelques défauts contre les règles de la prudence 
humaine, ses aumônes et ses autres bonnes actions les ont suffisamment 
réparés, pour le faire paraître sans tache devant la divine Majesté. Il décéda 
saintement, dans la fleur de son âge, le 1" février, vers le milieu du vn' siècle, 
deux cent soixante-trois ans après le décès de saint Martin, selon la 
manière de compter alors les années en France. Comme notre saint roi 
était très-dévot à ce grand évêque, il voulut que son corps fût inhumé près 
de la ville de Metz, dans une église dédiée à son honneur, laquelle est une 
des douze qu'il avait fondées. Dieu a fait paraître sa sainteté par quantité 
de miracles qui se sont faits à son tombeau ; le moine Sigebert, auteur de 
sa vie, en rapporte un grand nombre, et dit qu'il en a été témoin oculaire. 

On représente le saint roi d'Austrasie avec une église sur la main, par 
allusion à ses fondations pieuses. On l'invoque, en Lorraine, pour la pluie et 
le beau temps. 

RELIQUES ET CULTE DE SAINT SIGEBERT. 

L'an 1063, quatre cents ans après sa mort, le corps de saint Sigebert fat trouvé aussi entier 
dans son sépulcre que s'il n'y eût été rais que depuis deux heures ; 11 en fut tiié pour cire déposé 
eu uu lieu plus djcent, comme lui-même l'avait ordonné à un religieux de ce monastère de Saiut» 
.Martin-les-.Metz nommé Villan, à qui il était apiiaru. Sept ans après, il fut enfermé solennellement 
dans une riche dusse d'argent, et placé à coté du grand autel de l'église, mais toujours avec des 
miracles que l'on peut voir dans l'auteur de la vie rapportée par Surius et Bollandus au i»' de ce mois. 

Enfin, l'an 5552, cette abbaye de Sainl-Jlartin fut entièrement ruinée par les guerres entre la France 
et l'Espagne ; alors ce précieux dépôt fut transporté à Metz dans l'église du prieuré Notre-tlame, ofl 
il lesla jusqu'en 1603, époque à laquelle Charles 111, qui avait obtenu du Pape l'érection d'une tollé- 



204 1" FÉ\TIIER. 

giale à Nancy, le fit transporter dans l'église provisoire où les chanoines avaient commencé h faire 
leurs offices... La chlsse contenant ce saint corps était d'ébène, couverte d'argent, richement émail- 
lée ; elle avait été apportée de Milan par les ordres et aux frais d'Antoine de Lenoncourt, second 
primat de Lorraine. 

En 1740, on dut renouveler les ornements qui recouvraient l'insigne relique, en raison de leur 
vétusté. Celle opération se lit avec une grande solennité. On ne lira pas sans intérêt dans quel étal 
on trouva les restes du saint roi : « La tète, le tronc, les bras el les cuisses se tiennent ensemhle, 
le tout recouvert des muscles, des téguments et de la peau, excepté la tête dont les os du crine 
sont à découvert depuis les sourcils jusqu'aux os des tempos et de l'occipital...; la face est entière 
ainsi que le nez..., les lèvres sont conservées, et la supérieure assez relevée pour laisser entrevoir 
les quatre dents incisives de la michoire supérieure ; les autres parties de la face sont aussi con- 
servées et sans lésion, ainsi que le corps, les bras, les cuisses...; l'avant-bras gauche, le poignet, 
la main, les doigts avec les ongles sont sans lésion ; la main droite, depuis le poignet jusqu'à 
l'extrémilé des doigts, est entière ; la jambe droite est entière avec les os du tarse, etc. 

Après avoir constaté l'état dans lequel se trouvait le corps du saint roi, on le replaça dans la 
chJsse avec de nouveaux et riches ornements. C'est de ce reliquaire, en dernier lieu déposé sous 
l'autel que, en 179:), des hommes, pour qui rien n'était ni respectahle ni sacré, l'arrachèrent 
pour le livrer aux flammes. Quelques personnes néanmoins en sauvèrent des débris, dont la meil- 
leure partie, religieusement conservée par M. Simonin, aïeul de M. le directeur de l'école de 
médecine de Nancy, a été, le 30 janvier 1803, remise à Mgr (Jsmond, évèque diocésain, et ex- 
posée de nouveau à la vénération des fidèles. Ces débris sont, autant qu'il est possible de le 
reconnaître : deux os de bras, nn autre os et une petite côte, un os de jambe, une omoplate à la- 
quelle sont restés attachés des muscles et des filaments charnus, trois grandes côtes, trois frag- 
ments de cote, et une rolule. 

La vénération des peuples pour les reliques de saint Sigisbert, et les grâces obtenues du ciel 
par l'intercession de ce Bienheureux, l'ont fait choisir pour patron de la capitale de l'ancien duché 
de Lorraine. Dans les calamités publiques, à la demande des magistrats de la cité, organes des 
populations, sa châsse était descendue de l'arche où elle était enfermée, au-dessus du siège pri- 
matial, et placée sur un autel spécial où elle restait exposée pendant tout le temps des supplications 
ordonnées par l'autorité compétente. C'est de là qu'est venue la locution vulgaire descendre les 
reliques de saitU Hiyisbert, maintenant encore employée quand on parle de leur exposition solen- 
nelle pour obtenir de Dieu la délivrance de quelque Iléau. 

Le diocèse de Metz, en perdant ce précieux trésor, n'a pas cessé pour cela d'honorer le saint 
roi d'Austrasie. Un beau vitrail lui a été récemment consacré dans l'église Sainte-Ségolène, bdtie 
près de l'emplacement où s'élevait l'ancien palais des rois d'Austrasie, dont on voit encore quelques 
restes. 

Renseignements fournis par M. l'abbé Guillaume, chanoine de Nancy, aumônier do la chapelle ducale. 

\o\r y Histoire fidèle de saint Sigisbertf douzième roi d'Austrasie et troisième du «om. etc., tirée dei 
Antiquités austrasiennes, par le R. P. Vincent, do Nancj', religieux du Tiers Ordre de Saint-François. 
Nancy, 1702; — La première vie de ce saint roi a été écrite par le moine Sii,'el)ert. Molanus, aux additions 
d'Usuard, dit qu'il a fait bâtir vingt monastères au lieu de douze (lue marque le P. Giry ; — et pour lea 
reliques : La cathédrale de Nancy^ notice^ etc., par M. l'abbé Guillaume. 



SAINT EUBERT DE SÉO^IN, PATRON DE LILLE (m» siècle). 

Hubert ou Eugène était d'une race noble. Il s'adjoignil comme compagnon à saint Chryseuil, à 
saint Piat et à d'autres, qui vinrent, sous les empereurs Maximien et Dioclétien, prêcher la foi évau- 
gèlique en Gaule. 11 annonça le Christ aux Nerviens du pays de Touruay et à d'autres populations 
encore. La tradition veut qu'il ait été marqué du caractère épiscopal. 11 entreprit en premier lieu 
le défrichement du canton qu'on a appelé plus tard la Châtellenie de Lille : c'est pour celte pajlie 
du champ du Seigneur que coulèrent ses sueurs les plus abondantes. Lorsque saint Chryseuil el 
saiiit Piat curent subi le martyre, il eut soin de confirmer leurs néophytes dans la vraie religion. 
Enfin, après avoir combattu le bon combat et consommé sa course, il décéda vers la fin du in« siè- 
cle, à Séclin, où il fut enseveli. 

C'est pourquoi les s;i:uies reliques d'Eubert furent d'abord honorées à Séclin. Mais ayant été 
apportées à Lille en 1UIJ7, pour la dédicace solennelle de l'église collégiale de Saint-Pierre, qui re- 
levait immédiatement du Saint-Siège, elles y furent conservées avec beaucoup d'honneur. Elles 
furent peu après transférées pour un temps au monastère d'ilanuon, à l'occasion de la dédicace de 
cette abbaye. Les chanoines cédèrent un de ses os à l'abbaye de Liessies. L'an 1229, Walter ou 



SAEJT SÉVÈRE DE RAVENOT, ÉVÊQUE ET COiNFESSEDR. 205 

Gantier, évêqne de Tournay, reconnut pieusement ces précieuses reliques dans la ville de Lille. 
Elles étaient exposées à la vénération des fidèles le jour de la fête du Saint, honoré le 1" février 
comme patron de Lille, et on les portait dévotement dans les rues de la ville, dans la célèbre proces- 
sion qui avait lieu tous les ans pour la fête de Sainte-Marie-des-Grilles. Le saint confesseur figu- 
rait à la série des bienheureux évéques, dans les litanies que l'on chantait d'habitude par les rues 
de la cité. Mais depuis la destruction malheureuse et criminelle de l'église du prince des Apôtres, 
la mémoire de saint Eubert disparaissait insensiblement. Elle a revécu à l'occasion du fléau terrible 
du choléra-morbus. EnBn, saint Eubert a recouvré son culte antique, lorsqu'en 1S48, à la demande 
de son Eminence le cardinal Pierre Giraud, archevêque de Cambrai, le Saint-Siège a permis avec 
bouté que dans tout le diocèse on célébrât la fête du bienheureux Eubert. 

Propre de Cambrai. 



S.\INT TORQUAT, ÉVÊQUE DE SAINT-PAUL-TROIS-CHATEAUX, 

ET SAINT JOSSERAUD, MOINE DE CRUAS (321). 

Saint Torquat, évèque de Saint-Paul-Trois-Chàtaaux, mourut en 321. Sa fête se trouve dans 
l'ancien Bréviah-e de l'église Tricasline, dans le propre des Saints de ce diocèse, imprimé en 1158, 
et dans les livres liturgiques de l'église de Viviers. Sa vie nous est inconnue. Son corps était con- 
servé autrefois dans le monastère de Cruas, en Vivarais, où il fut brûlé par les calvinistes. Il existe 
encore une antre chapelle qui porte son nom, près de Suze-la-Rousse, sur les bords du Leg, dans 
l'ancien diocèse de Saint-Paul '. 

Les BoUandistes rapportent que l'herbe cessa de croître snr le lieu où les calvinistes brûlèrent 
le corps de saint Torquat et de saint Josserand. Ayant demandé à M. le curé de Cruas si ce miracle 
avait jamais existé, voici ce qui nous a été répondu le dS janvier 1872 : 

Je regrette beaucoup de n'avoii' trouvé dans ma paroisse aucune tradition sur la personne de 
saint Josserand, ni sur son genre de mort, ni sur le miracle qui aurait eu lieu sur sa tombe. Durant 
les jours de la Terreur, on brûla sur la place, qui est devant mon église, les livres et les manus- 
crits de l'abbaye, archives où on eût pu trouver quelques renseignements sur le Saint dont vous 
parlez. Tout ce que j'ai à ce sujet, c'est une note laissée par un ancien président de fabrique, où 
il est dit que l'église de Cruas était dédiée à la sainte Vierge et à saint Josserand ». 



SAINT SÉVÈRE DE RAVENiNE, ÉVÊQUE ET CONFESSEUR (389). 

Sévère, citoyen de la ville de Ravenne, en Italie, avait pour métier de travailler la laine ; métier 
qu'il exerçait avec Vincence, sa femme, et sa fille Innocence. L'évêque, onzième successeur d'Apolli- 
naire, qui fut disciple des Apôtres, étant venu à mourir, le peuple entier, après un jei'me de trois 
jours, s'assembla à l'église pour l'élection d'un nouveau prélat : alors une colombe toute blancliÊ. 
vint se poser sur la tête de Sévère, à la vue de tout le monde. Les uns conclurent aussitôt, par ce 
signe, que cet homme était digne du sacerdoce ; mais les autres, choqués de ses haillons, le chas» 
sèrent de l'église. Le même prodige s' étant renouvelé le lendemain et le surlendemain, tout le peu- 
ple, se conformant au jugement de Dieu, l'élut pour évèque, et il fut consacré suivant le rite ecclé- 
siastique. Son épouse et sa fille prient le voile et se firent les servantes de Dieu. Sévère, en qui Is 
doctrine était infuse divinement, plutôt qu'humainement acquise, possédait une puissance de sagesse 
et de vertu rare. Lorsqu'il eut gouverné très-saintement le troupeau confié à ses soins, sentant 
approcher la fin de sa vie, un peu après avoir achevé l'office de la sainte messe, il se mit en route 
pour le tombeau de sa femme et de sa fille, mortes avant lui ; arrivé là, il se fait ouvrir le tom- 
beau et commande qu'on lui fasse une place ; à sa voix le sarcophage se meut de lui-même et se 

1. Eloges de sainte Marthe; Hist. de Vcgtise de Snint-Paul-Trois-Chàteaux , p. 10-12; Histoire du 
Languedoc, t. ii, p. 163 ; l'abbé Nadal, histoire hagiologi'jue du diocèse de Valence^ p. 71. 



206 I" FÉTWEB. 

déplace miraculeusement. Le saint évêque, descenJu vivant dans ce tombeau, s'y endormit dans le 
Seigneur tout en priant. 

Après un certain laps de temps, il arriva qu'Olger, archevêque de Mayeuce, partit en Italie pour 
rétablir la paix entre l'empereur Louis et son Bis Lotliaire. Ayant appris que les reliques de saint 
Sévère se gardaient à Pavie, il les fit enlever du lieu où elles avaient été déposées d'abord, les 
apporta avec lui à Mayence, et les mit dans l'église de Saint-Alban. Elles en furent tirées dans la 
suite pour être transportées, au milieu d'un immense concours, au monastère d'Erfnrd, dédié alors 
k saiut Paul; elles y ont eu l'honneur d'une splendide basilique du nom de Saint-Sévère, dans la- 
quelle se sont opérés de grands miracles. 

La colombe qui vint se poser sur la tête de saint Sévère au moment de son élection est son 
atlribut et l'attribut d'un grand nombre d'autres évoques de Ravenne, car les habitants de cette 
ville prétendent que longtemps, chez eux, le ciel voulut bien se charger de désigner de cette façon 
leur premier pasteur. Quoi qu'il en soit de la prétention des Ravennais, il est permis de voir, dans 
la colombe que les artistes placent sur la tète de saint Sévère, une signification morale, à savoir 
que, quoique ignorant et longtemps habitué au travail des mains, il montra dans ses discours une 
assistance habituelle du Saint-Esprit. Le diocèse de Ravenne a obtenu la permission de fêter en un 
même oflice ses douze évèques qualiflés de Colom/iins. 

La légende a donné un tour très-pittoresque à l'élection de saint Sévère : « Tisserand de son 
métier et vivant dans la continence avec sa femme, il lui prit envie d'aller assister à l'élection d'un 
nouvel éïèque. Sa femme lui fit observer qu'on élirait bien un évèque sans lui, et qu'il ferait beau- 
coup mieux d'avancer la recette du ménage. Mais comme il insistait pour s'y rendre, la femme lui 
dit en se moquant : Ne vois-tu pas qu'on va te faire évèque, si tu te montres là 1 11 se trouva 
qu'elle avait dit plus vrai qu'elle ne pensait elle-même, car il fut acclamé par le peuple entier. En 
mémoire de cette élection inattendue, on le trouve point en costume d'ouvrier, avec une navette 
qui sort de sa poche ou avec un rouleau d'étoffe sous le bras, comme s'il allait servir ses clients. 
En ce cas, une milre près de lui indique l'aventure qui répondit à la plaisanterie de sa femme. 
C'est en raison de son ancienne profession que dans certains pays les tisserands, les drapiers. Ut 
fileurs, les tisseurs en soie, etc., l'ont pris pour patron. 



SAINT PHÉCORD, SOLITAIRE DANS LE SOISSONNAIS {n' siècle). 

Le diocèse de Soissons honore aujourd'hui la mémoire de saint Précord, qui naquit en Ecosse, 
et qui vint en France au temps du roi Clovis. Attiré par la renommée de saint Rémi, il se rendit 
auprès de lui. Puis, ayant appris de ce grand Saint à quelle vocation il était appelé de Dieu, il se 
dirigea vers une petite ville du Soissonnais, située sur l'Aisne, et qui se nommait 'Vailly. C'est là 
qu'après avoir vécu, ne s'occupant que du ciel, et connu de Dieu seul, il décéda et fut enseveli 
aa même endroit. 

Or, vers l'an 941, il arriva ceci : l'affluence des pèlerins enrichiss.iH tellement l'église où les 
reUques de saint Précord étaient déposées, que cette église devint un objet de convoitise ; un prêtre 
nommé Thiard parvint à obtenir ce bénéfice, et paya un autre prêtre pour remplir son office et 
garder ce trésor précieux. Celui-ci enleva la châsse et s'enfuit en Angleterre. Thiard se met à U 
poursuite du voleur et le retrouve dans un village de cette Ile où il s'était fixé. A force d'adresse, 
Thiard à son tour put s'emparer des reliques et revenir en France. Dans son empressement à re- 
gagner Vailly, il se trompe de route et arrive à Fouilloy, domaine du monastère de Corbie. L'abbé 
de ce monastère les acheta à Thiard et les plaça dans l'église de Saint-Pierre, où elles sont restées 
jusqu'à la Révolution française. 

Le culte du Saint n'en continua pas moins de fleurir à Vailly, qui parvint à recouvrer au 
rvii» siècle une partie notable de son -corps, par l'entremise de D. Jean Poncelct, religieux béné- 
dictin originaire de cette ville (1633). — On célèbre la mémoire de celle translation le 22 juillet, 
tandis que la principale fête du Saint a lieu le 1" février. Depuis la destruction de l'église de Saint- 
Précord de Vailly, au temps de la Révolution, l'église de la ville abrite les reliques du Saint, sau- 
vées par quelques pieux citoyens et de nouveau reconnues par Jean-Claude Leblanc de Beaulieu, 
premier évèque de Soissons, après le concordat de 1802. 

Saint Précord est invoqué, en temps de sécheresse, pour avoir de la pluie. 

Propre de Soissons et Annales du diocèse de Soissons, par M. l'abbé rcchcur. 



I 



SAINT SEVER, ÉVÊQUE d'aTRANCHES. 207 

'■'-■■ - " " 

SAINT AGRIPAN OU AGRÈVE DU PUY (vn* siècle). 

Agripan, le senl des évèqnes da Velay qui ait enduré le martyre, naquit en Espagne. Dès l'en* 
fance, il se fit remarquer parmi ceux de son âge autant par sa docilité que par son esprit, et Qt (!e 
grands progrès dans la science. Souvent, lorsqu'il le cherchait pour prendre sa réfection, son miitre 
le trouva dans le temple, qui nourrissait son àme par une longue et fervente oraison. Voulant sa 
dérober aux impcrtanités de ses parents qui le poussaient au mariage, il partit secrètement pour 
Rome, où le souverain pontife Martin le distinguant pour son instruction et pour sa science, le coa- 
sacra évèque de l'église du Velay. 

A son arrivée en ce pays, il le trouva encore infecté des superstitions païennes et tout souillé 
des erreurs d'Arins et d'IIelvidius. Muni des armes de l'oraison et du jeûne, et s'abstenant de vin et 
de viande, cet eicellent pasteur combattit le monstre de l'erreur avec une vigueur d'âme invincible 
et une infatigable constance. Toute sa vie épiscopale se passa à ccnûrmer les fidèles par la fréquente 
prédication de l'Evangile, à confondre les paiens, à ramener les hérétiques à une plus sainte doc- 
trine, s' exposant sans crainte à de nombreux dangers dont le secours divin le retirait toujours. 

Il fil un second voyage à Rome; il en revenait et se trouvait déjà au milieu de son troupeau, 
lorsqu'il rencontra des adorateurs des idoles à vingt milles de la ville du Puy. Les ayant sévère- 
ment réprimandés de leurs cérémonies sacrilèges, il fut saisi par eux et jeté en prison, et trois jours 
après, par l'instigation de la dame du lieu qui était palenae, il fut décapité avec Ursicin, son servi- 
teur et le compagnon de son martyre. Selon la tradition, la tète du Saint, en tombant, fit jaillir une 
source dans une vallée, laquelle ensuite fournit de l'eau pour guérir les maladies et baptiser un 
grand nombre de paiens. Les chiiticii?. en veillant la nuit à son tombeau dans la prière, éprou- 
vèrent souvent l'efficacité de sa protection. La couronne du martyre fut accordée au saint évèque 
le i" de février. — Saint Agripan a donné son nom à la ville de Saint-Agrève (Ardèche). 



SAINT SEVER, ÉVÊQUE D'AVRANGHES (vif siècle). 

Sever naquit d'une humble famille du Contentin, et ses parents, forcés par l'indigence, le don- 
nèrent à Covbec. homme noble et infidèle, pour être employé aux travaux serviles. 11 mena ainsi, 
dès l'enfance, une vie dure et champêtre qu'il ennoblissait par l'exercice de la prière et de l'aumône, 
et sa vertu se manifesta par des miracles. Corbec en fut ébranlé et se convertit avec toute sa famille 
i la foi chrétienne. 

Sever faisait donc l'admiration de tout ce qui l'entourait ; mais le désir d'une vie plus secrète 
le fit se retirer dans une solitude voisine. Un grand nombre de disciples étant venus le trouver, il 
fonda un monastère en l'honneur de la sainte Mère de Dieu, qu'il pourvut d'une excellente règle. 
Mais la renommée de ses vertus, qui se propageait de jour en jour, le mit dans la nécessité de se 
charger du gouvernement de l'église d'Avranches. 

Après avoir porté pendant quelques années ce fardeau avec autant de piété que de prudence, 
le saint homme, qui regrettait son ancienne vie solitaire, se démit volontairement de l'épis- 
copat, et se retira dans son monastère, où il dépensa le reste de sa vie en pieux exercices et en 
sublimes contemplations. Enfin, épuisé par l'âge, i! rendit son âme à Dieu entre les bras de ses 
disciples, et fut enseveli dans l'église construite par ses soins. Sa sainteté éclata par de nombreux 
miracles opérés après sa mort. 

Son corps, que l'on avait caché en terre à l'époque des invasions normandes, fut retrouvé intact 
à la fin du x» siècle, et transféré à Rouen par les soins de Richard-Sans-Peur, due de Normandie, 
qai voulut en enrichir la capitale de ses Etats. 

Le corps de saint Sever s'arrêta à Emendreville, et imposa bientôt son nom à ce faubourg de 
Rouen (990). 

L'église métropolitaine de Rouen eut le bonheur de conserver les reliques de saint Sever jusqu'à 
la Révolution. On voit encore dans l'église paroissiale qui porte son nom la belle châsse qui les 
contenaiu 

Rouen célèbre ta fête le i" février, et Coatances le 5 juillet. 



208 1" FÉVRIER. 



SALNT JEAN DE LA GRILLE (1170). 

Le bienheareni Jeaa, sarnommé de la Grille, k caase d'une grille de fer qni entoure son sé- 
pulcre, était Breton, issu de parents d'ane condition médiocre. Il naquit l'an de notre salut 1098, 
sous le pontificat de Pascal II et sous le règne d'Albain IV, duc souverain de Bretagne. Il étudia 
les lettres et les sciences dans sa jeunesse et y fit de grands progrès. Ses études achevées, il se 
résolut à quitter le monde et à se faire religieux de l'Ordre de Citeaux, qui était alors florissant en 
sainteté, et qui attirait les regards de toute la chrétienté. Il alla donc trouver le glorieux patriarche 
saint Bernard, qui, après avoir éprouvé sa persévérance, lui donna l'habit de son Ordre, l'an U21. 
U fit son noviciat et sa profession sous la direction de saint Bernard lui-même. 

Vers ce temps-là, le comte de Penthièvre, Etienne III, et Havoise, comtesse de Guingamp, sa 
femme, désirant fonder dans leurs terres un monastère de l'Ordre de Citeaux, firent supplier saint 
Bernard de leur envoyer des religieux. Saint Bernard leur envoya Jean, qui fonda le monastère de 
Begar, à trois lieues de Guiugamp, dans le diocèse de Tréguier, l'an 1130. 11 fonda de même, à la de- 
mande d'Emengarde d'Anjou, veuve du duc Allain IV, et par les ordres de saint Bernard, le monastère 
de Bu2ay (16 juin 1139), dont il fut nommé abbé. Pendant qu'il était abbé de Buzay, il reçut plu- 
sieurs lettres de saint Bernard, notamment celle qui est la 230» dans les œuvres de ce grand 
Saint. Ayant gouverné quatorze ans ce monastère, et le 36« évèque d'.\letb, en Bretagne, nommé 
Benoit, étant décédé, Jean fut élu à sa place, an grand déplaisir de ses religieux, et fut sacré 
l'an 1140. 

Dès l'année 1141, voyant que l'ile d'Aaron commençait à se peupler et à s'agrandir, il y trans- 
féra le siège de son évèché, abandonnant l'ancienne cité d'Alelh, aujourd'hui Quidaleth, et il nomma 
la nouvelle ville Saint-Malo. Saint-.Malo obtint aussitôt du duc Conan tous les privilèges de la ville 
d'Aleth, et d'autres encore qui lui furent accordés à la prière da saint prélat 

A la demande du même comte Etienne de Penthièvre et de sa femme, il fonda encore le mo- 
nastère de Sainte-Croix-de-Guingamp, et il y mit des chanoines réguliers de Saint-Augustin. Les 
moines de Marmoutier-les-Tours lui ayant suscité un procès au sujet de l'égUse abbatiale de Saint-Malo, 
qu'il avait choisie pour sa cathédrale, cette affaire l'obligea d'entreprendre deux voyages à Rome ; 
les souverains pontifes Eugène III et Adrien FV lui donnèrent chaque fois gain de cause, et le con- 
firmèrent dans la possession de son église. Outre les œuvres que nous venons de rapporter, il reçut 
encore dn pape Lucius la commission difficile de ramener le monastère de Saint-Méen-de-Gaêl à 
l'étroite observance de la règle de saint Benoit, et il s'en acquitta avec un plein succès. U fit aussi 
donner aux chanoines réguliers de Saint-Victor-de-Paris, l'église de Sainte-Geneviève, jadis fondée 
par le roi Clovis, en l'honneur des apôtres Pierre et Paul. Le Pape chargea de cette affaire Suger, 
abbé de Saint-Denis. Il procura la fondation du monastère de Saint-Jacques-de-Montfort dans son 
diocèse; il y mit encore des chanoines réguliers de Saint-Augustin, et, en 1156, il en bénit le 
maitre-autel. Enfin, ayant vécu en grands sainteté et gouverné son église l'espace de trente ans, 
chargé d'années, mais plus encore de mérites, il rendit son esprit à Dieu le premier jour de février, 
l'an de grâce 1170. Léon X ordonna que sa fête fût célébrée ce même jour avec oa office so» 
lennel (1517). 

Tiré des Vies des Saints de la Brelagne-Armorigue, par Albert le Grand, de Horlaix. 



LE BIENHEUREUX ANDRÉ DE SÉGNI (1302), 

André, fils d'Etienne, de l'illustre famille des comtes de Ségni, de laquelle sont sortis les sou- 
verains pontifes Innocent IIl, Grégoire IX et Alexandre IV, vit le jour à Anagni, dans les Etats 
romains. Désigné, dès sa jeunesse, pour être le lot du Seigneur, et méprisant les attraits et les 
caresses du monde, qni s'offraient si bien à lui dans le sein d'une famille princière, il s'enrôla dans 
l'Ordre des .Mineurs. Une fois dans cette milice, son goût prononcé pour la rigidité de la discipline 
et la sublimité de la perfection le décida à se rendre au monastère de Saint-Laurent, fondé par 
saint François, dans la campagne romaine, près de Castro-Pileo. Ayant déconvert près de U une 



MAIITÏROLOGES. 201) 

caverne très-sauvage, dans laquelle, à cause de sa taille qui était très-haute, il ne pouvait se tenir 
que courbé ou bien à genoux, il embrassa le genre de vie le plus rigourem. U macérait sa chair 
avec tant de rigueur et de sévérité que, 420 ans après sa mort, on trouvait encore adhérentes à son 
corps des parcelles du cilice qu'il portait continuellement. 

A cela s'ajoutait la guerre qu'il dut soutenir sans relâche contre les démons, qui ne négligèrent 
rien pour arracher le serviteur de Dieu de sa retraite. Mais, aidé du secours divin, et soutenu par 
la vue de la crois dont il avait gravé le signe dans le marbre de sa grotte, André rendit vains tous 
les efforts et déjoua toutes les ruses de l'ennemi. Il avait acquis par là un pouvoir particulier sur 
les dénions, qu'il mettait en fuite. Les victimes des attentats diaboliques trouvaient en lui aide et 
protection. Son humilité n'était pas diminuée par tous ces privilèges réservés aux grands saints ; 
il le prouva bien lorsque Boniface VIII, son neveu, fils de sa sœur, le nomma cardinal. De peur que 
cette haute dignité ne l'éloignât de la vie cachée en union avec le Christ, il en renvoya sur-le-champ 
le titre, et refusa constamment ce sublime honneur. Cette conduite parut si surprenante et si admi- 
rable à Boniface VIII, qu'il promit de canoniser son oncle s'il lui survivait. 

U avait une inie très-compatissante, et sa sensibilité universelle s'étendait jusqu'aux animaux. 
Un jour qu'il était malade, on lui apporta, pour réveiller son estomac affadi, quelques petits oiseaux 
tués à la chasse. Le Saint eut pitié de ces pauvres animaux étendus sans vie et tout sanglants de- 
vant ses yeux. II fit sur eux le signe de la croix, en priant Dieu de les ressusciter. Dès qu'il eut 
fini son oraison, les oiseaux commencèrent à s'agiter, battirent des ailes et s'envolèrent. 

Doué d'un esprit très-apte à l'étude des lettres, il mérita d'être loué pour sa science, et fut 
ainsi, par la doctrine comme par la sainteté, un des hommes les plus remarquables de son temps. 
Il composa, sons le titre de VEnfantetnent de la Vierge, un livre excellent sur les mérites et les 
vertus de la Mère de Dieu. Cet ouvrage a péri par l'injure du temps, mais les témoignages des doc- 
teurs en font un grand éloge. Les miracles non plus ne manquèrent pas pour attester sa sainteté. 
Enfin, comblé de mérites et devenu plus digne du ciel que de la terre, il passa de ce monde à Dieu, 
le 1»' février, l'an de notre salut 1302. Son corps, devenu célèbre par le concours de peuple 
qu'il attire et par l'expulsion des démons, se voit et est honoré dans l'église du monastère de 
Saint-Laurent des Mineurs Conventuels. Son culte avait été consacré par le temps, lorsqu'un décret 
d'Innocent XIII, pape de la même famille et digne émule de ses ancêtres, le confirma par un décret 
solennel. 

Bréviaire franciscain et Palmier séraphique. 



E JOUR DE FÉVRIER 



MARTYTIOLOGE ROMAIN. 

La Purification de la bienheueeuse vierge .^L4B^E, laquelle fête est nommée par les 
Grecs l'Hypapaute, c'est-à-dire la rencontre du Seigneur '. — A Rome, sur la voie Salai-ia. le 
martyre de saint Apronien, geôlier, qui, étant encore païen, comme il tirait saint Sisinne de la 
prison, pour le conduire devant le préfet Laodicius, entendit une voix venant du ciel qui disait ; 
B Venez, les bénis de mon Père, recevez le royaume qui vous a été préparé dès le commencement 
du monde », crut, fut baptisé, et ensuite, persévérant dans la confession du Seigneur, finit sa vie 
après avoir eu la tète tftnchée 2. lye s. — Encore à Rome, les saints martyrs Fortunat, Félicien, 

1. C'est-à-dire la rencontre de J(!sus, dn vieUlard Siméon et d'Anne la prophétesse. 

2. La mémoire de saint Sisinne et de saint Apronien se rattache à la constrnction des fameni Therme» 
de Dioclétien qne ce crael empereur fit flever par la main des soldats chriîtiens rednits h. la condition 
d'esclaves, avec les dépouilles de cinquante nations d'Afrique qu'il avait vaincues. Un riche romain, du 
nom de Thrason, envoyait des vi%Tes k ces infortane's par l'intermédiaire de Sisinne et de Cyriaqne, diacres, 
de Smaragde et de Largus. Plus d'une fois, il arriva que ces saints Lévites suppléèrent les vieillards et 
les malades dans l'accomplissement de leur pénible tâche. Des actes d'une aussi éclatante cliarité ne pon- 
roicnt longtemps échapper au.\ yeux des surveillants pnïeiis qui les dénoncèrent au préfet de Rome, Lao- 

ViES DEis Saints. — Tome U. 14 



210 2 FÉVRIER. 

Firme et Candide. — A Césarée. en Palestine, saint Corneilie tB Centoriov, que le bien- 
heureux Pierre, apAtre, baptisa, et qu'il éleva ensuite h la dij^nité d*évêquc de celle ville. — A 
Orléans, saint Floscdle ou Flou. Vers 500. — A Cantorbéry, en Angleterre, la naissance an 
ciel de saint LAcnENT, évoque, qui gouverna celte église après saiût Augustin, et couvertit le roi 
lui-même à la foi. 619. 

MARTYROLOGE DB FRANCE, REVU ET AUGUENTÉ. 

A Marseille, la fête de la Purification 5c célèbre avec Octave dans Téglise de Saint-Victor. Il y 
a à cette occasion un pèlerinas^e très-fréquonté aut cryptes de cette ancienne abbaye où l'on vénère 
l'antique statue de Notre-Dame du feu nouveau {fuè 7ïoù) dite la Vierge noire i. — A Orléans, sainff 

^licius. Sisinne qni devait Ctrs rinstrumcnt de la conversion du t;c6Uer Apronlcn. no tivda pns h être Jeté 
dans les fers, ainsi que ses edntfreus compagnons. 

Le Carniel d'Amiens possède an fort ossement du saint martyr Aproniuo. 

1. Bans son Histoire des evéques de Marseille^ M. l'abbé Ant. Ricard a fait on ^de-ttlnéralre do ces 
crTptes. oU se trouvent résamés leur historique, leurs souvenirs et le but du pMerîna^e. 

« Je suppose », dit M. Ricard, « que le pieux visiteur de nos véntfrables catacombes marseillaises prend, 
pour y descendre, l'escalier dont la porte s'ouvre un peu avant le milieu de la nef lattfrale de droite, prbs 
de l'autel de Saint-Victor, dans IV.^lîse supérieure. Arrivé au bas de l'escalier, il devra entreprenilro le 
tour du souterrain, en commençant par la droite. Tout d'abord, à cûté de l'escalier, il rencontre une 
chapelle dédiée aux saints Ilernics et Adrien, martyrs de Marseille. On voit sur l'autel qui leur était con- 
sacré un ancien tombeau de marbre blanc placé l'a depuis quelques années seulement. Sortant de cotte 
chapelle, et pour continuer le circuit par la droite, on trouve un passade assez étroit dont la voflto est 
ornée de sculptures des ve ou vie siècles. Ce passage conduit à la chapelle ou crypte de Sainte Madeleine. 
Cette crypte, entièrement taillée dans le roc, est la partie la plus ancienne du souterrain. Tout nous 
autorise à croire que c'est là le premier lieu de réunion oîi les fidèles marseillais s'assemblaient pour la 
célébration des saints mystères et où ils ensevelirent le corps des martjTs. Elle renfenne plusieurs tom- 
beaux, parmi lesquels le sépulcre primitif de saint Victor. Dans le fond, un autel de pierre est surmonté 
d'un bas-relief attribué à Puset, ou mieux à son école. A gauche de l'autel, une petite colonne taillée 
dans le rocher partage en deux parties un banc également taillé dans la pierre. La tradition constante 
appelle ce siège le confessionnal de saint Lazare, et l'archéologie est loin de contredire cette donnée popu- 
laire. On voit, dans la partie de la voûte qui est au-dessus de ce siège, la figure de saint Lazare, avec la 
palme et la crosse, symboles de son martyre et de son épiscopat. Remarquons aussi Valpha et Voméga 
taillés dans la voûte de cette chapelle, tels qu'on les retrouve dans les catacombes de Rome. A droite de 
l'autel, s'ouvre la catacombe à l'entrée de laquelle on voyait jadis la statue de la Madeleine couchée, et qut est 
aujourd'hui en très-grande partie comblée; on trouve le long des parvis des pierres creuses, jadis remplies 
d'ossements. C'est Ik qu'autrefois se trouvait le tombeau d'un des saints Innocents. Sortons de la chapelle 
de sainte Marie-Madeleine, et reprenons le passage, en continuant îi droite. Le premier enfoncement que 
nous rencontrerons dans le mur est celui qu'occupait, avant sa profanation, le tombeau de sainte Eusébie 
et de ses héroïques compagnes. Un second enfoncement, occupé par l'autel de Saint-Victor, contenait 
autrefois l'autel et les reliques de Saint-Victor de Marseille. On y voit actuellement un autel en marbre 
blanc fort antique. Enfin, un dernier enfoncement, situé presque dans l'angle, était occupé Jadis par le 
tombeau d'Hugues de Glaziuis, sacristain de l'abbaye de Saint-Victor, mort en odeur de sainteté le 
6 novembre 1250. Longeant ensuite le mur, toujours à droite, nous montons un degré qui nous conduit 
dans la chapelle de Saint-André. Au fond de la chapelle, est l'autel de Saint-André. Dans cette chapelle, 
nos pères avaient placé les tombeaux des .saints Pierre et Marcellîn, martyrs, et plusieurs autres tom- 
beaux. A gauche de l'autel, du côté de l'Epître, s'ouvre un enfoncement où Mgr Craice a réintégré, le 
1er mars 1863, la précieuse relique de la croix de Saint-André reconnue authentique. Cette croix est 
maintenant au-dessus de l'autel de Saint-André. Sortant de la chapelle Saint-André, et continuant 4 
longer le mur, nous rencontrons le pilier près duquel se trouvait le tombeau de saint Cassien, fondateur 
de l'abbaye, puis la chapelle de Saint- Ysarne, abbé de Saint-Victor. On voit dans cette partie de l'église 
les restes de peintures murales du xic ou commencement du xii» siècle. A l'endroit mCmo qu'occupait la 
pierre tumnlaire de Saint-Ysarne, on a, en 1S57, ouvert une porte qui conduit dans une vaste salle voûtée 
qui ne fait pas partie de l'église souterraine. En continuant le tour de la crj-pte, nous rencontrons un 
vaste escalier qui ramène dans l'église supérieure par la porte qui s'ouvre sous l'orgue. Dans l'angle, 
toujours à droite, un tombeau contenait les reliques de quatre des sept frères donnants, et on voit dans le 
mur la place qu'il occupait. Un autre tombeau renfermait, un peu plus loin, les reliques do saint Slaurice 
et de ses compagnons. Presque en face de l'escalier, s'ouvre la chapelle de Saint Maaront, évOque de 
Marseille, abbé de Saint-Victor. L'autel est surmonté do trois statues en pierre. Celle du milieu repré- 
sente saint Mauront, les deux autres représentent saint Maurice et saint Elzéar do Sabran, dont une 
statue plus moderne s'élève près du tombeau de saint Maurice, îi gauche de l'autel. Une fois sortis de la 
chapelle de Saint Mauront et en continuant notre circuit à droito, nous rencontrerons l'enfoncement 
occnpé Jadis par le tombeau de saint Chrysanthe et de sainte Darie. Vis-à-vis s'ouvre le sanctuaire de 
Notre-Dame de Confession où nous reviendrons tout Ji l'heuro. Auparavant, continuons de longer le mur 
et nous trouverons, an peu après avoir dépassé l'angle, la chapelle des sfllnts Biaise et Laurent. Revenons 
ensuite sur nos pas et pénétrons dans la chapelle de Notre-bame dr' Confession. Elle s'ouvre, nous l'avons 
dit, vIs-à-vIs de l'ancien tombeau des saints Chrysanthe et Darie. Respectée par nos pères a régal des 
plna vénérables sanctuaires du monde, l'entrée en était interdite aux femmes. Du reste, elle était d'une 
grande ma^lâccnco, et le plan primitif suppose qu'elle avait trois nefs dont on reconnaît les vcstigea. 



ilAnTYROLOCES. 211 

Sicaire, vierge. Vers SOO. — A Gand, snint ColombaD, abbé, qui, étant venu d'Irlande, vécut et moorut 
très-sainlenient dans le cimetière de Sainl-Bavoa de la même ville. 959. — En Périgord, saint 
ACALBADE, duc 3a pays de Flandre, tué par ceux qui avaient voulu traverser son mariage avec 
sainte itictrude. Son corps est à Saint-Amand, en Flandre. Vers 652. 



MARTYROLOGES DES ORDRES RELIGIEITS. 

Martyrologe de FOrdre de Saint-Benoit, des Camaldu/es et de la Congrégation de Vallom- 
brcuse. — La Purification de la bienheureuse vierge Marie, laquelle fête est nommée par les Grecs 
YHypapante, c'est-à-dire la rencontre du Seigneur. — A Cantorbéry, en .Angleterre, la naissance 
au ciel de saint Laurent, évoque, qui gouverna cette église après saint Augustin, et convertit le 
roi lui-même à la foi. — k Rome, sur la voie Salaria, etc. 

Martyrologe de la Très-Sainte Trinité pour le rachat des captifs. — La fête de la Purifica- 
tion de la bienheureuse vierge Marie, jour auquel Innocent III revêtit nos saints fondateurs, Jean et 
Féliï, de l'habit qni lui avait été montré du ciel, et confirma notre Ordre. A Rome, etc. 

ADDITIONS FAITES D'APRÈS LES BOLLANDISTES ET ACTRES HAGIOGRAPHES. 

Dans le pays Vaudois, le bienheureux Pierre Cambian, de Rdffie, martyrisé par les 
Yaudois en 1365. — A Tyane, en Cappadoce, saint Agalhodore, martyr. — A Rome, avec les 
saints martyrs Forluoat, Félicien, Firme et Candide, mentionnés ci-dessus, les saints Castnie, 
Secondule, Rogalien, Caïus, Grégoire, Cappe, Félicité, Placide, Victor, Félix, .Martial, Cornélien, 
Salluste, .Maurice, Papyrie, Secondien, lagéuu, Mustiile, Victoire, Bonose, une deuxième Victoire, 
Hilaire, Rogat et Saturnin, également martyrs. — A Fossombrone, en Italie, saint Laurent et saint 
Hippolyte, martyrs en cette ville. — Eu Afrique, les saints Victor, Marin, Perpétue, JuUe et 
soixante-quatorze de leurs compagnons ; Honoré, Urbain, Hilaire, Privalule et trente-quatre de 
leurs compagnons, tons martyrs, mentionnés par le martyrologe de saint Jérôme. — k Lentini, en 
Sicile, saint Rhodippe, deuxième évêque de cette ville. Vers 314. — En Egypte, saint JLiRC de 
Scété. IV» s. — Chez les Grecs, saint Marc le THADUATcnGE. — A Kitiingen, en Franconie, 
sainte Kadéloge^ vierge, dans le monastère de ce lieu, fondé par elle en 745. Elle était fille de 
l'illustre Charles-Martel, et se réfugia dans celte contrée pour échapper au mariage auquel on vou- 
lait la contraindre, vuie s. — A Ebstorp, dans le duché de Lunebourg, ancienne et célèbre abbaye 
de la Saxe inférieure, les saints Théodoric, évêque de Minden ; Marquard, évêque d'Hildesheim ; 
Brnnon, duc de Saxe; Wigman, Bardon et deux autres du même nom, Thiotéric, Gerric, Liutolf, 
Folcuart, Avan, Thiotric, Liutaiie, comtes; .\déram, Alfuin, Addaste, Aida, Dudon, Bodon, Wal, 
Halilf, Hunilduin, AiiaUvin. Werinbart, Thiotrich, Hilw.nrt, gardes royaux, et d'autres compagnons 
ou serviteurs ; avec eux encore, saint Erlulf, évêque de Ferden, et s.iint Gosbert, évoque d'Osna- 
brnck; tous martyrs, tués par les Normands, dans la fameuse bataille d'Ebstorp, entre l'armée 
chrétienne et celle des Normands, en SSO. — A Gennazzano, dans le Tyrol, !e vénérable Etienne 
Bellesini, de l'Ordre des Aagnstins '. 1840. 

L'anliqne statue qu'on y renî;re est appelée ta Vierge noire, à cause de la teinte très-brune qu'elle doit & 
sa vétusté. On Ini donne encore le nom de Nouesiru Damo de Fuè noA, ce qnl a fait croire qc'elle était 
faite de la tig; do fenouil. Mais ce nom iefui ncù, d'aprîa une étymologie qni noas paraît assez probable. 
Tient de la cérémonie par laquelle on bénissait autrefois le feu nouveau pour la bénédiction des cierges à 
la Chandeleur. Cette imago, qui a toujours été en grande vénération ii .Marseille, doit remonter aux pre- 
mk;s temps de l'époque romane. Elle repose actuellement sur un autel de style antique consacré par 
Mgr Place, le 18 octobre 1SG9. Son titre vrai est Notre-Dame de Confession ou des Martyrs, car on donnait 
autrefois ans tombeaux des Martyrs le nom de Confession, et l'entourage des saints tombeanx qu'elle 
semble présider fit donner ce titre à l'antique statne. Une fort ancienne tradition porte en effet h croire 
qae l'on na Jamais inhumé, dans l'église souterraine, que des Saints on des personnages morts en 
réputation de sainteté •. 
1. Voir sa vie dans le tome consacré ans vénérablesa 



212 2 FÉvniEK. 



LA PimiFICATION DE LA SAINTE VIERGE 



Pour l'intelligence des adorables mystères que la sainte Eglise révère en 
ce jour, il est besoin de se souvenir de deux lois que Dieu donna à son 
peuple par le moyen de Moïse, et dont l'évangéliste saint Luc n'a pas oublié 
de faire mention dans son Evangile. La première de ces lois est portée dans 
le Lévitique, chapitre i2 : il y est dit que la femme qui aura mis un enfant 
au monde, soit garçon ou fille, demeurera un certain temps séparée de la 
compagnie des autres comme une personne impure ; il lui est défendu de 
toucher rien de saint, ni d'entrer dans le Temple jusqu'à ce que soient 
accomplis les jours de la purification, qui sont quarante jours pour un 
enfant mâle, et quatre-vingts pour une fille : ce temps étant expiré, elle 
doit se présenter à un prêtre, à qui elle offrira pour son enfant un agneau 
d'un an en holocauste, avec un petit pigeon ou une tourterelle; ou bien si, 
pour sa pauvreté, elle ne peut offrir un agneau, elle donnera deux tourte- 
relles ou deux petits de colombe. 

La seconde loi est écrite en l'Exode, chapitre 13 ; d'après cette loi Dieu 
voulait qu'on lui offrît tous les premiers-nés des hommes et des animaux; 
et parce que Dieu ne s'est jamais plu dans le sang des hommes, parce que 
son Fils devait verser tout le sien pour eux, il permettait que l'on rachetât 
les premiers-nés des hommes pour un certain prix, qui était de cinq sicles 
pour un fils, et de trois pour une fille. D'après les termes de ces lois, la sainte 
Vierge et son divin Fils étaient exempts, il est vrai, de ces observances et 
cérémonies légales; caria Mère n'avait point conçu par l'action des créa- 
tures, mais par l'opération du Saint-Esprit, et son Fils n'était point né selon 
les lois ordinaires de la nature, mais il avait laissé sa mère parfaitement 
vierge après sa glorieuse naissance; cependant, afin d'accomplir toute jus- 
tice, et de nous donner l'exemple d'une profonde humilité et d'une parfaite 
obéissance, cette sainte Mère et cet adorable Fils ont subi la rigueur de ces 
lois pour les raisons que nous dirons ci-après. C'est ce qui s'est fait aujour- 
d'hui, comme nous l'apprend le texte de l'Evangile de saint Luc, dont voici 
à peu près les termes : 

« Les jours de la Purification de Marie étant accomplis selon les lois de 
Moïse, ils portèrent l'enl'ant au Temple pour l'offrir au Seigneur, selon qu'il 
est écrit en la loi : « Tout enfant mâle premier-né sera consacré au Sei- 
gneur », et pour donner le prix de sa rédemption, qui était selon le texte 
de la même loi, une paire de tourterelles ou deux petits de colombe. Or, il 
y avait alors dans Jérusalem un homme appelé Siméon, qui était juste et 
craignant Dieu, et attendait la consolation d'Israël; le Saint-Esprit, qui 
résidait en lui, lui avait révélé qu'il ne mourrait point sans avoir vu aupa- 
ravant le Christ du Seigneur. Il vint donc au Temple par une inspiration 
di\-ine, et quand l'enfant Jésus fut présenté par ses parents pour l'accom- 
plissement de la loi, il le reçut entre ses bras, et bénit Dieu en disant : 
« C'est maintenant. Seigneur, ^e vous permettrez à votre serviteur de 
mourir en paix, selon la parole que vous lui avez donnée, parce que mes 
yeux ont vu votre salut, celui que vous avez préparé à la vue de toutes les 
nations, pour être la lumière des Gentils et la gloire de votre peuple 
d'Israël )). Voilà en substance le mystère, ou plutôt les mystères qui ont été 



lA PUBIFICATION CE LA SAINTE VIERGE. 213 

accomplis en ce jour, et pour lesquels la sainte Eglise a établi cette fête 
avec tant de solennité. Elle lui a donné plusieurs noms pour signifier les 
diverses merveilles qui s'y sont passées ; faisons quelques réflexions afin de 
recueillir les fruits qui y sont attachés. 

Les anciens ont appelé cette solennité la Fête de Siméon et d'Anne : de 
Siméon, parce que ce vénérable vieillard y parut avec tant de majesté, et 
qu'il est en cette occasion si hautement loué dans l'Evangile comme un 
homme craignant Dieu, qui attendait avec assurance la rédemption d'Israël, 
qui possédait dans son cœur le Trésor des trésors, savoir : le Saint-Esprit, 
et qui reçut de lui, en ce moment, l'e.xéculion de la promesse qu'il lui avait 
faite longtemps auparavant, de ne point sortir de cette vie mortelle sans 
avoir eu le bonheur de voir de ses propies yeux l'auteur de la vie immor- 
telle et le Christ du Seigneur. Mais, non-seulement il vit et connut à son 
aise le visage de Celui que tous les anges admirent, mais même il l'em- 
brassa et le baisa mille et mille fois avec la tendresse et la douceur que l'on 
peut plutôt s'imaginer qu'exprimer; et, outre ces faveurs, il fit encore en 
cette rencontre l'office de prophète : car, lorsqu'il reçut entre ses bras 
l'adorable Jésus, que sa mère lui présenta, non-seulement il pénétra des 
yeux de l'esprit et reconnut la Personne divine qui était cachée sous les 
membres d'un enfant, mais encore il prévit tout ce qui devait lui arriver, 
et il le prédit à sa mère par ces paroles : « Celui-ci est établi pour la ruine 
et pour la résurrection de plusieurs en Israël. Il sera un signe de contra- 
diction contre lequel chacun s'opposera, et votre âme même sera percée 
par le glaive, afin que les pensées de plusieurs cœurs soient découvertes». 

On dit aussi que c'est la Fête d'Anne, parce qu'une bonne veuve qui por- 
tait ce nom, et qui, après avoir vécu sept ans avec son mari, avait passé sa 
vie, jusqu'à l'âge de quatre-vingt-quatre ans, dans une sainte viduité, se 
rencontra aussi, par une providence merveilleuse, dans le Temple avec le 
vieillard Siméon, lorsque Joseph et Marie y présentèrent Jésus-Christ. Et, 
comme cette bonne vieille ne put contenir sa joie, elle se mita dire des 
prodiges de ce môme Enfant à tous ceux qu'elle connaissait avoir dans le 
cœur de la piété et de l'amour pour Dieu. C'est ce que l'Evangéliste veut 
dire par ces autres termes : « Elle attendait la l'édemption d'Israël ». 

Les Grecs appellent cette fête Hypapantè, c'est-à-dire rencontre, pour 
exprimer que saint Siméon et sainte Anne se sont rencontrés heureusement 
en cette sainte journée ; ce que l'Eglise semble vouloir signifier en l'office 
divhi, par ces paroles dont elle se sert à l'invitatoire des Matines : « Voici 
que le Seigneur dominateur vient en son saint Temple; réjouis-toi, Sion, 
et tressaille d'allégresse, en allant au-devant de ton Dieu ». En effet, je 
remarque qu'il s'est fait en ce jour, non pas une seule, mais plusieurs ren- 
contres très-heureuses; d'abord, Joseph et Marie se sont rencontrés avec 
Siméon et Anne, dans le Temple, ayant l'enfant Jésus au milieu d'eux, et le 
portant chacun à son tour. De plus, la grâce et la loi se sont trouvées con- 
courir à ce divin mystère; la loi y ayant été observée dans toute sa rigueur, 
et la grâce s'y étant répandue abondamment. Pour une troisième rencontre 
on y a vu les larmes mêlées avec la joie, et les appréhensions avec des trans- 
ports d'allégresse, par les différentes prédictions du saint vieillard à la très- 
sainte Vierge, qui les a conservées dans son cœur tout le reste de sa vie, et 
en a fait part à toute l'Eglise par la plume de saint Luc, fidèle écrivain de 
ces merveilles. 

Enfin, quant à saint Siméon en particulier, il a aujourd'hui une union 
pleine de consolation avec l'Enfant Jésus; car, si ce saint vieillard porte 



214 2 FÉVRIER. 

Jésus enfant, Jésus, néanmoins, gouverne le vieillard : le vieillard porte 
l'enfant entre ses bras, et l'enfant donne des forces au vieillard, afin de se 
soutenir. Le vieillard embrasse l'Enfant, et l'Enfant donne au vieillard des 
embrassements de tendresse et de dileclion. Le vieillard verse des larmes do 
joie sur les joues de l'Enfant, et l'Enfant laisse errer sur ses lèvres un sou- 
rire amoureux qui dilate le cœur du vieillard. Le vieillard presse l'Enfant 
contre son sein, comme s'il le voulait enfermer dans son cœur, afin d'avoir 
une nouvelle vie, et l'Enfant s'élance dans le cœur du vieillard pour lui 
donner une vie qui n'est point sujette à la mort. Heureuse donc la ren- 
contre de Siméon et de Jésus, des larmes de Siméon avec les sourires de 
Jésus, des désirs de Siméon avec l'amour de Jésus, et enfin de l'àme de 
Siméon avec l'âme de Jésus I 

Cette grande fête est encore appelée la Présentation de Jésus dans le 
Temple; ce qui se tire assez évidemment du texte de l'Evangile, où il est 
dit : « Et ses parents le portèrent à Jérusalem pour le présenter au Sei- 
gneur ». Et ce fut alors que, selon la prophétie d'Aggée, ce Temple que les 
Juifs avaient bâti depuis leur retour de la captivité de Babylone, reçut 
incomparablement plus de gloire que n'en avait jamais reçu celui que Salo- 
mon avait élevé avec tant de magnificence. Tandis que Dieu n'avait été servi 
dans celui-ci que par des hommes sujets au péché, dont même la plupart 
étaient effectivement pécheurs et criminels, il fut servi dans celui-là par 
des âmes pures et innocentes : par saint Joseph, qui était un homme juste 
et craignant Dieu; par la sainte vierge Marie, toujours pure et toute imma- 
culée; enfin par Jésus-Christ même, son Fils unique, qui était le Grand 
Prêtre, suivant l'ordre de Melchisédech, et un Pontife tel que nous le pou- 
vions désirer : « Saint, innocent, sans tache, séparé des pécheurs et plus 
élevé que les cieux ». 

De plus, le Temple de Jérusalem reçut en ce jour plus de gloire qu'il 
n'en avait encore reçu depuis qu'il était bâti, à cause de l'offrande qui y fut 
présentée : Jésus-Christ le premier-né, le Fils unique de la sainte Vierge, 
qui l'offrit à son Père étemel : oblation nouvelle qui n'en aura jamais; 
offrande singulière, et l'unique que le Père éternel ait jamais regardée de 
bon oeil entre toutes celles qu'on lui a faites depuis que le monde est sorti 
de son néant; donation si excellente que toutes les autres, quelque rares et 
précieuses qu'elles soient, ne sauraient plaire à Dieu si elles n'en sont accom- 
pagnées. Comme, au contraire, il n'est rien, quelque petit qu'il soit, quand 
même ce ne serait qu'une goutte d'eau froide, qui ne soit capable d'apaiser 
la colère de Dieu, pourvu qu'elle soit unie à cette offrande de Jésus qu'a 
faite Notre-Dame. Aussi est-ce proprement en ce jour que la justice de Dieu 
a modéré sa rigueur, et qu'elle s'est apaisée par la suave odeur du sacrifice, 
non plus de la chair des boucs et des taureaux, mais bien de l'agneau imma- 
culé, qui lui fut offert par les mains toutes pures de Marie. Ce fut alors que 
ce Dieu éternel, pour exécuter le pacte qu'il avait fait longtemps aupara- 
vant avec son serviteur Noé, de ne plus envoyer un déluge d'eau pour abî- 
mer le genre humain, versa sur les hommes un déluge de feu, afin d'embra- 
ser leurs cœurs de son amour,- car, en ce jour, l'arc de son alliance paraît 
entre les bras de sa Mère, comme dans les nuées du ciel, pour marquer 
l'abondance de ses grâces. C'est ce qui a donné le nom à celte fête de la 
Présentation de Jésus dans le Temple. C'est pourquoi, dans l'office divin, soit 
à la messe, soit aux heures canoniales, toutes les paroles s'adressent plus 
expressément à Notre-Seigneur, comme aux fêtes instituées à son honneur. 

Néanmoins, le litre de la Purification de la Vierge est demeuré comme 



LA PURIFICATION DE LA SALNTE VIERGE. 215 

propre et particulier à cette solennité, que Ton met pour ce sujet au rang 
de ses cinq plus grandes fêtes. Il en faut sans doute chercher la raison dans 
ces premiers mots de TEvangile : « Lorsque les jours de la Purification de 
Marie furent accomplis )>. Car quoiqu'il n'y ait jamais eu rien à puriûer en 
cette sainte Vierge, qui a toujours été pure et sans tache, comme son divin 
Epoux l'a déclaré lui-même dans le Cantique des cantiques, son humilité, 
cependant, l'a portée jusqu'à se soumettre aux cérémonies de la Purifica- 
tion; elle ne jugea pas devoir s'exempter de la Purification des femmes, 
après que son Fils n'avait pas refusé la Circoncision des hommes; elle n'a 
point honte de paraître comme une femme du commun et d'être estimée 
impure, puisque son Fils paraît au milieu des hommes comme un pécheur ^ 
Mais comme il est digue de Dieu de relever les humbles par cela môme 
qui semble les abaisser, il a inspiré aux fidèles de donner le titre de Purifi- 
cation à cette fête, pour tirer les grandeurs de Marie de ses propres abaisse- 
ments. Je pourrais encore dire, sans offenser la pureté immaculée de la 
môme Vierge, pour vérifier plus expressément ces paroles de l'Evangéliste : 
« Les jours de laPurillcalion de Marie accomplis », que, lorsqu'elle pré- 
senta son Fils Jésus au Temple, quarante jours après l'avoir mis au monde, 
cette même offrande lui servit d'une Purification parfaite ; purification, 
néanmoins, qui ne suppose aucun péché, puisqu'il n'a jamais trouvé d'en- 
trée dans la très-sainte âme de la Vierge; purification qui ne dit nul défaut 
de nature en cette auguste personne, que la Sagesse éternelle avait pris 

1. Sur la pratique observée dans l'Eglise de relever les femmes après leurs couches. — Le Sef^ear, 
dans raocienne loi, avait déclaré impure; certaines actions, qni. qnoiqae innocentes en elles-mêmes, avaient 
cependant nn rapport éloigné au piîché; de ce nombre était l'acconchement. Dieu faisait entendre par là 
que l'origine de l'homme était impnre, qu'il était conçu et né dans le péché. Les Tits judaïques ayant été 
abrogés par la promulgation de l'Evangile, on ne doit plus craindre les impuretés légales ; et il y aurait 
one superstition criminelle k recourir aux cérémonies usitées dans la synagogue, sous prétexte de se puri- 
fier. Les mtrcs chrétiennes ne vont donc point k l'église avec l'intention que se proposaient les femmes 
juives en allant au temple, c'est-à-dire, pour être purifiées de quelque tache contractée par leur accou- 
chement ; mais elles y vont pour s'acquitter d'un devoir commun à tous les hommes, pour payer au Sei- 
gneur nn Juste tribut de louanges et d'actions de grâces. 

Voici comment le pape Innocent lH s'exprime sur ce sujet : « Si les femmes désirent entrer dans 
réglise immédiatement après leurs couches, elles ne pÈchent pas en y entrant, et on ne doit pas les en 
empêcher ; mais si, par respect, elles aiment mieus s'en éloigner pour quelque temps, nous ne pensons 
pas qu'on doive blâmer leur dévotion ». (Cap. unico de puri/îcat. post partum.i Ce temps est limité dans 
quelques diocèses à un certain nombre de jours. Dans les lieux ou la coutume ni aucun statut particulier 
D'ont rien décidé sur cet article, une mère chrétienne doit remplir ce devoir aussitôt qu'elle peut sortir 
de sa maison sans courir aucun risqne. Il est bien juste, en effet, que sa première visite soit pour l'église : 
là elle doit premièrement remercier le Seigneur de son heui-euse délivi'ance, et le prier de répandre ses 
bénédictions taat sur elle que sur son enfant. La nature seule nous dit qu'un bienfait exige de la recon- 
naissance : est-ce que nous nous flatterions d'être dispensés de ce devoir à l'égard de Dieu ? La foi ne 
nous enseigne-t-elle pas que l'ingratitude tarit la source des grâces? Nous ne sommes pas moins obligés 
de remercier Dieu de ses bienfaits, que de le louer et de l'aimer ; de là vient que saint Paul recommandait 
si fortement aux fidèles Vaclir.n de grâces, et que les chrétiens avaient si souvent à la bouche ces paroles : 
« Grâces à Dieu •■ C'était même leur formule ordinaire de salutation, selon saint Augustin, qui s'écrie à 
ce sujet : « Que pouvons-nous penser, dire ou écrire de mieux que ceci : Grâces à Dieu (Ep. xli, olvn. 
#7)? ■ En effet, remarque saint Grégoire de Nysse (Or. 1 de Prec, tome lef), Dieu nous ayant comblés 
de bienfaits par le passé, nous en promettant d'inestimables pour l'avenir, et nous donnant à tous les 
moments de notre vie de nouvelles preuves de sa bonté, ne devrions-nous pas, s'il était possible, l'en 
remercier à chaque instant ? 

n est certain que les grâces signalées méritent de notre part une reconnaissance toute partictilitre. 
Or, c'est le cas où se trouve une mère chrétienne : elle met son heureuse délivrance, ainsi que la nais- 
sance de son enfant, au nombre des grâces signalées ; il est donc bleu juste qu'elle aille se prosterner aux 
pieds du Seigneur, pour lui protester solennellement qu'elle n'oubliera jamais ses miséricordes. Ce serait 
peu si elle s'en tenait là ; il faut encore qu'elle demande les secours dont elle a besoin pour élever dans 
la vertu l'enfant qu'elle a mis au monde, et qu'elle prenne une ferme résolution de préserver son âme des 
sonitlnres du péché : car que lui servirait d'être devenue mère, si le fruit de ses entrailles devait tomber 
sous la puissance du démon, et être ensuite condamné aux supplices de l'enfer? Qu'elle ait soin, la pre- 
mière fois qu'elle paraîtra dans l'église après ses couches, de consacrer son enfant au Seigneur. Son sacri- 
fice ne peut manquer d'être accepté, si elle entre dans les dispositions où était la Sainte Vierge le Jour 
de sa purification, si elle la prie de présenter elle-mSme à Dieu les actes de reconnaissance, de demande 
et d'oÉErande qu'elle doit produire avec tous les sentiments de piété et de ferveur dont elle est capable. 



216 2 FÉVRIER. 

plaisir à façonner comme le chef-d'œuvre de ses mains, créatrices de toute* 
choses; purification qui n'a ôté nulle impureté légale ou corporelle à celte 
divine Mère, qui n'était point comprise dans les termes de la loi, car elle 
était demeurée vierge de corps et d'esprit, et aussi parfaitement pure et 
immaculée, après avoir enfanté Jésus-Christ, la pureté même, qu'elle l'était 
avant de l'avoir conçu en ses chastes entrailles. Donc, ces paroles : « Les 
jours de la Purification de Marie accomplis », ne signifient autre chose 
qu'une nouvelle infusion de grâce et de sainteté intérieure dans l'âme de la 
sainte Vierge, qui s'épurait et se sanctifiait toujours de plus en plus par la 
réception des nouvelles grâces méritées par toutes ses actions, et plus parti- 
culièrement en cette oblation de son Fils, dont, en quelque façon, elle se 
privait en l'offrant au Père éternel pour la rédemption des hommes. Ce que 
nous avons dit jusqu'ici suffit, ce nous semble, pour faire comprendre les 
difi'érents noms et la substance de ce mystère; il nous reste maintenante 
dire un mot de son institution. 

Son établissement est si ancien que nous pouvons le rapporter aux pre- 
miers siècles de l'Eglise ; néanmoins, les chrétiens s'étant un peu relâchés, 
et cette fête étant tombée dans l'oubli en plusieurs endroits, elle fut renou- 
velée par la piété de l'empereur Justinien l'aîné, l'an 541, sous le pontificat 
de Vigile, à l'occasion d'une peste qui, ayant déjà dépeuplé presque toute 
l'Egypte et courant les diverses provinces de l'empire romain, semblait vou- 
loir réduire toutes les villes en solitudes. L'empereur, redoutant ce terrible 
fléau de Dieu, eut recours à la faveur de l'Immaculée Vierge Marie, et, se 
mettant sous sa protection, il ordonna, sous des peines sévères, sur l'avis du 
patriarche et du clergé de Constantinople, que l'on célébrerait la fête de la 
Purification. Cette Mère de miséricorde fit paraître que cette fête lui était 
très-agréable, car la maladie contagieuse cessa aussitôt par toute la ville. 
Baronius croit que le pape Gélase a institué cette solennité à Rome pour 
abolir les superstitions et les débauches des idolâtres, qu'ils appelaient 
Lupercales et qu'ils célébraient au commencement de février. Mais il est bien 
plus probable qu'il ne fit que la rétablir et qu'elle est beaucoup plus 
ancienne. On peut voir sur ce sujet BoUandus, aux Actes des Saints de ce 
mois, et le R. P. Combefis, de l'Ordre de Saint-Dominique, dans sa BUdio- 
thbque des Pères, où il rapporte une homélie sur cette fête, de saint Métho- 
dius, évêque de Tyr, qui florissait dans le m' siècle. 

Le pape Serge I", comme il paraît d'après VOrdo romain, y ajouta lu 
procession avec les cierges, afin de représenter plus sensiblement le mys- 
tère qui s'est accompli en ce jour dans le temple de Jérusalem, lorsque ces 
quatre personnes, Marie, Joseph, Siméon et Anne, faisant comme une pro- 
cession, portèrent chacun à leur tour l'enfant Jésus, qui était véritablement 
le flambeau qui éclairerait les Gentils, et la lumière qui dissiperait les 
ténèbres du monde. C'est pour ce sujet que l'Eglise, qui est toujours con- 
duite par le Saint-Esprit, ordonna dans cette cérémonie de porter des 
cierges allumés à la procession '. Cela ne s'observait pas seulement, écrit le 

1. De là aussi le nom do CAandeieur, -que les fldMes donnent comman^ment k cette fête. — L» 
eoatume d'allumer des cierges dans riîglise peniant la célL-liration des divins mystères, la lecture de 
l'Evanfnle et l'administration des sacrements, date des premiers siècles du cliristianisme ; elle fut iiitro- 
dnite par le désir de rendre aux choses saintes l'honneur et le respect qui leur sont dus : c'était aussi pour 
cela que chez les Juifs on allumait des lampes devant le Sei;;ncur dans le tabernacle et dans le temple 
(Exod. x^viii, 20). Anciennement on recevait les grands avec des flambeaux allumés, comme nous l'apiuu- 
pona du deuxième livre des Machabées, c. 4, v. 22, oîi nous voyons que le roi Antiochus fut reçu de la 
aorte à Jérusalem. Les illuminations sont aussi le 8)Tnl)ole de la joie ; de là vient qu'on en faisait autiefuis 
à Tarrivée des empereurs romains, et dans les événements oîi l'on voulait exprimer l'aile'gresso punlii^ue : 
ceci te pratique encore aujourd'hui. Mais, pour revenir à l'usage des lumières dans l'église, on ne peut 



SAINT CORNELIUS 00 CORNEILtE LE CENTl'RION. 217 

vénérable Bède, eu cette fôte de la Puritication de Notre-Dame, mais ansn 
en toutes ses autres solennités ; d'où peut être venue la pratique qui s'ob- 
serve encore aujourd'hui aux processions des confréries établies à l'honneur 
de la sainte Vierge. 

Voilà ce que nous avions à dire de la substance de ce mystère et de 
l'établissement de la fête que l'Eglise célèbre en ce jour. Que si quelqu'un 
désire voir un plus ample discours sur cette matière, afin d'entretenir son 
esprit dans la dévotion, il n'en saurait trouver, à notre avis, de plus propre 
que ce qu'en a écrit le R. P. Louis de Grenade, particulièrement dans une 
méditation qu'il a faite exprès sur ce sujet en ses Additions au Mémorial, au 
livre de l'Amour de Dieu ; nous y renvoyons le lecteur pour ne le pas arrêter 
davantage. 

Quant au vénérable Siméon, l'Eglise en célèbre la mémoire le 8 octobre, 
et celle de saint Anne, la prophétesse, le 1" septembre, comme on peut le 
voir dans le Martyrologe romain. 



SAINT CORNELIUS OU COMEILLE LE CENTURION 



i«r siècle. 



Bien des gens s'imaginent que toutes les religions sont 
également bonnes, et que poar plaire k Dieu il suffit 
a*être honnête homme. Or, je vais vous prouver que 
cela est entièrement iaux, par l'histoire de Cornélius. 
Et d'abord vous admettrez, je suppose, avec moi, que 
Dieu sait parfaitement ce qui est nécessaire au salut. 
Si donc toutes les religions étaient également bonn&s, 
ou si l'on pouvait se sauver seul, sans Jésus-Christ, 
évidemment Dieu n'aurait pas, dans l'espace de deux 
jours, opéré tant et de si grands miracles pour con- 
rertir Cornélius au Christianisme. A. Stoi^ 



Outre la Purification, TEglise honore encore aujourd'hui la mémoire 
d'un saint qui fut le premier païen converti à la religion de Jésus-Christ. 
L'histoire de cette conversion est racontée, dans l'Ecriture, en ces termes * : 

« Il y avait à Césarée un homme nommé Cornélius, qui était capitaine 
dans la Légion romaine. Il était pieux et craignant Dieu, ainsi que toute sa 
maison; il faisait beaucoup d'aumônes aux pauvres, et souvent il priait 
Dieu. Or, à la neuvième heure du jour, il vit entrer chez lui un ange, qui lui 

douter qu'il ne soit de la plus hante antiquité. Les canons apostoliques parlent de l'huile destinée à l'en- 
tretien des lampes qui brûlaient dans l'église vCan. 3). Plusieurs chrétiens allumaient aussi des lampes 
devant les corps des Saints : ce dernier fait est attesté par Prudence (hym. 2) et par saint Paulin (Nat. 
in, V. 9S). N"est-il pas Juste, en effet, que les créatures corporelles que Dieu a créées pour notre usage 
servent aussi à son honneur et à sa gloire ? Elles contribuent d'ailleurs à exciter la dévotion dans nos 
fimes : car elles sont k nos yeux ce que les paroles sont à nos oreilles ; l'impression qu'elles font sur nos 
organes remue les affections de nos cœurs. Nous avouons que la piété est quelque chose d'intérieur et de 
spirituel, et qu'elle consiste dans la ferveur de l'âme ; mais on doit avouer en même temps que les signes 
sensibles contribuent beaucoup k la soutenir et a l'animer. Ce serait donc être bien téméraire que de con- 
damner certaines cérémonies que l'Eglise a instituées pour de trbs-bonnes raisons, c'est-à-dire pour don- 
ner de la décence et de la majesté au culte extérieur, et pour aider notre faiblesse, qui a besoin de quelque 
chose de sensible, afin de s'élever jusqu'à Dieu. Condamner l'Eglise en ceci, ne serait-ce pas condamner 
en quelque sorte Jésus-Christ lui-même, qui se servit de signes sensibles dans l'institution des sacre- 
ments, ainsi que dans plusieurs des guérisons miraculeuses qu'il opéra parmi les Juifs ? 
1. Voir Actes des Apôtres, ch. 5 et 11, 



818 2 FBVRŒB. 

dit : Cornélius ! Celui-ci l'ayant regardé, lui dit avec crainte : Seigneur, que 
me voulez- vous? — L'ange répondit : Vos prières et vos aumônes sont mon- 
tées devant Dieu. Envoyez donc quelqu'un à Joppé, et faites venir Simon 
surnommé Pierre. On le trouvera dans la maison du tanneur Simon, près 
de la mer ; et c'est lui qui vous dira ce que vous devez faire. — L'ange ayant 
ainsi parlé, s'en alla ; et Cornélius appela deux serviteurs et un soldat crai- 
gnant Dieu. Il leur raconta ce qui était arrivé et les envoya ;\ Joppé ». 

Dans le même temps saint Pierre avait aussi eu une vision, par laquelle 
il lui fut dit qu'il devait appeler au Christianisme et baptiser, non-seulement 
les juifs, mais encore les païens. Lors donc que les messagers de Cornélius 
arrivèrent chez lui, il savait déjà pourquoi ils venaient. Le jour suivant il 
alla avec eux à Césarée. Nous citons de nouveau le texte sacré : 

« Cornélius les attendait, après avoir réuni ses parents et ses amis. Or, 
Pierre étant venu, Cornélius alla à sa rencontre, se jela à ses pieds, lui 
témoignant de grands honneurs et l'adorant. Mais Pierre le releva en 
disant : Relevez-vous ; je ne suis aussi qu'un homme. Ensuite il entra avec 
lui dans la salle où se trouvait l'assemblée ; là il leur dit comment Dieu lui 
avait fait comprendre qu'il ne devait pas repousser les païens, et il leur 
demanda pourquoi ils l'avaient appelé « . 

« Cornélius lui raconta ce qui était arrivé ; ensuite il lui dit : Nous tous 
qui sommes ici en la présence de Dieu, nous sommes prêts à écouter tout 
ce que vous nous direz de la part de Dieu ». Pierre répondit : « Je reconnais 
clairement aujourd'hui que Dieu n'excepte personne de ses grâces, et 
qu'en toute nation celui qui le craint et qui pratique la justice, lui est 
agréable ». 

Ensuite saint Pierre parla à l'assemblée de Jésus-Christ, de sa nature 
divine, de sa mission, de ses miracles, de sa mort sur la croix, de sa résur- 
rection, de sa venue future comme juge des vivants et des morts; de la 
remission des péchés et de la sanctification des âmes ; de la vocation et de 
la mission divine des Apôtres. Pendant que le prince des Apôtres parlait 
ainsi, le Saint-Esprit ouvrit les cœurs et les intelligences de ceux qui 
l'écoutaient ; de la même manière qu'il était descendu sur les Apôtres, dix 
jours après l'ascension de Notre-Seigneur, il descendit sur les assistants, 
témoignant ainsi que les païens aussi, s'ils croient sincèrement en la parole 
de Dieu, doivent être admis au nombre des fidèles. 11 faut savoir que les 
premiers chrétiens s'étaient imaginé que la doctrine de Jésus-Christ n'était 
que pour les juifs, et que les païens, avant d'être admis parmi les chrétiens, 
devaient d'abord embrasser le judaïsme. Mais Pierre, voyant que le Saint- 
Esprit lui-même était descendu sur les païens assemblés chez Cornélius, 
n'hésita plus, et les fit aussitôt baptiser. 

Il serait beau de savoir comment vécut ensuite ce saint homme, qui 
comme païen déjà avait si bien servi Dieu; cet homme qui, après avoir été 
■visité par un ange, fut ensuite visité par le prince des Apôtres, et finalement 
par le Saint-Esprit lui-même. Quelques-uns disent que Cornélius devint 
plus tard évoque ; d'autres qu'il souffrit le martyre ; d'autres ajoutent que 
la maison qu'il occupait à Césarée fut convertie en église : mais aucun de 
ces faits n'est certain. Beaucoup d'hommes ont mené une vie saintement 
cachée en Dieu ; et l'histoire ne connaît de leurs actions que ce qu'il a plu 
à Dieu d'en faire connaître pour l'édification des autres hommes. 

Nous devons ajouter néanmoins, en fidèle historien, que du temps de 
saint Jérôme on montrait à Césarée, à l'endroit où s'était trouvée la maison 
de saint Corneille, une église que sainte Paule visita en 385. Les Grecs, qui 



SAINT MARC, SOLITAIRE DE SCÉTÉ. 219 

célèbiv'ut sa fête le 13 septembre, racontent qu'il fit crouler un temple 
d'idoles où on voulait le forcer à sacrifier. 

On le représente recevant le baptême des mains de saint Pierre. 

De toutes les histoires bibliques, celle de saint Cornélius est une des 
plus intéressantes. Qu'il est grand et noble, ce païen, comblé des dons de la 
fortune, l'un des chefs supérieurs de l'armée romaine ! Il cherche le vrai 
Dieu ; par quels moyens ? Par la prière, le jeûne et les aumônes ; les juifs 
eux-mêmes proclament ses vertus ; sa maison est l'asile de la prière et de la 
crainte de Dieu; et quand l'envoyé de Dieu se présente chez lui, il lui 
témoigne une vénération plus que filiale. Et Dieu lui-même, de quelles 
i.iveurs ne l'a-t-il pas comblé ? Entre cent millions d'hommes il daigne 
choisir Cornélius, pour lui inspirer le désir de le chercher sincèrement.... Et 
de quelle manière l'a-t^il récompensé ? — Il lui a fait le don le plus grand et 
'■plus précieux que Dieu lui-même puisse faire aux hommes : il lui a fait 
connaître son Fils unique Jésus-Christ. 



SAINT MARC, SOLITAffiE DE SCETE 

IV» siècle. 



Parmi les disciples de Sylvain, abbé d'un monastère dans le désert de 
Scété ', les historiens ecclésiastiques font une honorable mention de saint 
Marc. La vertu en laquelle il excellait, et qui faisait le caractère de sa sain- 
teté, était l'obéissance ; c'est pourquoi son maître l'aimait plus que tous les 
autres qui étaient sous sa conduite. Cette préférence mécontenta extrême- 
ment les Pères du désert, et, jugeant qu'il y avait du dérèglement dans cette 
affection particulière, ils résolurent de lui en faire leurs plaintes. En effet, 
ils l'allèrent trouver dans son ermitage, lui parlèrent fortement et lui 
remontrèrent le mauvais exemple que donnait aux solitaires cette grande 
amitié qu'il portait à Marc. Le saint vieillard, qui était éclairé d'une lumière 
plus pure, leur fit voir avec beaucoup de douceur qu'ils pouvaient s'être 
trompés eux-mêmes et avoir fait un jugement téméraire sur leur prochain ; 
et, pour les désabuser entièrement et leur montrer que la vertu mérite 
d'être aimée, il les conduisit par toutes les cellules de ses disciples, et, 
frappant à la porte, il les appela tous l'un après l'autre, comme s'il eût 
besoin d'eux. Mais ils étaient si attentifs à leur ouvrage, et avaient tant 
d'ardeur d'achever ce qu'ils avaient commencé, que pas un ne sortit à cette 
première voix du saint abbé 11 vint enfin à celle du disciple Marc, qui n'en- 
tendit pas plus tôt la voix de son maître, qu'il se vint présenter à lui pour 
recevoir ses ordres. Alors saint Sylvain, l'envoyant à quelque ministère de 
la maison, fit entrer les solitaires dans la cellule du vertueux disciple. Ils 
furent bien surpris de voir que, lorsque le saint abbé l'avait appelé, il 
commençait à écrire un cahier (c'était son occupation ordinaire en laquelle 
il excellait admirablement) et avait laissé une lettre inachevée pour obéir à 
la voix de son supérieur. Les solitaires, tout à fait édifiés de la promptitude 
avec laquelle Marc lui obéissait, dirent au saint vieillard : « Vraiment, mon 
père, vous avez sujet d'aimer ce bon religieux plus que tous les autres ; sa 

1. Désert de rEgvpte inférieure, à ro da Delta, prbs des monts Nitrl». 



220 2 FÉVRIER. 

vertu nous le rend aimable à nous-mêmes, et nous avouons présentement 
qu'il est aimé de Dieu et qu'il mérite d'ôtrc aimé des hommes ». 

Outre la parfaite obéissance de ce saint solitaire, on a encore remarqué 
qu'il était tellement mort à toutes les choses du monde, qu'il n'avait plus la 
moindre attache à ses parents; et l'on peut dire que ce lien est le dernier 
qui demeure dans l'homme religieux. Un jour sa mère, suivie d'un grand 
train, vint au monastère pour avoir la consolation de voir ce vertueux fils; 
le saint abbé commanda à Marc d'aller la saluer. Le bienheureux disciple 
obéit aussitôt; et, comme il faisait alors l'office de cuisinier, il alla, en 
l'équipage que l'on se peut imaginer, jusqu'à la porte du monastère, et là, 
fermant les yeux pour ne voir personne, il ne dit à toute la compagnie que 
ces trois mots : Dieu vous regarde ; puis il se retira, sans que sa mère ni 
aucun de sa suite le reconnût. C'est pourquoi la mère persista à demander 
au saint abbé qu'il lui fît voir son fils. Sylvain, qui ne savait pas ce que son 
disciple avait fait, lui commanda une seconde fois d'aller trouver sa mère à 
la porte du monastère. Mais ce modèle d'obéissance, lui faisant connaître 
de quelle manière il s'en était déjà acquitté, le supplia de n'en point exiger 
davantage de lui, de crainte de réveiller des sentiments naturels qu'il avait 
eu tant de peine à surmonter. Sylvain, édifié du détachement de son dis- 
ciple, fit savoir à la bonne mère que celui qui l'avait saluée était son fils, et 
qu'elle se contentât de cela : de sorte qu'elle fut obligée de s'en retourner, 
bien triste de n'avoir point eu la consolation de l'entretenir, mais aussi fort 
édifiée de sa grande sainteté. 

Ces vertus héroïques de notre saint Solitaire ne furent pas sans récom- 
pense dès cette vie, car souvent, à la messe, il reçut la communion de la 
main d'un ange, dont le bras seulement était vu de toute l'assistance. Cette 
insigne faveur du ciel le faisait regarder, par les autres Pères du désert, 
comme quelque esprit céleste. En effet, on peut dire que sa vie était toute 
angélique, par une pureté inviolable, par une abstinence presque conti- 
nuelle, par ses austérités sans relâche, par sa constance infatigable dans le 
travail, et par une douceur qui charmait tous ceux qui jouissaient de sa 
conversation. 

C'est dans la pratique de ces vertus que le bienheureux Marc vécut 
jusqu'au temps où les Barbares, faisant une irruption au désert deScété, 
contraignirent ces saints ermites de chercher ailleurs quelque lieu de 
retraite. Cest pourquoi l'abbé Sylvain, pour céder à cet orage, résolut de se 
retirer en Syrie. Mais son disciple Marc, ayant appris son dessein, le supplia 
de différer son départ de trois jours, afin de l'assister à sa mort; et, effective- 
ment, au bout de ce temps, il s'endormit paisiblement en Notre-Seigneur, 
le second jour de février, ainsi qu'il est marqué au catalogue des Saints. Le 
martyrologe romain, compilé par Ferrarius, et celui de Canisius, ont omis la 
mémoire de notre Saint. 

Il nous reste à avertir ici le pieux lecteur de ne point confondre notre 
Saint avec un autre saint Marc, aussi anachorète, que les Grecs appellent 
Thaumaturge dans leurs grandes Menées, où ils en font mémoire le 5 mars. 
C'est celui dont on raconte qu'il rendit la vue au petit d'une hyène qui le 
lui avait apporté aveugle dans son ermitage ; qu'il savait par cœur l'Ancien 
et le Nouveau Testament, et qu'il communiait de la main d'un ange, ainsi 
que celui dont nous venons de donner la vie. 

Comme nous ne ferons point mention au 5 mars de ce deuxième 
sohtaire du nom de Marc, nous allons donner ici quelques renseignements 
iconographiques le concernant : 



SAINT LAURENT, ARGEEVÊQUE DE CANTORDÉBY. 221 

l' Les Grecs le peignent soit avec un ange, soit avec une main céleste 
qui lui présente l'Eucharistie, suivant ce que nous venons d'en dire. Le bras 
(|ai sort du nuage et qui administre l'Eucharistie tient une espèce de cuiller 
dont on se sert en Orient pour distribuer aux fidèles l'Eucharistie sous les 
deux espèces. 

2° La mère du louveteau qu'il a guéri revient le lendemain lui apporter 
une peau de brebis, comme honoraire de sa cure. Marc en fit présent à 
saint Athanase, qui lui-même la remit à sainte Mélanie. 

Il y a, dans la bibliothfeqne des Pères* quelques ouvrages sous le nom de Marc, anachorète, que l'on 
croit avoir été composés, ou au moins copiés par notre Saint, pour être conservés h la postérité. D'où vient 
qu'il est surnomme', dans Vllistoire ecclésiastique, Scriptor AnCiquariuSf écrivain antiquaire, c'est-à-dir» 
do choses anciennes et déjïi faites par d'autres. 



SAINT FLOSGULE OU FLOU, ÉVÊQUE D'ORLÉANS (500). 

Floscule ou Fuscole, comme on lit dans les plus anciens manuscrits, mena une vie tout écla- 
tante de sainteté, témoins les antiques monuments de l'église d'Orléans, lesquels cependant se tai- 
sent sur les actes de son épiscopat. Usuard fait mention de lui dans son martyrologe; depuis plu- 
sieurs siècles sa fête se célèbre sous le rite double dans l'église d'Orléans ; il y avait de plus, dans 
la cité orléanaise, une église paioissiale qui portait son nom. Sous le roi Robert et au temps de 
l'évèque Odolric, le corps de saint Flou fut transporté avec ceux de saint Aignan, de saint Moniteur 
et de quelques autres dans l'église de Saint-Aignan, rebâtie par ce pieux roi. 

Une des rues d'Orléans porte encore le nom de saint Flou. 

Propre d'Orléans. 



SAINT LAURENT, ARaiEYÉQUE DE CANTORBÉRY (619). 

Laurent fut un de ces saints moines que le pape saint Grégoire le Grand donna pour compagnons 
k saint Augustin, plus tard archevêque de Cantorbéry, lorsqu'il l'envoya prêcher l'Evangile du Christ 
en Angleterre. Augustin l'ordonna de son vivant et le désigna pour son successeur, afin que l'église 
qu'il venait de fonder ne fut pas un seul instant dépourvue de chef; précaution prudente pour une 
jeune église dont un veuvage, quoique très-court, aurait pu compromettre l'existence. Du reste, il 
ne faisait en cela qu'imiter le prince des apùtres qui, comme on le croit généralement, consacra 
Clément et en lit son coadjuteur et son successeur. Une fois archevêque, Laurent fil tous ses efforts 
par la parole et par l'exemple, pour que l'Eglise dont les fondements venaient d'être jetés en An- 
gleterre atteignit son faite par un progrès rapide. Il ne négligea rien pour faire revenir à la con- 
formité de la règle de l'Eglise catholique les Scots et les Bretons qui s'en étaient écartés en quel- 
ques points, notamment dans la célébration de la Pàque. 

Mais le roi des Angles, Ethelbert, que les prédications d'Augustin avaient amené à la foi, étant 
mort, son fils et son successeur se montra indigne de son père. Non content de repousser la foi du 
Christ, ce prince, allant plus loin que les païens eux-mêmes, s'était souillé d'un inceste en épousant 
sa belle-mère, frayant ainsi à son peuple la voie du retour aux plus détestables mœurs. Ce premier 
mal s'accrut bientôt d'un autre. Le roi des Saxons Orientaux, Seberect, mourut à son tour, et son 
royaume fut partagé entre ses trois fils, princes qui étaient demeurés dans l'infidélité, et qui ren- 
dirent un culte public aux idoles : funeste exemple qui amena partout les peuples à abjurer et les 
fit retomber dans la fausse religion. 

Mellitus, évêque des Saxons, cédant à l'orage, se réfugia vers Laurent, et les deux prélats, ayant 
mandé près d'eux Justus, leur collègue, ils se consultèrent ensemble sur le parti qu'ils avaient à 
adopter : tous trois décidèrent qu'ils reprendraient le chemin de leur patrie, où ils pourraient plus 
librement servir Dieu, au lieu qu'en demeurant plus longtemps parmi des barbares rebelles à la foi. 
ils ne feraient, pensnienl-ils, que perdre le tciups dan» un inutile lepos. Justus et Mellitus partirent 



822 2 FÉVRIER. 

d'tbord. Lauréat, sar le point de les suirre, passa dans l'église des apôtres Pierre et Paul la der- 
nière nnit qu'il croyait devoir rester en Angleterre. Après beaucoup de larmes et de prières répan- 
dues devant Diea pour son égUse, vaincu par le sommeil, il s'endormit profondément. 

Mais voici que, pendant que l'archevêque dormait, se présente à lui le prince des apitres Pierre, 
qni, le flagellant très-rigoureusement, lui demandait, en vertu de sou autorité apostolique, pourquoi 
il abandonnait ainsi le troupeau qui lui avait été conQé, et à quel pasteur il laissait la garde de ses 
brebis ainsi jetées au milieu des loups 1 Est-ce ainsi, continuait-il, que tu te souviens de l'exemple 
que je t'ai donné, moi qui ai enduré, pour celles que le Christ m'avait confiées en signe de son 
amour, non-seulement les fouets, les cachots, les supplices, mais la mort même et la mort de 
la croix. Excité par ces coups et ces réprimandes , Laurent va dès le matin trouver le roi, et, 
écartant son vêtement, lui fait voir les stigmates des coups; et comme le priuce lui demandait qui 
l'avait ainsi maltraité, il lui exposa tout ce qui s'était passé. Le roi fut d'abord saisi d'un étonne- 
ment profond, puis rcvenaat à lui, il abjura le culte des idoles, répudia sa femme illégitime, se fit 
chrétien et propagea la foi avec un zèle admirable. 11 survécut à Laurent, qui monta au ro)'aume 
céleste le 2 de février, l'an 619. 

Bréviaire bénédictin. 



SAINT ADALBADE OU ADALBAUD D'OSTREVANT (632). 

Saint Adalbaud était un des trois fils de sainte Geretrude, qni fonda le monastère d'Hamage, 
près de Marchiennes, où elle passa les dernières années de sa vie. Son père, qu'il perdit de bonne 
heure, s'appelait Rigomer ; l'un de ses frères, Erchinoald, fut maire du palais sons la régence de 
sainte Bathilde ; l'autre, appelé Sigebert, épousa sainte Berlhe, qui, devenue veuve, bâtit le mo- 
nastère de Blangy, en Artois, et s'y retira. Saint .\mand, qui prêchait la foi dans ces provinces, 
connut de bonne heure la maison d'Adalbaud et entretint des rapports intimes avec elle. Ce fut 
même par son conseil et par reconnaissance pour les services qu'il en avait reçus, que le vertueux 
Adalbaud commença la construction du monastère de Marchieanes. Plus tard, en sa qualité de leude, 
il fréquenta la cour de Dagobert 1=', qui aimait à réunir autour de sa personne les fils des princi- 
pales familles, afin de les attacher plus étroitement à sa dynastie. Il s'y distingua par de brillantei 
qualités, qui le firent aimer de tous les nobles du palais, et qui inspirèrent an monarque lui-même 
une grande ccnSance en sa bravoure et en sa fidélité. Jeune encore, il fit partie de plusieurs expé- 
ditions militaires en Gascogne, oi remuait toujours un peuple belliqueux et indomptable. Les 
détails en sont peu connus. Quant à ce qui concerne Adalbaud, on voit seulement qu'ayant fré- 
quenté, dans le pays basque, l'illustre famille du seigneur Ernold, il demanda et obtint sa fille 
Hictrude en mariage. C'est dans ce même pays que s'était retiré saint Amand , après l'injusta 
eiil auquel Dagobert l'avait condamné; et des auteurs croient qu'il eut la consolation de consacrer 
lui-même l'union d'Adalbaud et de Rictrude, qui tous deux le regardaient comme leur guide et leur 
père spirituel. Ce mariage, béni du ciel, avait reçu l'approbation de tous les parents, à l'exception 
de quelques-uns qui voyaient avec dépit l'alliance d'une princesse de leur sang avec un franc 
d'Auslrasie. Cet antagonisme des races do Nord et du Midi était encore vivace è. cette époque, et 
les guerres si longues et si meurtrières qu'eurent i soutenir plus tard les rois successeurs de Dago- 
bert, le témoignent suffisamment. La cérémonie du mariage se fit avec solennité, et de part et 
d'autre les présents d'usage furent offerts et acceptés. Mais, ajoute le biographe, le plus beau 
présent était celui que les fiancés se faisaient mutuellement de leur personne. « Adalbaud offrait 
i sa jeune épouse des vertus héréditaires, un sang illustre, une mâle beauté, one sagesse et une 
prudence qni avaient devancé les années. Rictrude lui apportait en retour des charmes modestes 
et pudiques, une noble naissance, de- grands biens, et par-dessus tout, une vie pure et chaste ». 
Belle et sainte union de deux cœurs que Dieu avait faits l'un pour l'autre, et que, malgré la dis- 
tance des lieux, il sut réunir pour l'accomplissement de ses desseins. Adalband, de retour avec son 
épouse, dans ses possessions d'Ostrevant, continua de donner tous les exemples de vertu que l'on 
avait admirés en lui dès son adolescence. Souvent il recevait dans sa demeure les missionnaires 
ij'ii prêchaient l'Evangile. Saint Amand et saint Riquier, en particulier, venaient leur adresser 
des conseils qu'ils recevaient avec bonheur. Jaloux de voir les enfants que le ciel lui avait 
donnés marcher dans la voie du bien, il avait soin de les confier à des maîtres vertueux. Adalbaud 



LE BIENHEUREUX PIERRE CAMBIAN DE RUFFIE. 223 

et Rictrade s'appliquaient eux-mêmes à confirmer ces leçons par leur conduite. Aussi était-ce d'or- 
dinaire avec leurs enfants qu'ils pratiquaient les œuvres de religion et de charité, afin d'inspirer à 
ces jeunes cœurs l'amonr de Dieu, et une tendre compassion pour les pauvres. <t Avec eui ils 
portaient secours aux indigents, donnaient la nourriture à celui que pressait la faim, et des vêle- 
ments à celui qui était transi de froid ; avec euï ils visitaient les malheureux pour les consoler, 
les malades pour leur procurer des remèdes, les criminels quelquefois pour rappeler le repentir 
dans leurs âmes ». C'est ainsi qu'Adalbaud et son épouse formèrent leurs enfants, Mauront, Eusébie, 
Clotsende et Adalsende, qui croissaient en sagesse et en grilce devant Dieu et devant les hommes. 
Il y avait près de seize ans qu'il remplissait avec fidélité ces devoirs si doux pour un père 
chrétien, lorsqu'il fut rappelé en Gascogne. Adalbaud s'éloigna à regret de sa famille où il goûtait 
tant de bonheur. A son départ, sa vertueuse épouse Rictrude ne pouvait s'arracher de ses bras : 
on eût dit qu'elle pressentait le coup qui allait la frapper. Elle voulut l'accompagner quelque temps 
et le plus loin qu'il fut possible; mais enfin il fallut se séparer, le cœur rempli de tristes prévi- 
sions qui ne devaient que trop tôt se réaliser. En efl'et, Adalbaud, arrivé dans les environs de Péri- 
gueux, fut attaqué à l'improviste par des hommes de la famille même de Rictrude, qui brûlaient de 
satisfaire leur haine et leur vengeance. L'infortuné seigneur succomba sous leurs coups dans les 
solitudes du Périgord, et alla recevoir dans le ciel la récompense de sa piété et de ses bonnes 
œuvres. Le bruit causé par ce meurtre arriva promptement aux oreilles de Rictrude, dont il serait 
impossible d'exprimer la douleur. Rictrude fit rendre les honneurs funèbres à son époux et obtint 
peu après que sa dépouille mortelle lui fût remise. Des miracles opérés auprès de ces reliques dé- 
terminèrent le culte qu'on lui rendit dans le Périgord, où il fut assassiné, et dans les contrées d'où 
il était originaire. On donne ordinairement à saint Adalbaud le titre de martyr, soit parce qu'à cette 
époque on désignait quelquefois sous ce nom les personnes de haute vertu qui mouraient d'une 
mort violente, soit parce qu'on croit que le motif de la religion ne fut pas étranger à ce meurtre, 
dans on pays où il y avait encore beaucoup d'idolâtres. Ses reliques reposèrent au monastère d'El- 
non, da vivant même de saint Arnaud ; dans la suite, le chef fut transporté à Douai, comme on le 
voit dans un ancien manuscrit de l'église de Saint-Amé. Il existait autrefois dans cette collégiale une 
magnifique chapelle avec un autel dédié à saint Mauront et à ses parents. De temps immémorial, 
leurs statues y étaient exposées à la vénération publique. La première représentait saint Adalbaud 
revêtu d'une robe couverte de lis, tenant dans la main droite un livre, dans la gauche une épée. 
Entre saint Adalbaud et sainte Rictrude était saint Mauront, leur fils, aussi revêtu d'une robe magni- 
fique, un sceptre dans la main droite et un édifice muni de tours dans la gauche ; puis sainte Ric- 
trude, en habit de bénédictine, et tenant en main l'édifice sacré qui représentait l'abbaye de Mar- 
cliiennes. Tous les auteurs placent la fête de saint Adalbaud au 2 février, qui est sans doute le jour 
de sa mort ou celui de la translation de ses reliques. 

M. r.ibbiS Destombes : Sainls de Camùrci el d'Arras. — Voir U Vie rie saint Aiiiiif!, au B fi'vvisr, et 
r-îlîe de sainte Rictrude. au 12 mai. 



LE BIENHEUREUX PIERRE GAMBIAN DE RUFFIE (1363). 

Vers la fia du xii» siècle, le midi de l'Europe eut beaucoup à souffrir des hérétiques nommés 
Albigeois. Non contents de renverser les dogmes catholiques, ils chassaient les évêques de leur 
siège, incendiaient les monastères. Les princes chrétiens se liguèrent el tournèrent la force de leurs 
armes contre ces ennemis pubUcs de l'Etat et de la religion. Mais Dieu donna à son Eglise un secours 
plus puissant encore dans la uersonne de saint Dominique et de ses frères prêcheurs. Ces samts hommes, 
bien plus que les armées et les princes, surent préserver une foule de catholiques et ramener au bien 
un grand nombre d'hérétiques. 

L'hérésie disparut, mais ses débris se réfugièrent dans les montagnes subalpines et les souverains 
Pontifes durent envoyer des inquisiteurs dans le Piémont. La haine des hérétiques éclata contre 
ces religieux dont plusieurs reçurent la palme du martyre. Parmi les martyrs de l'Ordre de Saint- 
Dominique, on compte le bienheureux Pierre Cambian de Ruffie. Ce saint homme était entré de bonne 
heure dans la vie religieuse. R fut nommé inquisiteur général en Piémont avant le pontificat d'Inno- 
cent VI, en l'an 1351, et c'est dans l'exercice de ses fonctions qu'il fut martyrisé par les Albigeois 
en 1365. Il avait été envoyé dans les vallées et avait reçu l'hospitalité dans le couvent des Fran- 
ciscains de Suse. Les hérétiques, craignant le zèle de l'inquisiteur, envoyèrent un sicaire qui le poi- 



ï!2i '-i FEVlUElt. 

gnarda dans le cloître du couvect. C'était le jour de la Purification de la Sainte Vierge. L'ouverture 
du tombeau du Bienheureux, en 1854, manifesta toute la piété dont les fidèles entourent sa mémoire. 
Le clergé, qui n'avait pas encore pu obtenir de reliques, les reçut avec les plus vives démonstrations 
de joie et les plaça sur les autels. Notre Saint-Père le pape Pie IX a contirmé le culte de ce bienheureui 
martyr, en ISjii. 



nr JOUR DE FÉVRIER 



MARTYROLOGE ROMAIN. 

A Sébasle, en Arménie, le supplice de saint Blaise, évéquc et martyr, grand thaumaturge, 
lequel, après avoir subi une longue flagellation sous le président Agricolaiis, fut attaché à un j 
poteau où sa chair fut toute déchirée avec dos peignes de fer, jeté ensuite dans un horrible cachot 1 
et dans un lac, d'où il sortit sain et sauf, et enfin, par sentence du même juge, décapité avec deux] 
petits enfants. Avant lui, sept femmes, qui recueillaient les gouttes de sang qui coulaient de ses 
plaies pendant son supplice, ayant été reconnues pour chrétiennes, furent exécutées par le Iran- 
chant de l'épée. Vers 316. — En Afrique, saint Célehin, diacre, qui, ayant été détenu dix-neuf 
jours en prison, chargé de chaînes', confessa glorieusement Jésus-Christ dans les fers et au milieu 
de divers supplices, et qui, par son invincible fermeté dans la lutte, non-senleaient triompha do 
l'ennemi, mais encore indiqua aux autres la voie de la victoire. 280. — Encore en Afrique, les 
saints martyrs Laurentin *, oncle paternel de Célerin, Ignace, son oncle maternel, et Célérine, son 
aïeule, qui avaient reçu avant lui la couronne du martyre. Il nous reste une lettre de saint Cyprien 
à la louange de ces glorieux vainqueurs. — Au même lieu, les saints martyrs Félix, Symphrone, 
Hippolyte et leurs compagnons '. — En la ville de Gap, les saints évêques Tigide et Remède. 
Il» s. — A Lyon, les saints Lupicin et Félix, aussi évèques. m» s. — Le même jour, saint 
Anschaihe, évèque de Brème, qui convertit les Suédois et les Danois à la foi du Christ. 865. — 
AChester, en Angleterre, sainte Webeburge, vierge, abbesse et patronne de Chester. VIP 8. 

MARTYROLOGE DE FRANCE, REVU ET AUGMENTÉ. 

A Gap, on fait encore en ce jour mémoire des saints Erede et Territe, évèques de ce siège et 
martyrs, dont on ne sait rien si ce n'est qu'ils ont été de bons pasteurs et que leur nom est écrit 
dans le livre de vie. ni" ou iv« s. — A Bordeaux, sainte Véroniqde, qui essuya la face de Notre- 
Seigneur Jésus-Christ, i" s. — A Auxerre, saint Julien, martyr, qui fut converti par saint Pérégrin, 
évèque de cette ville et martyr.Vers la fin du m» s. — A Salins, en Franche-Comté, saint Anatoile, 
évêque d'Adane, en Cilicie, qui, comme écrivent Pallade et Georges d'Alexandrie, s'enfuit dans les 
Gaules, de peur de communiqueravec Attique contre saint Chrysostome. Il y acheva sa vie danslasoli- 
tude. iv s. — A Vienne, en Dauphiné, les saints évêques Simplice, 440, Philippe, 530, et Evance, qui 
ont occupé en divers temps ce siège primatial, et l'ont singulièrement honoré parleurs vertus et par 
leurs miracles ♦. — A Lagny, au diocèse de Paris, saint Diè, confesseur, viii» s. — Au diocèse ds 

1. Chargé de chaînes, en latin m nervo. Le nervus était un lien de fer qui entravait les pieds, et qui 
même s'enroulait autoar du cou : Festns le dit positivement. Plante en parle anssi dans le même sens. — 
Isidore (liv. ix des Origines) le définit de la même manière. 

2. Il est fait mention de ces ïlartyrs dans la trente-quatrième lettre de saint Cyprien, et voici ses 
paroles : u Nous oiîrons pour eux le saint Sacrifice, lorsque nous célébrons les anniversaires des passions 
des Martyrs et les jours de leurs triomphes ». Saint Angustin (17e sermon) explique ce qu'il faut entendre 
par les mots pro eis, pour eux. « Cela ne vent pas dire que l'on prie pour eux pendant le sacrifice; mais 
que l'on fait mémoire d'eux dans la célébration du sacrifice ». (Voyez le même docteur : de Verb. apost. 
cap. 1, et tract, in Joannem, 84.) (Bahonius.) 

3. Les Boilandistes nomment une sainte Félicité. 

4. La primatie des Gaules contestée h réglise do Vienne par l'arcbevêqne d'Arles; l'extension da 
premier royaume de Bourgogne par Gondicairc; les malheurs inséparables de la guerre et de tout cliau- 



UAIU'VHOLOCKS. 22a 

Soissons, saint Gloriose, prêtre. — A Maêslrichl, l'ordination de saint Rémacle, évèque, qui, après 
avoir rempli tous les devoirs d'un saint prélat, se retira dans la solitude, où il combla la mesura 
abondante de sa sainteté '. — A Vizel, au diocèse de Maëslricht, saint Hadelin, confesseur, dis- 
ciple de saint Rémacle. Vers 696. — A Meerbeke, près de Ninove, en Brabant, les saintes Ber- 
LiNDE, None et Celse. Le monaslère de Tin-le-Moulier possédait une partie des reliques de sainte 
Berlinde. Vers T02. — A la Piscine-sous-Chaumont, en Bassigny, sainte Aragone ou Radegonde 
et sainte Olivaria, martyrisées du temps d'Attila par les Huns qui voulaient attenter à leur hon- 
neur. On voyait autrefois à Morin, au nord de Montheric, une chapelle sous l'invocation de sainte 
Aragone. Ses reliques furent transporiées à Clairvaux pendant la Révolution. En 1802, on les 
rapporta à Monlheric, et c'est là que se fait, aujourd'hui, le pèlerinage qui avait lieu autrefois à 
Moriu le lundi de Piques *. — .\ Froidmond, diocèse de Beauvais, saint ElIiNand, moine de cette 
abbaye. 1237. — A Marseille, la fête de l'ordination de saint Théodore, évèque de cette ville, 
dont l'entrée au ciel est le 2 janvier. — A Mayence, la fête de sainte Secondixe, vierge et mar- 
tyre, nommée au martyrologe romain du 15 janvier. 257. — A Séez, la fête de saint Ravérien, 
appelé, sur une révélation, à occuper le siège de cette ville et mort moine de Saint-Vandrille le 
17 novembre 682. — A Seauve-Benoite, au diocèse du Puy, sainte -Marguerite dite d'Angleterre, 
vierge. Elle était d'une illustre famille de Hongrie : sa mère, qui était originaire d'Angleterre, fit 
avec elle un pèlerinage à Jérusalem. .Marguerite, après la mort de sa mère, entreprit un pèlerinage 
à .Monl-Serrat, en Espagne, d'où elle vint à Nolie-Dame du Puy. Elle embrassa la vie monastique 
chez les Cisterciennes de Seauve-Benoite, où elle mourut au xii« siècle. — A Carcassonne, fête 
de saint Deoys, pape '. 

UARTYROLOGES DES ORDRES RELIGIEUX. 

Martyrologe Romano-Séraphique. — A Udine, dans le Frionl, le bienheureux Oderic, confes- 
Beur de l'Ordre des Mineurs, remarquable par l'austérité de sa vie, par son humilité, son oraison, 
qui, par ses ferventes prédications, convertit au Christ plusieurs milliers d'infidèles ; il se rendit 
célèbre par ses miracles, et après de nombreux et lointains voyages, émigra vers le Seigneur, le 
14 de janvier 1331 *. 

iîwiyrolor/e de P Ordre Séraphiq'ie. — Sainte Véridienne ou Viridiane, vierge recluse, de 
l'Ordre de VaUombreuse, qui, ayant été admise au Tiers Ordre par notre séraphique patriarche saint 
François, fut remarquable par les dignes fruits de sa pénitence et par la gloire de ses miracles, 
et rendit sou ùme à Dieu à Castel-Florentin, en Toscane, le l" février. 

Mm-lfiroloye df. l'Ordre de Saint-Augustin. — A Rome, les obsèques de saint Simon de Cos- 
tia, de l'Ordre des Ermites de Saint-Augustin, célèbre par sa renommée d'écrivain et de prédica- 
teur, et par le don des prophéties et des miracles. 2 février 1348 °. 

V^'^ITIONS FAITES D'aPRÈS LES ROLl.ANDISTES ET AUTRES HAGIOGR.APHES. 

A Rome, le B. Nicolas Longobardi •. — En Judée, saint Azarias, prophète, qui vécut sous le 
règne d'Asa, roi de Juda, et excita ce prince à détruire l'idolâtrie dans ses Etats ''. — A Oretum, 
vUle d'Espagne ruinée par les Maures, située entre Almagro et Calatrava, saint Biaise, évèque, 
martyrisé à Cifuentes, sous Néron. — A Anvers, saint Fortuné, martyr romain, dont le corps 
retrouvé dans les catacombes de Saint-Callixte , fut donné à l'église de cette ville en 1622. — A 

gement de goUTernement ; lea erreurs de ces nonreaox maîtres politiques, tels furent les événements qui 
t'accomplirent sous le pontificat de saint Simplice et qui exercèrent .aii.])lement sa vertu. 

Saint Philippe présida au sixième Concile de Paris. De saint Evance on ne connaît que le nom. 

C'est peut-être ici le lîeu de faire ressortir ce fait glorieux pour l'église de Vienne, et assurément 
uuiqne dans les annales épiscopales, que, de Crescent à Villicaire, cette église ne compte que des Saints 
pour évêques : quarante-quatre du i" au nue siècle. Depuis lors au xviiie siècle, on n'en compte plus 
que quatre ou cinq. Le dernier est le bienheureux Bnrcard, mort en 1029. 

1. Voir sa rie au 3 septembre. 

2. La plupart des Martyrologes donnent pour compagne à sainte Olivaria une sainte Libérale, au lieu 
de sainte Aragone : en nommant sainte Aragone au lieu de sainte Lîbérate, nous nous sommes rangés k 
l'avis de l'auteur des Saints de la Baute-Marne. 

3. Voir sa vie au 26 décembre. — Les Cannes font son office le 12 février. 

4. Voir sa notice au 14 Janvier. 

5. Les écrits de ce prédicateur célèbre ont été publiés à Cologne en 1540. On estime sortont son 
Traité de la Doctrine chrétienne. Grégoire XVI a approuvé son culte le 33 août 1833. 

6. Voir «u 12 février. 

7. Le prophète AzariA, fils d'Obed, ne doit point être confoiidn avec un antre Azarias, aussi fils 
d'Obed. qui vécut soixante ans après; ni son père avec le prophète Obed, qui parut deux cents ans plus 
tard. Celui dont on honore la mémoire en ce Jour véMt du temps d'Aza, roi de Juda, qui se rendit limi- 

ViEs DES Saints. — Tomb H. 15 



S26 3 FÉTHIER. 

Volterre, en Toscane, saint Candide, martyr romain, dont le corps fiit donné k celle ville sous le 
pontificat d'Urbain VIII. — A Césarée, en Cappadoce, saint Biaise le piUre, martyr, distinct de 
saint Biaise de Sébaste, fêté le même jour. Ileureuï Biaise, disent les Menées, qui échangea la 
boue des étables contre le séjour des parvis éternels. — Et ailleurs les saints Paul et Simon, mar- 
tyrs, et Claude, confesseur. — A Spolète, en Ombrie, saint Laurent, rillumiuateur, évèque de cette 
Tille. 11 fut nommé l'Illuminaleur parce qu'il guérit les corps et éclaira les imes d'un grand nombre 
de personnes. 11 était originaire de Syrie : celte province fut pendant de longs siècles une pépi- 
nière d'apôlrcs. Vers l'an 576. — En Angleterre, sainte Weheburge, vierge, fille du roi de 
Mercie et de la reine sainte Ermelinde ; elle fut religieuse dans le monastère d'Eli, dont parle 
Bède, et fut mise à la tète de plusieurs communautés de femmes, viii" s. — En Suède, saint 
Nilhard, prêtre et martyr, neveu de saint Gaubert, l'un des premiers apôtres de la Suède. Vers 
l'an 840. — A Ripen, dans le Julland, la plus ancienne ville du Danemark, saint Liafdag, évèque de 
celte ville et martyr. .Vers l'an 980. 



SAINT BLAISE, EVEQUE ET MARTYR 

316. — Pape : saint Sylvestre l". — Empereur d'Orient : Licinins. 

Qui voudra sauver sa vie la perdra, et qui l'aura perdae 
pour moi la retrouvera. Maith. , xvi, 25. 

L'histoire de saint Biaise nous apprend qu'il parut des son enfance d'un 
bon naturel, qu'il fut modeste en sa jeunesse : arrivé à l'âge mûr, il s'appliqua 
particulièrement à la médecine, et fut toujours pénétré de la crainte de 
Dieu ; de sorte qu'ayant gagné par ses vertus l'affection de tout le peuple, il 
fut élu évèque de la ville de Sébaste, qui est en la province d'Arménie. De- 
puis, par un mouvement de l'esprit de Dieu, il se relira sur une montagne 
nommée Argée, où il vécut quelque temps dans une caverne vers laquelle 
les bêtes sauvages des environs venaient tous les jours pour lui faire hon- 
neur et recevoir avec sa bénédiction la guérison de leurs mau.^. S'il arrivait 
qu'il fît sa prière, elles ne l'interrompaient pas, mais elles attendaient qu'il 
eût achevé, et ne s'en retournaient point sans avoir en quelque façon reçu 
leur congé, pour faire voir combien Dieu favorise ses serviteurs et quelle 
est l'obéissance qui est due à sa majesté par toutes les créatures'. Ainsi, ce 
saint prélat trouvait des délices dans le creux de la terre, de la soumission 
parmi les bêtes, de la siireté au milieu des monstres, de l'abondance dans 
les déserts et du plaisir en la solitude : ce qui nous donne sujet de le consi- 
dérer comme un second Adam au paradis terrestre, ou plutôt comme une 
excellente copie de Jésus-Christ, dont il est écrit dans l'Evangile que, pen- 
dant les quarante jours de son jeûne et de sa solitude, il vivait paimii les 
bêtes. 

Agricola, gouverneur de la Cappadoce et de la petite Arménie, sous 
l'empereur Licinius, étant venu à Sébaste, commença à y persécuter les 
fidèles, selon les ordres de son maître, qui déchirait les ouailles de Jésus- 
Christ comme un loup cruel et affamé, tandis que les loups véritables bai- 
saient les pieds de Biaise, leur pasteur. Ce cruel juge crut que, ne devant 

tsteur de la ^\6ï6 de David, SOB trisaïeul. Le Seif^eur envoya sou proi>h(ste aa-devaut d'A7.a, qui venait de 
remporter une grande victoire sur Zara, roi de Chas ou d'iùthlopie, afin de l'exliortcr ii rester fidèle au vrai 
Dieu qui lui avait donné la victoire, maigre le nombre de ses ennemis. Les exiioitations d'Azarias Hi'cnt 
nne telle impression sur le roi, qu'il fit disparaître tous les vestij^es d'idalàtriuqu], par le fait de sa ml-re, 
touillaient ses Etats. On ne sait rien do plus de ce prophi^te. qui est honor<S chez les Grecs le 3 féviler. 
D'après eux. il fit encore taire une pytUouisse Qui séduisait le peuple. 941. 

1. Les oDCiennes verrières, celles do Cliartres par exemple, ont souvent reproduit cette particularité. 



SALNT BLAJSE, ÉVÊQUE ET MAKTYR. 227 

point faire quartier aux chrétiens enfermés dans les prisons, il était expé- 
dient de les faire mourir tout d'un coup en les exposant aux bêtes sau- 
vages. Pour cet effet, il envoya ses gens dans les forêts prendre des lions et 
d'autres bêtes farouches ; mais il arriva qu'ennronnant le mont Argée, ils 
poussèrent jusqu'à la caverne oîi était Biaise, et trouvèrent autour de lui un 
grand nombre de lions, de tigres, d'ours, de loups et d'autres animaux sem- 
blables, qui lui faisaient compagnie. Surpris de cette aventure, ils entrèrent 
plus avant dans la caverne, et, trouvant le saint assis et ravi dans la médita- 
tion des grandeurs de la Divinité, ils en furent encore plus étonnés, et s'en 
retournèrent à la ville pour faire savoir au gouverneur ce qu'ils avaient vu. 
Ce récit l'engagea à envoyer des soldats vers cette montagne, pour chercher 
les chrétiens et amener tous ceux qu'ils pourraient rencontrer. Ils y allèrent 
et, ayant encore trouvé saint Biaise, qui priait et louait Notre-Seigneur, ils 
lui dirent que le gouverneur le demandait. Le saint répondit joyeusement : 
« Mes enfants, soyez les bienvenus; il y a longtemps que je soupire après 
votre arrivée ; allons, au nom de Dieu ». Dès qu'il fut arrivé à la ville, Agri- 
cola le fit mettre en prison ; et, le jour suivant, il le fit venir en sa présence 
et lui dit : « Je suis ravi de vous voir, Biaise, cher ami des dieux immor- 
tels. — Dieu vous garde, 6 gouverneur » , répondit Biaise ; « mais ne donnez 
pas le nom de dieux à ces misérables esprits qui ne peuvent vous faire du 
bien » . 

Le gouverneur, surpris d'une réponse si libre, méditait en lui-même 
comment il pourrait gagner ce prisonnier; puis, se laissant emporter à la 
rage, il le fit frapper de coups de bâton l'espace de deux ou trois heures. 
Le saint demeura toujours joyeux et constant au milieu de ce supplice, et 
il ne dit que ces belles paroles : « trompeur insensé des âmes ! penses-tu 
me séparer de Dieu par tes tourments? Non, non, le Seigneur est avec moi, 
et c'est lui-même qui me fortifie. C'est pourquoi fais de moi tout ce que tu 
■voudras ». Agricola le fit ramener en prison, et, lorsqu'il y fut, une pieuse 
veuve lui apporta à manger, et, se jetant à ses pieds, le supplia d'accepter 
le peu qu'elle lui offrait. Le saint évoque agréa ses charités, et promit de lui 
procurer, à elle et à tous ceux qui lui appartenaient, du secours et de l'as- 
sistance dans toutes leurs nécessités. 

On amenait à ce bienheureux prisonnier les malades de tous ces quar- 
tiers-là : parmi eux se trouva un jeune enfant qui, en mangeant du poisson, 
avait avalé une arête qui l'étranglait et le réduisait presque à l'extrémité. 
Sa mère le mit aux pieds du Saint, et lui demanda son secours avec beau- 
coup de larmes et de soupirs ; il pria Notre-Seigneur de lui donner la santé, 
et à tous ceux qui, étant travaillés d'un mal semblable, se recommande- 
raient à lui, et l'enfant fut guéri aussitôt. Depuis la mort du saint Martyr, 
plusieurs personnes incommodées du même mal ont été soulagées par son 
intercession. Que les hérétiques ne nous disent point que c'est une dévotion 
inventée depuis peu, car Aétius ', ancien médecin de Grèce, parmi les 
remèdes qu'il enseigne pour ce mal, met particulièrement l'invocation à 
saint Biaise. 

A quelques jours de là, Agricola se fit amener son prisonnier une se- 
conde fois, et, le trouvant plus ferme et plus résolu qu'auparavant, il le fit 
attacher à un poteau, ovi on le fouetta avec une cruauté inouïe. Mais le saint 
martyr endurait les coups avec joie, et louait la bonté de son Dieu de la 
grâce qu'il lui faisait en lui donnant la force de souffrir quelque chose pour 

1. Aetius d'Amida snr le Tigre, médecin grec de la fin du vo siècle, auteur du Tetrabiàios, vaste coa- 
fUation où il a mis à contribution tous les médecins autoricurs. 



228 3 FÈvaiEA. 

son amour. Après ce supplice, on le détacha de ce poteau pour le ramener 
en prison. Sept femmes pieuses le suivirent, ramassant les gouttes de son 
sang qui coulait à terre ; elles s'en frottaient le visage comme d'un baume 
précieux, avec un grand sentiment de piété. Elles furent arrêtées et menées 
au gouverneur, qui leur commanda de sacrifier aux dieux ou de se résoudre 
à mourir. Ces femmes prudentes lui répondirent qu'il n'avait qu'à envoyer 
ses dieux au bord d'un lac qui était là auprès, et qu'elles iraient les laver, 
afin de leur offrir un sacrifice plus pur. Le juge, très-joyeux de cette ré- 
ponse, ordonna aussitôt que ses idoles y fussent portées; mais ces géné- 
reuses servantes de Jésus-Christ prirent les dieux d'Agricola et les jetèrent 
au fond de l'eau ; il entra en une telle furie, qu'il fit préparer un grand feu 
avec du plomb fondu, et sept plaques de fer en forme de chemises : puis il 
leur dit de choisir, ou d'adorer les dieux, ou d'éprouver l'extrême chaleur 
du feu, et les effets du plomb fondu. Le tyran n'eut pas plus tôt proféré ces 
paroles, qu'une de ces saintes femmes, qui avait deux petits enfants, courut 
vers le feu, et ces deux innocents la prièrent, puisqu'elle voulait mourir, de 
ne pas les laisser en vie, de les aider à avoir la lumière céleste comme elle 
leur avait donné la lumière corporelle. Agricola fut bien étonné de ces pa- 
roles, et, tout outré de douleur, il s'écria : « Hélas ! faut-il que les femmes 
et les enfants se moquent ainsi de nous? » Ensuite il fit attacher ces femmes 
à des poteaux, et commanda qu'on leur déchirât tout le corps avec des 
peignes de fer; mais, ô puissance infinie du Dieu vivant! du lait au lieu de 
sang coulait de leurs plaies, pour confondre la cruauté du gouverneur, et, 
en même temps que leurs corps étaient déchirés avec ces peignes de fer, 
des esprits bienheureux descendaient du ciel pour les consoler, et, les gué- 
rissant de leurs plaies, ils leur disaient : « N'appréhendez point les tour- 
ments; combattez, car vous vaincrez, et vous serez couronnées ». Après ce 
supplice, Agricola les fit jeter dans le feu; mais elles en furent retirées par 
la main du Tout-Puissant, sans, en avoir été atteintes. Enfin, ce juge les 
condamna à avoir la tête tranchée ; ce qui fut exécuté sur-le-champ, tandis 
qu'elles rendaient grâces à Dieu pour ce bienfait, en disant toutes ensemble 
d'un même esprit et d'un même cœur : « Nous vous remercions. Seigneur, 
de la grâce que vous nous faites d'être sacrifiées sur cet autel comme des 
brebis innocentes ». Pour les petits enfants, ils criaient à leur mère qu'elle 
eût bon courage, que la couronne lui était préparée et qu'elle allait la rece- 
voir des mains de Dieu. 

Le gouverneur entreprit encore d'ébranler le cœur de Biaise, son prison- 
nier; mais ayant vu que tous ses efforts étaient inutiles, il le fit jeter dans 
le lac où ses idoles avaient été noyées. Le saint Martyr fit le signe de la 
croix et marcha sur les eaux sans enfoncer; et, s'étant assis au milieu du 
lac, il convia les infidèles et les ministres de la justice à entrer dans l'eau 
comme lui, s'ils croyaient avoir du secours de leurs dieux. Il y en entra, 
dit-on, soixante-huit, qui allèrent aussitôt au fond et se noyèrent, pendant 
qu'un esprit de lumière apparut au saint Martyr, et lui dit : « âme éclai- 
rée du Seigneur, ô pontife ami de Dieu, sortez de cette eau pour recevoir la 
couronne de la gloire immortelle! » Aussitôt le saint Prélat s'approcha de la 
terre, si éclatant de lumière, qu'il remplit de terreur les païens et consola 
merveilleusement les fidèles. Agricola en étant confus, et voyant que toutes 
ces inventions étaient inutiles, lui fit trancher la tête. Le Saint, étant près 
de tendre le cou au bourreau, pria son souverain Seigneur en faveur de tous 
ceux dont il avait été assisté dans ses combats, et de ceux aussi qui, dans la 
suite, imploreraient son secours. Alors Notre-Seigneur lui apparut, et lui 



SAINT BLAISE, ÉVÉQUK ET MARTYR. 229 

dit d'une voix qui fut entendue de toute l'assistance : « J'ai ouï ton oraison, 
et je l'accorde ce que tu me demandes ». Après quoi il eut la tête tranchée 
sur une pierre, avec les deux enfants dont nous avons parlé, et qui avaient 
généreusement confessé Jésus-Christ. Telle fut la fin glorieuse de ce saint 
Pontife, qui mourut à Sébaste le 3 février, environ l'an 316, sous l'empe- 
reur Licinius, et non pas sous Dioclétien. Les opinions sont fort partagées 
là-dessus, mais nous suivons la plus vraisemblable, notre dessein n'étant 
pas de faire ici des critiques de chronologie. 

On met dans la main de saint Biaise une carde ou peigne de fer, ou bien 
une bougie roulée ; nu peigne de fer, parce qu'il endura, entre autres sup- 
plices, celui des ongles de fer, ce qui l'a fait choisir pour patron par les 
cardeurs de laine et môme par les tailleurs de pierre, à cause d'un outil, 
appelé ripe, dont se servent ces derniers et qui ressemble à une carde; — 
un cierge, parce qu'il aurait dit, en forme de testament, à la femme dont il 
guérit l'enfant dans sa prison : « Offrez tous les ans un cierge en mémoire 
de moi et vous vous en trouverez bien, ainsi que tous ceux qui w)us imi- 
teront ». Dans certains pays, on fait bénir deux cierges le jour de la Chan- 
deleur, qui est la veille de la fête de saint Biaise. Ceux qui, à l'exemple de 
l'enfant guéri par lui, veulent être délivrés de leurs maux de gorge pour 
lesquels on l'invoque spécialement, s'approchent du prêtre qui tient à la 
main les deux cierges bénits la veille, les approche du cou des malades et 
prie sur eux en invoquant le Saint. — C'est par assimilation des maladies 
qu'on lui recommande l'espèce porcine très-sujette à l'esquinancie. 

Ajoutons qu'on a souvent peint saint Biaise avec l'enfant qu'il délivre de 
la strangulation; avec le pourceau qu'il força un loup de rendre à une 
pauvre femme, dont il était toute la richesse ; en ermite entouré des bêtes 
féroces qui lui tenaient compagnie dans la caverne. 



RELIQUES DE SAINT BLAISE. 

Le corps de saint Biaise et ceiiï des deux petits innocents furent pris par une femme pieuse nom- 
mée Ilélisée, qui les ensevelit en ce même lieu, d'où plusieurs de ces saintes reliques ont été, à 
l'époque des croisades, apportées en diverses églises de France : comme le chef sacré de notre 
Saint en la ville de Montpellier ; d'autres ossements à Mende, en Gévaudan ; d'autres à Melun-sur- 
Seine, au monastère de Saint-Pierre; et à Paris, en l'église de Saint-Jean-en-Grève ; quelques-uns 
au célèbre prieuré de Variville, de l'Ordre de Fontevrault, au diocèse de Beauvais; et d'autres 
enfin, fort notables, au couvent des Minimes de Grenoble, qui porta, pour ce sujet, le titre de 
Sainl-Blaise. Ces reliques et les miracles qu'elles ont opérés ont rendu son culte très populaire chez 
nous. — En Orient, sa fête est d'obligation et se célèbre le H février. 

Saint Biaise fait partie du groupe des quatorze saints dits secourables ; on appelle ainsi ceux 
d'entre eux qui sont plus particulièrement célèbres i^our l'efficacité de leur invocation. Ces quatorze 
Saints sont distribués deux à deux : saint Georges et saint Kustache ; saint Vit et saint Christophe ; 
samt Gilles et saint Cyriaque ; saint Erasme et saint Biaise ; saint Pantaléon et saint Achace; saint 
Denis de Paris et sainte Marguerite ; sainte Catherine et sainte Barbe. 

Il y a des reliques du Saint ii Corbie, à ForostmOHtiers, à FreltemoUe, à Saint-Michel de 
Doullens, à Notre-Dame de Lungiiié, à Sainte-Austreberte de Montreuil, il Saint-Riquier, etc. 

L'église de Saint-Pierre de Melon, nous écrit M. Laurent, curé de cette ville, n'existe plus depuis 
un temps immémorial. Nous n'avons ici aucune relique, ni de saint Biaise, ni de saint Valentin. 
Mais je connais une petite ville de nos enviions, qui s'appelle Chaumes, et dont l'église est sous 
le vocable de saint Pierre. Je crois qu'elle est en possession des reliques de saint Biaise. 

A Metz, en l'église Saint-Eucaire, qui possède des reliques de saint Biaise, il se fait chaque 
année, le jour de la fête de ce Saint, une lérémonie très populaire. A cinq heures du malin com- 
mence l'ofiice, et à la graiid'messe, qui se chante à huit heures, on bénit une grande quantité de 
pains, qui se vendent il plus de dix lieues à la ronde, et qui se conservent d'une année à l'autre. 
Ces pains sont appelés paim de saint Biaise. 



330 3 FÉVRIER. 

Plasiears reliques de saint Biaise furent apportées dans le diocèse de Toal ï une époque recu- 
lée, mais qu'il serait difficile de préciser. Plusieurs églises lui sont dédiées, cl même quelques 
localités portent son nom dans le diocèse de Saint-Dié. 

Un luventaire des reliques de l'ancienne abbaye de Ver^ville, en 1640, menUonne des reliques 
de saint Biaise, contenues dans la neuvième chiisse ou montrance. Dès le xv siècle, l'église collé- 
giale de Vie, alors du diocèse de Metz, vénérait un fragment du crâne de saint Biaise, lequel se 
conserve encore au même endroit, ayant été reconnu le 2S février 1S03, par Mgr Osmond, évèque 
de Nancy, sar le témoignage des anciens chanoines de la collégiale de Vie. Ce fragment de crâne 
mesure environ onze centimètres dans sa plus grande dimension ; il est « de couleur brune et d'une 
rare épaisseur ' ». 

En Allemagne, la fête de saint Biaise se nomme messe de Biaise, oo messe du vent, le mot 
àhs signifiant également vent et Blnise en allemand. De là vient que dans les calendriers anciens 
le 3 février est marqué par un coi net dans lequel on soufflerait. Autrefois les marins Scandinaves 
évitaient de prononcer le nom de cette fête, et aujourd'hui encore les paysans danois regardent 
les vents qui soufflent ce jour-là comme présage de tenipi-tes pour toute l'année. 

Saint Biaise, pour nous résumer, est patron de Comiso, en Sicile ; de Civitta di Penne et de 
Naples, dans le royaume de ce nom; de Raguse, de Mulhausen, en Thuriiige, etc. Les cardeurs et tis- 
seurs de laine, les ouvriers en bâtiments, à Paris, l'ont pris pour leur patron. — On l'invoque contre 
les hètes farouches, contre la toui et la coqueluche, contre tous les maux de gorge en général, 
contre le goitre et pour l'espèce porcine. Nous rappelons que la dévotion à saint Biaise contre les 
maux de gorge était chère à saint François de Sales -, et qu'en Russie on l'invoque non-seulement 
en faveur des pourceaux, mais pour tout le bétail en général. 



SAINT ANSGHAIRE 

PREMIER ARCHEVÊQDE DE HAMBOURG, ÉVÊQDE DE BRÈME, APOTRE DE SUÈDE 

ET DE DANEMARK 



798-8G5. — Papes : Léon III; Nicolas I". — Rois de France : Charlemagne; Charles II, 

le Chauve. 



Un auteur protestant, Munter, dit en parlant d'Âns- 
chaire ; u Des o:;lises et des couvents Ini ont été 
dédif^s ; des fêtes ont t^te institut^es en son hon- 
nenr . et quoique le protestantisme ait renversé ses 
autels, il ne serait pas juste que la miïmoire d'un 
homme qni a 6t6 lo bienfalteni de tant de généra- 
tions (ùt oubliée. 



Anschaire naquit le 8 septembre 801 à Fouilloy, ancien faubourg de Cor- 
bie, près Amiens '. U perdit sa mère à l'âge de cinq ou six ans, lorsqu'on lui 
apprenait déjà les premiers éléments de la doctrine chrétienne et des lettres. 
Une nuit, s'étant endormi l'esprit plein des louanges qu'il avait entendues 
sur la piété de sa mère, il eut une vision dans laquelle la Sainte Vierge lui 
fit connaître que, s'il voulait être un jour avec sa mère dans le ciel, il devait 
éviter les vains amusements de l'enfance et s'appliquer aux choses sérieuses. 
Il suivit ce conseil à la lettre et employa tout son temps à l'étude et i la 

1. Imllng, 10 janvier 18(!3. U. Valibé J. F. de Blayc. 

2. Voir Ann^e sainte des Visitandines, 1867, tome ii. 

3. Altnx: Scharics, Ans^ar, Aris^ar. Le véritable nom de l'apôtre du Nord, Aiiigar, peut faire présu- 
mer qu'il était d'ori^e suÈve on saxonne et que sa famille aurait fait partie d'une de ces colonies que 
Cliarlemagne transporta en France après sa victoire sur les Saxons (31. Corblct). 



SAINT ANSCHAIBE, PREMIER ARCnEVÉQUE DE HAMROÏÏRG. 231 

piété. Lorsqu'il eut douze ans, son père, appelé souvent à la cour par ses 
hautes fonctions, le mit dans le monastère de Corbie. Saint Adelard, alors 
abbé, s'intéressa vivement de cet enfant et confia son éducation au célèbre 
Pascbase Radbert. Il se fit tout d'abord remarquer par ses progrès dans les 
sciences et la vertu. Etant ensuite, par un effet de la fragilité humaine, un 
peu déchu de sa première ferveur, il se releva bien vite. Trois choses l'y 
aidèrent : l'avis que la Sainte Vierge lui avait donné ; la mort de l'empereur 
Charlemagne, qu'il avait vu cinq ans auparavant dans tout l'état de sa gloire, 
frappant exemple de la vanité des choses humaines ; et enfin, une autre 
vision où il lui sembla que Dieu lui promettait la couronne du martyre. Ne 
comprenant pas que cela devait s'entendre du martyre d'une mortification 
continuelle et des pénibles travaux de l'apostolat, il crut qu'il répandrait 
son sang parmi les infidèles et se prépara à une si grande grâce. Il s'acquitta 
parfaitement de la charge d'enseigner les lettres, d'abord dans l'ancienne 
Corbie, en Picardie, où il fut élève ; puis dans la nouvelle, en Saxe, fondée 
par saint Adelard, en 823. On voulut aussi qu'il instruisît le peuple et prê- 
chât publiquement dans l'église. Il fut le premier qui exerça ainsi, dans le 
monastère, l'emploi de maître et celui de prédicateur. 

Sur ces entrefaites , Harald , roi de Jutland , chassé de ses Etats par les enfants 
deGodefroi, roi des Danois du Nord, appelés Normands, s'étant réfugié à 
la cour de l'empereur Louis le Débonnaire, y reçut le baptême, et quand il 
fut près de rentrer dans ses Etats, il demanda quelques missionnaires zélés 
pour l'accompagner. C'était un poste difficile et périlleux. On ne trouva 
personne plus capable de le remplir qu'Anschaire, et il fut le seul qui voulût 
tout d'abord accepter (826). Il trouva pourtant un compagnon de son apos- 
tolat : ce fut Autbert, de famille noble et procureur de la vieille Corbie, 
qui tomba malade au bout de deux ans et fut obligé de revenir en France. 
Ces deux zélés missionnaires convertirent un grand nombre d'infidèles par 
leurs prédications et par l'exemple de leurs rares vertus. Ils ouvrirent une 
école à Haddeby, sur la Schley, en face de Sleswig, pour y former des mis- 
sionnaires. Les premiers qui y furent élevés étaient des jeunes gens rachetés 
de l'esclavage ; il s'y joignit quelques jeunes hommes de condition libre : ce 
qui porta à douze le nombre des élèves. De cette sainte pépinière sortirent 
les premiers évoques de la Suède et du Danemark. 

L'an 829, Birn ou Biorn, roi de Suède, fit demander à Louis le Débon- 
naire des prédicateurs pour évangéliser son peuple. L'empereur fit revenir 
Anschaire (qu'il remplaça en Danemark par un autre moine de Corbie, 
Gislemar) et le chargea de cette mission de Suède, en lui donnant pour prin- 
cipal collègue Witmar, religieux de Corbie. Dieu permit que le vaisseau qui 
les portait fût pris par des pirates, qui leur ôtèrent tout ce qu'ils avaient, 
les présents destinés par Louis le Débonnaire au roi de Suède et quarante 
volumes qu'ils regardaient comme un de leurs moyens d'instruction et de 
consolation dans ces terres barbares. Quelques-uns des missionnaires, pres- 
que désespérés, voulaient retourner en Saxe, .\nschaire soutint leur courage 
en leur remontrant que leur dénûment les faisait ressembler aux Apôtres, 
et que c'était là ce que Jésus-Christ recommandait le plus aux prédicateurs 
de son Evangile. En effet. Dieu bénit leurs travaux, et d'ailleurs la moisson 
était prête. A peine avait-on le temps d'instruire tous ceux qui demandaient 
le baptême. Une des conversions les plus importantes fut celle d'Hérigard, 
gouverneur de Birca, près de Stockholm. C'est lui qui fit construire sur ses 
terres la première église élevée sur le sol de la Suède. 

Cinq ou six mois après, Witmar revint en France avec des lettres du roi 



232 3 FÉVllIER. 

Biorn à l'adresse de Louis le Débonnaire : celui-ci, ravi des progrès que la foi 
de Jésus-Christ faisait dans le Septentrion, pour donner plus de stabilité à 
cette propagation, de l'avis des évêques qu'il avait assemblés, et ne faisant 
en cela d'ailleurs qu'exécuter le plan de Charleinagne, son père, établit un 
siège métropolitain à Hambourg. Notre Saint fut choisi pour le remplir el, 
malgré ce qu'il put alléguer pour s'en défendre, sacré par Drogon, frère de 
l'empereur et archevêque de Metz, qu'assistaient Ehbon, archevêque de 
ReimS; Hetti, archevêque de Trêves, etOtgar, archevêque de Mayence. 

Avant de prendre possession de son siège, le nouvel archevêque se ren- 
dit auprès du pape Grégoire IV, qui lui donna le Pallium et le lit légat du 
Saint-Siège dans le Danemark, la Suède, la Norwége, la Fionie, le Groen- 
land, leHalland, l'Islande, la Finlande et les pays voisins *, conjointement 
avec Ebbon archevêque de Reims, déjà honoré de cette dignité par le pape 
Paschal I". Grégoire IV confirma la mission d'Ansehaire l'an 834 et unit à 
son église le monastère de Thurolt, en Flandre, afin que, si le Saint était 
chassé par la violence des Barbares, il eût une retraite assurée, et aussi pour 
assurer un revenu au siège nouveau de Hambourg. Ebbon ordonna évêque 
Gauzbert, son parent, et le donna pour collègue à saint Anschaire, dans les 
fonctions de la légation du Nord. Gauzbert, ayant eu la Suède pour son par- 
tage, y fit beaucoup de bien. Saint Anschaire se chargea des églises du 
Danemark et du nord de l'Allemagne. Il construisit à Hambourg une cathé- 
drale sous le vocable de Saint-Pierre, forma une riche bibliothèque, créa un 
monastère qu'il peupla de religieux de Corbie et développa le bien-être ma- 
tériel de ses diocésains. Il achetait des enfants danois et slaves, pour les 
déUvrer de la captivité, les consacrait au service de Dieu et en envoyait un 
certain nombre à Thurolt pour les formera la prédication de l'Evangile. 
Un désastreux événement vint compromettre, en 845, le fruit de 15 années 
de travaux. Les Normands descendirent l'Elbe et vinrent piller Hambourg. 
Anschaire, abandonné par ses prêtres et ses religieux, ne continua pas moins 
au risque de sa vie, de consoler, de soutenir dans la vraie foi son troupeau 
dispersé par les Barbares. En 849, le siège de Brome étant devenu vacant, 
le pape Nicolas, sur la demande de Louis le Germanique, le détacha de la 
province de Cologne, le réunit à celui de Hambourg, confia à notre Saint le 
gouvernement des deux églises, et le fit son légat dans les provinces du 
Septentrion. 

Anschaire, voyant son autorité ainsi affermie, fit de nouveaux prodiges 
de zèle ; il fit bientôt refleurir par tout le Danemark la religion qui y dépé- 
rissait ; il dut en grande partie ces succès à la bienveillance et à la protec- 
tion de Horich, qui avait réuni sous sa domination les Etats de divers petits 
rois du pays. Gauzbert ayant été chassé de Suède par une émeute, Anschaire 
eut le courage d'aller lui-même rétablir cette mission. En vain ses amis lui 
exposèrent qu'il risquait sa vie ; lui, qui ne désirait que le martyre, com- 
inença par se présenter au roi Olaiis, ou Olaf, successeur de Birn. Ce prince 

1. On voit, par le dénombrement des penplcs du Nord, que le Pape soumet à la juridicrion de saint 
Ansehatrc, que ce hardi missionnaire devança passablement la science moderne dans l'exploration des 
contrées septentrionales. Divers critiques, Mabillon entre autres, ont supposé que la bulle de Grég